Le château de Beaumanoir/27

Mercier & Cie (p. 180-193).

XXVIII

OU NOUS RETROUVONS NOS PERSONNAGES.


À la nouvelle de l’arrivée de la flotte anglaise, M. de Godefroy s’était empressé de retourner à la ville avec sa fille et Blanche de Rigaud. Tous les trois reçurent de nouveau l’hospitalité au château St-Louis.

Comme le lui commandait son devoir, Louis Gravel était au camp de Beauport, auprès de M. de Vaudreuil. Quant à Bigot, la nouvelle campagne, le danger de la colonie, sa perte prochaine peut-être, lui assurait l’impunité ou du moins un sursis.

Cependant le souvenir de Claire le poursuivait sans cesse, et ce projet d’union qu’il n’avait d’abord envisagé que comme un moyen de protection dans l’avenir, s’était bien et dûment transformé ensuite en une violente passion, d’autant plus violente, que Bigot n’avait rencontré jusque-là que des triomphes faciles.

Quoique Blanche et Claire fissent assez souvent une promenade en voiture quand les batteries de Lévis laissaient quelque répit à la ville, elles n’eurent pas une seule fois l’occasion de le rencontrer. On comprend qu’après la scène que nous avons racontée plus haut, impossibilité absolue pour l’Intendant de se présenter au château où il n’aurait pas été reçu du reste. Les ordres étaient formels à cet égard.

Une ou deux fois par semaine, Claire avait le bonheur de voir Louis Gravel qui venait pour affaire de service, accompagné le plus souvent de Claude d’Ivernay. Les deux couples charmants échangeaient alors l’assurance de leur amour éternel, et Claude et Louis reprenaient, heureux pour toute la semaine le chemin du camp, tandis que les deux jeunes filles restaient seules à prier la Vierge pour la protection de leurs fiancés.

Quant à M. de Godefroy, malgré son âge avancé, ses infirmités physiques, il avait bravement demandé à prendre du service à M. de Vaudreuil, qui n’eût pas de peine à lui faire comprendre que sa présence était nécessaire au Château pour protéger Blanche et sa fille.


XXIX

L’ENLEVEMENT.


Presque tous les jours, quand ses accès de goutte ne le faisaient pas souffrir, M. de Godefroy allait aux nouvelles du côté de la rivière St-Charles. Plusieurs fois même, il lui arriva de se rendre jusqu’au camp et de ne rentrer à la ville que très-tard dans la soirée.

Ces absences n’inquiétaient en aucune façon Claire qui restait en compagnie de Blanche et de Dorothée.

Il était près de huit heures, ce soir-là, et M. de Godefroy n’était pan encore rentré. Dorothée, souffrante depuis quelques jours, gardait la chambre. Claire et Blanche causaient dans le grand salon. La chute du jour répandait un voile sombre dans l’appartement. Toutes deux étaient silencieuses dans le moment, Claire, inquiète, préoccupée, le cœur serré, haletante, comme une personne qui a le pressentiment d’un malheur prochain.

— Mon Dieu ! fit-elle tout-à-coup, huit heures sonnent et mon père qui n’est pas encore de retour.

— De quoi t’inquiéter, fit Blanche, n’es tu pas accoutumée à ces courses de M. de Godefroy qui rentre le plus souvent après neuf heures ?

— C’est vrai, mais il me semble que ce soir il court un danger quelconque ou que…

— Folle ! une vaillante fille comme toi s’arrêter à de pareilles chimères ! Tu plaisantes…

— Oh ! je suis folle, sans doute, — mais que veux-tu ! c’est plus fort que moi.

— Veux-tu que je te fasse la lecture ?

— Merci.

— Ou bien que je te parle d’un certain bel officier du régiment du Béarn !

— Pas davantage, fit Claire en souriant, car il pourrait bien arriver que ce bel officier dont tu m’entretiendrais ne fut pas celui qui me tient le plus au cœur.

— Oh ! je te parlerai des deux…

En ce moment, un domestique, après avoir frappé discrètement, vint annoncer, à mademoiselle de Godefroy qu’un soldat, venu en voiture, était au corps de garde de château, et qu’il insistait pour lui communiquer lui-même une nouvelle très grave.

— Qu’est-ce ? fit Blanche de Rigaud.

— Ce soldat, comme j’ai eu l’honneur de le dire, déclare qu’il ne peut communiquer cette nouvelle qu’à mademoiselle de Godefroy.

— Je me retire. Faites-le monter, dit Blanche au domestique.

