Le philtre bleu/01

CHAPITRE I

L’AGENCE POLICIÈRE GODD, HAMM, QUIK & CIE.


M. Austin Godd, directeur-général de l’agence policière, venait de pénétrer dans son bureau de la rue McGill. Il était exactement neuf heures ; car M. Austin Godd était un homme très ponctuel ; de neuf à douze et de deux à cinq heures il y était toujours là en disponibilité.

Il enleva sa pelisse — on était en décembre — la suspendit à une patère, étira sa longue moustache rousse pour en faire tomber le frimas qui la blanchissait, s’assit à son pupitre, alluma un cigare de choix, jeta un regard vague par la fenêtre d’où l’on n’apercevait qu’un ciel grisâtre et demeura songeur.

Au bout d’un moment, il appuya sur un timbre électrique dissimulé sous le bord de son pupitre. L’instant après un employé parut.

M. Hamm est-il entré ? demanda le directeur-général.

— Il vient justement d’arriver, monsieur.

— Bien. Priez-le de passer à mon bureau. L’employé se retira.

Deux minutes s’écoulèrent. Un homme de 45 ans environ, de forte corpulence, le visage gras et rougeaud, les cheveux noirs un peu grisonnants et court coupés, entra dans le bureau de M. Godd.

— Ah  ! c’est vous, monsieur Hamm ?

— Oui, et je vous apporte une correspondance singulière que j’ai trouvée, en entrant, sur mon pupitre. Voyez vous-même. En même temps il plaça devant le directeur-général, toute ouverte, une lettre que celui-ci se mit à parcourir du regard.

Après avoir pris connaissance de la lettre M. Godd demeura un moment méditatif tout en mordant activement le bout de son cigare puis demanda :

— Que pensez-vous de ceci, monsieur Hamm ?

— Très mystérieux, monsieur Godd !

— Mystérieux est le mot. Voyons… essayons de relire cette lettre très attentivement afin de bien s’assurer qu’il n’y a pas là quelque fumisterie qu’on voudrait monter à nos dépens. Car la lettre est anonyme, vous le savez ; et c’est le cas pour nous d’être circonspects. Écoutez donc. Je lis.

Montréal, 11 décembre 1907.
À messieurs Godd, Hamm,
Quik & Cie, Montréal.
« Messieurs »,

« Permettez-moi d’attirer votre attention sur l’étrangeté de certains faits qui se répètent depuis plus d’un mois dans une maison de la rue Sherbrooke-Est. Cette maison porte le numéro A664. Elle est la propriété du docteur Hiram Jacobson qui l’habite en personne avec sa femme (je ne puis affirmer si cette femme est légitime ou non) et deux autres jeunes femmes ou jeunes filles qui, dit-on, sont apparentées à la première. Le docteur vit seul avec ces trois femmes. Pour tous serviteurs il n’a qu’une camériste et une cuisinière. Ces domestiques, en dehors de leur service, habitent une petite maison située à trois cents pieds environ de l’arrière de la demeure du docteur. Un mur haut de douze pieds, sépare les deux habitations avec lesquelles on communique par une petite porte percée dans le mur, et cette petite porte est toujours sous clef. Le docteur ne semble pas avoir une grosse clientèle. On le voit, le plus souvent sortir avec l’une de ces trois femmes ou avec les trois à la fois. Il faut avouer que ces femmes ont l’air très joyeux, très heureux même. Jusqu’à ce moment il n’y a rien d’étrange direz-vous ? Parfaitement. Mais j’arrive là où commence le singulier, le bizarre. Depuis un mois et même au-delà, à chaque soir et souvent durant toute la nuit, on entend dans la maison close et sombre du docteur des bruits extraordinaires. Tantôt ce sont des cris de douleur, tantôt d’épouvante. Ou bien, ce sont des lamentations, des gémissements, des hurlements — parfois des éclats de rire stridents s’y mêlent, dominent. Que se passe-t-il ? Voilà ce que se demandent les habitants du voisinage. Cela devient tellement insupportable qu’il a été décidé d’éclaircir le mystère et de mettre fin à un tel désordre. Qui nous dit qu’il ne se pratique pas dans cette maison quelque crime monstrueux ? Qui nous dit que ce docteur Jacobson n’est pas quelque effroyable barbe-bleue ? — Je vous prie donc, messieurs, au nom des habitants, de cette partie de la rue Sherbrooke, de faire des investigations et de pénétrer le mystère qui se déroule derrière les portes closes de la maison du docteur Jacobson.

Votre dévoué,
UN PROPRIÉTAIRE.


M. Godd déposa la lettre devant lui, regarda son associé attentivement et demanda :

— Voyez-vous quelque chose de saisissable dans ce mystère dont on nous parle ?

M. Hamm haussa les épaules et répondit :

— Rien. Le mieux à faire est de suivre l’avis de la lettre ou la suggestion : c’est-à-dire faire des investigations.

