Le manchot de Frontenac/10

Éditions Édouard Garand (p. 51-54).

X

L’ÉMEUTE


L’exploit de Cassoulet à la Canardière avait surexcité l’imagination des habitants de la ville, et la conduite admirable des Gris, si détestés par le peuple, fut applaudie de toutes parts. On voulut leur rendre des hommages comme on en aurait rendus à des sauveurs. On oubliait le passé, on voulait les traiter comme des enfants chéris, plus d’animosités entre le peuple et eux, plus de griefs, plus de haine ! Les Gris étaient devenus des héros dignes de l’admiration entière de leurs concitoyens. Un jeune poète rimait déjà un poème en leur honneur. Quant à Cassoulet, s’il eût été là, le peuple l’eût encensé… mais Cassoulet n’y était pas !

Où était Cassoulet ? C’est ce que le peuple voulut savoir ! On s’enquit de par la ville. On voulait le retrouver coûte que coûte. Quelqu’un, un traître, un jaloux, un envieux, l’avait-il assassiné ? Alors, gare à cet homme ! Maintenant, les Anglais battus étaient oubliés ! Dans sa joie et son enthousiasme la population avait aussi oublié Maître Turcot et sa gorge. Oublié aussi la tentative d’assassinat contre le fils de Maître Baralier. À présent, on voulait Cassoulet pour le fêter ! De fil en aiguille on apprit toute la vérité sur l’incident de la nuit précédente à l’évêché. On sut que Maître Baralier et Maître Turcot avaient aposté des bandes de meurtriers pour occire le pauvre Cassoulet. La joie se changea en fureur ! Si les meurtriers avaient réussi leur infâme complot, on aurait trouvé au matin de ce jour le cadavre de Cassoulet, et Cassoulet mort, c’en aurait été fait de la ville et du pays : les Anglais auraient été les vainqueurs et les maîtres ! Une clameur de colère s’éleva, le peuple s’assembla et un cri partit de cinq cents poitrines :

— Mort à Baralier !

On interrompit la réjouissance pour reprendre la bataille… mais là c’était la bataille du peuple qui voulait venger l’affront fait à son plus grand héros !

— Mort à Baralier !

C’était terrible.

Des hommes qui juraient, des femmes qui brandissaient des gourdins et des enfants qui glapissaient couraient aux Épiceries Royales. Là, le tumulte fut épique. Maître Baralier, tout surpris, sortit sur son perron pour s’informer de l’événement. Une grêle de projectiles de toutes sortes l’assaillit, les vitres de sa boutique volèrent en éclats.

— Mort à Baralier ! tonnait la foule enragée.

L’épicier n’en voulut pas demander davantage, il rentra en hâte et barricada sa porte. Mais dans sa hâte il oublia de boucher et barricader les trous dans ses vitrines, et par ces trous des citoyens et des miliciens entrèrent dans la boutique. Mais déjà l’épicier s’était barricadé dans un cabinet noir de l’arrière-boutique où sa femme se mourait d’épouvante.

Sur la rue la foule devenait plus compacte, plus hurlante.

La maréchaussée, mise sur pied, voulut la disperser : elle résista, se rebella, lança des pierres et des imprécations aux gardiens de la paix publique. On manda un détachement de fantassins conduits par M. de Villebon. Furieuse, la foule se jeta contre les soldats.

Elle vociférait encore :

— Mort à Baralier !

Villebon dépêcha un lieutenant au Fort pour ramener du secours, de ses seules forces il ne pouvait maîtriser ce peuple déchaîné.

Alors des cris de joie et des applaudissements retentirent : on venait de voir apparaître sur le perron de la boutique Maître Baralier prisonnier aux mains de deux artisans et de deux miliciens.

— À mort ! À mort !…

Les deux miliciens et les deux artisans jetèrent Baralier dans la rue et à la foule. Celle-ci allait l’écharper…

— Holà ! les enfants, cria une vieille femme, grande, maigre et sèche, avec des regards terribles, faisant des gestes à semer l’effroi, vous n’allez pas l’assommer, j’espère bien, il mérite mieux que ça… Il faut le pendre !

Un long rugissement se déroula :

— Pendez-le ! Pendez-le !

— À la Place de la Cathédrale où se trouve un bel orme !

— À la Place de la Cathédrale !

— À l’orme !

Ces cris détonnaient dans l’espace, et une formidable poussée de ce peuple en délire emporta Maître Baralier et ceux qui le tenaient.

