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Gervais Clouzier, 1680 (1 / 2, pp. 34-37).
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IL y a des Chevaux qui ne sont point dégoûtez, mais qui jettent leur gourme imparfaitement par les nazeaux, c’est à dire en petite quantité; cela estant de la sorte, il est à propos d’exciter la nature trop lente à pousser au dehors ce qui luy nuit. Ce que vous executerez avec le remede suivant.

Le remede est tel. Prenez gros comme un œuf de beurre frais, faites le fondre dans un poilon tant qu’il commence à roussir, mêlez avec ce beurre demy verre de fort vinaigre, demy verre d’huile d’olive, deux pincées de poivre, mêlez le tout ensemble dans le poilon, & assez chaud le donnez au Cheval par les deux Chap.
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nazeaux avec une corne, la moitié de chaque côte ; & d’abord qu’il aura pris ce remede, il faut le couvrir d’une couverture, le promener en main demie heure, pendant ce temps il luy prendra un battement de flanc comme s’il estoit prest à crever ; mais il ne s’en faut pas estonner, il passera une heure ou deux apres, & le remettant à l’écurie, il jettera fort abondamment.

Le matin & le soir des jours suivans, promenez-le un quart d’heure à la fraischeur si c’est en esté, au Soleil si c’est en automne, le laisser marcher avec la teste basse, & flairer la terre ; il faut toûjours observer de le faire manger bas, afin de faciliter l’évacuation du cerveau.

Vous serez étonné que le Cheval avec ce remede, jettera plus de flegmes & d’ordures dans un jour par le nez, qu’il n’en jetteroit en quinze jours par tous les remedes ordinaires ; veritablement il en faut user avec retenue, puisque si on le donne à quelque Cheval que ce soit, si sain fust il, il le fera d’abord jetter par le nez, & pousser par ce conduit beaucoup de flegmes qui asseurement semblent humeurs corrompuës & gâtées ; mais elles ne le sont, que parce qu’on les a tiré de leur lieu naturel, où elles n’estoient nullement humeurs nuisibles ny corrompues, quoy qu’estant évacuées elles le paroissent ; c’est seulement parce qu’elles sont hors de leur lieu, où la nature qui est sage en eut sçeu faire un tres bon usage. Ainsi il faut seulement le donner à ceux qui sont ouverts, c’est à dire, qui ont commencé à jetter par le nez, ou qui font connoistre que la peine qu’ils ont à jetter procede de foiblesse, ou de manque de chaleur naturelle, comme il arrive souvent; & lors avec utilité de bon succez on peut le donner, parce qu’on suit le chemin que la nature nous trace, laquelle est toujours plus seure que toute autre voye.

Lors que la nature nous fait connoistre que le Cheval se doit décharger & soulager, de ce qui luy nuit & l’empesche de faire ses fonctions, & que ce doit estre par le nez, lors c’est prudemment fait de la suivre, de l’aider & de la fortifier, & sans doute le Cheval s’en trouvera soulagé, comme au contraire il le trouvera tres-mal & mourra, si on fait les choses à contre-temps.

J’ay pratiqué ce remede à des Chevaux hors d’âge de d’apparance de jetter, qui revenoient de l’armée fort fatiguez, maigres & harassez, qui ont jetté abondance de flegmes, & en ont esté soulagez pour un temps, mais non pas sans peril de succomber sous cette violente évacuation ; & quoy qu’elle leur aye profité, je ne conleilleray jamais de la pratiquer, si les Chevaux ne vous Chap.
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font connoistre par des signes manifestes qu’ils veulent se dégager par là, & jetter par les nazeaux, la nature est vostre guide, & vous ne pouvez faillir, l’aidant à se debarasser par la voye qui luy est la plus commode, qui le trouvent en cette occasion par les conduits du nez ; mais si pour la commodité que vous avez à pratiquer ce remede, sans chercher des drogues qu’à vostre cuisine, vous vous en servez sans consideration, assurément vous payerez la commodité, parce qu’il est toujours perilleux de forcer la nature à s’évacuër par les endroits qui répugnent à la disposition presente où se trouve le Cheval.

