Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/04/09

Éditions Édouard Garand (p. 105-107).

IX

ÂME TORTURÉE

Elle ne fit pas de scène. Elle ne versa pas une seule larme. Elle avait le cœur brisé, tout simplement. Claude ! Son Claude ! Il l’avait repoussée… Il n’avait pu pardonner à Magdalena de l’avoir épousé, sans le mettre au courant du drame de jadis… Quoique son père eut été innocent, il était mort sur l’échafaud, et Claude de L’Aigle, si fier, si… si correct, ne pouvait l’oublier…

Ce pauvre Claude ! Sans doute, il considérait qu’on l’avait trompé ; plus que cela, qu’on lui avait tendu une sorte de piège, en gardant le silence, et il en voudrait toujours à sa femme et à Zenon Lassève de n’avoir pas dévoilé le passé, alors qu’il en aurait été temps encore…

Domptant, le mieux qu’elle le put, le besoin de pleurer, Magdalena se dirigea vers la chambre de Claudette. Rosine et Suzelle étaient à causer ensemble dans le boudoir, dont la porte était presqu’entièrement fermée. Les deux jeunes filles parlaient de la petite ; des progrès marquants qu’elle faisait, chaque jour. La jeune mère eut un sourire attendri, puis, s’agenouillant auprès du berceau, elle éclata en sanglots. Et c’est alors qu’elle eut une des plus grandes tentations de sa vie : celle de partir avec son enfant ; de quitter L’Aire, cette nuit-là même et pour toujours ; de retourner à La Hutte, où Zenon et Séverin les accueilleraient, toutes deux, si joyeusement… Là, à La Hutte, elle n’aurait à craindre ni les regards froids, ni les sourires méprisants, ni les reproches… Car elle était convaincue que Claude allait la mépriser profondément, désormais ; qu’il refuserait de comprendre comme elle l’aimait, comme elle l’avait toujours aimé ; il se dirait qu’elle l’avait épousé, malgré leur différence d’âge, non par amour, mais par intérêt, et aussi pour effacer le passé et le nom qu’elle avait porté… ou plutôt, celui qu’elle aurait dû porter…

Oui, elle partirait, avec Claudette ! Il est vrai que cela créerait un scandale ; une femme ne quitte pas le toit conjugal, sans retour, à moins d’avoir une raison grave pour ce faire, et toujours, c’est elle, la femme, qui est blâmée… Mais pouvait-elle continuer à vivre sous le même toit que Claude maintenant qu’elle était sûre qu’il ne l’aimait plus ? Elle attendrait cependant, et quand tout dormirait, à L’Aire, elle s’enfuirait, emportant son enfant dans ses bras… Pauvre chère petite Claudette ! Sans doute, elle aussi serait considérée de trop dans la maison maintenant !

Soudain, elle sourit amèrement et une expression quelque peu ironique parut dans ses yeux : à quoi pensait-elle ? Fuir ? S’en aller ? Ah ! Elle n’avait qu’à attendre au lendemain et Claude lui suggérerait la chose lui-même. Il s’arrangerait pour avoir une entrevue avec sa femme et, froidement, il lui dirait de s’en retourner… d’où elle venait… Bien sûr, il ne l’empêcherait pas d’emmener Claudette avec elle, quoiqu’il aimât l’enfant à la folie… Eh ! bien, elle attendrait au lendemain ; ça serait de beaucoup préférable et on éviterait une esclandre en agissant ainsi.

Retournant dans sa chambre à coucher, elle résolut de se mettre au lit. Non qu’elle eut le moindrement sommeil — loin de là — mais elle souffrait d’un léger mal de tête, et puis… et puis… que ferait-elle, seule toute la veillée ? Car Claude était rentré ; elle l’avait entendu marcher dans la bibliothèque, en bas… Certes, elle ne s’était pas attendue à ce qu’il vint lui parler ; mais son indifférence… oh ! que son indifférence la blessait au cœur !

Magdalena fondit en larme, et longtemps elle pleura. Ces larmes la sauvèrent de quelque grave maladie peut-être ; chose certaine, c’est qu’elles soulagèrent sa pauvre âme torturée.

Elle se coucha ; mais elle ne dormit guère. Lorsque son mari monta dans sa chambre, qui n’était séparée de celle de sa femme que par un boudoir, il passait minuit. Cependant, elle en eut connaissance et elle enfouit son visage dans ses oreillers, afin qu’il n’entendit pas ses sanglots.

