Le diabolisme en France/Préface

Traduction par Wikisource.
George Redway (p. v-ix).


PRÉFACE


Le terme de satanisme moderne ne vise pas à désigner le développement d’un nouvel aspect de la vieille doctrine démonologique, ni un nouvel argument en faveur de la personnification du principe du mal dans la nature universelle. Il désigne le prétendu réveil, ou du moins, dans une certaine mesure la réapparition publique d’un cultus diabolicus, ou religion organisée du diable, dont l’existence, au Moyen Âge, est attestée par les faits connus du sabbat des sorcières, un domaine de recherche historique auquel il reste à faire pleinement justice. Par hypothèse, une telle religion peut revêtir l’une des deux formes suivantes : ce peut être un culte du principe du mal en tant que tel, à savoir une tentative consciente des esprits humains de s’identifier à ce principe, ou bien le culte d’une puissance considérée comme maléfique par d’autres religions, une opinion que les adeptes en question rejettent. J’exposerai la nécessité de cette distinction dans le premier chapitre de ce livre. Une religion des ténèbres, subsistant sous chacune de ces formes distinctives, serait pratiquée à l’heure actuelle et serait établie, comme par le passé, sur des témoignages de miracles, — c’est-à-dire des phénomènes surnaturels d’un genre extraordinaire, en lien direct avec ce qu’on appelle globalement la magie noire. Or, dans le passé, la magie noire pouvait être une imposture renforcée par la tromperie, et affirmer qu’elle se reproduit de nos jours n’engage personne à donner son opinion sur sa vraie origine. On doit admettre aussi que l’existence du diabolisme moderne est passée du stade de la rumeur à celui de témoignages exhaustifs et détaillés, et je dois ajouter qu’ayant les dépositions en main, quelle que soit leur valeur au final, elles ne peuvent être prises à la légère que par ceux qui ignorent leur étendue et leur nature. Ces preuves sont, en gros, de trois sortes : (a) Le témoignage d’hommes de lettres indépendants, qui seraient entrés en contact avec le satanisme ; 2° les témoignages donnés par des ex-initiés de sociétés secrètes dévouées au cultus diabolicus ; 3° les témoignages de certains écrivains, faisant valoir des sources d’information spéciales et défendant certains intérêts de l’Église catholique romaine.

Mon but dans ce livre est de distinguer, autant que faire se peut, le vrai du faux parmi ces témoignages. J’ai entrepris cette tâche, premièrement, parce que les mystiques modernes sont accusés, dans leur ensemble, d’être impliqués dans ce culte ; deuxièmement, parce que l’existence du satanisme moderne a ouvert la voie à une conspiration du mensonge large dans ses ramifications et grave en raison de sa source ; troisièmement, parce que la question elle-même a suscité un intérêt considérable, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des cercles ésotériques, et il est souhaitable de remplacer les idées floues et exagérées par des déclarations claires et formelles.

J’ai fait le lien entre le diabolisme contemporain et la France dans mon titre car les témoignages de chaque sorte ont été apportés par des écrivains français et nous n’avons aucune autre source d’information. Si ces témoignages se révèlent solides, nous devons remercier la France de les avoir révélés, mais si, au contraire, il apparaissait que toute une ville imaginaire a été construite, « avec toutes ses flèches et ses portes », sans une base de faits solides, on devra reconnaître que l’imagination française a mis tout son art décoratif au service de la question de Lucifer.

Le plan de mon ouvrage avait été tracé et un certain nombre de chapitres écrits, quand que je me suis trouvé en quelque sorte précédé par un écrivain bien connu des occultistes sous le pseudonyme de Papus, qui a récemment publié une petite brochure intitulée Le diable et l’occultisme, qui est une brève défense des ésotéristes contre les accusations de satanisme. Je reconnais volontiers l’antériorité de la publication de Mr Papus, ce qui était possible à un gentleman bien informé, au lieu même de la conspiration. Son petit ouvrage, cependant, ne prétend pas être une analyse ni une critique, et ne couvre en aucun cas le terrain que j’ai parcouru. C’est une présentation et une défense de sa propre école de pensée mystique, celle des martinistes, que j’ai mentionnée en la situant à sa propre place.