Le manchot de Frontenac/06

Éditions Édouard Garand (p. 32-39).

VI

UN CAS GRAVE


Cassoulet arriva au château tout essoufflé et s’en fut trouver le gouverneur qui travaillait, seul, dans son grand et riche cabinet du rez-de-chaussée.

Seul de tous les fonctionnaires Cassoulet avait ses entrées libres dans le cabinet de M. de Frontenac. Aussi, à la vue du lieutenant, le gouverneur ne marqua-t-il nulle surprise ou irritation. Il leva la tête, se renversa sur le dossier de son fauteuil et, tout en jouant avec sa plume, il considéra un moment le lieutenant des gardes.

— Eh bien ! tu as repris ton bras, mon ami ?

Il souriait.

— Excellence, il ne s’agit plus de mon bras, mais d’une affaire très grave.

— Voyons !

— Excellence, j’aime la fille de Maître Turcot.

— Voici une affaire grave, en effet, Monsieur de Cassoulet, répliqua Frontenac sans marquer trop de surprise. Et depuis quand es-tu épris de la fille de Maître Turcot ?

— Depuis hier.

— Ce sont là des amours fort jeunes encore !

— Mais elles sont là pour toujours !

Et Cassoulet frappa rudement son cœur.

— Soit. Et tu dis que la fille de Maître Turcot t’aime ?

— J’allais vous le dire. Excellence.

— Eh bien ! Cassoulet, épouse la fille de Maître Turcot.

— Je le veux bien, si vous le voulez, et si Maître Turcot le voudra.

— Il le voudra, je me porte garant de son consentement.

— Merci, Excellence. Mais j’oublie de vous dire que la fille de Maître Turcot n’est plus la fille de Maître Turcot !

— Ah ! ça. Maître Cassoulet, s’écria sévèrement M. de Frontenac, venez-vous céans vous moquer de moi ? Que signifie votre barbotage ?

— Je dis, Excellence, que Mademoiselle Hermine est fille de Monseigneur l’évêque !

Frontenac éclata de rire.

Cassoulet rougit, se donna un coup de poing dans le ventre, et bredouilla aussitôt :

— Ah ! pardon. Excellence !… Je me suis mal exprimé. Je voulais dire… que Maître Turcot a mis sa fille sous la protection de Monseigneur l’évêque.

— Ah ! ah !

— Comprenez-vous. Excellence ?

— Je comprends que Maître Turcot a mis sa fille sous la protection de Monseigneur l’évêque pour que tu ne puisses l’avoir !

— Justement. Oh ! vous savez. Maître Turcot est un rusé compère.

— Alors, tu viens me dire que la fille de Maître Turcot est sous le toit épiscopal ?


« Monsieur, réplique Frontenac au Parlementaire, allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons ! »

— Tout juste, et je suis venu vous demander des ordres pour l’en faire sortir.

Frontenac garda le silence et fronça terriblement ses sourcils.

L’affaire était très grave, en effet.

Si le gouverneur représentait une autorité, celle du roi, l’évêque représentait une autre autorité, celle du pape, et qui n’était pas moindre aux yeux du peuple que la première. M. de Frontenac, qui était un homme d’une énergie redoutable, d’un esprit volontaire, jaloux de son autorité et voulant diriger avec un pouvoir absolu, s’était heurté à une opposition énergique de l’évêque quand il avait essayé d’empiéter sur les pouvoirs religieux. Son orgueil de représentant du roi, et d’un roi qui alors régnait en maître souverain sur la France et le monde entier, le Grand Louis, avait été froissé, et plus encore quand l’autorité royale avait dû s’incliner, retraiter devant l’autorité épiscopale. Il y avait donc eu entre M. de Frontenac et Mgr de Saint-Vallier discussions vives et aigres, et il s’en était suivi une froideur de relations qu’il n’était pas facile de faire disparaître.

