Bandeau du livre Les vacances au château – Le fétichisme en amour



CHAPITRE II.



Le soir du 20 Novembre 18...., la marquise de P... avait ouvert ses salons à la fleur de l’aristocratie parisienne, quelques familles de race, des célébrités de la littérature du barreau, des arts, de la science, quelques hommes de finances, tels étaient les éléments qui composaient la réunion de la marquise. Les femmes étaient jolies, les hommes jeunes et spirituels. Au programme devaient figurer les meilleurs conteurs de la Comédie Française, mais le clou de la soirée devait être l’audition du célèbre pianiste à la mode, l’original R.... Marcel.

On arrivait en foule, chacun cherchait à se caser, les dames se massaient dans le grand salon, au coin duquel se dressait un magnifique piano à queue d’Erard. Ce salon était éclairé de mille bougies, et garni à profusion de plantes vertes et de fleurs aux couleurs variés. C’était vraiment merveilleux de décoration.

Mais ce qui rehaussait encore mille fois plus l’éclat, c’était cette corbeille de jolies femmes, aux épaules d’ivoire, aux poitrines ouvertes, constellées de diamants, enguirlandées de perles, et dont les toilettes, variées à l’infinie, produisait l’effet le plus gracieux et le plus séduisant.

Parmi la foule des arrivants, une femme d’une rare beauté fit vraiment sensation. C’était une ravissante blonde, aux yeux d’un bleu sombre ; ses cheveux, d’un léger rouge Titien, augmentaient encore l’éclat de cette tête admirable, d’une pureté de ligne absolue, une vraie tête de statue grecque.

Diamantée comme une chasse, elle portait à ravir une délicieuse robe de crépon vieux rose, toute garnie de point d’Alençon. Elle fit son entrée avec autant de grâce que de grandeur. Un cri unanime s’échappait de toutes les bouches : „qu’elle est belle !” La jalousie, si fréquente dans le clan féminin, fit place cette fois à l’admiration sincère, devant tant de grâce et tant de simplicité d’allure.

Elle prit place en face du piano, où devait tout à l’heure s’illustrer le célèbre artiste ; et, comme elle avait oublié son éventail, elle s’éventait et s’essuyait avec son mouchoir de dentelle, merveilleux mouchoir en point d’Alençon, assorti à la garniture de sa robe.

Après quelque tours de valse, entremêlés de charmantes causeries et de désopilants monologues, dits par les pensionnaires de la maison de Molière, on annonça le grand artiste.

Un murmure de satisfaction parcourut l’assemblée, aussitôt couvert par un bruit de chaises, chacun voulant s’approcher et ne rien perdre, heureux d’une si belle occasion d’entendre un si grand talent. Dès qu’il eut plaqué les premiers accords, et esquissé quelques traits, R... avait conquis son auditoire.

Son jeu, était d’un brillant inouï, et d’une chaleur incomparable, sachant aux effets les plus bruyants faire succéder des mélodies d’une douceur ineffables. Tout le monde était sous le charme, et pour ainsi dire suspendu aux doigts de l’artiste. La comtesse de M..., la splendide créature, qui, tout à l’heure, avait excité l’admiration de tous, était plus que toute autre enthousiasmée par le jeu du pianiste. Elle était comme hypnotisée, et pour goûter plus près encore les flots d’harmonie qui la grisaient, elle se leva, mue comme par un ressort, et sans s’en apercevoir, elle s’approcha insensiblement du piano, les yeux rivés sur l’exécutant, et arriva presque à effleurer son épaule, tout en s’éventant avec son mouchoir de dentelle.

À ce geste, l’attention de l’artiste, un instant détournée, se fixa comme un éclair sur la splendide cariatide, qui se dressait à ses côtés ; ses regards brillèrent d’un éclat inaccoutumé, en apercevant le mouchoir que la comtesse balançait voluptueusement, et qui répandait un parfum grisant, une rougeur subite empourpra ses joues. Ce petit drame intime fut comme un éclair, aussitôt réprimé, et dut passer inaperçu pour le reste du public, excepté pour la comtesse, qui comprit alors l’impression qu’elle venait de produire.

