Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/05/06

Éditions Édouard Garand (p. 117-120).

VI

LA MALENCONTREUSE LETTRE

C’était certainement, nous ne pouvons trop le répéter, une vie monotone que celle que l’on menait à L’Aire, et si chacun n’eut eu des occupations pour se distraire, c’eut été quelque peu ennuyant. Il est vrai que Claudette égayait prodigieusement la maison. Claudette, que tous adoraient ; Claudette, à la voix de qui tous obéissaient, tous s’inclinaient. Claudette à trois ans ; mais c’était un prodige ! Elle était à croquer cette enfant, avec son babil si charmant, son rire si frais. Qu’eut été L’Aire, sans elle ? Aussi, tous, maîtres et domestiques, idolâtraient Claudette… excepté Euphémie Cotonnier ; cela c’est entendu.

Le temps avait passé vite, malgré tout, depuis le voyage que Claude avait fait, à Montréal, en compagnie de sa femme et de Mme d’Artois. Soit que le Club Astronomique n’eut pas eu d’assemblées importantes, depuis, soit pour toute autre raison, Claude de L’Aigle ne recevait plus de ces enveloppes longues et étroites contenant ces sortes de sommations, auxquelles il paraissait se croire obligé d’obéir.

Lorsque nous retrouvons nos amis, un soir du mois d’avril, ils sont à veiller dans le corridor d’entrée. Ils sont tous là ceux qui nous intéressent : Magdalena, Claude, Claudette et Mme d’Artois. Claudette n’aime guère à se coucher de bonne heure et elle sait fort bien le faire entendre à ses parents, en frappant le plancher de son pied mignon et s’écriant :

— Claudette pas dodo !

Ce qui a toujours pour effet de les faire rire tous d’un grand cœur. Pour le moment, l’enfant, installée sur l’épaule de son père, se fait promener de long en large et fait entendre de joyeux éclats de rire. Magdalena, assise près du foyer, regarde cette jolie scène familiale et sourit, émue. Mme d’Artois tricote, tout en souriant à sa petite filleule.

— Le courrier, M. Claude !

Ces paroles prononcées tout à coup par Eusèbe, eurent pour effet de faire sursauter Mme d’Artois et de faire froncer les sourcils à Claude de L’Aigle. Celui-ci déposa Claudette par terre, ce qui fit que l’enfant protesta hautement d’un tel traitement, d’un tel sans-gêne.

Une enveloppe longue et étroite fut saisie par Claude, et presto ! elle disparut comme par enchantement dans une des poches intérieures de son habit. Magdalena, occupée à consoler Claudette, ne s’était aperçue de rien. Mme d’Artois, par exemple, avait tout vu et elle ne put s’empêcher de soupirer.

Les autres lettres, n’avaient probablement pas grande importance, car Claude les déposa sur un guéridon et s’approchant de Magdalena, il lui enleva l’enfant et la mit de nouveau sur son épaule, reprenant ensuite sa promenade de long en large, au grand bonheur de la petite.

Un peu plus tard, profitant d’un moment où sa femme était allée dire bonsoir à Claudette, celle-ci ayant enfin consenti à se laisser mettre au lit par Rosine, Claude ouvrit l’enveloppe longue et étroite qu’il avait reçue des mains d’Eusèbe et en retira une lettre très courte, qu’il lut d’un trait. Chose étrange ; cette fois, au lieu de pâlir et de frémir, une expression de soulagement se répandit sur ses traits, puis il jeta la lettre au feu. Mme d’Artois ne fut donc pas grandement surprise de ne pas entendre Claude de L’Aigle annoncer, durant la veillée, son départ pour le lendemain. Non, la missive arrivée ce soir-là, contenait quelque chose qui causait plutôt de la joie à celui qui l’avait reçue.

Ce ne fut que deux semaines plus tard que Mme d’Artois eut, en quelque sorte le mot de l’énigme. Une autre enveloppe longue et étroite arriva, et Claude annonça, cette fois, qu’il partait le lendemain pour Montréal.

