Le trésor de Bigot/I

Édouard Garand (p. 3-6).

LE TRÉSOR DE BIGOT


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I

CHAMPLAIN-TRICENTENAIRE


— Voyons, Tricentenaire, ne te fâche donc pas pour pareille vétille !

— Mais ce sale « habitant » nous a volé notre tour.

— Qu’importe ! Si nous perdons ce bateau, nous prendrons le suivant. Ce n’est qu’un quart d’heure d’attente. Juste le temps de griller un autre « clou de cercueil ».

Le jeune homme assis à l’avant d’un spacieux Sedan Buick sortit un riche étui à cigarettes de sa poche de veston, choisit une « Mogul » à bout de liège, la frappa de l’index à trois ou quatre reprises pour en chasser les grains de tabac qui eussent agacé sa langue et la porta à sa bouche d’un mouvement un peu pédant.

Puis il éclata de rire en regardant Tricentenaire qui le fixait d’un air ébahi !

— Qu’est-ce qui t’étonne en moi, jeune homme ? questionna-t-il.

— C’est, votre calme constant, éternel. Le mois dernier, après l’accident d’automobile terrible que nous avons eu, vous vous êtes relevé, vous avez regardé la machine capotée, puis vous avez silencieusement allumé une cigarette, tout comme vous venez de le faire. Ah ! ce calme, ce calme me donne envie de me battre, moi !

Après avoir paisiblement tiré une bouffée de sa « Mogul », l’autre répondit :

— Je me demande, Tricentenaire, pourquoi on t’a appelé ainsi. Loin d’avoir 300 ans, ton tempérament vif me prouve que tu es bien plus jeune que ton âge. Nous avons encore dix minutes à attendre. Le bateau est au milieu du St-Laurent. Tu as bien le temps de me dire pourquoi tes parents ont eu l’idée saugrenue de t’appeler Champlain-Tricentenaire.

— Vous m’avez bien souvent posé la même question, monsieur Laroche. Elle vous portait malheur, car la dernière fois que vous l’avez formulée, l’automobile a capoté.

— C’est vrai, je me rappelle, la collision s’est produite juste au moment où tu allais me répondre. Mais tu sembles y mettre de la mauvaise volonté. Pourquoi hésites-tu à me raconter l’histoire de ton baptême ?

— Parce que vous allez vous moquer de moi.

— Non, non, ne crains rien. Sors le chat du sac.

— Eh bien ! C’est tout simple : si on m’a appelé Champlain-Tricentenaire, c’est parce que je suis venu au monde pendant l’été de 1908, alors qu’on célébrait, par des fêtes grandioses, le troisième centenaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain. Mon père ne voulait pas qu’on me nommât ainsi. Mais mon parrain et ma marraine, qui étaient des habitants, tenaient au nom, et papa les laissa faire pour ne pas engendrer chicane. Il croyait qu’on allait vite m’appeler d’un autre nom. Mais le pis, c’est que depuis ma naissance je traîne Tricentenaire derrière moi.

Monsieur Jules Laroche se contenta de sourire, montrant une collection complète de belles dents blanches impeccables.

La conversation tomba.

Autour d’eux, il y avait des douzaines de voitures à chevaux, d’automobiles de promenade, de camions dont les conducteurs attendaient leur tour de s’embarquer sur le bateau-passeur qui traverse le fleuve St-Laurent de Québec à Lévis.

Cette foule était la parfaite image de la démocratie moderne. La limousine luxueuse y côtoyait la pauvre Ford du cultivateur à la capote avariée. Les belles dames et les jeunes filles précieuses pouvaient facilement entendre des conversations où le choix des termes faisait défaut.

Un bruit continuel s’échappait de cette cohue. L’un pestait contre l’autre qui tentait de lui voler son tour, tout comme Tricentenaire avait fait tout à l’heure. Des trompes d’autos grinçaient avec un bruit désagréable sous la main des automobilistes impatientés par l’attente, qui croyaient par ce bruit inutile hâter l’arrivée du bateau-passeur.

