Le spectre menaçant/03/21

Maison Aubanel père, éditeur (p. 222-234).

XXI

Le bal, fixé au douze juillet, jour de l’inauguration des douze turbines, avait-il été choisi en sympathie pour les orangistes ? Non ! Le Credo de cette secte lui était aussi indifférent que le Credo tout court. Ce ne fut pas non plus simple coïncidence. Il en avait décidé ainsi, à ce qu’il disait, pour n’avoir pas la lune dans ses jambes.

Les invitations étaient lancées depuis le quinze mai et les mondains, les snobs, ceux qui sont riches ou qui font semblant de l’être, les perpétuelles débutantes qui ne parviennent jamais, malgré l’annonce bien faite de leurs débuts répétés, à frapper le coup décisif, attendaient l’événement avec anxiété.

Monsieur et Madame Drassel avaient accepté, avec plus ou moins d’empressement, l’invitation qui leur était parvenue en France.

André, qui avait été remarqué au bal des Drassel, reçut aussi une invitation qu’il accepta afin d’y accompagner Agathe.

Un bateau spécial, nolisé aux frais de Monsieur Duprix, devait recueillir les invités de Toronto, Montréal, Québec, et même ceux de New-York qui seraient à Montréal à son passage. Ses invités étaient ses hôtes, du moment qu’ils s’embarquaient, jusqu’à leur retour chez eux. À Bagotville, où devait accoster le bateau, une nuée d’automobiles réquisitionnées par toute la région était à la disposition des hôtes. Les hommes devaient revêtir leurs habits de cérémonie sur le bateau et les femmes leurs robes… sans cérémonie.

Tel que prévu, le ciel était sans lune par ce beau et tiède soir du douze juillet. De nombreuses étoiles sillonnaient le firmament bleu, à l’arrivée du bateau qui avait été fixée pour dix heures. La longue distance de Bagotville à l’Isle Maligne fut franchie en un court espace de temps par ce défilé innombrable d’automobiles, qui éclairaient la route de leurs phares puissants.

Quel ne fut pas l’étonnement des invités, de constater que l’allée qui conduisait au château était éclairée par des réverbères à l’huile, qui jetaient une pâle clarté sur les beautés que leur faisait entrevoir la puissante lumière des phares d’autos. La porte cochère n’était illuminée que par deux chandelles sous globe. Le grand hall d’attente était tout juste assez éclairé pour que l’obscurité ne fût pas complète ; de simples chandelles sur des candélabres d’argent. C’était bien la peine de venir de si loin, pour contempler les ténèbres ! se disaient les plus anxieux.

L’idée de Monsieur Duprix n’avait pas percé jusqu’à eux. Cette obscurité, la chandelle, la lampe à pétrole, c’était le passé qui était représenté. Un silence de mort régnait partout, tant le désappointement était visible.

Monsieur Duprix prit enfin la parole : « Mes amis, je vous ai conviés à venir avec moi fêter le progrès, c’est pourquoi je vous ai mis en face de la réaction. Dans un instant, ce passé obscur fera place à la lumière, lumière créée par l’homme, égale, sinon supérieure, à celle du Grand Architecte de l’Univers [1]. »

En disant ces mots, Monsieur Duprix pressa un bouton et les invités eurent cette vision féerique, qui ne peut se décrire ni s’exprimer.

— Ah ! fut la seule exclamation que l’on entendit, et pas un seul ne put trouver d’autres mots pour exprimer son admiration. Ce ah ! avait coûté douze millions de dollars au propriétaire du château.

Le maître de cérémonies commença ensuite à annoncer les invités :

Monsieur et Madame Jennings (ingénieur-constructeur des travaux) ;

Monsieur et Madame Nathan Greenberg (grand financier de Philadelphie), leur fils Jonas, leur fille Rebecca ;
Monsieur et Madame Dupont des Nos (grand industriel de Boston), leur fille Béatrice (débutante de la saison) ;
Monsieur et Madame Levaux (député), leur fils Robert, leur fille Jeanne ;
Monsieur et Madame Nicholas (ministre des Travaux publics) ;

Monsieur et Madame Trenholm (écrivain) ;

