Traduction par Wikisource.
George Redway (p. 53-73).

CHAPITRE IV

EX ORE LEONIS


Depuis plus de dix ans, Leo Taxil, c’est-à-dire M. Gabriel Jogand-Pagès, est le grand accusateur de la franc-maçonnerie ; en Angleterre, il a la vague réputation d’un homme dont l’hostilité est redoutable, ayant des arguments forts à présenter. Depuis qu’il a commencé ses accusations, qui représentent de nombreux volumes, il cherche constamment à identifier la fraternité avec les projets de Lucifer, mais jusqu’en 1891, il ne faisait que suivre les thèses communes et générales mentionnées dans le chapitre précédent. Or, en présence d’affirmations telles que, par exemple, le caractère satanique de la tolérance religieuse, je poserais ma plume sans réserve, puisqu’il n’existe aucun terrain d’entente sur lequel un débat pourrait avoir lieu.

De l’imputation vague, Léo Taxil est toutefois passé à une accusation extrêmement précise, et il est hors de doute qu’avec son ouvrage intitulé Y a-t-il des femmes dans la franc-maçonnerie ?, il a créé la question de Lucifer en lien avec l’Ordre Palladique. Il est la source première d’information sur l’existence de cette association ; personne n’en avait entendu parler auparavant, et il est donc primordial que nous sachions quelque chose du découvreur lui-même et de tout ce qui concerne les détails de sa découverte, la date y compris.

Avant 1891, Léo Taxil ne connaissait rien du Palladium Réformé. Il est le seul écrivain anti-maçonnique nommé dans le précédent chapitre, avant Paul Rosen, à donner des informations sur Albert Pike. C’était en 1885 et dans un ouvrage intitulé Les Frères trois-points, qui est le premier volume des Révélations complètes sur la franc-maçonnerie entreprises par ce témoin. À l’instar de Paul Rosen, il décrit simplement Pike comme un haut dignitaire du rite écossais ancien et accepté, mais il le fait sous le titre incorrect de Souverain Commandeur Grand Maître du Suprême Conseil des États-Unis. Il ajoute que le Grand Orient de France, ainsi que le Suprême Conseil du rite écossais de France, « envoient leur correspondance » au Grand Maître de Washington. Je conçois qu’aucune importance, ni même aucune signification précise, ne puisse être attachée à cette affirmation au-delà du fait général et peu significatif qu’il existait une sorte de communication entre les trois centres. En 1888, Pike entretenait des relations si peu harmonieuses avec le Grand-Orient français que, selon les déclarations de témoins ultérieurs, il le plaça sous l’interdiction de son excommunication formelle en vertu de son souverain pontificat. Pour le reste, Les Frères Trois Points ne contiennent aucune information concernant le Palladium Nouveau et Réformé, ce qui est une preuve concluante que l’auteur ne le connaissait pas à l’époque, car cela aurait été un précieux apport pour servir son objectif. On peut dire de même d’un deuxième ouvrage publié peu après, Le Culte du Grand Architecte. Si Léo Taxil avait eu connaissance d’un culte de Lucifer subsistant dans la franc-maçonnerie palladique, il n’aurait pas pu ne pas en faire usage dans un volume intitulé ainsi. L’œuvre en question concerne cependant les solennités célébrées dans les temples maçonniques, avec les noms et adresses de toutes les loges françaises, de sorte qu’il s’agit d’un annuaire autant que d’une révélation, avec l’organisation politique des Carbonari, avec les Juges-Philosophes, et certains documents officiels de la franc-maçonnerie.

Mais il se peut que ceux de mes lecteurs, qui connaissent de près les révélations de Léo Taxil, aient été informés de son projet de publication et que le Palladium serait divulgué en temps voulu lorsqu’il traiterait de la franc-maçonnerie androgyne ou d’adoption. Passons donc à son ouvrage suivant intitulé Les sœurs maçonnes, ou la franc-maçonnerie des dames, paru en 1888 et dans lequel nous rencontrerons certainement le diabolisme et aussi le palladisme, mais pas en relation avec Albert Pike ou le Directoire Central de Charleston. Dans le premier cas, il est fait référence à des pratiques qui existeraient dans le rite d’adoption égyptien, appelé rite de Cagliostro, mais aussi dans l’ordre du Palladium, tel qu’il avait été institué à l’origine en 1730. En même temps, l’information donnée revêt une importance capitale, car elle nous permet de jauger la méthode et la crédibilité de l’écrivain dans un cas, ainsi que ses connaissances à cette époque dans l’autre. Encore une fois, en 1886, Léo Taxil ne savait pas que le Palladium était une institution réformée ou renouvelée ; s’il avait su, il n’aurait pas manqué de nous le dire.