Malgré les autos, malgré tous les engins du modernisme, cette place grouillante de peuple, était bien toujours le vieux Québec.

Sur le marché, en face du ponton des bateaux-passeurs Québec-Lévis, avec la rue Dalhousie au milieu, on pouvait voir une centaine de cultivateurs des campagnes environnantes vendant leurs produits.

Comme fond à ce décor pittoresque, de vieilles maisons s’élevaient derrière le marché, droites et austères comme une vieille fille, avec des toits à pics et raides comme elles.

Jules Laroche jeta sa cigarette et, s’adressant à Tricentenaire, lui demanda :

— Connais-tu le curé de St-Henri ?

— Non, monsieur Laroche. Mais pourquoi me demandez-vous çà ?

— Parce que c’est au presbytère de la paroisse de St-Henri de Lévis que nous allons.

— Y a-t-il eu un meurtre à cet endroit ?

Jules Laroche éclata de rire :

— Penses-tu qu’un détective comme moi n’entre que dans les maisons où il y a eu des meurtres ! s’exclama-t-il. Non, monsieur, le curé Marin, de St-Henri, m’a simplement téléphoné ce matin, me demandant de me rendre à son presbytère cet après-midi. Il ne m’a pas dit de quoi il s’agissait. Je n’ai pas insisté pour l’apprendre parce que, bien que détective, j’ai pour principes de ne forcer les confidences de personne avant que le client m’ait mis son affaire en mains.

— Ah ! ce doit être encore de la sale besogne ! dit Tricentenaire d’un air dégoûté.

Depuis six mois, ce n’est que de ça. Deux meurtres ! Trois incendies criminels ! Un vol sacrilège !…

— Assez, Tricentenaire.

— Votre père est riche, monsieur Laroche. De plus votre mère vous a laissé toute sa fortune à sa mort, de sorte que vous êtes plus riche que votre père. Je me demande pourquoi vous faites ce sale métier de détective.

— D’abord, répondit Jules Laroche, ce n’est pas le métier qui est sale, ce sont ceux que nous poursuivons. Ensuite : si je suis détective, c’est par goût. Mon talent d’observation, d’enquête, n’est plus inutile dans ce métier. À ne rien faire avec mes milliers de piastres, ma vie s’écoulerait stérile comme celle de Robinson Crusoé sur son île déserte. Si je veux être utile à la société, moi, Jules Laroche, fils du plus important manufacturier de chaussures de Québec, je me demande pourquoi Champlain-Tricentenaire Lacerte, mon secrétaire et factotum, y aurait objection, quand c’est justement cette décision à moi qui lui permet de gagner sa vie sans trop s’éponger le front.

Le secrétaire et factotum rougit un peu et ouvrit la bouche pour parler. Mais il jugea sans doute plus prudent de se taire, car il s’enfonça davantage dans son siège et referma la bouche.

Le bateau était accosté au ponton. Les voitures débarquaient.

— Ce bateau ne partira certes pas sans nous, déclara le détective, car il peut contenir au moins 15 voitures et notre auto est la huitième à embarquer. Cesse de bouder, Tricentenaire, et pèse sur le démarreur pour que nous soyons prêts à avancer quand notre tour viendra.

L’agent de circulation sifflait justement.

Les premières voitures s’ébranlèrent.

Tricentenaire se redressa sur son siège.

Le moteur de la Buick ronflait doucement. Il embraya et, sur un signe de l’agent, avança lentement.

Ils étaient maintenant à bord du bateau.

Jules Laroche, fatigué sans doute d’être assis, descendit de l’auto et alla s’accouder au bastingage.

Le détective pouvait avoir 25 ans. De ses yeux bleus, il regardait de petites vagues clapoter contre le navire, et frisait une moustache naissante. Sa figure était franche et ouverte. Un sourire y errait presque constamment. Le passant qui le regardait se croyait toujours en face d’un des heureux de ce monde.

