Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/05/05

Éditions Édouard Garand (p. 115-117).

V

ÉTRANGES INCIDENTS

Claude était installé dans leur salon privé, lorsque, vers les six heures et demie, les deux femmes revinrent de leur excursion dans les magasins.

— Ô Claude ! s’écria Magdalena en apercevant son mari. Y a-t-il bien longtemps que tu es de retour ?

— Mais, non, ma chérie, répondit-il, depuis trois petits quarts d’heure seulement. Et avez-vous dévalisé tous les magasins de la ville ? demanda-t-il en souriant.

— Presque tous, fit la jeune femme, souriant, elle aussi. Que j’ai donc acheté de choses, et de belles choses ! ajouta-t-elle. Demain matin, on va me les expédier.

— J’ai bien hâte de voir tout cela, dit Claude.

— Ça bien été, à ton assemblée, Claude ? Tu n’es pas arrivé en retard ?

— Tout a bien été, Magdalena, et je suis arrivé à temps, assura-t-il, « sans rougir d’un tel mensonge », se disait Mme d’Artois.

Après le dîner, il offrit aux deux femmes de les conduire au théâtre ; mais Magdalena se déclara un peu fatiguée de ses courses de l’après-midi et Mme d’Artois dit avoir l’intention d’aller passer la veillée avec une de ses amies, qui demeurait non loin de l’hôtel.

Il eut été difficile de dire si Claude de L’Aigle fut déçu ou soulagé de leur décision ; Mme d’Artois était convaincue qu’il en avait éprouvé du soulagement ; pour une raison ou pour une autre, il ne tenait pas à sortir.

Les deux époux passèrent la veillée tranquillement dans leur salon, la porte entr’ouverte, à écouter l’orchestre de l’hôtel, qui jouait, dans le grand salon, en bas, et c’est là que les retrouva Mme d’Artois, lorsqu’elle revint de visiter son amie.

— Vous avez passé une agréable veillée, je l’espère ? lui demanda Claude.

— Très agréable, je vous remercie, M. de L’Aigle. Mon amie ne m’attendait pas ; sa surprise a été grande en m’apercevant.

— Nous, nous sommes restés ici, à écouter la musique, Mme d’Artois, fit Magdalena. Ah ! ajouta-t-elle aussitôt, voilà que c’est fini déjà ; l’orchestre joue Ô Canada !

— Vous ne vous asseyez pas, Mme d’Artois ? demanda Claude.

— Non, merci. Je crois que je vais me retirer pour la nuit. Je suis un peu fatiguée… Vous aussi, Magdalena, vous devez être lasse ?

— Je l’avoue, répondit l’interpellée en souriant, et je crois que nous allons suivre votre exemple. Qu’en dis-tu, Claude ?

— Comme tu voudras, ma chérie.

Ayant échangé des « bonsoir », chacun se retira dans sa chambre. Mme d’Artois occupait une pièce vis-à-vis le salon privé. Faisant suite au salon étaient les chambres des deux époux, séparées l’une de l’autre seulement par quatre grosses colonnes. D’épaisses portières, qui pouvaient se fermer complètement, donnaient à chacun l’illusion d’occuper une chambre séparée. Ces portières, cependant, n’étaient tirées qu’à moitié, car Magdalena n’aimait pas à se sentir trop seule dans sa chambre d’hôtel ; cela la rendait nerveuse.

Aussitôt couchée, la jeune femme s’endormit profondément. Vers le matin, elle fit un rêve qui l’effraya grandement : elle rêva qu’un malfaiteur avait pénétré dans la chambre de son mari. Ce malfaiteur, elle le voyait si clairement ! Il était recouvert d’un pardessus sombre, dont le collet était relevé au moyen d’un foulard noir qui lui cachait la bouche et le menton ; une casquette, dont la palette était rabattue, lui cachait le front et les yeux. Quel sinistre personnage ! Et que faisait-il dans la chambre de Claude ?

De ce rêve elle s’éveilla subitement, et instinctivement, ses yeux se portèrent vers la chambre de son mari. Aussitôt, elle tressaillit et une grande terreur l’envahit : son rêve de tout à l’heure devenait une réalité ; il y avait réellement un malfaiteur dans la chambre de Claude !