Rappelons que M. de Frontenac, lors de sa première administration (1672-1682) avait eu beaucoup de difficultés avec Mgr  de Laval au sujet de la traite de l’eau-de-vie. (Et à ce sujet et dans un récit ultérieur nous aurons l’avantage de faire voir à notre bienveillant lecteur des intrigues intéressantes). M. de Frontenac favorisait le trafic de l’eau-de-vie parce qu’il le croyait un stimulant au commerce ; de son côté, Mgr de Laval le condamnait, parce qu’il le croyait néfaste au bien matériel comme au bien moral de la population. Et de cette opposition mutuelle surgit nombre d’autres difficultés relevant de l’administration ou civile ou religieuse. Frontenac et Mgr de Laval étaient deux hommes de haute valeur intellectuelle, tous deux à tempérament énergique et jaloux tous deux de leur autorité dans leur domaine respectif. La brouille avait donc fait naître une lutte âpre entre les deux hommes, et, finalement, Mgr de Laval l’avait emporté en faisant rappeler par le roi M. de Frontenac.

Disons que le rappel de ce dernier avait été vivement et cruellement ressenti dans la colonie, (sans, naturellement, que le blâme en retombât sur Mgr de Laval), parce que le comte avait combattu avec succès les ennemis de la Nouvelle-France, les Anglais, les Hollandais et les Iroquois, et parce qu’il avait donné au commerce une vogue remarquable, si bien que la prospérité avait régné tout le long de son administration.

Après son départ, la colonie retomba dans la misère, et sous le gouvernement de M. de Denonville elle fut bien près de tomber tout à fait au pouvoir des sanguinaires Iroquois ; et c’est sous l’administration de M. de Denonville que se produisit cet affreux événement de notre Histoire : Le Massacre de Lachine.

M. de Denonville se voyant incapable de sauver la colonie, et Mgr de Laval ayant, sur l’entrefaite abdiqué le pouvoir épiscopal pour le céder à Mgr de Saint-Vallier, le roi renvoya au pays M. de Frontenac que le peuple canadien avait déjà salué comme son sauveur.

Mais le comte revint au pays avec les mêmes idées de pouvoir absolu.

— Il faut une tête, une seule tête, disait-il, je serai la tête !

De nouveau il voulut empiéter sur certains privilèges ecclésiastiques, et Mgr de Saint-Vallier, qui était lui aussi une tête, l’en détourna. Il y eut donc griefs entre les deux hommes. Puis à nouveau M. de Frontenac encouragea la traite de l’eau-de-vie que Mgr de Saint-Vallier défendait avec autant d’énergie que Mgr de Laval de qui du reste il suivait les avis, car Mgr de Laval continuait d’habiter le palais épiscopal. Durant cette deuxième administration de M. de Frontenac, il n’exista pas positivement de brouille entre celui-ci et le prélat, mais les relations étaient souvent fort tendues.

Or, Cassoulet, qui savait tout cela, avait donc de suite jugé la chose grave en apprenant que Maître Turcot avait placé sa fille sous la protection de l’évêque.

La chose avait de suite apparu non moins grave au comte de Frontenac.

Celui-ci médita longtemps. Puis, souriant, il dit à son lieutenant des gardes :

— Mon ami, je n’y peux rien faire. Monseigneur l’évêque est maître dans sa maison, et il lui est loisible de donner l’hospitalité à quiconque sans que nous ayons à redire. L’unique conseil que je peux te donner, mon pauvre Cassoulet, c’est d’aller trouver Monseigneur et lui soumettre ton affaire. Comme c’est un homme qui comprend bien les choses, du moment que son autorité n’est pas en danger, il saura trouver le moyen d’arranger l’affaire à la satisfaction des intéressés.

Et pour signifier à son lieutenant des gardes qu’il n’avait plus rien à lui dire, le comte se remit à écrire.

— C’est bien, Excellence, dit Cassoulet en s’inclinant, j’irai trouver Monseigneur.

Quoique un peu déçu, Cassoulet se disait en se retirant :

— Oh ! je tiens quelque chose qui me fera bien gagner la partie contre Maître Turcot !…

Il pensait à sa découverte au logis du suisse

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Tout homme énergique et autoritaire qu’il était, Mgr de Saint-Vallier était aussi un homme charitable et généreux. Il aimait à tendre sa main au faible, le secourir, l’appuyer dans ses droits, et souvent il gagnait la cause du pauvre diable contre qui voulait se montrer plus fort. Que de misères physiques il avait secourues sous son toit hospitalier ! Que de misères morales il avait relevées ! Quiconque frappait à sa porte était assuré de se voir ouvrir et accueillir, comme un brave père aurait accueilli son fils misérable. Sous le toit du palais épiscopal, c’était le pasteur, le vrai père qui recevait ses enfants, tendre, doux, réconfortant, affable, et toujours le bon conseil à donner. D’un autre côté, dans la lutte pour les droits de l’Église, c’était le général fougueux, inébranlable, agressif même. Alors, gare à lui, si l’on n’était pas de son côté !

