Le manoir mystérieux/L’entrevue

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 36-41).

CHAPITRE III

L’ENTREVUE


— Comment va votre neveu, monsieur Gravel ? dit DuPlessis en entrant le lendemain matin dans la grande salle de l’auberge. Tient-il encore sa gageure ?

— Quant à sa gageure, répondit l’aubergiste, je vous conseille, en ami, de ne pas vous en mêler, pas plus que de toute autre chose que pourrait proposer Michel Lavergne. Laissez mon neveu et Baptiste Santerre se tirer de leur gageure comme ils l’entendront ; car, M. DuPlessis, je ne voudrais pas qu’un homme aussi respectable que vous tombât dans les filets d’un professeur des sept sciences damnables. Je puis fermer les yeux quand mon neveu tend ses rets pour attraper une mouche comme Santerre, mais un voyageur comme vous doit être prévenu.

— Merci de vos bienveillants conseils, M. Gravel ; je tâcherai de les mettre à profit. Mais je dois tenir ma gageure, puisque je m’y suis engagé. Dites-moi, quel est donc ce Thom Cambrai ?

— Vous devez pourtant l’avoir connu, M. DuPlessis, car il demeurait aux Trois-Rivières lorsqu’a dû s’écouler votre jeunesse.

— Non, monsieur, je ne me rappelle pas l’avoir jamais connu. Il est vrai que j’ai été élevé chez un de mes oncles à Montréal, et que, depuis l’âge de dix-sept ans, je me suis plus occupé d’affaires militaires que de l’histoire de ma ville natale. La plus grande partie de ma jeunesse a été passée soit à la Louisiane, soit aux postes avancés de l’ouest. Revenu aux Trois-Rivières avec M. de Vaudreuil il y a huit ou neuf ans, lorsqu’il en fut nommé gouverneur, je lui servis d’officier de garde jusqu’à l’année dernière, quand des raisons particulières m’engagèrent à m’absenter de nouveau des lieux où vit presque toute ma famille, pour aller à Montréal. Il y a six mois, on m’a fait revenir pour remplir la même charge, c’est-à-dire, servir d’officier de garde au nouveau gouverneur, M. Bégon. Et pendant ces deux espaces de temps, je n’ai jamais entendu parler une seule fois de Thom Cambrai.

L’aubergiste reprit :

— Ce n’est pas étonnant, car, depuis plusieurs années, il ne semble pas tenir à faire parler de lui. Vous me demandiez ce qu’il est ; je ne puis ajouter que peu de chose à ce que l’on en a dit hier. Il était pauvre, et il est devenu riche. On raconte qu’il y a dans cette maison des appartements dignes du roi, que Dieu protège ! Les uns pensent que Thom Cambrai a trouvé dans le jardin un trésor caché par un serviteur infidèle de feu M. de Francheville, seigneur de ce domaine, ce qui aurait précipité la ruine de cet infortuné monsieur et causé sa mort ; d’autres supposent qu’il a vendu son âme au diable. Quoi qu’il en soit, il est riche, et Dieu seul peut savoir comment il l’est devenu. Il a l’humeur sombre et a rompu toutes relations avec les habitants du pays, comme s’il craignait qu’on ne lui arrachât quelque secret. Si Michel Lavergne veut renouer connaissance avec lui, il y aura, je n’en doute pas, une querelle. C’est pourquoi, mon digne monsieur, vous devriez renoncer à vous joindre à mon mauvais sujet de neveu pour cette visite. Mais le voilà qui entre.

— Eh bien, mon neveu, avez-vous bien dormi ?

— Si j’ai dormi ? par Morphée ! je crois bien ; j’ai été obligé de me pincer trois ou quatre fois presque jusqu’au sang pour me réveiller, tant je dormais encore profondément à sept heures du matin.

Tant mieux, pensa l’aubergiste, il est de meilleure humeur qu’en se couchant.

— Et tenez-vous toujours à votre gageure ? ajouta DuPlessis.

— Mais sans doute ; je tiens toujours à tout ce que je peux, et à ma parole avant tout, va sans dire. Allons, mon brave oncle, servez-nous quelque chose à manger, nous l’arroserons de votre vin des Canaries, qui, décidément, se laisse bien boire, puis nous irons présenter nos hommages ou autre chose s’il le préfère, à maître Thom Cambrai, avec monsieur, s’il est toujours dans les mêmes intentions.

Après s’être lesté d’un solide déjeuner, Michel partit en compagnie de DuPlessis. Le jardin ou le parc, comme on voudra l’appeler, du manoir, entouré d’une haute palissade, avait un aspect sombre et triste. On y entrait par une porte en frêne, garnie de clous à grosses têtes.

— Il ne serait pas facile de prendre la place d’assaut, observa Michel en examinant la porte ; mais, ajouta-t-il en s’approchant, elle n’est pas fermée et elle nous invite à entrer.

Ils pénétrèrent dans une avenue de gros arbres, bordée par une haie de houx et d’ifs qui, n’ayant pas été taillés depuis plusieurs années, formaient de grands buissons noirs. L’herbe croissait dans l’avenue, qui était traversée par d’autres allées également obstruées par des mauvaises herbes et des broussailles.