Jules Laroche était satisfait de lui-même, satisfait de la vie, satisfait de tout. Jamais il ne récriminait. Jamais il ne se fâchait. Pour le commun des mortels, il était tout simplement un fils à papa prétentieux et vaniteux. Sa façon de s’habiller le faisait passer pour tel. Grand, mince, élégant, il était toujours vêtu avec une recherche un peu efféminée. Le « dernier cri » c’était lui qui le lançait à Québec.

Cet après-midi il portait un complet à couleurs pâles, voyantes, disparates. Ses pantalons étaient amples, trop amples, larges, beaucoup trop larges du bas. La mode le voulait ainsi. Il lui obéissait. Était-ce par vanité ? Non, il voulait tout simplement donner aux criminels qu’il poursuivait, la fausse idée qu’il était un fat ridicule fort peu dangereux.

Champlain-Tricentenaire Lacerte imitait son maître dans la recherche du vêtement. Mais il ne réussissait point à l’égaler dans le chic. Court, trapu, très large d’épaules, il ressemblait, suivant l’expression du détective, à Quasimado, de Notre-Dame de Paris.

Sa physionomie manquait de franchise. Ses yeux fuyaient toujours la rencontre d’autres yeux. Laroche disait que c’était son éducation qui l’avait fait ainsi. Son père, ivrogne invétéré, le rouait de coups. Jules l’avait pris sous ses soins trois ans auparavant, alors que le père avait été condamné à deux années de bagne pour vol.

Champlain-Tricentenaire s’était peu à peu attaché à son maître. Il l’aimait comme il n’avait jamais aimé dans sa vie.

Jules Laroche se tourna vers son automobile et constata qu’elle était vide. Où était donc allé Champlain-Tricentenaire ? Oh ! se dit-il, il est sans doute au petit magasin du bord en train de s’acheter un paquet de cigarettes ou de boire un verre de liqueur douce.

Le bateau avait presque fini sa course sur le fleuve. On voyait au loin la vieille citadelle de Québec, la Terrasse Dufferin, le Château Frontenac surplombé de sa tour gigantesque et l’Université Laval se dégager d’un horizon bleu avec, en bas, sous le cap Diamant, le vieux Québec et ses vieilles maisons ressemblant à un amas de reliques d’autrefois que la Haute-Ville, dédaigneuse, eût jeté là.

Le bateau accostait et Champlain-Tricentenaire n’était pas encore de retour.

« C’est la première fois qu’il vient si près d’être en retard », se dit Jules Laroche en lui-même.

La sirène du bateau annonça l’arrivée. La passerelle fut abaissée par les matelots. Tricentenaire n’arrivait pas.

Le détective se dirigea alors vers le petit magasin du bord, fouillant le bateau du regard. Tout à coup, il s’arrêta et poussa un « Sapristi » bien scandé. Pour parler ainsi, il fallait une grande cause, car le calme de Jules Laroche était presque aussi difficile à remuer que le cap Diamant.

Mais le spectacle qui s’offrait à ses yeux était bien susceptible de provoquer sa colère. Il se contint cependant. Un sourire, mais un sourire dangereux erra sur sa figure.

Il se dirigea alors vers un coin obscur où un vagabond à mine patibulaire retenait d’une main au collet Champlain-Tricentenaire tandis que l’autre faisait des gestes qui paraissaient menaçants. La conversation entrecoupée se faisait à voix basse, de sorte que les voisins n’entendaient rien. Le jeune Tricentenaire semblait résister à des demandes du vieillard et paraissait ployer sous ses menaces.