C’est donc à cet homme — qu’on pourrait dire plus puissant que le gouverneur — que Maître Turcot, son suisse, était allé confier sa fille.

— Mais oui, mon ami, avait répondu l’évêque, mais certainement, elle sera ici en toute sûreté. Soyez tranquille.

C’est ainsi qu’il avait accueilli le suisse.

— Et quant à toi, ma fille, avait-il ajouté, tu tiendras compagnie à ma pauvre sœur infirme, tu l’égayeras, et tu trouveras en elle autant qu’une mère.

Et la pauvre Hermine avait été confiée à Mlle de Saint-Vallier, une vieille fille malade, grincheuse, qui avait ses appartements séparés de ceux de son frère qu’elle essayait, mais sans y réussir, de diriger dans les affaires spirituelles comme temporelles. Cet insuccès de gouverner était peut-être ce qui rendait son caractère si acariâtre.

Hermine n’était donc pas une prisonnière, comme l’avait pensé un peu Cassoulet, mais guère mieux : car elle ne pouvait sortir. Elle ne pouvait pas même se rendre à la cathédrale où elle aimait tant aller prier sous les voûtes sombres et mystérieuses ; dorénavant elle accomplirait tous ses exercices pieux avec Mlle de Saint-Vallier dans l’oratoire de l’évêché.

La pauvre jeune fille avait accepté la protection de Monseigneur l’évêque comme elle aurait accepté celle d’un geôlier ; car elle s’imaginait qu’on voulait la séparer de Cassoulet qu’elle aimait… oui, qu’elle avait aimé, elle aussi, tout d’un coup !

Heureusement, comme elle traversait la Place de la Cathédrale en compagnie de son terrible père, elle avait croisé le gamin de la mère Benoit, le petit Paul, qui revenait justement de sa course au château où il était allé porter le message d’Hermine.

À cet instant, Maître Turcot répondait au salut d’un passant et son regard se trouvait détourné de sa fille. Celle-ci vivement se pencha à l’oreille du gamin et lui souffla rapidement ces mots :

— Dis à monsieur Cassoulet, si tu le vois, que je m’en vais rester sous la protection de Monseigneur l’évêque !…

Le gamin s’était éloigné avec un sourire qui signifiait qu’il avait compris.

Quant à Maître Turcot, il n’avait rien vu ni entendu.

Hermine s’était sentie très malheureuse en mettant les pieds dans le palais épiscopal, d’autant plus qu’elle était habituée à vivre seule et avec la plus grande liberté de va-et-vient. Elle ne pleura pas, mais elle en eut envie. Elle voulait paraître forte, feindre de trouver sa nouvelle position fort agréable, et travailler ainsi plus sûrement à son évasion. Oui, Hermine avait de suite conçu l’idée de s’échapper de cette maison qui avait semblé une geôle. Oh ! si Hermine n’était encore qu’une enfant, on peut dire qu’elle était une enfant forte. Elle avait de l’énergie, de la volonté et de l’initiative. Elle était douée d’une fermeté de caractère rare dans une jeune fille de dix-sept ans, et elle était de cette race de femmes, comme il y en avait tant à cette époque, qui ne craignait pas de prendre le mousquet et de faire le coup de feu contre les Anglais ou contre les Sauvages.

Ce qui, ensuite, manqua de faire les délices d’Hermine, ce fut de se voir accueillie par la vieille Mlle de Saint-Vallier avec une petite moue de dédain. Hermine, nous l’avons dit, était jolie, très jolie, jolie à tourner plus d’une tête, belle à croquer comme on dit souvent. Par contre Mlle de Saint-Vallier — tout respect qu’on peut avoir pour sa personne — était laide, et elle était rendue plus laide par son mauvais tempérament qui faisait sans cesse grimacer son visage.

— Oh ! ma petite, s’écria-t-elle d’une voix aigre en voyant paraître Hermine, je savais bien que Maître Turcot, que le bon Dieu protège ! avait une fille, mais je ne savais pas qu’elle était belle comme je te vois. Mais il ne faut pas t’en faire une vanité, la beauté n’a qu’un temps ! Tu es jeune, mais tu vieilliras ! Ne te réjouis pas trop d’être belle, parce que tu pourras souffrir beaucoup lorsque tu seras devenue toute cassée et toute plissée comme moi !

