Le destin des hommes/04

Chez l'auteur (p. 63-67).

LA PIPE


Ce samedi après-midi-là, le tramway de la ligne Ontario brinquebalait vers l’est regorgeant d’une humanité lasse, taciturne et renfrognée. La foule qui occupait les sièges, qui encombrait la plateforme se composait en grande partie d’ouvriers revenant de leur travail. À chaque rue, après une secousse qui produisait des remous dans la voiture, quelques voyageurs descendaient d’un pas lourd pour regagner leur logis, songeant à la soupe qui les attendait. Et d’autres passagers montaient, prenaient la place de ceux qui venaient de descendre, de sorte que la grande boîte ne parvenait pas à se vider.

À l’intersection de la rue Amherst — c’était peut-être Papineau ou Delorimier — un groupe d’hommes monta dans le tramway et l’encombrement devint encore plus grand. Tant bien que mal, le conducteur collectait les billets de passage, les correspondances. Il avait apparemment terminé sa besogne, lorsque l’un des nombreux arrivants passé inaperçu du préposé à l’urne, tendit le bras et déposa un coupon dans la boîte.

— Ben, vous êtes honnête, vous. Si vous n’aviez pas voulu payer, vous auriez passé pour rien, fit un voyageur en s’adressant au consciencieux personnage.

Celui qui avait fait cette remarque était un homme d’une cinquantaine d’années, un peu court, à figure bonasse, paraissant plutôt de bonne humeur et qui portait sous le bras quelques outils de charpentier. L’autre grand, à moustache grise, de mise assez soignée, faisait songer à un rentier.

— Ah ! bien, vous savez, si un homme en est réduit à tricher pour sauver sept cennes, il a autant de chance de se pendre ou d’aller se jeter à l’eau, répondit-il en regardant celui qui l’avait apostrophé.

— Oh ! ce que je dis, c’est simplement pour parler, reprit le premier. Moi non plus, je ne pourrais pas voler un passage. Voilà vingt-deux ans que je prends le tramway chaque jour, matin et soir, et je peux dire que je n’ai jamais manqué de déposer mon billet dans la boîte. Des fois, j’aurais bien pu faire comme d’autres que je voyais se faufiler sans payer. Mais je suis resté pauvre, ajouta-t-il en riant.

Il était plutôt loquace. Évidemment, il avait dû faire quelques stations avant de prendre le tramway. Après le travail, il s’était rafraîchi et il éprouvait le besoin de parler. Il avait le verbe haut et il s’adressait non seulement à son interlocuteur mais à tous les voyageurs sur la plateforme.

L’air amusé et indulgent, le conducteur le regardait.

— Voyez-vous, fit l’homme après une pause, j’ai été élevé dans des principes d’honnêteté. On m’a appris à respecter le bien des autres, à ne pas prendre ce qui ne m’appartient pas. Tenez, une fois, il y a quinze ans de cela, je suis monté un dimanche dans les chars, et je me suis installé sur un siège. En m’asseyant, j’ai aperçu une belle pipe d’écume de mer sur le rebord de la fenêtre. Ah ! monsieur, une vraie belle pipe.

Toute la figure du narrateur prit à ces mots une expression admirative. Et il se tourna à la ronde pour bien faire comprendre à tous les gens qui l’entouraient qu’il avait vu quelque chose de rare, d’unique, de merveilleux dans sa vie. Il parlait à plus haute voix qu’au début et, de l’intérieur du tramway, l’on se penchait pour l’entendre. Les figures taciturnes et maussades s’éclairaient d’un sourire.

— Oui, continua le narrateur, une pipe comme je n’en ai jamais vu. Quelqu’un l’avait mise là, l’avait oubliée. J’aurais bien pu la prendre. Elle n’était à personne. Je la regardais et c’était comme si elle s’offrait à moi. Pour vous dire la vérité, elle me tentait. Ah ! oui, elle me tentait gros. Mais je pensais à ce qu’on m’avait dit à la maison quand j’étais petit, qu’il ne faut pas prendre ce qui ne nous appartient pas, et je ne l’ai pas prise. Il me semble que ç’aurait été bon de fumer avec cette pipe-là.

— Moi, je ne m’en serais pas servi. Je ne fume jamais avec la pipe d’un autre. Mes garçons non plus. Chez nous, chacun fume avec sa pipe, fit celui qui écoutait la confidence du charpentier.

Sans prendre garde à l’interruption, ce dernier continua :

— Une belle pipe avec un bout d’ambre recourbé de quatre ou cinq pouces, presque neuve. Quand j’y pense, ça me fait de la peine. Un autre a dû la prendre et il fume avec.

— Ah ! pour ça oui. Il y en a un autre qui a été moins scrupuleux que vous et qui l’a mise dans sa poche, affirma le rentier.

— Pour ça, c’est certain, il y a des gens moins scrupuleux que moi. Je sais que, bien des fois, on rogne une demi-heure ou plus sur mon temps et qu’avec tous les vingt-cinq ou cinquante cennes que j’ai perdues comme ça, je pourrais m’acheter une fameuse pipe, mais c’est à l’autre que je pense toujours. Chaque dimanche, bien certain, et le soir, sa journée faite, il la bourre de bon tabac et il s’en donne pendant que moi je dois me contenter d’une vieille pipe de plâtre. Mais que voulez-vous, ajouta-t-il d’un air triste et résigné, j’ai été élevé dans les principes et j’pouvais pas la prendre. Et dire que si j’avais voulu, elle serait à moi. Mais si c’était à refaire…

Il fit une pause, sa tête se pencha sur sa poitrine dans une attitude songeuse. Il parut plongé dans une méditation grave, profonde. Au bout d’une minute de silence, il releva la figure et, comme si la pipe d’autrefois fût devenue un symbole, comme si elle eût été l’image de toutes les chances gaspillées, de toutes les occasions ratées, de toutes les joies manquées, dans une déplorable débâcle de tous les principes de sa jeunesse, il s’exclama d’un ton convaincu, en se tournant encore à la ronde vers le groupe qui l’entourait :

Ah ! si c’était à refaire aujourd’hui, eh bien ! j’la prendrais ! J’en prendrais une douzaine !

Puis, comme pour oublier cette impression pénible, pour chasser ce souvenir obsédant, pour noyer ce regret :

— Dites donc, suggéra-t-il à son interlocuteur, nous allons débarquer au coin et nous allons prendre un verre de bière.

— Ça ne se refuse pas, répondit l’autre.

Comme pour donner son approbation à cette conclusion, le conducteur donna le signal d’arrêter.

Alors, au milieu des rires des voyageurs massés sur la plate-forme, l’homme suivi de son compagnon débarqua d’un pas incertain et, dans le jour gris de ce samedi après-midi, se dirigea, gesticulant, vers la prochaine taverne.