Je n’ai pas été en mesure de retrouver toutes les sources de ses informations concernant l’ancien rite palladique, mais celles-ci proviennent principalement de Ragon ; il le divise en deux systèmes : 1° l’Ordre des Sept Sages, réservé aux hommes, apparaît comme une invention banale avec un rituel principalement dérivé des Voyages d’Anacharsis ; 2° l’Ordre du Palladium, composé de deux grades masculins et d’un grade féminin, respectivement, Adelphe et Compagnon d’Ulysse pour les hommes et Compagne de Pénélope pour les femmes. Il prétend qu’il a été fondé par Fénelon, mais lui donne en même temps une date de création antérieure à la naissance du grand archevêque de Cambrai. Léo Taxil l’accuse de galanterie, mais les badinages décrits dans le rituel impressionnent autant le lecteur impartial qu’une saynète enfantine, ce dernier adjectif résumant bien les ambitions de cet ordre, qui, comme je l’ai déjà dit, est tombé dans l’obscurité, et même, autant qu’on peut le savoir, dans la désuétude, bien que notre témoin ne le mentionne qu’au au présent, comme s’il était à l’œuvre actuellement. Quoi qu’il en soit, la description et le résumé du rituel donné par Léo Taxil excluent tout lien avec la franc-maçonnerie templière, ou avec le Baphomet nommé Palladium, en dépit des affirmations contraires. En acceptant la pire construction qui soit placée sur son intention, il n’aurait pu postuler aucun lien avec le prétendu projet d’Albert Pike. Jusqu’à présent, donc, les informations contenues dans Les Sœurs Maçonnes sont en contradiction avec l’histoire du Palladium Nouveau et Réformé donnée dans mon deuxième chapitre.

Il a toutefois été dit que Leo Taxil attribuait des pratiques sataniques à un autre ordre maçonnique androgyne. Il divise le rite d’adoption égyptien en trois degrés ; dans celui d’Apprentie, le discours représente Adonaï comme le génie de l’orgueil et le serpent tentateur de la Genèse comme le principe éternel du bien ; dans celle de Compagnonne, le symbolisme du rituel impose la nécessité de réhabiliter le personnage du serpent mystique ; dans celui de la Maîtresse Égyptienne, il y a une prétendue invocation des esprits planétaires au moyen d’une voyante, et Léo Taxil affirme de sa propre autorité que l’Être suprême mentionné dans le discours d’initiation est Satan. « Selon la doctrine de la secte, la divinité est formée de deux principes opposés, le génie de l’être, qui est Lucifer, et le génie de la destruction, qui est Adonaï. » C’est là si manifestement la doctrine des palladistes lucifériens qu’il est difficile de comprendre pourquoi l’institution de Charleston n’est pas liée, ni par son objectif, ni par son origine, au rite d’adoption égyptien de la maçonnerie misraïmite.

À ce stade, cependant, il est de mon devoir de déclarer qu’il existe des faits très curieux en rapport avec le « Catéchisme de la Maîtresse Agissante », qui est la source d’information sur le prétendu caractère manichéen du troisième degré. La partie la plus importante et la plus essentielle de ce document, loin d’être liée au supposé fondateur du rite, à savoir le comte Cagliostro, est une série de passages tronqués extraits du Dogme et Rituel de la Haute Magie d’Éliphas Lévi, et rassemblés maladroitement. C’est-à-dire que Léo Taxil, tout en prétendant rendre public pour la première fois un document faisant partie intégrante d’un rite appartenant au siècle dernier, nous présente dans celui-ci les réflexions philosophiques originales d’un écrivain de 1856, et, de plus, il déforme manifestement les principes fondamentaux de cet écrivain qui, loin d’établir le dualisme et l’antagonisme en Dieu, montre plus clairement l’unité essentielle liée à la triple manifestation du principe divin. Je conçois qu’il n’y ait qu’un seul jugement à tirer ce fait, et bien qu’il soit sévère pour ces documents, on ne peut pas dire qu’il est injuste. En conséquence, lorsque Léo Taxil met fin à son étude du rite égyptien par la « divulgation de quelques pratiques essentiellement diaboliques des Loges misraïmites », à savoir des invocations d’esprits élémentaires, nous ne serons pas surpris de constater que le rituel de cette opérations est pris littéralement du même auteur déjà plagié. Il suffit au lecteur de comparer Les Sœurs Maçonnes, pages 323 à 330, avec la « Conjuration des Quatre » du quatrième chapitre du Rituel de la Haute Magie. On objectera que cette conjuration est dérivée par Lévi lui-même d’une source qu’il ne nomme pas et qu’on trouve en fait dans le Comte de Gabalis. Tout à fait, mais ce que je veux dire, c’est qu’elle est arrivée dans les documents de Taxil au travers d’Éliphas Lévi. La preuve en est qu’une partie des exorcismes est donnée en latin et une partie en français, par l’auteur du Rituel, pour des raisons arbitraires et indéterminables, et que Les Sœurs Maçonnes les reproduit de la même manière. Il est donc évident que nous devons recevoir les « divulgations » de Léo Taxil avec une extrême prudence. J’ajouterai que les actes de la Sainte Inquisition dans le procès du comte Cagliostro ont été publiés à Rome sur ordre de la Chambre apostolique et qu’ils contiennent des précisions sur le rite égyptien, dont Cagliostro était l’auteur. Ces indications correspondent en partie aux documents des Sœurs maçonnes, mais offrent également des variations significatives, même dans les passages ressemblants.