Après cette entrée en matière, la vieille fille s’était mise à débiter toutes espèces de choses — oh ! rien de mal — contre son frère, le vénérable évêque, contre son entourage, contre le Chapitre, contre les serviteurs, contre tout le monde, enfin. Elle critiquait sans cesse, mais sans malice bien entendu, c’était une marotte simplement. Elle approuvait rarement les paroles ou les gestes d’autrui, car elle seule voyait clair, elle seule avait raison. Le mieux à faire, c’était d’écouter sans se lasser et sans rien dire. Se voyant prise dans les serres de cette vieille harpie, Hermine résolut de suite de subir son sort sans regimber et de conserver sa physionomie sereine.

La journée s’écoula ainsi, et sans nouvelles de l’extérieur.

Dans le palais on n’entendait aucun bruit. Toutes les portes étaient fermées. Les serviteurs marchaient à pas étouffés. Nul des bruits du dehors n’arrivait là non plus, sauf le bombardement des canons anglais et le grondement des batteries françaises. Une fois un boulet vint ricocher contre le mur, tout près d’une fenêtre, et Mlle de Saint-Vallier, qui vivait dans des transes terribles, manqua de s’évanouir. Elle admira le courage et la tranquillité d’Hermine qui ne cessait de sourire.

Hermine profita de la venue de ce boulet pour aller à la fenêtre et se faire un rapide aperçu des lieux. Cette fenêtre donnait sur une petite cour, en arrière de l’édifice, entourée d’un haut mur de pierre. Par-dessus ce mur Hermine put apercevoir les palissades qui, de l’autre côté, formaient le mur d’enceinte de la ville. C’est tout ce que la jeune fille put voir, hormis le ciel bleu là-haut. De ce grand ciel bleu elle en voyait même plus que du fond de son impasse derrière la cathédrale ; oui, mais là, au moins, dans l’impasse elle était chez elle, reine et maîtresse. Là, elle était heureuse : elle sortait selon son bon plaisir, elle chantait, elle cousait, elle priait, elle s’amusait, et elle se sentait encore dans le monde ; mais dans cette maison de Monseigneur l’évêque elle se sentait comme dans une prison… comme dans un tombeau ! Et puis elle n’avait pas avec elle ses objets si chers ; ses images saintes, le grand portrait de sa vierge, le grand crucifix (oh ! il n’en manquait pas chez Mlle de Saint-Vallier, mais avec ceux-là elle ne se sentait pas aussi familière) et puis son propre portrait, son image à elle, et enfin tout son petit mobilier qu’elle aimait, qu’elle adorait, et son petit logis, sa petite bicoque qui lui semblait un palais !

Laissons Hermine qui se trouvait au rez-de-chaussée, pour monter à l’étage supérieur où étaient les appartements de l’évêque et l’oratoire.

Il était six heures de ce même soir, peu après que le bombardement des Anglais eut cessé. Mgr de Saint-Vallier se trouvait dans son étude. Un valet vint le prévenir qu’un gamin le voulait voir et lui parler.

— Un gamin ? fit le prélat avec surprise.

— Pas autre chose, monseigneur. Je ne l’ai pas bien vu, parce que je n’ai pas voulu le laisser entrer, et il fait noir dehors comme dans un four.

— Mais tu as eu tort, tu as eu tort. Norbert, de ne l’avoir pas laissé entrer, réprimanda l’évêque. Va, mon ami, et fais-le entrer !

— J’y cours, Monseigneur. Mais devrai-je l’introduire ici ?

— Mais sans doute, sans doute, Norbert.

L’évêque feuilletait des parchemins épars sur son bureau qu’éclairait un candélabre à trois bougies.