Une autre fois ayant doublé la dose de ce remede à un Cheval qu’on soupçonnoit de morve pour le faire jetter extrémement, il se dégoûta si fort qu’il fut cinq jours sans manger, avec un tres-grand battement de flanc, il échappa neanmoins de cette grande evacuation contre mon opinion, car je crûs qu’il en mourroit, à cause du grand battement de flanc qu’il luy avoit causé. Neant-moins j’ay experimenté toûjours qu’aux Chevaux morveux, pourveu qu’on n’excede pas notablement la dose, il n’en arrive jamais d’accident, & mesme on peut reïterer le remede plusieurs fois, en laissant un notable intervalle d’un remede à l’autre, parce que la nature a pris ce cours, & l’on ne fait que l’aider à se vuider de ce qui luy nuit. D’abord qu’on a donné le remede, les Chevaux font mine de vouloir mourir, par le grand battement de flanc qu’il leur excite ; mais cette bourasque est bien-tost appaisée.

Il n’est pas à propos de donner ce remede aux Chevaux qui ont perdu le manger, ils ne sont pas en estat de supporter sa violence ; il ne le faut pas non plus donner dans un grand froid, car le Cheval courroit risque d’en mourir ; les évacuations extraordinaires estant à craindre en ce temps-là, comme aussi dans une grande chaleur d’esté.

Si vous donnez ce remede à un Cheval qui ait quelque partie noble offensée, il avancera sa mort : ce qui épargne la dépense & l’ennuy que donne une longue maladie ; & puisque l’on doit perdre un Cheval, il vaut mieux que ce soit tost que tard, ne pouvant long-temps subsister avec un partie noble gastée & corrompuë.

Ce remede sera donné, si on le peut commodément, plûtost au declin qu’au croissant de la Lune, parce que dans le croissant il fait plus de ravage, & renverse l’œconomie naturelle, en sorte qu’il faut un long-temps pour la restablir ; mais au declin il ne fait pas si grand desordre : le jour apres le plein de la Lune, il fait Chap.
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tres-bien, & non le mesme jour qu’elle est dans son plain : quand on est le maistre du temps, & qu’on agit par précaution, on peut s’attacher à ces observations qui sont tres-bonnes.

De plus, à tout Cheval qui jette par le nez, on doit nettoyer avec du foing le plus souvent qu’il est possible, la matiere qui sort par les nazeaux, parce qu’il y trouve quelque goust à cause que c’est un espece de sel, il le leche & l’avalle, & comme il est acre & mordicant, il peut faire des ulceres dans les parties.

Il faut encore prendre soing que le Cheval qui jette sa gourme, ne boive point d’eau cruë, mais bien de l’eau qui ait boüilly, dans laquelle il faut mettre du son, ou plûtost de la farine : s’il la veut boire chaude, ce sera tant mieux, mais peu la veulent autrement que froide ou tiede.

Il est toujours tres à propos de separer le Cheval qui jette, des autres : car non seulement ce mal se communique, mais un Cheval peut prendre la morve de celuy qui ne jettera que la gourme, quand mesme il ne lecheroit point ce qui sort par le nez à son compagnon ( ce qu’il fera s’il peut ) l’odeur seule est capable de luy communiquer ce mal, qui se peut prendre aussi en beuvant dans un mesme sceau.

Nous donnerons encore parlant de la morve, d’autres remedes pour faire jetter abondamment les Chevaux par le nez: vous y pouvez avoir recours, quoy que celuy-cy soit excellent lors qu’il n’y a point d’ulcere dans les visceres.

Si en luy donnant ce remede, l’évacuation en estoit si grande qu’il perdist le manger, ce qui arrive tres-rarement, donnez-luy de l’opiatte cy-devant, ou des poudres cordiales : si tout cela ne le remettoit point en goust, il faut luy faire mâcher les pilules gourmandes, cy-devant.