Ayant établi, en tout état de cause, que Léo Taxil ne savait rien du Palladium Réformé en 1886, nous pouvons passer à son ouvrage suivant, qui reproduit une portion considérable mais choisie de certains de ses volumes précédents, car la même observation s’applique aux Mystères de la franc-maçonnerie, et nous pouvons passer immédiatement à l’année 1891. Quelque temps après le 3 août, notre témoin publia un volume intitulé Y a-t-il des femmes dans la franc-maçonnerie ? qui, comme on peut le constater, porte les marques d’une écriture précipitée. En fait, c’est presque une copie in extenso des Sœurs maçonnes — cet ouvrage est toujours en circulation — auxquelles on aurait ajoutés d’importantes informations fraiches. La majeure partie des nouveautés concerne les rituels du Palladium Nouveau et Réformé, consistant en cinq degrés, comparables, en ce qui concerne les trois premiers, avec les degrés quelque peu banals mais innocents du rite moderne d’adoption, et passant, dans les deux derniers, à la pure doctrine luciférienne. Comment Léo Taxil a-t-il mis la main sur ces rituels ? Il nous informe très franchement que c’est par des arguments « sonnants et trébuchants » — c’est-à-dire un pot-de-vin — qu’il a persuadé un officier d’un certain Grand Conseil palladique de Paris d’oublier ses engagements pour le temps de la transcription. Ce n’était pas un procédé très honorable, mais pour dénoncer la franc-maçonnerie, les considérations éthiques ordinaires semblent être mises de côté et il est inutile de s’arrêter sur les méthodes lorsqu’on a besoin de documents. Par ces documents, et par le commentaire qui les introduit et les suit, Léo Taxil, ainsi qu’il a déjà été observé, a créé la question de Lucifer. Partant du principe qu’un double objectif régit l’institution des loges androgynes, à savoir la possibilité de jouissances interdites et la formation de puissants auxiliaires insoupçonnés à des fins politiques, il déclare que la dernière partie de ce programme a été spécialement confiée à l’ancienne maçonnerie palladique. Or, il est clair que les rituels de l’ordre qu’il a publiés en 1886 n’ont pas la construction qu’il impute ici, et pour la première fois ; ils sont liés à la première partie du programme et il se contentait à l’époque de les accuser de dérèglement sexuel. Pourquoi a-t-il changé d’accusation ? Aucune raison évidente n’apparaît dans ses remarques ultérieures, mais il continue en alléguant que, sous les auspices d’Albert Pike et de son groupe, l’ordre original a développé le nouveau rite palladique réformé, dans lequel l’objectif politique était lui-même subordonné au « satanisme pur et simple ». Originaire des États-Unis, il a envahi l’Europe, où il se propage avec une rapidité sans précédent, si bien que rien qu’à Paris, il existe trois loges en activité : celle du Lotus, fondée en 1881 et située au faubourg Saint-Germain, qui a créé à son tour les loges Saint-Jacques en 1884 et Saint-Julien en 1889. Le Lotus lui-même a été précédé « par l’organisation de certains aréopages de Kadosch du rite français et du rite écossais ancien et accepté », qui a pratiqué la théurgie sous la direction de Ragon et d’Éliphas Lévi, tous deux auraient été voués, corps et âme, à toutes les pratiques du diabolisme sans foi ni loi, ce dernier étant apparemment le chef de file. Après sa mort l’association ne s’est que rarement réunie, mais elle fut relancée par Phileas Walder, qui serait comme nous l’avons déjà vu, un ami d’Albert Pike. C’est lui qui a importé le Palladium Nouveau et Réformé d’Amérique en France et, réunissant les disciples de Lévi, a fondé la Mère-Loge du Lotus.

