Ouvrir le menu principal

Le chemin de fer du lac Saint-Jean/III. Ignorance – Préjugés – Défiances

< Le chemin de fer du lac Saint-Jean
Léger Brousseau, imprimeur-éditeur (p. 10-13).


III

IGNORANCE – PRÉJUGÉS – DÉFIANCES


Qui ne se rappelle l’explosion d’incrédulité et de plaisanteries qui accueillit, il n’y a guère plus de vingt ans, la première mention d’une voie ferrée au nord de Québec, dans la direction de cette contrée encore fabuleuse qu’on appelait mystérieusement la vallée du lac Saint-Jean ? Comment ! s’écriait-on, vous voulez faire un chemin de fer à travers les Laurentides, vers une région qu’on ne connaît même pas et qui, du reste, est inabordable ! Un chemin de fer de ce côté ! Mais pour qui, pour quoi ? On n’en a pas seulement un sur la rive nord entre Québec et Montréal ! Ceux de la rive sud même, qui est beaucoup plus accessible cependant et plus peuplée que la rive opposée, fonctionnent si difficilement l’hiver qu’on n’ose pas s’y aventurer à la moindre menace de tempête de neige, et vous voulez construire un chemin de fer en plein septentrion, dans un pays où les caribous, ses hôtes mêmes, ses familiers, ont peine à courir où les orignaux, les trois quarts du temps empêtrés dans la neige, ne peuvent pas faire cent pas sans perdre haleine, où les pêcheurs à la truite, pourtant les plus hardis des hommes, n’osent pas se risquer à une distance moins que respectueuse du dernier village connu, oh ! oh ! voilà qui ne séduira personne, et nous avons assez de frimas à combattre seulement pour atteindre les centres les plus populeux du pays, sans vouloir en plus percer forêts et montagnes pour arriver au pays des banquises !


CE QU’ÉTAIENT JADIS LES RAPPORTS D’ARPENTEURS


Sans doute, et tout cela était très juste, communément parlant, très bien raisonné pour l’époque. À part les initiés de la science et les pionniers du progrès, à qui rien n’est impossible, que savait-on alors, que pouvait-on savoir de l’immense espace intermédiaire qui s’étend de Saint-Raymond au lac Saint-Jean ? Où aurait-on puisé la plus légère notion physique et géographique sur cette contrée ? Quel document public, quelle étude, quelle exploration, quel rapport connu eût pu en donner une idée simplement générale ? Qui s’occupait alors de la géographie, de la province et quel compte en faisait-on, en dehors des rapports d’arpenteurs, destinés uniquement à diriger des essais de colonisation isolés ou des exploitations particulières des bois de commerce ? Il n’y avait, sur l’intérieur du pays compris entre les dernières paroisses du nord de Québec et le bassin du lac Saint-Jean d’autre document public que le rapport d’une exploration ordonnée par l’Assemblée Législative en 1828 et faite simultanément par trois arpenteurs, partis de trois points différents pour aboutir au même endroit sur le Lac, rapport tellement dépourvu de toute notion scientifique ou agricole quelconque, que nous n’avons pu en extraire que quelques pages d’une utilité relative, et, cela, sur une vingtaine de colonnes de l’énorme volume des Appendices de la Chambre ! On s’y perd dans un détail complaisamment édifié des incidents les plus futiles ; on y découvre non sans étonnement combien était maigre le bagage scientifique des praticiens de ce temps et jusqu’à quel point ils ne voyaient, dans une « exploration » de ce genre, que l’occasion de faire des récits personnels pour défrayer les longues soirées d’hiver, aux foyers de leurs paroisses.

Chacun des rapports des trois arpenteurs ne contient en effet qu’une narration de voyage banale ; tous trois sont à peu près identiques, sans autre différence que celle des lieux. Dans cette marche monotone on ne distingue aucun point de repère, on ne voit aucun jalon posé, aucun fait géographique, ou, géologique mis en relief. Chacun des trois arpenteurs ne semble préoccupé que de la manière dont il passera la journée, et cette journée, arrivée à son terme, se trouve la même à peu près dans les trois récits.

Aujourd’hui, ces messieurs campent à tel endroit ; ils allument du feu, fument leur pipe, jasent avec leurs guides, se couchent, dorment et se réveillent le lendemain, à 5 ou 6 heures, (ils ont soin de le dire au juste afin que nul n’en ignore). Si une corneille vient croasser près d’eux, ils le notent. Celui-ci remarque que le vent souffle du côté est ; le lendemain, il soufflera ouest, vite dans le rapport. Si le parti mange du jambon ou de la truite, ça y est ; et dans quel français, grands dieux ! On croirait lire un compte-rendu ou un fait divers dilué dans un de nos journaux d’aujourd’hui ! Peut-on dire plus ? Celui-là vous apprendra que le pilote de son canot, un indien qui s’appelle Karibabnifigounfaurich, a donné à tel endroit un fier coup d’aviron ; le troisième, qu’il a découvert sur sa route des sapins, des épinettes et des bouleaux ; ou bien il se contente de vous raconter que le vent étant ouest, ou nord-ouest, ou quart de nord-ouest, il s’est promené autour de sa tente et a remarqué un amoncellement de cailloux étranges, à la décharge d’un lac dans une rivière quelconque… Et voilà. Voilà tout ce que l’on possédait pour se faire une idée d’un fragment immense de notre propre pays, fragment que nous avions sous les yeux, déployé derrière l’ondulation montagneuse qui coupe l’horizon, et ne s’arrêtant que sur les rives de la petite mer intérieure qui allait bientôt attirer tant de regards et illustrer tant de pages, écrites dans le style enflammé des propagateurs de colonisation.