Monsieur Pomieli (artiste peintre), Mademoiselle Pomieli, sa fille ;
Monsieur et Madame Wolfe (industriel de Chicoutimi), leur fils Peter ;
Monsieur et Madame Drassel (industriel), leur fille Agathe ;

Monsieur André Selcault ;

Monsieur et Madame Grantham (Londres, Angleterre) ;

Monsieur Ymallana Arboutina (consul de Siam) ;

Monsieur Raboutski (ministre de Russie) ;

Monsieur et Madame Santerre ;

Monsieur et Madame Strosky ;

Monsieur et Madame Emerenski ;

Monsieur et Madame Jones ;

Monsieur Jacobs, Mademoiselle Jacobs ;

Mesdemoiselles Troubord ;

Madame Vachon, son fils Victor ;

Etc, etc….

Le maître des cérémonies continua ainsi, pendant une heure, la nomenclature des invités, à mesure qu’ils présentaient leurs cartes, avec leurs titres, quand ils le désiraient.

Un orchestre de musiciens, triés sur le volet, remplissait la vaste salle d’une musique douce et harmonieuse, pendant que les invités examinaient, à la clarté éblouissante des millions d’ampoules électriques, les détails de cette mosaïque lumineuse.

À l’entrée d’Agathe, tous les yeux s’étaient portés vers elle, car, contrairement aux autres jeunes filles, elle était modestement habillée. Une robe de satin blanc l’enveloppait complètement, ne laissant paraître que ses avant-bras. Elle fut immédiatement entourée de jeunes galants, ce qui n’eût pas l’heur de plaire aux mamans qui avaient si bien réussi à déshabiller leurs filles.

Un jeune artiste américain la pria de lui accorder la première danse dans un fox-trot.

— Je ne danse pas le fox-trot, répondit-elle bien gentiment à celui qui lui avait offert son bras.

— Je vous en félicite, lui glissa-t-il à l’oreille, ça ne convient pas à un ange !

On ne tarda pas à la surnommer la petite oie blanche.

— J’en suis heureuse, car je tiens à la blancheur de mes plumes, répondit-elle à quelqu’un qui lui apprit le surnom qu’on lui avait donné. Allez dire à ces galants jars que je ne barbotte que dans l’eau claire.

— Quand le jars est tout prêt pour repêcher l’oie ! fit Madame Wolfe qui avait été témoin de la conversation, et voulait faire allusion au sauvetage opéré par André.

— Dites à Madame Wolfe [2] que je crains les loups, répondit-elle à celui qui lui fit part de ses remarques.

Au son de la première valse, André s’avança vers Agathe, tel que convenu entre eux deux, et elle alla prendre sa place au bras de son fiancé. Elle valsa si bien que plusieurs jeunes gens se précipitèrent vers elle afin de la retenir pour la seconde valse. Elle accepta le premier rendu qui, par hasard, se trouva Peter Wolfe.

Madame Wolfe jubilait quand elle vit Agathe s’avancer au bras de son fils. Elle voyait déjà danser les millions.

— C’est mon fils, dit-elle à sa voisine. C’est un beau danseur, et quel joueur de golf !

— Mais quel est ce jeune homme avec qui Mademoiselle Drassel a dansé sa première danse ?

— C’est le gérant des usines de Monsieur Drassel ; un bon jeune homme sans doute, mais… qui a son histoire !

— Ah ! il a une histoire ? dit sa voisine d’un air intéressé.

— Vous savez je n’aime pas à médire du prochain ; sans être chrétienne, je pratique la charité chrétienne ! Mais…

— Ce mais… en dit beaucoup, cependant ?

— Je vous raconterai son histoire sous le sceau du secret.

Elle raconta tout ce qu’elle connaissait, ou du moins tout ce qu’elle croyait connaître au sujet d’André. Dans ses moments de charité, à sa façon, elle se permettait de broder, quand elle ne connaissait pas à fond son sujet. Histoire de paraître renseignée. Elle finit par la mise en garde habituelle : N’en parlez à personne ! Ce qui voulait dire : laissez-moi le plaisir de raconter son histoire à tout le monde. Deux heures après, tous les invités connaissaient ou prétendaient connaître l’histoire d’André.