— Ce bocage est noir comme la gueule d’un loup ! dit Michel en s’avançant dans cette avenue serpentante, au bout de laquelle nos deux aventureux visiteurs commençaient à apercevoir la façade du manoir, avec ses fenêtres cintrées, ses murs couverts de lierre et ses hautes cheminées de pierre.

— Voilà donc, ajouta-t-il, où ce vieux coquin de Thom Cambrai s’est enterré comme dans une tanière. C’est ce qu’il faut à ce renard sournois ; car ce qui m’a toujours déplu en lui, c’est qu’il n’aimait pas à partager ses plaisirs. Il avalait solitairement des mesures de vin, et disait qu’il regrettait chaque goutte qui ne passait pas par son gosier.

— Mais, puisque l’humeur de votre ancien compagnon est si peu d’accord avec la vôtre, M. Lavergne, puis-je vous demander pourquoi vous désirez renouveler connaissance avec lui ?

— Et puis-je, à mon tour, vous demander, M. DuPlessis, quel motif vous a fait désirer de connaître Thom Cambrai ?

— Je vous l’ai déjà dit, la curiosité.

— M. DuPlessis, j’ai assez vécu avec les habiles pour qu’on ne me fasse pas avaler du son pour de la farine. Vous avez de la naissance et de l’éducation, vous jouissez d’une réputation honorable ; cependant, vous vous associez avec un vaurien, comme on m’appelle, pour venir voir un autre garnement, et tout cela par simple curiosité ? Allons donc ! ce n’est pas à Michel Lavergne que l’on conte de pareilles sornettes avec chance de les faire gober. Gardez vos secrets, moi, les miens, et vogue la galère !

Tout en parlant ainsi entre haut et bas, ils étaient arrivés à la porte de la maison. Michel frappa hardiment, et un domestique à figure rechignée vint regarder à travers un judas garni de barreaux de fer.

— Nous voulons parler à M. Cambrai pour affaires très pressantes, hasarda Michel avec assurance.

Le domestique leur dit d’attendre un instant. Puis il revint leur ouvrir, et les introduisit dans une grande salle où l’on ne voyait que très peu de meubles antiques et délabrés. Le maître du logis entra. C’était un vieillard paraissant avoir une cinquantaine d’années, de moyenne taille, mais de formes épaisses. Ses cheveux s’échappaient malproprement d’un bonnet fourré, ses yeux noirs, enfoncés sous deux gros sourcils, et presque toujours baissés, brillaient par moments d’un feu sinistre. Ses traits étaient irréguliers, et tout l’ensemble de sa personne inspirait la répulsion. Il portait un pourpoint à manches de cuir semblable à ceux des paysans un peu aisés de cette époque ; à son ceinturon pendaient d’un côté une paire de pistolets et de l’autre un poignard, dans leurs fourreaux. Il jeta un regard scrutateur sur les deux étrangers, et dit d’une voix basse et comme contenue :

— Permettez-moi de vous demander, messieurs, le motif de votre visite ?

Il semblait s’adresser à DuPlessis plutôt qu’à Michel, mais ce fut celui-ci qui répondit :

— Mon bon ami, mon ancien compagnon, mon cher Thom Cambrai, avez-vous oublié Michel Lavergne ?

Michel Lavergne ! répéta d’une voix sourde Cambrai, en retirant son bras que Michel avait pris folâtrement ; êtes-vous donc Michel Lavergne ?

— Oui, sans doute, aussi vrai que vous êtes Thom Cambrai.

— Fort bien, dit ce dernier en fronçant les sourcils ; et quel motif a pu amener ici Michel Lavergne ?

— Ah ! ah ! je m’attendais de trouver chez Thom un meilleur accueil.

— Quoi ! gibier de potence, pratique du bourreau, oses-tu te flatter d’un bon accueil de quiconque n’a rien à craindre de la justice vengeresse de la société ?

— Il me semble que je suis une assez bonne compagnie pour Thom le « Bûcheron ».

— Écoutez, Michel Lavergne, vous êtes un joueur ; eh bien ! calculez les chances que vous avez pour que je ne vous jette pas par cette fenêtre dans la rivière qui coule là, à côté d’ici.

— Il y en a dix contre une que vous ne m’y jetterez pas.

— Et pourquoi ? demanda Cambrai, les dents serrées et les yeux flamboyants.

— Parce que je suis maintenant plus vigoureux que vous et que vous n’oseriez me toucher. J’ai l’esprit du jeu des batailles, si je ne suis pas autant que vous possédé du démon de l’astuce.

Cambrai parut réfléchir, fit deux fois le tour de la salle, agité, puis il reprit :

— N’aie pas de rancune, mon bon Michel ; je voulais m’assurer si tu avais conservé ton honorable franchise, que les méchants appellent impudence. Mais quel est ton compagnon ? Est-ce un coupeur de bourses ?

— M. Gatineau DuPlessis, honnête gentilhomme, plein de qualités ; mais il ne trafique pas dans le même genre que moi. Peut-être y viendra-t-il plus tard ; mais ce n’est encore qu’un néophyte qui recherche la société des grands maîtres.

— Si telles sont ses qualités, excellent Michel, tu vas entrer avec moi dans un autre appartement, car ce que j’ai à te dire ne doit passer que par tes oreilles. Monsieur voudra bien nous attendre un moment.

DuPlessis fit un geste d’acquiescement, et les deux dignes amis sortirent ensemble.