Jules Laroche posa rudement la main à l’épaule du vieux vagabond :

— Ne vous avais-je pas défendu, père Lacerte, de parler à votre fils ! déclara le détective. Je ne veux point que vous le contaminiez. Champlain est un brave jeune homme honnête et bien casé maintenant. Allez vous régénérer. Menez une vie de bon citoyen pendant quelques années. Rachetez vos fautes et je vous remettrai votre enfant entre les mains. D’ici là, je ne veux pas vous voir le bout du nez à cent pieds du sien. Entendez-vous !… Si vous ne m’obéissez pas, je vous ferai arrêter, et cette fois, le juge saura bien compter plus loin que deux ans de pénitencier.

Le vagabond, de menaçant, qu’il était avant l’arrivée de Jules, s’était fait suppliant.

— Mais, pleura-t-il, je veux ravoir mon enfant, monsieur Laroche. J’ai ouvert une petite taverne à la basse-ville et j’ai besoin de lui pour servir la bière aux clients.

— Vous osez me demander votre fils pour en faire un commis de bar, tonna le détective. Non, père Lacerte, éloignez-vous et n’essayez plus de parler à Champlain-Tricentenaire, car il pourrait vous en cuire !

Les autos débarquaient du bateau. Celle de Jules Laroche bloquait le passage aux autres. Les sirènes criaient sous les doigts impatients de ceux que la conversation du détective retardait.

Champlain Tricentenaire, en deux bonds, fut dans l’auto de son maître, au volant. Le vieux vagabond suivit de loin. Comme le détective montait dans la voiture, il cria à son fils : « Tricentenaire, si tu ne fais pas comme je t’ai dit, tu sais ce qui va t’arriver ! »

Le secrétaire pâlit affreusement. Le détective lui demanda :

— Qu’est-ce que le vieux signifie par ces menaces à ton adresse ?

Mais, à ce moment, un matelot criait rudement à Tricentenaire d’avancer. Celui-ci obéit à l’ordre.

Quand ils se trouvèrent sur l’avenue Laurier, à Lévis, Jules Laroche répéta sa question.

— Ah ! je ne sais pas ce que mon père a voulu dire, répondit Champlain. C’est sans doute une vaine menace.

— Tricentenaire, je crois que tu me caches quelque chose.

— Oh ! Comment pourrais-je, monsieur Laroche !

— Très bien, nous verrons.

L’automobile laissait l’avenue Laurier pour prendre la rue Commerciale.

Champlain pesa nerveusement sur l’accélérateur. La machine fit un bond et s’engagea à toute vitesse dans la côte Davidson, tourna à la rue St-Louis et à la rue St-Antoine, puis, après un nouveau détour sur la rue St-Georges, s’engagea, ronflant avec fracas, sur la route Lévis-Jackman, lisse comme un marbre.

Tricentenaire pesa encore davantage sur l’accélérateur. Jules Laroche le regardait, soucieux. D’habitude, son secrétaire se montrait plus prudent. Qu’avait-il ?

L’indicateur de vitesse marqua 40-50-55-58 milles à l’heure.

À la bourgade de Sorosto, une mère lança un cri déchirant à son enfant qui eut tout juste le temps de traverser la route avant que l’auto s’engouffrât à une vitesse folle dans la petite côte qui apparaît au touriste dès qu’il dépasse cette bourgade.

Jules Laroche n’eut que le temps de voir l’église de Pintendre. Elle était déjà loin. Le détective commençait à être lui-même enivré de vitesse.

Champlain demeura silencieux jusqu’à St-Henri.

— Toi, pensait le détective en le regardant du coin de l’œil, tu as certainement quelque chose. Pourquoi veux-tu me cacher ce secret ? Mystère !

L’automobile s’arrêtait en face du presbytère de St-Henri.

— Ai-je conduit à une trop grande vitesse ? questionna Champlain en sautant à terre.

Le détective lui répondit :

— Tu n’as pas conduit trop vite pour moi, mais peut-être un peu trop pour les agents en motocyclettes qui patrouillaient la route Lévis-Jackman.