Ce ne fut que vers les cinq heures du matin qu’elle put dormir enfin. Elle venait de passer la plus affreuse nuit imaginable ; une nuit qui laisserait ses traces tant qu’elle vivrait. Elle avait revécu le passé ; elle avait essayé d’envisager l’avenir le plus froidement possible. Et puis, elle avait pris des résolutions pour le lendemain ; ces résolutions elle les tiendrait. C’est pourquoi, lorsque sonna la première cloche pour le déjeuner, elle se leva et commença à s’habiller. Cependant, en se regardant dans une glace, elle fut vraiment tentée de rester dans sa chambre, car elle était pitoyable à voir : les yeux cernés de bistre, les joues pâles, les lèvres blanches… De se voir ainsi, cela lui rappela la nuit où elle s’était éveillée dans son cercueil ; lorsqu’elle s’était vue, dans un miroir, cette nuit-là, elle s’était fait peur à elle-même… elle ne s’était pas reconnue…

Mais, qu’importait, cette fois ! Qu’elle parut bien ou mal, qu’est-ce que cela signifiait, puisque Claude ne l’aimait plus, qu’il la méprisait, qu’il la haïssait même ?

Allons ! La dernière cloche du déjeuner venait de sonner, Magdalena avait entendu Mme d’Artois quitter sa chambre et descendre précipitamment l’escalier, craignant d’être en retard sans doute.

À son tour, la jeune femme descendit dans la salle à déjeuner. À son arrivée, Claude et Mme d’Artois, qui étaient à causer ensemble, se turent subitement et la regardèrent avec un sympathique étonnement. Magdalena le savait bien, elle était changée à faire peur.

Ainsi qu’il avait toujours l’habitude de le faire. Claude alla au-devant de sa femme et lui présenta le bras afin de la conduire à son siège, après quoi il dit à Eusèbe :

— Apporte un verre de vin à Mme de L’Aigle.

— Non ! Non ! protesta Magdalena.

— Un peu de vin vous fera du bien, j’en suis sûre, intervint Mme d’Artois en s’adressant à Magdalena. Votre mal de tête a dû vous faire passer la nuit blanche… J’espère que vous vous sentez mieux, ce matin ?

Magdalena le comprit, Mme d’Artois parlait pour la galerie, ou, du moins, pour Eusèbe ou pour tout autre domestique qui se serait trouvé aux alentours de la salle à déjeuner. La dame de compagnie devait se rappeler de ce que la jeune femme lui avait dit, la veille ; c’est-à-dire qu’elle allait tout avouer à son mari, et elle devait deviner que les choses ne s’étaient pas passées ainsi qu’elle l’avait espéré.

Le vin mit un peu de couleur aux joues et aux lèvres de Magdalena ; mais elle ne put avaler une seule bouchée. Elle but seulement quelques gorgées de café, puis, après le déjeuner, qui fut silencieux, au lieu d’accompagner son mari aux écuries, comme elle le faisait d’ordinaire, elle monta dans son boudoir et là, elle se livra à de douloureuses réflexions… Que lui réservait cette journée qui venait de commencer ? Sans doute, il y aurait des explications entre elle et son mari et… Probablement, Claude la ferait demander, ou il monterait la trouver dans son boudoir, et il lui dirait froidement de s’en aller. Car la vie ne serait plus tenable, à L’Aire maintenant ; son mari la méprisait, il la haïssait ; il valait mieux cent fois se séparer…

À cette pensée d’une séparation toute proche, elle versa des larmes amères. Il n’y avait pas encore deux ans qu’ils étaient mariés, et déjà, c’était fini leur bonheur ; ce bonheur si grand dont ils avaient joui depuis leur mariage !

Eh ! bien, elle partirait… Après tout, elle n’aurait qu’à reprendre sa vie de jadis, à La Hutte. Elle y avait été pleinement heureuse ; pourquoi ne le serait-elle pas encore ? Elle le savait d’avance ; elle serait la bienvenue. Zenon et Séverin la combleraient de bontés et ils adoreraient Claudette, tous deux. Elle reprendrait, elle, Magdalena, la coquette chambre à coucher qui avait été construite expressément pour elle et où elle s’était trouvée logée comme une reine… Il y aurait place, dans cette chambre, pour le berceau de sa petite… Oui, elle reprendrait sa vie d’avant son mariage et elle parviendrait à s’en contenter…

Mais, à quoi bon se faire illusion ; essayer de se convaincre de ces choses… Non, elle ne pouvait se le cacher à elle-même, sa vie de jadis, elle ne pourrait jamais la reprendre où elle l’avait laissée… La Hutte, pour elle, avait perdu beaucoup de son charme d’autrefois… depuis qu’elle habitait un château… Non qu’elle fut devenue le moindrement snob la chère enfant ; mais, comme l’avait dit Zenon Lassève un jour : « De la hutte au château, il y a loin… »

Et puis… Mais surtout… Claude ! Son Claude ! Il l’avait tant aimée ! Il l’avait entourée de soins si prévenants, si délicats ! Elle allait donc le quitter, ne plus jamais le revoir ? Impossible ! Elle en mourrait… Même sa petite, sa Claudette, ne pourrait lui suffire, la consoler !