Au moment où la tourbe allait s’engager sur une ruelle transversale qui aboutissait à la Place de la Cathédrale, les renforts appelés par Villebon apparurent et sur l’ordre de ce dernier barrèrent la ruelle.

— Rendez-nous cet homme ! ordonna Villebon au peuple.

— Cet homme nous appartient… il a voulu assassiner Cassoulet ! cria la vieille femme maigre.

— Il ne vous appartient pas de faire justice ! reprocha Villebon. Livrez-le-moi !

— Non ! riposta rudement un artisan. Cet homme a de l’argent, et si on vous le livre, il se fera innocenter par le Conseil. On veut le pendre !

— D’ailleurs, il déshonorerait la vraie justice, c’est un assassin ! clama la voix criarde de la vieille femme sèche.

— Et c’est un voleur ! lança une autre voix de femme.

Les clameurs suivantes se confondirent :

— À bas le voleur !

— À mort le bandit !

— À l’orme !

— Pendez ! pendez, sans pitié !

Une nouvelle poussée se produisit dans la ruelle et les marins furent enfoncés.

— Arrêtez ! tonna la voix de Villebon, sinon je commande le feu !

Une clameur de rage partit du sein de la tourbe, et une volée de bâtons et de pierres s’abattit sur les marins et les fantassins.

— Apprêtez vos armes ! commanda Villebon à ses hommes.

— Halte-là !… fit tout à coup une voix retentissante et bien connue.

La voix était tombée du deuxième étage d’une maison voisine. Et tous les regards, stupéfaits, se levèrent rapidement vers une lucarne dans laquelle se penchait une tête de jeune homme, au visage maigre et bistré, et coiffée d’un feutre gris à plume blanche.

Après la clameur de rage, ce fut la clameur de joie :

— Cassoulet ! Cassoulet !…

La tourbe chancela de délire, et, comme une vague soulevée par un vent violent, elle alla déferler contre la maison et sous la lucarne où apparaissait, tranquille et souriant, Cassoulet.

Baralier, plus blanc que la plume blanche du lieutenant des gardes, plus tremblant que la feuille au vent, plus mort que vif, gémit en élevant ses mains crispées de désespoir vers le jeune homme :

— Monsieur Cassoulet !… monsieur Cassoulet ! … pitié… pitié pour l’amour du bon Dieu !

Cette supplication aurait attendri des fauves.

La foule jeta un hurlement sinistre et un regard foudroyant à Baralier.

Cassoulet se pencha davantage vers la vague mugissante.

— Vive Cassoulet ! monta la clameur suivante.

Baralier était tombé à genoux, ses mains levées vers le héros du peuple.

— Mes amis, prononça le jeune homme, je vous prie de ne pas malmener ce pauvre homme, car ce n’est pas lui qui a voulu me faire assassiner !

La tourbe demeura béante, et chacun s’entre-regarda comme si on n’avait pas compris.

— Celui que vous accusez est innocent ! ajouta le jeune homme.

Un murmure de surprise courut dans la foule.

— En ce cas, cria un artisan, dis-nous quel est celui qui a attenté à tes jours hier la nuit ?

— Je ne sais pas, mes amis, répondit placidement Cassoulet. Je pense que c’étaient des détrousseurs qui ont pensé que l’escarcelle de Cassoulet était aussi bien remplie que celle de ce digne sieur Baralier.

On se mit à rire.

— Si on m’avait troué la peau, poursuivit Cassoulet, et si on m’avait enlevé mon âme, on en aurait été pour ses peines, attendu que je ne possédais pas un écu vaillant dans mon gousset.

— Tu es donc sûr que ce n’est pas Maître Baralier ? interrogea un milicien.

— Je vous le jure, car à cette heure où j’étais attaqué, Maître Baralier était dans sa boutique. Je vous prie de le lâcher.

Le silence s’était fait dans la masse du peuple où l’on semblait se concerter à voix basse.

— Mais dis-nous donc, Cassoulet, cria un ouvrier à demi ivre, ne serait-ce pas Maître Turcot qui aurait soudoyé des assassins ?

À cette question inattendue, le lieutenant faillit se troubler, et, une seconde, il hésita…

— Avoue ! avoue ! que c’était Maître Turcot ! cria une voix de tonnerre. Il a voulu se venger, peut-être, parce que tu lui as griffé la gorge !

