Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/02/09

Éditions Édouard Garand (p. 34-36).

IX

IL NE FAUT JURER DE RIEN

D’avoir découvert qu’ils n’étaient pas les seuls habitants de la Pointe Saint-André, cela ne changea en rien la manière de vivre, les habitudes et occupations de Zenon Lassève et son « neveu ». Ils continuaient à se livrer à la pêche, à traverser les excursionnistes aux Pèlerins et à aller, une fois la semaine, porter du poisson à l’hôtel du Portage.

Seulement, ils ne s’approchaient plus de la grève, lorsqu’ils passaient à proximité du deuxième rocher, que Magdalena nommait le Roc du Nouveau Testament.

— Ces deux rochers, mon oncle, dit-elle à Zenon, un jour, je les ai nommés Les Testaments. Notre rocher, à nous, c’est le Roc de L’Ancien Testament ; l’autre, c’est le Roc du Nouveau Testament.

— Je n’oublierai pas, Théo.

Quoiqu’ils ne longeassent plus la grève maintenant, en se rendant au Portage, ils regardaient toujours, assez curieusement, l’emplacement du « château mystérieux », et ils ne furent pas lents à constater une chose ; c’était que à moins de savoir qu’il y avait là une demeure, il était impossible de la distinguer à travers les sapins, vraiment altiers, à cet endroit. Ceux qui habitaient là étaient bien cachés ; si c’était leur intention de se dérober aux regards, ils n’auraient pu choisir un lieu plus discret, plus sûr. Même la petite baie où était ancré le yacht, était, à cause des sapins qui la bordaient, invisible excepté d’un certain angle.

— Savez-vous, oncle Zenon, dit Magdalena, lorsqu’ils furent de retour chez eux, même les gens de Saint-André ignorent qu’il y a sur cette pointe une autre maison que la nôtre ? Je les ai questionnés adroitement et j’ai facilement constaté la chose.

Eh ! bien, Théo, mon garçon, puisque les gens du « château mystérieux » recherchent la solitude et le… mystère, laissons-les faire. Ce ne sont pas de nos affaires d’ailleurs, et il ne peut y avoir rien de commun entre nous et eux, tu le penses bien.

— Mais… qui peut demeurer là ?

— Quelque type excentrique et sa non moins excentrique famille, sans doute.

— Comme vous le dites, mon oncle, ça ne nous concerne pas les excentricités de ces gens, fit Magdalena… D’ailleurs, ajouta-t-elle, en souriant, en fait d’excentricité, peut-être pourrait-on nous taxer d’en donner la preuve nous aussi, en choisissant la Pointe Saint-André pour y vivre, comme nous l’avons fait, et quoique nous soyons si heureux ici, plus d’un serait porté peut-être à hausser les épaules et à s’étonner de notre choix.

Tout de même, d’avoir appris, par hazard, qu’ils avaient des voisins, qu’il y avait, non loin d’eux des êtres humains, alors qu’ils s’étaient cru seuls, sur la pointe, cela ne manquait pas d’intéresser grandement la jeune fille. Sans compagnes ou compagnons de son âge avec qui on peut échanger ses idées parfois, c’est quelque peu déprimant, lorsqu’on a dix-sept ans. Il est vrai qu’elle n’avait jamais eu beaucoup d’amis, pauvre Magdalena ! Mais, au moins, à G…, quand elle faisait quelques courses, soit dans des magasins ou ailleurs, elle avait l’occasion d’échanger quelques paroles avec des personnes de ses connaissances.

À la Pointe Saint-André, ce n’était pas la même chose, on le pense bien. Pas de magasins là, où l’on pouvait aller passer un quart d’heure ou une demi-heure, si on le désirait ; seulement des rochers, des rochers sans fin… et c’est pourquoi Magdalena se sentait un peu excitée à la pensée d’avoir des voisins ; c’est pourquoi aussi elle aurait si vivement désiré faire leur connaissance.