La pièce qu’occupait son mari était éclairée, quoique faiblement, et Magdalena vit, debout, non loin du lit de Claude, l’homme… le malfaiteur de son rêve ! Oui, le pardessus sombre, le collet relevé, le foulard noir, la casquette… Ciel ! Ô ciel ! Claude ! Son Claude ! Il allait être assassiné peut-être, dans son sommeil, si elle ne parvenait pas à l’avertir.

Elle voulut appeler son mari, attirer son attention sur le danger qui le menaçait ; mais nul son ne sortit de sa bouche. C’est qu’elle se sentait tout à coup presque paralysée de terreur ; le malfaiteur venait de retirer de la poche de son pantalon un objet brillant : un revolver ! Oui, Magdalena en était certaine, c’était un revolver ! La lumière n’étant pas bien bonne, elle n’eut pu en jurer ; mais…

— Claude ! Claude ! cria-t-elle enfin.

L’homme se retourna, puis, ayant déposé sur une table, sans que Magdalena s’en aperçut, l’objet qu’il avait tenu dans sa main, il fit quelques pas dans la direction de la chambre de la jeune femme ; celle-ci le regardait s’approcher les yeux fous de frayeur.

Mais voilà que celui qu’elle avait pris pour un malfaiteur enlevait sa casquette et son foulard, en même temps qu’il rabattait le collet de son pardessus et Magdalena reconnut, en celui qui l’avait tant effrayée… Claude, son mari !  !

— Claude ! s’écria-t-elle. C’est toi, Claude !

— Mais, oui, Magdalena, c’est moi, répondit-il, en s’approchant du lit de sa femme. T’ai-je effrayée à ce point, pauvre enfant ?

— Claude ! répéta-t-elle, comme si elle n’eut pu en croire ses yeux. Quelle heure est-il donc ?

— Il est six heures précises, ma chérie, répondit-il, en regardant l’heure à sa montre.

— Six heures seulement ! fit-elle. Mais ! D’où viens-tu à cette heure et ainsi accoutré ? Je… Je ne comprends pas, Claude… et je… je… n’aime pas cela… J’ai… j’ai… peur… et je ne sais de quoi, ajouta-t-elle éclatant en sanglots.

N’était-ce pas très étrange ce qui arrivait ? Magdalena eut une impression passagère d’inquiétude et un souvenir lui revint, rapide, si rapide que ce ne fut que comme un éclair… et puis… qui donc avait dit devant elle déjà, en parlant de Claude : « le mystérieux Monsieur de L’Aigle » ? Mystérieux ? Certes ! Et à moins qu’il ne parvint à expliquer…

— Magdalena ! Pourquoi ces pleurs ? demanda-t-il d’un ton quelque peu sévère. Quel enfantillage de ta part !

— Explique-moi alors…

— Allons, mon aimée, je vais tout t’expliquer, bien sûr ! D’abord, que je te dise que je n’ai jamais pu dormir dans un lit auquel je ne suis pas habitué. Donc, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit et me sentant pris d’un violent mal de tête, ce matin, j’ai résolu d’aller faire une petite promenade dehors, sachant bien que le grand air me ferait du bien…

— Et tu te sens mieux, mon Claude ? demanda Magdalena, d’une voix inquiète et encore toute remplie de larmes.

— Oui, je me sens mieux ; je suis même tout à fait guéri.

— Tant mieux, mon aimé… Mais, tout de même, je ne comprends pas encore, Claude… Pourquoi cette casquette… et ce foulard… qui te donnent un air si… si… je ne sais comment m’exprimer vraiment… Je veux dire que ce foulard et cette casquette te déguisent complètement… Oui, on dirait… on dirait un déguisement, Claude ! De fait, je ne t’ai, pas reconnu tout à l’heure.

— Je puis facilement t’expliquer et le foulard et la casquette, ma Magda, répondit-il en souriant, quoique son visage fut très pâle ; il fait froid, vois-tu, et le foulard n’était pas de trop. Quant à la casquette… eh ! bien, je ne pouvais pas me promener, à cinq heures du matin, dans les rues de la ville, coiffé d’un chapeau haut-de-forme, n’est-ce pas, sans risquer d’être arrêté par la police et me faire enfermer dans quelque maison de santé, car on m’eut pris certainement pour un insensé, ajouta-t-il en riant d’un rire « jaune » comme ça se dit parfois.

— Mais, le… le revolver, Claude ! s’exclama la jeune femme d’un ton fort effrayé.