— Soit. Mais avant d’entreprendre la moindre démarche et avant d’aller plus avant dans la discussion de cette affaire mystérieuse, laissez-moi donc savoir si ce docteur Jacobson ne vous dit pas quelque chose ?

— Ne serait-ce pas ce docteur Jacobson qui, quelques années passées, habitait la ville de Québec, et sur le compte duquel nous possédons un dossier ?

— Exactement, monsieur Hamm, et pour une affaire mystérieuse que nous ne pûmes tirer au clair.

— Voyons ce dossier, proposa M. Hamm.

Pour la deuxième fois le directeur-général appuya sur le timbre électrique. À l’employé qui parut il demanda :

Voulez-vous m’apporter le dossier « HIRAM JACOBSON » ?

L’employé s’éloigna pour revenir quelques instants plus tard, apportant une liasse de papiers reliés en bleu.

— Monsieur Quik est-il là ? interrogea M. Godd.

— Pas entré encore, répondit l’employé.

— Non ? Bien. À son arrivée vous le préviendrez de passer ici.

L’employé s’inclina et disparut.

Le directeur de l’agence policière considéra un moment le couvert bleu du dossier sur lequel étaient inscrits ces mots :

HIRAM JACOBSON
No. 8128.
Affaire particulière
QUÉBEC
Octobre — Novembre — Décembre
1903.

Il ouvrit le dossier à la première page et se mit à le feuilleter. Puis il se renversa sur sa chaise, tira de fortes bouffées de son cigare et rompit le silence.

— Monsieur Hamm, dit-il je me rappelle maintenant toute cette affaire, que tous trois nous avons conduite, comme si elle datait d’hier. Et vous ?

— J’ai peut-être oublié quelques détails.

— En ce cas, je vais vous en donner un résumé. Le docteur Jacobson était venu s’établir à Québec, après avoir quitté Chicago où il avait pratiqué sa profession de médecin durant une période de cinq années. Il avait à Québec une bonne clientèle. On le disait d’une habileté extraordinaire. Deux ans après son arrivée en la ville de Québec, alors que sa réputation était faite, une jeune femme mourut des suites d’une opération qu’il avait pratiquée. Six mois après, ce fut le tour d’une autre jeune femme, et l’opération fut faite en des circonstances identiques. Ces jeunes femmes étaient belles, et on les disait de bonne famille. Il y eut plainte contre le docteur qui fut arrêté sur l’accusation grave d’avoir pratiqué deux opérations illégales. Il plaida innocence. On fit des recherches. On découvrit que ces deux jeunes femmes, ou, peut-être mieux, ces deux jeunes filles avaient été tour à tour au service du docteur à titre d’infirmières. Un jour, elles avalent quitté leur service pour entrer dans un hôpital de la ville. À six mois de distance entre l’une et l’autre, ces deux jeunes personnes abandonnèrent l’hôpital, louèrent une chambre garnie et firent demander le docteur Jacobson. Que s’était-il passé entre ces femmes et le docteur ? Nous ne pûmes jamais le savoir. Seulement, à la fin, nous apprîmes que les deux opérations avaient été pratiquées en présence d’une sage-femme et d’une infirmière. De suite l’illégalité disparaissait. Mais il planait sur le docteur de graves soupçons. On fouilla, on mit tout en œuvre pour trouver un indice de culpabilité. Rien n’y fit. Le docteur fut relâché et l’affaire classée. Seulement, vu la gravité de l’affaire et le soupçon qui demeuraient, le Bureau des Médecins de la province suspendit le docteur pour la période d’une année. Durant cette année-là, le docteur Jacobson voyagea. Puis il vint s’établir en cette cité de Montréal. Voilà donc quatre ans passés, et rien encore n’est venu à nos oreilles ou à nos yeux pour nous faire douter le moindrement de l’honorabilité du docteur. Et voilà !

M. Hamm, qui, pendant ce récit, avait joué avec la breloque de sa chaîne de montre, se leva, marcha par le cabinet parut méditer très profondément, à en juger par ses sourcils fortement contractés, reprit son siège et dit :

M. Godd, ce dossier est obscur, c’est-à-dire n’a jamais été élucidé. Il demeure en cette affaire un hic impossible à saisir. Eh bien ! qui nous dit que l’heure n’est pas venue où le mystère peut être pénétré et la vérité mise à jour ?

— C’est ce dont je me réjouirais grandement.

— C’est ce dont nous allons nous occuper dès aujourd’hui. Je ne crois pas à la fumisterie. Ce docteur Hiram Jacobson est un être mystérieux, mais il n’est pas imbécile.

— C’est justement parce qu’il n’est pas un imbécile que cet homme doit être un criminel redoutable !

— Parfait.

— Naturellement, il doit être sans cesse sur ses gardes, et, de ce fait, il y a là pour nous une très délicate affaire. Comment procéder ?