Le rituel obtenu par Léo Taxil a été imprimé en latin et en anglais, avec une version française intercalée en écriture manuscrite. Tel qu’il est présenté par son découvreur, il ne fait aucun doute que c’est un texte exécrable, impliquant de pratiquer ouvertement en loge l’obscénité, le diabolisme et le sacrilège. En passant sur les trois premiers grades et en commençant « au point de bifurcation », nous trouvons dans le rituel du quatrième degré, celui d’Élu, que le Palladium Nouveau et Réformé a été institué « pour conférer une nouvelle force aux traditions de franc-maçonnerie des hauts grades », que le Palladium qui donne son nom à l’ordre a été présenté aux pères de l’ordre par Éblis lui-même, qu’il est maintenant à Charleston, et que le Suprême Conseil de Charleston est le premier du monde. On verra donc que le rituel palladique confond l’Ordre du Palladium avec le rite écossais ancien et accepté. Pour le reste, la légende du quatrième degré est la première partie de ce qui est appelé une vie de Jésus blasphématoire, représentant Baal-Zéboub comme son ancêtre, Joseph comme son père biologique, et Mirzam comme sa mère, qui est hautement honorée en tant que mère de nombreux autres enfants. Adonaï est le principe du mal, et Éblis, autrement dit Lucifer, le Dieu-Bon. Mais le rituel du quatrième degré a un caractère innocent comparé aux abominations du cinquième degré, celui de Maîtresse Templière. Le point central du cérémonial est la résurrection de Lazare, accomplie symboliquement par la postulante, qui subit de ce que l’on appelle l’épreuve du Pastos, c’est-à-dire la fornication en public. Le but de cette épreuve est de montrer que l’acte sacré de la procréation est la clé du mystère de l’existence. La vie de Jésus commencée au grade précédent est achevée à présent, et il me suffira d’indiquer qu’elle représente le sauveur du christianisme, qui à l’origine avait « bien commencé », quittant le service du Dieu-Bon Lucifer, et concluant un pacte avec le diabolique Adonaï, en signe de quoi il cessa de commercer sans discernement avec les femmes qui le suivaient et s’engagea à vivre dans la chasteté, ce pour quoi il fut abandonné par Baal-Zéboub et maudit par les palladistes. « Le devoir d’une Maîtresse Templière est d’exécrer Jésus, d’anathématiser Adonaï et d’adorer Lucifer. » Pour finir le rituel, la récipiendaire crache sur une hostie consacrée, que l’ensemble de l’assistance transperce chacun à son tour à coups de poignard.

Jusqu’à présent, Léo Taxil est le seul témoin du rituel, et même de l’existence de ces cérémonies infâmes, et il est de nouveau de mon devoir de dire que les documents ne sont en aucun cas au-dessus du soupçon de fraude. Cela semble à peine crédible, mais l’instruction du grade d’Élu incorpore des références maçonniques recopiées mot pour mot dans les mémoires scandaleuses de Casanova. C’est un fait qui incite au scepticisme. Encore une fois, l’instruction du cinquième degré contient encore d’autres plagiats de Lévi et, dans une section intitulée « Invocations », Léo Taxil reproduit à nouveau la « Conjuration des Quatre » qu’il avait déjà empruntée pour le rite de Memphis et de Misraïm, et affirme maintenant qu’elle est utilisée chez les palladistes. Une fois de plus, il dresse une longue liste des esprits de lumière que les palladistes invoquent. Cette liste est piochée au hasard parmi les quatre-vingt-quatre génies des douze heures données dans l’interprétation de Lévi du « Nuctemeron d’après Apollonius ». Mais ces derniers points ne sont pas des arguments qui desservent nécessairement Léo Taxil, car, comme le Palladium Nouveau et Réformé a été constitué en 1870, il est évident que l’auteur des rituels a pu s’inspirer du mage français et que Léo Taxil relie le Palladium, comme d’autres l’ont fait, à Alphonse Louis Constant, en partie par l’intermédiaire de son disciple Phileas Walder, et en partie en représentant Constant comme dirigeant d’une association occulte de Chevaliers Kadosch. Mais quand il représente Constant comme un maçon, il faut se rappeler qu’Éliphas Lévi a explicitement démenti toute initiation dans son Histoire de la Magie