— Une assemblée très importante, Magdalena, ajouta-t-il. Mais j’ai quelque chose à t’annoncer à ce sujet ; quelque chose qui ne te déplaira pas, je crois : j’ai démissionné comme membre du Club Astronomique.

— Démissionné, Claude ? Pourquoi ? J’espère, mon mari, que tu ne t’es pas imaginé que j’avais des objections à ce que tu…

— Non, non, ma chérie ! Au contraire, je t’ai toujours trouvée on ne peut plus raisonnable. Si j’ai démissionné, c’est parce que ça commence à m’ennuyer ces voyages, à tout propos. Quand je voyagerai, dorénavant, je pourrai me faire accompagner de ma petite femme, ajouta-t-il en entourant Magdalena de ses bras.

— Ainsi, se disait la dame de compagnie, la lettre qu’il a reçue il y a quinze jours, c’était pour lui annoncer qu’il n’aurait plus à s’absenter… Ce « Club Astronomique » qui, j’en suis fermement convaincue, n’existe que dans l’imagination de M. de L’Aigle ; ce club, dis-je, ne lui servira plus de… de sommations… Le mystère qui enveloppe ces voyages restera donc un mystère ; mais, au moins, je ne tremblerai plus, de crainte que Magdalena ne découvre quelque chose qui pourrait la rendre malheureuse.

Au grand soulagement de Mme d’Artois, et à celui de Claude aussi sans doute, Magdalena ne parla pas d’accompagner son mari. L’état de sa santé laissait à désirer et elle était peu disposée à voyager.

Le lendemain après-midi, au moment de partir pour la Rivière-du-Loup, où Magdalena allait le reconduire en voiture, Claude paraissait soucieux et inquiet ; quelque chose le tracassait, le tracassait beaucoup, car il était très pâle et une expression de découragement se lisait sur son visage.

Mme d’Artois, parvint-il à dire tout bas à la dame de compagnie, alors qu’ils étaient seuls tous deux pour quelques instants, dans le corridor d’entrée, j’ai perdu un papier… une lettre très importante… Si vous la trouvez… C’est une enveloppe longue et étroite… Je ne comprends pas comment j’ai pu la perdre… S’il fallait que Magdalena mette la main dessus…

— Je chercherai cette lettre, M. de L’Aigle, répondit Mme d’Artois d’un ton qu’elle ne parvint pas à rendre froid, ni même indifférent, car Claude lui inspirait plutôt de la pitié, dans l’état d’énervement et d’inquiétude où il était. Oui, elle le plaignait cet homme, si bon, si parfait pour sa femme, en fin de compte… et puis, fier et hautain comme il l’était, comme il devait souffrir et comme devait lui répugner d’être obligé de se mettre à la merci de la compagne payée de sa femme ! Quelque chose disait à Mme d’Artois que la lettre perdue, ou plutôt égarée, si elle la trouvait, cette lettre dis-je, lui révélerait le secret de la vie de Claude de L’Aigle, et celui-ci le savait bien. Mais il était dans une impasse, dont il ne pouvait sortir sans l’aide d’une personne discrète et dévouée.

— Si vous trouvez la lettre, vous la mettrez en lieu sûr, n’est-ce pas, reprit Claude, et me la donnerez, à mon retour ?

— Certainement, M. de L’Aigle ! répondit-elle. Vous pouvez compter sur moi.

— Dieu veuille que ce soit vous qui la trouviez alors ! s’écria-t-il. Et qu’il vous bénisse pour votre bonté ! Rappelez-vous ; c’est pour Magdalena que je vous implore, pour son bonheur.

— Je comprends parfaitement, M. de L’Aigle, et je ferai l’impossible pour trouver cette lettre, murmura la dame de compagnie, au moment où Magdalena arrivait dans le corridor, habillée et prête à partir.

Comme elle la chercha cette lettre, cette pauvre Mme d’Artois ! Dans la chambre à coucher de Claude d’abord, dans celle de Magdalena, dans son boudoir, dans la bibliothèque, dans les salons, dans le corridor d’entrée, dans le fumoir, puis dans l’étude, aussitôt qu’Euphémie Cotonnier eut quitté cette pièce, un peu après cinq heures. Vaines recherches ! La lettre fut introuvable !