— Il n’y a qu’un premier moyen, émit M. Godd : introduire l’un de nous dans la vie privée de ce docteur Jacobson, l’observer, étudier bien attentivement ce qui se passe dans son entourage, entrer dans sa confiance, pénétrer ses secrets, le contraindre à une confession entière.

— Tout cela est très juste. Il n’y a aucune autre voie ou à vrai dire aucun autre moyen pour entrer dans l’affaire. Mais qui de nous trois pourra le mieux et avec le plus de chances de succès accomplir cette mission très difficile ?

— Pas moi, dit M. Godd, parce que je n’ai plus les capacités. Car, disons-le, M. Godd, grand, maigre, très vieilli avec ses 55 ans, n’était plus du tout un jeune homme alerte. Non, cette mission ne pouvait lui convenir.

M. Hamm déclara à son tour :

— Ni moi non plus, car j’en perds de jour en jour !

— Eh bien ! ce sera moi, messieurs ! prononça tout à coup une voix claire et hardie.

— Ah ! bonjour, monsieur Quik ! salua M. Hamm.

— Comment, s’écria M. Godd, vous connaissez cette affaire de la rue Sherbrooke ?

— Si je la connais ?… Voici une lettre adressée à moi, à mon nom personnel, lettre qui, si je ne me trompe, est le duplicata de celle que vous avez reçue ce matin.

— Et qui vous a remis cette lettre, ou mieux ce duplicata ?

— Je l’ai trouvé sur mon pupitre.

— Comme moi, prononça M. Hamm.

— Ah ! très curieux, très curieux, murmura M. Godd. Eh bien ! nous allons nous concerter.

Il indiqua un siège à M. Quik qui l’accepta aussitôt.

Ce M. Quik était un jeune homme arrivant à la trentaine. Il était blond — d’un blond un peu fade — maigre, fluet, très alerte. Sans barbe, l’œil noir et perçant, le nez légèrement aquilin, ni beau ni laid, il n’avait aucunement la mine d’un policier. Avec ses mains fines et blanches et son vêtement irréprochable, on l’eût pris tout au plus pour un employé de banque.

Il avait allumé une cigarette et la fumait avec une béatitude incontestable, pendant que M. Godd parlait.

— Messieurs, disait le directeur-général, nos affaires périclitent. Durant l’année qui s’en va nous n’avons eu que quelques petites besognes sans importance. Notre réputation se désagrège, elle finira par s’effriter tout à fait et aller à la ruine. Un jour, il n’y a pas bien des années encore, le nom social Godd, Hamm, Quik & Cie, était dans toutes les bouches. Pas un jour, pas une heure que nos services ne fussent requis ; et, la fortune nous ayant servis à merveille, nous avons rarement, que dis-je ? nous n’avons jamais manqué, nous n’avons jamais raté une entreprise. Mais depuis cette malheureuse affaire du docteur Jacobson, nous n’avons cessé de descendre l’échelle. Bientôt nous serons au dernier échelon, il ne manquera qu’un pas à faire pour glisser sur le pavé. Eh bien, non, cela ne sera pas ! Nous allons remonter, retrouver nos jours de gloire, reconquérir notre éclat, reprendre notre renommée. Et voici précisément l’affaire qui va nous remettre en relief. C’est une affaire d’honneur, c’est une affaire d’argent aussi. Et mieux que tout cela, messieurs, cette affaire sera notre revanche ! Qu’en pensez-vous ?

— Bien parlé ! affirma M. Hamm.

— La revanche… je m’en charge ! déclara M. Quik

— Alors, c’est vous qui allez tenter les préliminaires ?

— Je vous l’ai dit.

— C’est entendu. Mais, vous savez, nous serons là, monsieur Hamm et moi. Vous n’aurez qu’un signe à faire, si vous avez besoin de notre concours. Car nous avons toujours marché de front, et ce n’est pas l’heure de nous délaisser ou de chercher à nous passer de l’un ou des autres. Que nos trois têtes ne fassent qu’une comme par le passé ! Car la tête, c’est l’âme, et l’âme dans une affaire de ce genre, c’est tout, c’est-à-dire le succès !

— J’approuve, proféra M. Hamm.

— J’approuve également, dit M. Quik.

— À l’œuvre, donc ! prononça M. Godd.

— Permettez, dit M. Quik.

— Quoi donc ? demanda M. Godd.

— Il me faut ce dossier. Oh ! j’en connais joliment les détails… Mais il y a déjà du temps d’écoulé depuis cette affaire et la mémoire n’est pas toujours un livre imprimé en gros caractères. Avant d’entamer la moindre démarche, avant de prendre la moindre décision, je veux relire ce dossier en entier.

— Rien de plus juste, monsieur Quik ; voilà !

Le directeur-général tendit la liasse de papiers reliés à son associé qui la prit, la mit sous son bras et articula avec un accent qui aurait fait frémir l’homme le plus brave :

— À partir de ce jour, monsieur le docteur Jacobson, c’est entre vous et moi !…

Les trois associés se séparèrent.