— Non ! répondit Cassoulet. Non, ce n’était pas…

Il fut interrompu par ce hurlement de Baralier :

— Oui, oui, c’était Maître Turcot ! Tenez ! voyez-le encore…

Et Maître Baralier se haussait au-dessus de la foule et montrait de son index tremblant un homme, un colosse qui venait d’apparaître à l’autre bout de la ruelle, non loin de la Place de la Cathédrale. Et le colosse titubait comme un homme ivre. Et sous son large manteau qui l’enveloppait et dont le collet remontait jusqu’à ses oreilles, il avait l’air de dissimuler un objet précieux.

Tous les yeux s’étaient portés dans la direction indiquée par Baralier. Tous ces gens, non sans surprise, avaient reconnu aussi Maître Turcot à sa haute stature, plutôt qu’à son visage presque entièrement caché par le collet de son manteau et les larges bords de son chapeau. Et avant que cette foule, comme statufiée, n’eût prononcé un mot, fait un geste, elle vit le colosse s’arrêter subitement, lever la tête vers la lucarne où demeurait Cassoulet, puis rapidement exhiber sous son manteau un fusil, l’épauler et faire feu.

La détonation qui éclata dans l’étroite ruelle ressembla à un coup de foudre, et à ce coup la tourbe sursauta. Puis, par instinct, elle jeta ses yeux vers la lucarne où un éclat de vers brisé se faisait entendre, et elle vit qu’un projectile venait de fracasser le carreau au-dessus de la tête de Cassoulet qui souriait.

Un long rugissement partit de toutes ces poitrines où, un moment, la respiration s’était arrêtée, puis, tout à coup, la foule se rua en avant, abandonnant Baralier, balayant le bataillon de marins, s’élançant à la poursuite de Maître Turcot. Mais celui-ci était déjà disparu. N’importe ! le logis de Maître Turcot était connu. La tourbe en hurlant dévala dans la ruelle, traversa la Place de la Cathédrale et s’engouffra dans l’impasse pour s’arrêter devant le logis d’Hermine. Mais lorsqu’elle voulut forcer la porte d’entrée, elle vit Cassoulet s’élancer la rapière au poing, écarter ceux qui masquaient la porte, s’y appuyer du dos et crier :

— Arrière ! ce logis est sacré !

— On veut Maître Turcot, l’assassin ! hurla la tourbe.

— Par là ! cria Cassoulet en montrant le passage qui conduisait au domicile du suisse. Ici, c’est le logis de sa fille, et pour y entrer il vous faudra me passer sur le corps !

Le peuple comprit de suite que Cassoulet avait de bons motifs pour garder contre toute intrusion le logis d’une bonne jeune fille, et il n’insista pas.

Mais déjà des hommes et des femmes s’étaient rendus au logis du suisse qu’ils trouvèrent inhabité. Le peuple, voyant que Maître Turcot lui échappait, refoula sa colère et retrouva sa joie. Et sa joie était d’autant plus vive qu’il avait retrouvé Cassoulet sain et sauf.

— Vive Cassoulet ! cria-t-on de toutes parts.

Vingt bras vigoureux saisirent le jeune homme et l’élevèrent au-dessus de la masse du peuple.

— Qu’on le porte en triomphe au Château !

— Au Château ! Au Château !…

— Vive Cassoulet !

— Vive Monsieur de Frontenac !

— Vive le roi !…

Bientôt un immense cortège de peuple délirant, criant, gesticulant, chantant prit le chemin du Château Saint-Louis, avec Cassoulet porté sur les épaules réunies de deux solides gaillards.

Lorsque que le cortège eut traversé la Place de la Cathédrale, à sa suite se mit à marcher un gamin dont les yeux admiratifs ne se détachaient pas du lieutenant des gardes, c’était le petit Paul de la mère Benoit.

Au bout de quinze minutes le cortège envahissait la Place du Château et Cassoulet était déposé devant la porte. Alors le petit Paul se faufila au travers de la foule, parvint auprès de Cassoulet et glissa dans la main de ce dernier un petit papier. Cassoulet sourit au gamin au moment où le peuple faisait une dernière ovation à son héros et commençait à se disperser.

Cassoulet gagna rapidement sa mansarde et déplia le petit papier, Il lut :

« Je vous attendrai ce soir sur la Place de la Cathédrale, après l’office… Hermine ».

Cassoulet tomba sur son lit où il demeura longtemps immobile, inanimé… La joie l’avait presque tué.