La danse se continua au milieu de cette féerie lumineuse jusqu’à une heure du matin, alors que le maître d’hôtel vint annoncer que le réveillon était prêt.

Les invités se dirigèrent vers la salle à manger, anxieux d’y contempler les merveilles qui les y attendaient. Nouvelles surprises, nouvelles exclamations !

Des tables somptueuses avaient été dressées au milieu d’un jeu de lumières, tout différent de la première salle. Les vins mousseux, les liqueurs capiteuses attendaient les hôtes de Monsieur et Madame Duprix. Le choc des verres ne tarda pas à mêler ses bruits aux paroles d’admiration que prodiguaient maintenant les invités, émoustillés par le champagne qui coulait à flots.

— Je suis à me demander, dit un loustic échauffé par le vin, combien Monsieur Duprix a fait de voyages à la Commission des liqueurs pour se procurer toutes ces bouteilles, étant donné qu’il ne peut en emporter qu’une seule à la fois.

— C’est une simple question d’arithmétique, répondit son voisin : Cent bouteilles, cent voyages ! Mille bouteilles, mille voyages ! C’est bien simple comme vous voyez !

— Il paraît, dit un jeune Américain, parlant assez haut pour être entendu d’André, qu’il y a encore des gens, dans ce pays arriéré de Québec, qui ont des scrupules à propos du travail du dimanche.

— Oui, et il paraît même, répondit André, se sentant piqué, qu’il y a des gens à qui un verre de vin fait perdre même la notion de l’intelligence.

— Et que voulez-vous dire ? reprit son interlocuteur, en vidant son verre.

— Monsieur, si vous n’avez pas compris, cela ne confirme que trop ce que je viens de vous dire.

— On dit même que des gens fort scrupuleux ont fait du pénitencier, continua, vexé, le jeune Américain.

— Il vaut peut-être mieux faire sa pénitence ici-bas. Dieu attend les autres à son heure !

— Ah ! ah ! dit Marc Greenberg en trébuchant : Dieu ? Il y a longtemps que nous avons mis cela de côté !

— Monsieur Greenberg n’a pas le droit, lui, un juif, de se moquer des chrétiens ! répondit André, indigné.

André, profondément blessé des propos injurieux du jeune Greenberg, alla trouver Agathe et lui manifesta son intention de se retirer.

— Ne faites pas cela, André, dit Agathe ; vous auriez l’air de leur donner raison.

— Je ne puis supporter ces quolibets sans répondre. Je ne sais ce qui me retient de le précipiter dans le Saguenay par la fenêtre.

— Vous iriez le repêcher, dit Agathe en souriant, et on vous accuserait d’intrigues !

— Vous avez raison, Agathe. Je me tairai pour vous.

— Je me charge de le mettre à sa place à ma façon. Il m’a demandée pour la troisième valse. Je la danserai avec vous.

— Entendu !

Il y avait, sur la table, un gros gâteau qui ressemblait plutôt à un gâteau de noces et qui intriguait beaucoup les invités. Pourquoi ce gâteau plutôt grossier qui cadrait mal avec les décorations de bon goût et les mets délicats ? Tout à coup, le gâteau, qui était en carton, s’ouvrit pour laisser passer une tête de femme magnifique. Bientôt, les épaules émergèrent, pour enfin laisser passer le corps complet d’une beauté parfaite. Cette femme était vêtue de drap d’or serti de diamants.

Une clameur d’admiration sortit de toutes les poitrines.

— La déesse Progrès ! dit-elle en s’annonçant elle-même, tout en tournant sur un pivot pour se faire admirer de toute l’assistance. Elle retourna comme elle était venue et le gâteau de carton se referma sur elle.

Cette scène de paganisme avait fini par dégoûter le groupe Drassel. Sous prétexte qu’elle se sentait malade, Madame Drassel demanda à son mari de l’accompagner chez elle à Chicoutimi. André et Agathe suivirent de près, heureux de quitter cette scène déprimante.

Après leur départ, les quolibets plurent sur ces arriérés, qui ne pouvaient convenir du progrès et de l’hommage qu’on devait lui rendre. Les fils d’Abraham, surtout, furent d’une violence digne d’eux.