— Ah ! se disait-elle. Si j’avais suivi les conseils de mon père adoptif ; si j’avais tout dit à Claude, alors que nous étions fiancés tous deux… Il m’aurait quittée, sans doute ; mais la douleur que j’en aurais ressentie ne saurait être comparée à celle d’aujourd’hui… C’est que je suis épouse et mère, et mon mari et mon enfant sont ce que j’ai de plus cher au monde… Claude ! Ô Claude ! Mon mari bien-aimé ! Ciel ! Ô ciel ! ajouta-t-elle en éclatant en sanglots.

Mais des pas s’approchaient de son boudoir… Elle sentit son cœur se serrer, car elle eut le pressentiment que l’heure était venue et que son mari allait lui demander des explications et… la chasser.

— Qui est là ? demanda-t-elle, entendant frapper à sa porte.

— C’est moi… Suzelle, Madame.

— Entrez ! répondit Magdalena. Eh ! bien, qu’y a-t-il, Suzelle ? demanda-t-elle aussitôt, afin d’empêcher la fille de chambre de s’avancer dans la pièce, car elle ne voulait pas que les domestiques la vissent pleurer, ou, du moins, s’aperçussent qu’elle venait de pleurer.

— C’est M. de L’Aigle, Madame, dit Suzelle. Monsieur désire s’entretenir avec vous et il demande s’il doit monter ici ou si vous préférez aller le rejoindre, dans la bibliothèque.

— Je vais descendre à la bibliothèque. Dites à M. de L’Aigle que j’irai le trouver là dans un quart d’heure, Suzelle, fit Magdalena.

Après le départ de la jeune fille, la jeune femme se hâta de baigner son visage dans de l’eau froide ; Claude non plus ne devait pas s’apercevoir qu’elle avait pleuré, puis elle se disposa à descendre trouver son mari.

Ses yeux firent le tour de son boudoir et de sa chambre à coucher ; deux pièces luxueuses, aux tentures vieux rose et or, aux boiseries émaillées de blanc. Claude n’avait certes rien épargné pour rendre attrayantes les pièces réservées à sa chère Magdalena et il y avait pleinement réussi.

Les mains de la jeune femme se posèrent, avec un geste caressant sur les mille riens qui ornaient les cheminées, les tables, les guéridons… Ah ! ces bibelots ! Qu’ils tiennent fort au cœur de toute femme ! Il y avait des souvenirs de voyage ; de leur voyage en Europe surtout, qui lui étaient précieux et chers à plus d’un titre… Bientôt, toutes ces choses, ces souvenirs de jours heureux, ne lui appartiendraient plus ; elle serait forcée d’en faire le sacrifice…

Mais, qu’était-ce, après tout, ces objets, et qu’elle s’en serait passée volontiers, du moment que son mari lui serait resté… Son mari !… Ah ! L’heure allait sonner où il lui faudrait lui dire adieu pour toujours… Et elle l’aimait tant ! Depuis le premier moment où elle l’avait aperçu, sur L’Aiglon, elle l’avait aimé… C’est parce qu’elle l’avait trop aimé ; parce qu’elle avait craint de le perdre, qu’elle avait eu des secrets pour lui… Secrets maudits, qui, aujourd’hui, allaient la séparer à jamais de son bien-aimé !

— Ombre maudite de l’échafaud ! ne put-elle s’empêcher de s’écrier soudain, tu me hanteras donc jusqu’à la fin de mes jours ?

Mais à quoi bon se désoler ainsi ? À quoi servait de se révolter contre son malheureux sort ? Claude l’attendait ; il lui fallait se hâter ! Elle irait le rejoindre, à la bibliothèque, et puis… à la grâce de Dieu !

Quittant son boudoir, elle sortit dans le corridor, ses pieds ne faisant pas le moindre bruit sur les riches tapis de velours.

Avant de descendre l’imposant escalier de marbre blanc conduisant au premier plancher, elle resta quelque temps sur la galerie entourant le corridor d’entrée, et penchée sur la rampe de fer forgé, elle embrassa d’un regard ce qui l’environnait… Quel luxe ! Ses yeux tombèrent sur l’aigle de bronze et elle fut secouée d’un frisson.

— Mon rêve… se dit-elle. L’aigle de bronze, me poursuivant comme pour m’enserrer dans ses puissants talons… Mon Dieu ! Mon Dieu !

Mais craignant d’attirer l’attention de quelque domestique, que le hasard aurait pu conduire dans le corridor, Magdalena descendit l’escalier en soupirant. Bientôt, toute tremblante, elle entrait dans la bibliothèque, où Claude, son mari, l’attendait.

Fin de la quatrième Partie.