L’émotion de l’artiste, immédiatement dissimulée, la mélodie reprit son allure ; et les accents d’une volupté et d’un entraînement irrésistibles, firent comprendre à la comtesse, qu’elle inspirait toute cette passion.... des applaudissements frénétiques saluèrent la fin du morceau.

L’artiste, pour se soustraire aux acclamations du public qu’il avait charmé, se déroba dans un petit salon, où il put enfin respirer et se calmer de l’angoisse qui lui serrait la gorge. Il était là contre une fenêtre, s’épongeant d’une main, cherchant à desserrer sa cravate qui l’étreignait, et aspirant à pleins poumons un peu d’air frais, pour apaiser le feu qui le brûlait.

Soudain, une main légère s’appuya sur son épaule, il se retourna vivement, et quelle n’est pas sa surprise, de voir à ses côtés la ravissante femme, qui l’avait ébloui tout à l’heure.

— Je ne m’amuserai pas, lui dit-elle, de sa voix chaude et pénétrante, à vous adresser les banales félicitations dont on vous accable chaque jour, je vous dirai simplement ; „vous m’avez compris.... merci !”

— Oh ! madame, s’écria à son tour Marcel, vous êtes mille fois trop bonne, et combien je suis heureux de pouvoir vous dire, que, si j’ai charmé les invités de Madame la marquise, c’est à vous, et à vous seule qu’ils le doivent. Lorsque je vous ai senti à mes cotés, il me semblait qu’une Muse, incarnée en vous, m’inspirait, et me mettait aux doigts une puissance et une souplesse, que je ne me connaissais pas. Je me laissais aller à la dérive, bercé sur le flot de l’inspiration, que vous versiez en moi ; je ne voyais que vous, qui me grisiez de vos effluves. Et, tout en parlant, il saisit frénétiquement les deux mains de la dame, qu’il porta à ses lèvres, cherchant à lui saisir son mouchoir, dont il aspirait le parfum avec avidité.

— Comme je vous admire, et vous félicite, d’avoir substitué au banal éventail ce merveilleux mouchoir de dentelle ; que ne donnerais-je pas pour le porter sur mon cœur.... ne me sera-t-il jamais donné de nous retrouver seuls un jour, et de pouvoir vous dire, là, bien à mon aise, tout ce que j’éprouve là. Et, en parlant, il appuyait la main et le mouchoir de la dame sur son cœur.

— Mais, oserais-je vous le dire, reprit à son tour la comtesse, je ne sais ce que j’éprouve moi-même, mais jamais je n’ai ressenti chose pareille. Vous allez me mépriser peut-être, ou me prendre pour une malade, mais il faut que je vous le dise, et bien oui.... je vous désire, non pas de vous idéalement, mais de vous comme homme.... j’ai envie, j’ai besoin de vous posséder.... et, en terminant ces mots, ses lèvres se rencontrèrent avec celles de Marcel, et un baiser divin fut échangé.

Toujours secouée par son accès de folie amoureuse, la dame, s’oubliant complètement, et perdant toute pudeur, porta sa main au pantalon de Marcel, dont, fébrilement, elle fit sauter les boutons, et en sortit un membre, prêt à éclater. Perdant tout à fait la tête à cette vue, la grande dame s’agenouilla, couvrit de baisers ce talisman, et, tout en voulant l’embrasser, l’introduisit dans sa bouche, et le suça avec frénésie. Marcel était si excité, que le seul contact des lèvres de son idole, suffit pour le faire partir. Un flot de sperme jaillit dans la bouche de la dame, qui, entendant du bruit, se leva précipitamment, recevant dans son mouchoir de dentelle la fin de la décharge.

Ils se séparèrent, craignant une surprise. En s’en allant, la dame, croyant ne pas être vue, porta son mouchoir à ses lèvres, et dévora avec transports les traces liquides qu’elle rencontra, déchirant à belles dents le linon et la dentelle, dans sa rage érotique. Marcel, qui s’était retourné pour voir fuir sa déesse, la vit, mordant avec transport son mouchoir. Il s’avança de nouveau, et la pria en grâce de vouloir bien lui remettre les débris de ce mouchoir, qui serait pour lui le souvenir le plus précieux qu’il aurait au monde. La dame accédant aux désirs de l’artiste, lui tendit ce précieux chiffon, en lui disant du ton le plus séduisant : „nous nous reverrons, je l’espère.”


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