C’était un homme imposant dans sa robe violette et il était de bonne taille. Dans sa démarche et dans ses gestes il y avait beaucoup de distinction naturelle, et dans ses regards clairs, un peu fixes, brûlaient sans cesse des flammes de rude énergie. Mais ces flammes étaient fortement atténuées par les effluves d’une douceur qui étonnait. Ses lèvres grasses souriaient volontiers. Il parlait peu d’ordinaire, mais il écoutait beaucoup et il savait écouter. Dans la conversation sa voix était douce et persuasive, pleine d’intonations graves qui imposaient. Du haut de la chaire cette même voix tonnait, commandait et convainquait. Par-dessus tout c’était l’homme de la justice, de la droiture et du devoir, et ce sont ces qualités qui lui ont suscité tant de difficultés avec le pouvoir civil d’abord et ensuite avec son clergé et les institutions qui relevaient de son autorité. Pas une tête, eût-elle été la plus haute de l’univers, ne l’eût fait déroger à ce qu’il avait jugé être son devoir. S’il apparut quelquefois d’un caractère emporté, on sait qu’il était doué d’une grande patience. Et sous ce rapport on connaît sa conduite admirable durant les huit années qu’il demeura prisonnier en Angleterre, sous le règne d’Anne Stuart. On sait encore que, se rendant en France à bord le navire « La Seine », il fut capturé par les Anglais, ainsi que les autres passagers et l’équipage, et qu’il ne recouvra sa liberté qu’à la signature du traité d’Utrecht en 1713.

Voilà donc l’homme à qui notre héros, Cassoulet, allait avoir affaire.

Le lieutenant des gardes entra, le feutre à la main, courbé en deux, disant humblement :

— Monseigneur, j’implore votre pardon de venir troubler votre paix ; c’est une urgente nécessité qui m’a fait vous demander une audience.

L’évêque leva ses yeux et demeura surpris d’apercevoir, non un gamin comme avait dit le domestique, mais un jeune homme de trente ans qui, sans la redoutable énergie qu’exprimait toute sa physionomie, sans la terrible rapière qui lui battait les mollets et sans l’expression de gravité qui s’échappait de ses yeux étincelants, lui aurait bien paru un gamin. Ainsi courbé, Cassoulet paraissait encore plus petit, plus chétif… c’était un être de rien pour qui ne l’eût connu. Mais l’évêque le connaissait.

Il sourit dans sa surprise et dit :

— Ah ! monsieur de Cassoulet, lieutenant aux gardes de Monsieur le Gouverneur !… Qui m’aurait dit, ce matin, après la sainte messe, que j’allais à la fin de ce jour recevoir une si rare visite ! Me l’eût-on dit, que je ne l’aurais pas cru ! Eh bien ! dites-moi, êtes-vous venu me voir pour une mission particulière de Monsieur le Gouverneur ?

— Non, Monseigneur, et voilà ce qui fait mon plus grand trouble, je remplis une mission personnelle. Si donc votre Grandeur daigne m’entendre…

— Mais comment donc ! Qui a pu dire jamais que je n’entends pas mes ouailles ?… bien qu’à dire vrai le sieur de Cassoulet ne soit pas le meilleur des chrétiens !

Cassoulet rougit et répliqua :

— Il ne dépend que de vous, Monseigneur, qu’à l’avenir je devienne le meilleur des chrétiens et la plus dévouée et vertueuse de vos ouailles !

— Ah ! ah ! se mit à rire doucement le prélat. S’il est vrai que la chose ne dépende que de moi, eh bien ! tant mieux, la chose est assurée. Ce qui veut dire peut-être, ajouta-t-il avec un sourire narquois, que vous venez me demander confession ?

Cassoulet tressaillit, rougit encore et bredouilla :

— À vrai dire, Monseigneur, j’aurais besoin de me confesser ; mais vu que je ne suis pas tout à fait préparé, j’oserai demander à votre Grandeur de remettre à quelques jours cet objet important.

— Mais alors, en quoi donc peut bien consister votre mission, mon ami ? Pourtant je vous assure, monsieur de Cassoulet, que pour devenir bon chrétien il importe de se confesser et d’avoir un sincère repentir de ses fautes et péchés.

— Vous avez parfaitement raison, Monseigneur, et je vous promets de vous faire un état complet de mes péchés et fautes… mais après que vous m’aurez aidé dans mes difficultés.

— Oh ! oh ! maître Cassoulet, sourit finement le prélat, ne savez-vous pas qu’avec le bon Dieu il n’est pas de conditions à poser ? Dieu est un maître absolu et tout-puissant qui n’entend pas se soumettre aux caprices des hommes… ne le saviez-vous pas, maître Cassoulet ?