Madame Duprix fut cependant très correcte et excusa Monsieur et Madame Drassel, en expliquant que Madame Drassel s’était tout à coup trouvée indisposée.

La danse reprit bientôt avec une allure endiablée. Les fox-trot, turkey-trot, tango et toutes les danses animales et sauvages, se succédaient sans relâche. On dansa ainsi jusqu’à deux heures du matin, heure fixée pour l’illumination de la terrasse. Ce moment était attendu avec anxiété par tous ces gens avides de nouveau et d’imprévu.

Les invités furent priés de sortir sur la grande véranda qui donnait sur le jardin artificiel.

Une exclamation semblable à celle qui avait eu lieu à l’illumination de l’intérieur éclata, quand Monsieur Duprix fit jaillir un nouveau torrent de lumière qui éblouit les yeux des spectateurs.

Une féerie, digne des génies qui avaient présidé à cette merveille, s’offrait à leurs yeux. Les puissants réflecteurs transportaient au loin les jets de lumière étincelants et l’on pouvait voir, à la clarté qui inondait les alentours, les terres submergées de Saint-Cœur-de-Marie, de Taillon et même de Peribonca.

Monsieur Duprix éprouva-t-il du remords en voyant, à côté de ce déploiement de richesse, les fermes inondées de la région ? Peut-être ! Il regarda longtemps, du haut de la tour où il était monté, ce contraste émouvant. Les cœurs les plus fermés ont parfois des sursauts de générosité. « Nous les indemniserons », avait-il répondu à ceux qui lui avaient reproché sa cruauté ; mais peut-on indemniser une douleur comme celle des Lescault, par exemple ? Énigme qui ne s’était sans doute pas posée à l’esprit de ce grand vainqueur d’obstacles de la nature.

Cependant, toute trace d’émotion avait disparu, quand il invita ses hôtes à l’intérieur, pour continuer la fête.

Les libations continuèrent, si bien que plusieurs, et même les femmes, commençaient à être éméchées.

Tout à coup, une obscurité profonde fit place à la lumière et les mosaïques furent transformées en tableaux vivants et transparents, qui semblaient mus par une main invisible. En vain, Monsieur Duprix fit-il appel à ses électriciens qui s’étaient tenus constamment en disponibilité, pour parer au moindre inconvénient dans l’illumination, ceux-ci n’y purent rien.

Les invités stupéfaits virent passer sur cet écran mystérieux des tableaux représentant la débâcle qui avait noyé cinquante ouvriers. (Les ouvriers revenaient à la surface avec des airs menaçants contre cette foule de viveurs enivrés). Ce premier tableau fut suivi d’un autre, représentant le sauvetage des inondés dans des chaloupes, puis ce fut le triste cortège des charrettes chargées de ménages, échappés à l’inondation. Les femmes et les enfants, harassés de fatigue, suivaient les véhicules à haridelles. Enfin, on vit sauter ce barrage qui avait coûté cent millions de dollars.

Monsieur Duprix vociférait, hurlait, pour ainsi dire, son mépris contre ses électriciens qui ne pouvaient arrêter ce spectacle inattendu et mal venu. Ne pouvant croire au surnaturel, il les accusa même d’en être les auteurs.

« Mané Thécel Pharés ! » cria un invité, couché et ivre-mort, dans un coin de la salle. Monsieur Duprix devint d’une pâleur livide en entendant ces mots, et tomba foudroyé sur le parquet de glace, qui devait être son tombeau.

Des cris et des lamentations suivirent ce dénouement tragique. En un clin d’œil, la place était vidée et tous fuyaient à pied, à la lueur des projecteurs, ce château féerique, mais apparemment maudit. Ils purent ainsi regagner leur bateau à Bagotville, où ils arrivèrent plus morts que vifs.

Le soleil de Dieu se leva clair et radieux sur cette scène d’horreurs, par ce beau matin du treize juillet, et ses rayons ardents noyèrent bientôt cette lumière artificielle, créée comme en un défi à la Divinité.

  1. Paroles blasphématoires.
  2. Loup.