Je devrais ajouter que Léo Taxil, dans l’une des illustrations, représente une loge du rite de Maîtresse-Templière, où l’autel est recouvert par un Baphomet, qui est une réduction du fac-similé du frontispice du Rituel de Lévi, et toutes les limites sont transgressées quand il cite un extrait du « Recueil d’instructions secrètes » d’Albert Pike, un long passage qui fourmille de plagiats de la même source, que je peux identifier quand cela est nécessaire, en les montrant page par page dans les originaux. Léo Taxil nous dit que le « Recueil » lui a été communiqué, mais il ne dit pas par qui. Nous sommes évidemment confrontés à une question extrêmement complexe, et de nombreux points doivent être éclaircis avant de pouvoir accepter de manière définitive une déposition si hétérogène et si incertaine.

Si nous demandons à l’auteur de ces révélations quelles occasions il a eues de se familiariser personnellement avec la franc-maçonnerie, nous constaterons qu’elles sont extrêmement peu nombreuses, car il a été exclu de l’ordre après avoir reçu seulement le premier degré. Je ne dis pas que cette expulsion l’a en quelque sorte discrédité en tant qu’homme d’honneur, mais elle a mis fin à sa carrière maçonnique presque aussitôt qu’elle a commencé, de sorte que sa légitimité sur le sujet repose uniquement sur ses recherches littéraires et autres connaissances de deuxième main, assez bonnes sans doute, à leur manière, mais pas aussi exhaustives qu’on pourrait le souhaiter compte tenu de la position qu’il se donne. C’est peu après cet épisode que Léo Taxil est revenu à l’Église catholique et s’est consacré aux intérêts du parti clérical. Le début de sa carrière littéraire doit être pour lui un souvenir douloureux. Il était un auteur de romans anticléricaux et rédacteur en chef d’un journal anticlérical ; des activités légitimes dans un sens, mais dans son cas, trop souvent associées à des méthodes littéraires très peu honorables. Un catalogue de la défunte Libraire Anti-Cléricale est joint à l’un de ses romans et recommande, entre autres productions du même auteur, les contributions suivantes de Léo Taxil à la littérature sacrilège et scandaleuse : 1°, une Vie de Jésus, parodie instructive et satirique des évangiles, avec 500 dessins comiques ; 2 ° La Bible Amusante ; 3° Les débauches d’un confesseur, un roman fondé sur la liaison du jésuite Girarde et de Catherine Cadière ; 4° Un pape femelle, un récit des aventures et des crimes de la papesse Jeanne, écrit en collaboration avec F. Laffont ; 5°, Les maîtresses du Pape, un « grand roman historique », écrit en collaboration avec Karl Milo ; 6°, Pie IX devant l’histoire, sa vie politique et pontificale, ses débauches, ses folies et ses crimes, 3 vol. ; 7°, L’empoisonneur Léon XIII, un récit de vols et d’empoisonnements commis avec la complicité du pontife actuel ; 8°, La prostitution contemporaine, un recueil de statistiques révoltantes sur, entre autres, les méthodes, habitudes et particularités physiques des personnes qui pratiquent la pédérastie.

Nous voyons que depuis sa conversion, notre auteur a changé de cible sans changer de méthode. Comme par le passé, il a dévoilé les prétendus actes répréhensibles des papes et des prêtres, tout en dénonçant les pratiques corrompues de la police parisienne vis-à-vis des maux de la société, il divulgue à présent les infamies des réunions maçonniques actuelles. Il prétendait alors être poussé par un motif noble, et il le prétend à nouveau maintenant. Nous ne devons pas nier le motif, mais nous abhorrons certainement la manière de procéder. Dans des mémoires très curieuses et largement diffusées, Léo Taxil reconnaît qu’il se trompait gravement à l’époque, et il se peut qu’il se trompe maintenant. En conclusion, on doit également rappeler respectueusement que peu de personnes qui ont contribué à la lubricité en littérature n’ont manqué de parler autrement que d’un point de vue exalté. Quand, il y a peu de temps, M. Huysmans voulait citer un exemple-type des « blasphèmes » et des outrages lucifériens, il n’a rien trouvé de plus approprié que le « Bouffe Jésus » de Léo Taxil. Nous ne refusons pas de l’accepter comme témoin contre la franc-maçonnerie à cause de ces faits, mais nous devons lui demander, en tant qu’honorable gentleman, de ne pas insister pour que nous acceptions son témoignage avec confiance, et pour le moment, les seules occasions qu’il nous a données de vérifier ses déclarations ne nous encouragent pas entièrement à les accepter. On voit donc que l’existence de la franc-maçonnerie palladique a été révélée dans des circonstances discutables.