— Certainement, certainement, Monseigneur. Mais voilà : le bon Dieu n’est pas pressé, tandis que moi…

L’évêque éclata de rire.

Puis, prenant un ton sévère, il dit :

— Décidément, mon ami, vous paraissez en prendre bien à votre aise avec le Maître Tout-Puissant ! Ne craignez-vous pas qu’il ne vous écrase à la seconde même ?

— Non, Monseigneur, car le bon Dieu est juste et bon, et il n’aurait aucun intérêt ni même aucun plaisir à écraser un être chétif comme son serviteur très humble ; aussi suis-je certain qu’il en écrasera beaucoup d’autres, et entre autres des Anglais, avant de songer à ma personne. Et puis, Lui sachant tout, et sachant plus particulièrement la mission qui m’amène à vous, et connaissant que je suis dans mon droit, que ma démarche n’est pas contraire à ses saints commandements, que, enfin, j’agis comme un honnête homme, oui, Monseigneur, le bon Dieu sait tout cela, et il ne m’en veut pas, je vous l’assure.

Monseigneur de Saint-Vallier riait doucement. Oh ! il connaissait ce Cassoulet qu’il aimait à taquiner à l’occasion, histoire de rire un peu. Car Cassoulet avait son franc parler, et puis le bon évêque savait, peut-être aussi bien que le bon Dieu, que Cassoulet ne faisait pas grand mal à personne et qu’il ne commettait pas de bien gros péchés, sauf peut-être à mutiler par ci par là quelque gorge de géant, histoire que Monseigneur n’avait pas encore apprise. Donc, si Cassoulet n’était pas le meilleur des chrétiens, il n’était certainement pas le pire.

— Puisqu’il en est ainsi, reprit le prélat avec gravité, je veux connaître de suite l’objet de votre démarche, voyons !

— Monseigneur, je suis venu vous demander la liberté de Mademoiselle Hermine, la fille de Maître Turcot.

L’évêque tressaillit et s’écria avec sévérité :

— Ah ! ça. Maître Cassoulet, que signifient vos paroles ! Depuis quand suis-je le geôlier de mademoiselle Hermine ?

— Monseigneur, pardonnez-moi… Mais je sais que mademoiselle Hermine est ici sous votre toit et votre protection.

— En ce cas elle est en sûreté, j’imagine.

— Tellement en sûreté, Monseigneur, que vous seul pouvez me la rendre.

— Vous la rendre ?…

L’évêque passait d’un étonnement à l’autre.

— Quel droit avez-vous, reprit-il, sur la fille de Maître Turcot ?

— Un droit de fiancé, Monseigneur ! répondit hardiment Cassoulet.

L’évêque bondit sur son siège et se leva.

— Par ma foi ! Maître Cassoulet, venez-vous ici vous moquer de moi ? Vous fiancé à mademoiselle Hermine ?… Vous êtes fou !

— En effet, Monseigneur, je pensais bien que j’étais fou, mais seulement jusqu’à ce soir, alors que Mademoiselle Hermine m’a fait savoir où elle se trouvait.

— Elle vous a fait savoir !… fit l’évêque avec plus de surprise.

— Voyez-vous. Monseigneur, c’est comme ça : hier j’ai aimé Mademoiselle Hermine, et ce matin elle m’a dit qu’elle m’aimait. Or, quand on s’aime on s’épouse, pas vrai ? Oui, mais Maître Turcot avait des vues sur un autre gendre…

— Le jeune Baralier ?… qu’on dit avoir été presque assassiné par vous-même ?

— Oh ! Monseigneur, ai-je l’air d’un homme qui en assassine d’autres ? Il était ivre et il me menaçait, je lui ai passé sur le corps.

— Il était ivre ? fit l’évêque de plus en plus surpris.

— Il insultait Hermine, alors…

— Oh ! oh ! vous ne calomniez pas au moins ?

Cassoulet sourit avec ironie :

— À quoi me servirait de calomnier, dit-il ; le sieur Baralier n’est pas mon rival, puisque Hermine se donne à moi !

Le prélat se rassit, disant :

— Voilà, en vérité, une belle histoire. Maître Cassoulet. Je veux bien croire, sans demander de détails, qu’il y a promesses et amour entre vous et Hermine. Mais il ne faut pas oublier Maître Turcot… c’est sa fille !