Pourtant, elle ne s’ennuyait jamais. Le fleuve, le magnifique fleuve St-Laurent, coulait devant la porte d’entrée de La Hutte et la jeune fille lui trouvait toujours des charmes nouveaux. Ensuite, elle était constamment occupée ; elle devait tenir leur maison bien propre, réparer son linge et celui de son père adoptif, faire la cuisine, etc., etc. Dans l’après-midi, lors qu’on n’allait pas à la pêche, et tandis que Zenon sciait ou fendait du bois, en vue de l’hiver, qui était loin encore il est vrai, mais qui finirait par arriver, Magdalena partait, accompagnée de Froufrou et elle allait à la recherche de fleurs et de plants. Ces fleurs, ces plants, elle les pressait ensuite avec soin, puis elle les collait dans son herbier. Durant les longues soirées de l’automne et de l’hiver, elle classifierait ces fleurs et ces plants tout en se livrant sérieusement à l’étude de la botanique. Zenon lui avait promis (et une promesse de Zenon ça valait de l’or) de faire venir de Québec ou de Montréal le meilleur traité de botanique qu’il pourrait se procurer ; un volume illustré en couleurs et enrichi de belles et grandes planchettes.

Mais, ces fleurs et plants que Magdalena cueillit elle ne les pressait pas tous ; les plus belles, les plus beaux étaient cirés. Elle avait déjà, dans des boîtes en carton, une grande quantité de fleurs et de feuilles cirées. Elle réussissait très bien, et cela lui procurait une agréable distraction. Car, quoiqu’elle fut dans la presqu’obligation de porter le costume masculin, pour quelque temps encore du moins, et qu’elle s’appelât Théo, notre jeune héroïne était femme, dans l’âme ; elle aimait les fleurs, la musique, les enfants, les occupations féminines. D’un autre côté, elle aimait aussi la vie en plein air, comme toute autre jeune personne jouissant d’une excellente santé et étant bien équilibrée.

N’oublions pas que Magdalena avait aussi, pour se distraire et s’amuser, sa chère mandoline. Ah ! si seulement elle n’avait pas été obligée de se défaire de son piano ! Non pas qu’elle fut une musicienne extraordinaire peut-être ; mais elle jouait de cet instrument avec goût, et souvent, bien bien souvent, depuis qu’elle et son père adoptif habitaient la Pointe Saint-André ses doigts lui démangeaient, littéralement, tant ils sentaient le besoin de se poser sur un clavier.

Un jour, qu’elle et Zenon étaient allés à l’hôtel du Portage y porter du poisson, elle, s’était avancée dans l’un des corridors de l’hôtel et, par une porte entr’ouverte, avait aperçu le salon. Or, au fond de la pièce, était un piano carré. L’instrument était ouvert. Malgré elle, Magdalena avait senti ses doigts remuer, comme pour exécuter quelque mélodie, puis, sans qu’elle s’en aperçut, des larmes lui étaient venues aux yeux, tant la vue de l’instrument lui rappelait les heures heureuses qu’elle avait passés, à G…, en face de son piano.

— Eh ! bien, Théo ! avait dit, soudain, la voix de l’hotelier. Trouves-tu cela beau ce salon ?

— C’est… C’est le piano, avait-elle balbutié.

— Le piano, hein ? Ah ! oui, le piano… C’est un magnifique instrument n’est-ce pas ? Je ne l’ai acheté que le mois dernier. C’est un piano de la meilleure manufacture aussi, tu sais !

Cela, Magdalena l’avait remarqué.

L’hôtelier vit les yeux du petit pêcheur et batelier dévorer l’instrument et cela l’intrigua fort. Il se mit à rire. Mais comme il était bon, au fond quoique très rude d’apparence, il demanda :

— Sais-tu jouer du piano, par hazard, mon petit ?

— Oui… Un peu… répondit-elle.

— Tiens ! Tiens ! Voyez-vous cela ? Ce petit pêcheur à la ligne qui sait taper du piano ! fit l’hôtelier, en riant.

— Me permettez-vous d’essayer ? demanda Magdalena, dont la voix tremblait de désir.

— Hein ? L’essayer ?… Bien… Je ne sais pas…

— Oh ! Ne me refusez pas, M. l’hôtelier !

— Il n’y a pas de danger que tu le brises, au moins ? Un piano, tu sais Théo, mon garçon, ça coûte de l’argent, beaucoup d’argent et…

— Je ne le briserai pas, soyez-en assuré, répondit Magdalena en souriant.