Claude de L’Aigle n’aurait pas pu devenir plus pâle qu’il l’était. Une expression de grand malaise parut sur son visage.

— Le… revolver, dis-tu, Magdalena ? Je… Je ne sais pas ce que tu veux dire… Tu as rêvé, pauvre enfant.

— Non ! Non ! Je ne l’ai pas rêvé, je l’affirme. Tu tenais un revolver dans tes mains ! Je ne pouvais le distinguer parfaitement, il est vrai ; mais j’ai aperçu quelque chose de brillant et…

— Ah ! Je comprends ! répondit Claude, riant, encore cette fois, d’un rire forcé, qui trompa sa femme, tout de même. Cette chose brillante que tu as vue, ce n’était que mon étui à cigarettes ; tiens, regarde !

Ce disant, il retira de la poche de son pantalon un étui a cigarette en argent et le montra à sa femme.

— J’ai bien cru que c’était un revolver pourtant… balbutia-t-elle. Je suis bien, bien contente de m’être trompée, ajouta-t-elle.

On le sait, Claude venait de conter un mensonge, car nous l’avons vu déposer un revolver sur la table, dans sa chambre, avant d’aller rejoindre sa femme. À cet homme si correct d’habitude, il devait répugner de mentir ; mais, sans doute, il se disait que nécessité fait loi souvent.

Quant aux explications qu’il venait de donner à Magdalena, à des oreilles plus expérimentées, à une personne moins naïve, plus soupçonneuse, elles eussent paru peu… franches ; de plus, elles auraient donné l’impression d’un… discours appris et récité par cœur ensuite ; Mme d’Artois par exemple, ne s’y fut pas laissée prendre. Mais Magdalena avait, on l’a constaté plus d’une fois déjà, une confiance illimitée en son mari. Son Claude ne pouvait mentir, encore moins la tromper !

— Mon aimé, dit-elle soudain, si nous pouvions donc retourner à Saint-André aujourd’hui ! Malheureusement, c’est impossible, car on doit me livrer les marchandises que j’ai achetées hier, dans le courant de l’avant-midi. Demain matin, par exemple, nous partirons.

— Mais si tu préfères que nous prolongions notre séjour à Montréal, Magdalena, ne te gêne aucunement ; ne change aucun de tes projets pour moi.

— Puisque tu souffres d’insomnie, mon Claude, je…

— Chère enfant, une nuit ou deux sans sommeil, ça n’a jamais fait mourir qui que ce soit encore, protesta-t-il en riant ; conséquemment…

— Nous partirons demain, c’est décidé !

Claude de L’Aigle eut un soupir de soulagement ; il n’y avait pas à en douter, il avait hâte de partir de Montréal, de retourner chez lui.

De retour dans sa chambre, il enleva prestement son revolver de sur la table et le glissa entre le matelas et le bois de son lit, puis il se coucha et bientôt, il s’endormit.

Lorsqu’il s’éveilla, il constata qu’il était grand jour. Magdalena s’était levée, car il ne la vit pas dans sa chambre ; elle devait être dans leur salon ou bien dans celle de Mme d’Artois. S’emparant de son revolver il l’ouvrit et se mit à en extraire les balles ; mais bientôt, il changea d’idée ; remettant les balles en place, il referma le revolver en murmurant :

— Ce serait folie vraiment… On ne sait pas… Et tant que je ne serai pas en… sûreté, il vaut mieux être prudent.

Il remit le revolver dans la poche de son pantalon, puis s’étant habillé, il alla rejoindre sa femme dans leur salon, où le déjeuner venait d’être servi.

Durant l’avant-midi, les marchandises que Magdalena avait achetées la veille arrivèrent à l’hôtel et Claude dut admirer les achats de sa femme, la félicitant de son bon goût, etc., etc.

— Sais-tu, Claude, je crois que je vais retourner dans les magasins cet après-midi. Je veux acheter des petits cadeaux pour nos domestiques ; ça leur fera tant plaisir. Nous accompagneras-tu ?

— Si tu voulais m’excuser, Magdalena, répondit-il ; je voudrais bien profiter de mon séjour ici pour assister à l’assemblée de notre club, encore aujourd’hui… Il y aura une conférence que je n’aime pas à manquer. Un astronome de renom doit parler et…

Magdalena fit la moue… presque. Aussitôt, pourtant, elle s’en repentit. Son pauvre Claude ! Bien sûr, il devait aimer à se trouver en compagnie d’autres hommes, de temps à autres ; ce serait vraiment égoïste de la part de sa femme d’essayer de le priver d’une distraction si légitime ! Quoiqu’elle fut excessivement désappointée du refus de son mari de l’accompagner, elle n’en fit rien paraître.