— Oui, mais sa fille peut bien marier qui elle veut !

— Pas maintenant, mon ami, car elle n’a que dix-sept ans. Donc Maître Turcot devra dire son mot, et ce mot il ne le dira pas en votre faveur, car, si je comprends bien, vous avez fait des menées amoureuses à son insu, et c’était mal ! Et qui sait si vous n’avez pas usé de tricherie, de promesses… de…

— Non ! non ! je vous jure, Monseigneur…

— Ne jurez pas, je vous le défends ! Une autre chose. Hermine est ici, parce que Maître Turcot me l’a confiée, et si Maître Turcot me l’a confiée, c’est donc qu’il voulait la protéger contre des entreprises sournoises, dangereuses, et la préserver du malheur. Je ne peux donc pas manquer à la confiance qu’a mise en moi Maître Turcot qui, lui, est un bon chrétien.

— Un bon chrétien ! se mit à rire Cassoulet avec sarcasme.

— Ah ! ça, mais je crois que vous riez, mon ami ?

— Monseigneur, c’est si drôle ! Vous appelez un bon chrétien, et ce qui pis est, un suisse de votre cathédrale, un homme qui fait à la sourdine la traite de l’eau-de-vie ?

L’évêque sursauta et pâlit.

La colère le fit trembler.

— Ah ! mais dites donc, mons. Cassoulet, venez-vous ici pour me faire croire que tous mes fidèles et mes diocésains sont des apostats, des infâmes, des traîtres, des païens, des…

— Calmez-vous, Monseigneur, de grâce, calmez-vous ! Je dis que Maître Turcot, qui est rusé et qui est riche, n’a pas acquis sa fortune seulement à entasser les cent écus que vous lui payez chaque année. Je vous dis que Maître Turcot, en dépit de vos sermons et mandements contre le commerce de l’eau-de-vie, fait ce commerce, qu’il le fait clandestinement et qu’il s’en enrichit. Et je dis : voilà ce que vous appelez un bon chrétien !

— Ah ! misère ! s’écria l’évêque en se laissant retomber sur son siège, accablé. Maître Turcot qui fait le commerce clandestin de l’eau-de-vie… qui l’eût dit ! Oh ! oh ! Maître Turcot, c’est ainsi que vous vous moquez de moi ? eh bien ! nous verrons ! Oh ! je vous promets une remontrance de ma façon…

— Vous comprenez, Monseigneur, interrompit Cassoulet avec l’espoir de gagner sa cause, que cet homme ne mérite nullement votre confiance. Aussi, pour le punir de suite, savez-vous ce que je ferais à votre place ?

— Eh bien ?

— Vous me donneriez séance tenante Hermine qui, elle, est une bonne fille et une bonne chrétienne et qui vous bénira toute la vie !

— Mais, mon ami, je ne peux pas me rendre à votre prière. Je ne peux pas sans avoir vu Maître Turcot. Ah ! non, non, mons. Cassoulet, pas de ça, pas de ça ! Tenez, allez à Maître Turcot, entendez-vous avec lui, puis envoyez-le-moi, car j’aurai deux mots à lui dire ! Allez ! allez !

Et s’étant levé, l’évêque poussa rudement le lieutenant des gardes hors de son étude.

Cassoulet s’en alla désespéré.

La nuit était très noire. Pas de lune, pas d’étoile, et le vent s’élevait, un vent glacial qui fit grelotter le lieutenant. Nul passant sur les rues désertes et noires.

Il était sept heures environ.

Cassoulet traversa rapidement la place de la Cathédrale.

Tout à coup il fut rudement heurté et bousculé, puis renversé par une haute silhouette humaine.

— Allons ! vermine maudite, ôte-toi de mes jambes ! hurla avec rage une voix de tonnerre.

Cassoulet trembla… c’était la voix de Maître Turcot, de Maître Turcot qui, revenu enfin à la vie, venait de quitter la maison du chirurgien et regagnait son logis en toute hâte.

Le gros suisse passa sans reconnaître Cassoulet.

Celui-ci se releva prestement et se sauva à toutes jambes, n’osant se faire reconnaître du colosse et n’osant encore moins lui demander sa fille, comme le lui avait conseillé Monseigneur l’évêque.

Ah ! non ! Cassoulet préférait ne plus se retrouver en face du terrible suisse !