Découragée, elle essaya de passer son temps, jusqu’au retour de Magdalena, soit à tricoter, soit à lire ; mais à chaque instant, elle jetait là son tricot ou son livre et recommençait ses recherches.

Lorsque la jeune femme revint de la Rivière-du-Loup, vers les dix heures du soir, la lettre n’avait pas été trouvée encore.

C’est Mme d’Artois qui, chaque matin, époussetait le pupitre et la table à écrire de l’étude. Claude lui avait imposé cette tâche, car il se plaignait que les domestiques dérangeaient ses papiers, ou bien jetaient au panier, souvent, des documents importants.

Profitant de ce qu’elle était seule dans l’étude, le lendemain matin, elle fit de nouvelles recherches. Cette lettre, après tout, était quelque part dans la maison et il était impérieux qu’elle fut trouvée… Si Magdalena mettait la main dessus par hasard ! Sans qu’elle en connut le contenu ; sans qu’elle put le deviner même, Mme d’Artois frissonna à la pensée que d’autres qu’elle pussent trouver la lettre et la lire.

Chaque papier, sur le pupitre et sur la table à écrire, fut examiné avec grand soin avant d’être remis à sa place… Mais l’enveloppe longue et étroite et le document qu’elle contenait n’y étaient pas ! À quoi servait de chercher plus longtemps ? Mme d’Artois se dit qu’elle ne pouvait pas s’éterniser dans l’étude. Eh ! bien, elle ferait d’autres recherches, ailleurs ; des recherches plus minutieuses que celles de la veille, dans la bibliothèque surtout. Allons !

Soupirant, désappointée, elle s’empara d’un panier contenant des chiffons de papier ; ces chiffons, elle les jetteraient dans le foyer du corridor d’entrée, où brûlait un feu clair.

Le panier était près du pupitre ; si près, qu’il était collé dessus. En le retirant, Mme d’Artois vit un papier, et un peu plus loin, une enveloppe longue et étroite qui avaient dû glisser entre le pupitre et le panier, sans qu’on s’en aperçut ; c’était la lettre en question, la malencontreuse lettre à laquelle Claude de L’Aigle attachait une si grande importance !

Elle se saisit de l’enveloppe et de la lettre. Maintenant, qu’allait-elle faire ? Devait-elle remettre le papier dans l’enveloppe, sans le lire ? Ne serait-ce pas très imprudent ? Peut-être n’était-ce qu’un document sans importance qu’elle tenait à la main, et s’il en était ainsi, ce serait folie de n’en prendre pas connaissance… Si, par excès de délicatesse et de discrétion, elle mettait ce papier en lieu sûr, sans en avoir pris connaissance au préalable et que le véritable papier trainât quelque part dans la maison, quelle catastrophe pourrait se produire ! Non ! Cette lettre il lui fallait la lire ; sa conscience lui dictait clairement son devoir et si elle voulait protéger Magdalena, elle la lirait à l’instant !

Elle allait déplier la missive, écrite sur un papier très mince, lorsqu’elle se retourna et regarda par-dessus son épaule ; elle n’était plus seule dans l’étude ! Il y avait quelqu’un là, non loin ! Ces pas furtifs, qui se rapprochaient à chaque instant… Mais bientôt, elle sourit… Ce n’était que les planchers qui craquaient… Ces craquements du plancher… elle n’avait jamais pu s’y habituer tout à fait et elle trouvait cela pour le moins désagréable ; si désagréable que, vraiment, L’Aire, malgré tout son confort, tout son luxe, ne lui paraissait pas être une demeure bien désirable. Heureusement, les de L’Aigle venaient d’acheter une splendide propriété, un véritable domaine, près de la ville de Toronto, et c’est là qu’on passerait désormais au moins tous les hivers.

Mais voyons ! Cette lettre ! Pourquoi tant hésiter à l’ouvrir ? Il est vrai que, pour toute personne de bonne éducation, lire une lettre qui ne lui est pas destinée, c’est une grave affaire ; cela répugne à la délicatesse ; il semble qu’on commet un délit.