Elle courut presque, vers l’instrument, puis elle se mit à jouer.

Elle ne joua rien de bien extraordinaire ; seulement une petite sonate, simple, mais jolie. L’hôtelier était vraiment épaté.

— Encore, Théo ! Encore ! s’écria-t-il, en applaudissant.

Et elle joua encore. Magdalena exécuta plusieurs morceaux, ses doigts agiles et souples se posant amoureusement sur chaque note.

Bravo ! Bravo !

La jeune musicienne se retourna, et elle fut étonnée de voir plusieurs personnes debout, dans l’encadrement de la porte du salon ; c’était des pensionnaires de l’hôtel.

— Dis donc, fit l’un d’eux, en s’adressant à Magdalena, tu m’as l’air de posséder un vrai talent musical, petit ! Je t’ai entendu jouer de la mandoline déjà, et tu en joues en artiste !

— Où donc as-tu appris la musique, Théo ? demanda l’hôtelier.

Mais Magdalena ne fut pas dans l’embarras de répondre, car Zenon l’appelait, de dehors ; elle s’excusa donc et se hâta d’aller rejoindre son père adoptif.

Après cet incident, elle fut obligée de se surveiller, afin que Zenon ne s’aperçut pas combien son piano lui manquait.

— Sais-tu, Théo, dit, un jour Zenon Lassève, sais-tu que nous voilà déjà rendus aux derniers jours de juillet ? Le temps passe vite, très vite, n’est-ce pas ?

— Certes, mon oncle ! répondit Magdalena.

— Le mois d’août, c’est le mois précurseur de l’automne, selon moi, reprit Zenon. Les jours sont déjà plus courts, les nuits plus fraîches… Que les beaux jours sont courts ! c’est le cas de le dire, ajouta-t-il, en riant.

Cet après-midi-là, ils allèrent à la pêche. Or, tandis qu’ils essayaient à persuader le poisson de se laisser prendre, ils entendirent le bruit d’un engin à vapeur. S’étant retournés, ils virent un yacht, peinturé en blanc, aux cuivres polis, aux coussins de velours gros bleu se détachant du rivage.

— C’est le yacht du propriétaire du « château mystérieux », dit Magdalena.

— Oui. Je le reconnais répondit son compagnon. Il passe trop loin et trop rapidement cependant, pour qu’on puisse lire son non, à l’arrière.

Le yacht ne contenait qu’une seule personne, (à part de celui qui était à l’engin) : un homme, assis à l’arrière et qui paraissait lire. Impossible de voir son visage, qu’ombrageait la palette de sa casquette ; impossible, conséquemment, de deviner s’il était jeune ou vieux.

Un instant pourtant, il leva la tête de sur son livre et regarda la barque des pêcheurs, mais aussitôt, il se replongea dans sa lecture. Bientôt le yacht dépassait La Mouette, ne laissant sur son passage qu’un léger sillage.

— Il aurait bien pu nous saluer, ce monsieur, comme ça se fait par ici, entre navigateurs ! fit Magdalena, d’un ton quelque peu dépité. Il est bien désagréable le propriétaire du « château mystérieux », n’est-ce pas, mon oncle ?

— S’il est venu s’installer sur cette pointe avec l’intention de vivre dans la solitude et incognito, Théo… commença Zenon.

— Qu’importe ! Il aurait pu nous saluer, ou nous faire un signe de la main comme c’est l’habitude ici ! C’est un désagréable personnage !

Cette rencontre fit comprendre, plus que jamais, à Magdalena et à son père adoptif, la distance qui existait et qui existerait toujours probablement, entre La Hutte et le « château mystérieux ». Si la jeune fille avait caressé l’illusion de pouvoir s’associer, un jour, avec les jeunes filles ou garçons de l’intrigante demeure, elle dut être grandement désillusionnée.

— Il est bien désagréable ce monsieur qui habite le « château mystérieux » se dit-elle, ce soir-là, au moment de s’endormir. Oui, il est bien désagréable… Je le déteste presque ce type ! ajouta-t-elle. Oui, je le déteste… et je le détesterai toujours !

Théo, le petit pêcheur et batelier, ne savait pas ; il n’avait pas appris encore qu’il ne faut jurer de rien.