À deux heures, Claude partit « pour le fumoir, en bas » se dit Mme d’Artois et elle résolut de s’en assurer, donc, saisissant le premier prétexte venu, une demi-heure plus tard, elle descendit au premier étage, et s’arrêtant en face de la porte du fumoir, elle aperçut Claude de L’Aigle, installé, tout comme la veille, dans un fauteuil, à lire un journal.

— C’est la chose la plus curieuse ! se dit Mme d’Artois, lorsqu’elle fut de retour dans sa chambre. Les agissements de cet homme sont des plus étranges ! Pourquoi prétend-il courir à des assemblées et vient-il passer son temps dans le fumoir plutôt ? Pourquoi trompe-t-il sa femme ainsi ? S’il lui disait tout bonnement qu’il désire aller passer une heure ou deux dans le fumoir, en compagnie d’autres messieurs, il sait bien qu’elle n’y verrait aucune objection. Mais, voilà ; il faut qu’il… justifie ces voyages si mystérieux, qu’il est obligé de faire de temps à autre. Ces voyages… Dans quel but les fait-il ? Ah ! qui me le dira ?

La comédie de la veille se joua, de nouveau, au retour des deux femmes, ce soir-là, et Mme d’Artois, qui était, par-dessus tout, très franche, et qui aimait Magdalena plus que tout au monde, se sentait fort attristée, en songeant à l’avenir. M. de L’Aigle trompait sa femme ! Il avait des secrets pour elle ! Pauvre, pauvre Magdalena ! Si jamais elle avait le moindre soupçon sur le compte de son mari, elle serait la plus malheureuse des femmes !

— Mais je veillerai sur elle, sur son bonheur, se disait la dame de compagnie. La chère enfant qui m’a retirée de la pauvreté, alors que je vivais si misérablement, dans mon triste alcôve, en cette ville ! Je ne saurais oublier jamais ce que je lui dois, à moins d’être un monstre d’ingratitude, et si l’occasion se présentait, un jour, de lui prouver ma reconnaissance en la protégeant comme si elle était ma fille, je la protégerai.

Le lendemain matin, les de L’Aigle et Mme d’Artois quittèrent la ville de Montréal pour retourner à Saint-André. Claude eut un soupir de soulagement, lorsqu’il eut mis le pied dans le Pullman. Enfin, on allait partir !

Au moment où le train quittait la gare, un homme, rude d’aspect, arriva sur la plate-forme. Les yeux furieux, il examinait avec attention chaque wagon qui passait. Lorsque vint le tour du Pullman, plusieurs passagers virent cet homme lever le poing d’un geste menaçant ; ils l’entendirent aussi proférer des paroles, qui n’étaient pas des bénédictions. Tous ceux qui eurent connaissance de ce drame, se regardèrent, étonnés, semblant se demander, les uns les autres, lequel d’entr’eux l’individu menaçait ainsi. Bien vite, le wagon passa cependant, et bientôt, on perdit l’inconnu de vue.

En ce qui concerne ceux qui nous intéressent particulièrement, Mme d’Artois crut d’abord qu’elle avait été seule à avoir connaissance de l’incident que nous venons de citer. Cependant, ayant, presqu’insciemment, jeté les yeux sur Claude de L’Aigle, elle le vit devenir très pâle, tandis que son regard inquiet allait de l’inconnu à Magdalena ; comme il arrivait souvent, il voulait s’assurer que sa femme n’avait pas eu connaissance de ce qui venait de se passer ; mais cette dernière tournait le dos à la fenêtre et s’amusait à observer les passagers ; elle ne s’était aperçue de rien.

— Encore du mystère, se dit Mme d’Artois. Car, aussi vrai que le soleil se couchera ce soir, c’est M. de L’Aigle que cet homme menaçait du poing… Ciel ! Que peut donc avoir a démêler l’aristocratique M. de L’Aigle avec un individu de cette sorte ?

Mais s’apercevant soudain qu’elle avait les yeux fixés sur Claude et que celui-ci en avait connaissance, Mme d’Artois s’empara d’un journal et fit mine d’être très absorbée dans la lecture de ses colonnes.