Quelques gouttes de transpiration perlaient aux tempes de Mme d’Artois et ses mains tremblaient un peu quand, enfin, elle déplia le papier…

Elle n’en lut qu’une ligne… La lettre s’échappa de ses doigts… Elle devint blanche comme une morte et ses yeux se cernèrent de noir tout à coup. Ses jambes se dérobèrent sous elle et elle tomba assise sur le canapé de l’étude. Allait-elle perdre connaissance ?

— Ô mon Dieu ! murmura-t-elle.

À ce moment, elle entendit des pas légers se dirigeant vers l’étude ; c’était Magdalena !

Folle de terreur à la pensée que la jeune femme allait la découvrir dans l’état où elle était et qu’elle devinerait qu’il y avait quelque chose d’anormal, Mme d’Artois, les mains tremblantes, mit la lettre dans son enveloppe et cacha le tout entre les coussins du canapé.

Mme d’Artois, dit Magdalena, entrant dans l’étude en souriant, venez donc voir Claudette dans son beau manteau neuf ; elle… Mais ! fit-elle soudain. Vous êtes malade ?

— Non, non, Magdalena ! parvint à articuler la dame de compagnie.

— Vous… Vous avez l’air d’une… morte, ma pauvre amie ! Qu’y a-t-il ?

— Une toute petite attaque de la migraine… Ce n’est rien vraiment ; ça se passera aussitôt que je me serai reposée un peu.

— Vite, alors ! Allez vous mettre au lit ! s’écria la jeune femme. Jamais je ne vous ai vue si changée de ma vie !

— Tout à l’heure, Magdalena.

— Tout de suite, je vous prie ! Venez !

— C’est bien, je vous suis.

Les deux femmes quittèrent l’étude. Mme d’Artois s’installa sur le canapé de la bibliothèque, disant qu’elle préférait s’y reposer un peu avant de monter à sa chambre et se mettre au lit.

Profitant d’un moment où Magdalena était allée, elle-même, commander une tasse de thé bien fort pour « la malade », celle-ci partit à la course dans la direction de l’étude, et vite, elle s’empara de l’enveloppe contenant la malencontreuse lettre. Quelques instants plus tard, quand la jeune femme revint à la bibliothèque, Mme d’Artois se dit trop mal à l’aise pour pouvoir avaler même une gorgée de thé.

— Je crois que je vais me retirer dans ma chambre pour une heure à peu près. Ce n’est que du repos qu’il me faut. Le sommeil ; voilà qui me remettra complètement, je crois, Magdalena.

Elle se rendit donc dans sa chambre à coucher, et après en avoir fermé la porte avec soin, elle ouvrit un petit coffret en bois (un cadeau de Séverin) au moyen d’une clef qu’elle portait à son cou. Dans ce coffret elle jeta l’enveloppe longue et étroite, sans même l’ouvrir. Ainsi qu’elle l’avait promis, elle la remettrait à Claude immédiatement, à son retour.

Épuisée par tant d’émotions, elle s’étendit sur le canapé de sa chambre, non pour dormir, mais pour pleurer.

— Pauvre Magdalena ! Pauvre chère enfant ! disait-elle à travers ses larmes. Ô Dieu tout-puissant, protégez-la ! Ne permettez pas qu’elle découvre jamais ce que je viens de découvrir, moi ! Elle en mourrait !… Et quand je pense à M. de L’Aigle… cet homme si correct, si hautain… quand je me dis que… Non, ce n’est presque pas croyable, et si je ne venais pas de voir les preuves, en blanc et en noir, je ne le croirais pas… Mais Magdalena, la pauvre chère petite !… Et Claudette, l’innocente mignonne ! Ah ! c’est à en perdre la raison !

Mais lorsque Mme d’Artois descendit rejoindre Magdalena dans la salle à manger, à l’heure du lunch, il ne restait presque plus de traces des émotions par lesquelles elle venait de passer ; même, elle trouva le moyen de sourire à la jeune femme et de la rassurer complètement au sujet de sa migraine.

On le sait, plus d’une physionomie souriante cache, souvent, un cœur saignant.