— Au contraire, tu vas rester avec moi, dit Claire, car je ne me comprends plus moi-même, il me semble que j’ai peur.

Quelques instants après un soldat, portant l’uniforme du Royal Roussillon, d’un certain âge, la figure assez niaise au premier abord, mais qui aurait plutôt paru brutale et fourbe à un observateur, fut introduit dans le salon.

— Que voulez-vous, mon brave ? fit Claire d’une voix tremblante.

— Est-ce vous qui êtes mademoiselle de Godefroy ? fit-il au lieu de répondre.

— Oui, mon ami.

— Eh ! bien ! je ne sais comment vous dire cela sans vous faire de la peine, car il m’a bien recommandé, comme ça, de ne pas vous surprendre.

— Qui cela ? dit Claire d’une voix de plus en plus émue.

— Dame, un vieux monsieur, la barbe blanche, pas de cheveux…

— Mon père ! s’écria la jeune fille… malade, blessé peut-être ?

— C’est justement ça. Il s’est trop avancé près des retranchements, en compagnie d’un jeune officier, et un éclat d’obus l’a frappé à l’épaule gauche

— Mon Dieu ! Mon Dieu !… vite, conduisez-moi auprès de lui…

— Calme-toi, je t’en prie ! fit Blanche en intervenant, et s’adressant au soldat :

— Qui vous envoie ? dit-elle.

— C’est le vieux monsieur avec une lettre et il m’a dit d’attendre la réponse. Ah ! ça, où l’ai-je donc mise ? reprit le soldat en cherchant dans ses poches.

— Donnez… mais donnez-donc ! s’écria Claire en frappant du pied avec impatience.

— Donnez-moi le temps de la trouver… Ah ! la voilà ! ajouta-t-il en lui présentant un papier plié.

La jeune fille déchira rapidement l’enveloppe et lut :


« Ma chère enfant,

« Ne t’alarme pas à tort de l’accident qui vient de m’arriver. Oubliant que je ne suis plus jeune, je me suis approché un peu trop près des retranchements du camp de Beauport, En ce moment, un obus a éclaté près de moi et un des éclats est venu me frapper à l’épaule gauche, m’infligeant une blessure, sinon dangereuse, du moins assez douloureuse et qui va me retenir au lit quelques jours.

« M. de Vaudreuil m’a fait transporter dans la maison qui lui sert de quartier-général[1] et le chirurgien Arnoux, qui m’a pansé, ne veut pas que je sois transporté à la ville avant deux ou trois jours, car il craint l’inflammation. Il exige de plus que j’aie une garde-malade, et comme la vieille Dorothée ne peut quitter le lit, tu voudras bien la laisser aux soins de Melle de Rigaud, qui ne nous refusera pas ce service et venir auprès de moi.

« Tu peux te lier à l’homme qui te remettra ce billet, il est mis à mou service par M. de Vaudreuil.

« Ton père qui a bien hâte de t’embrasser,

« Boucault de Godefroy. »

— Êtes-vous prêt à me conduire de suite ? demanda Claire.

— Oui mademoiselle.

— Allons. Et toi, Blanche, n’en dis rien ce soir à Dorothée pour ne pas l’inquiéter inutilement.

— Mon Dieu ! Claire ! fit à demi-voix son amie, il me semble que tu commets une imprudence de partir seule avec cet homme. Pourquoi ne te fais-tu pas accompagner par un domestique de la maison ?

— Qu’ai-je à craindre ? répondit Claire tout en se couvrant d’un chaud manteau de fourrure. Mon père n’irait pas ainsi me confier à une personne dont il ne serait pas sûr. Tu vois donc que tes terreurs n’ont pas leur raison d’être.

— C’est possible. Mais n’oublie pas de m’envoyer des nouvelles dès demain matin, car je vais être, d’ici là, dans une inquiétude mortelle.

— Je te le promets. Et maintenant, mon ami, fit-elle au soldat, je vous suis.

La jeune fille monta dans la voiture, le soldat ferma la portière en saluant respectueusement, grimpa sur le siège à côté du cocher, qui rendit la main aux chevaux. La voiture prit par la rue du Fort, la rue Buade pour gagner la côte du Palais et traversa la rivière St-Charles sur un bac.

Absorbée par ses pensées, la jeune fille ne s’aperçut pas que la voiture suivait le chemin de Charlesbourg. Tout-à-coup, elle s’arrêta, la portière s’ouvrit, un homme monta et s’assit près de Claire.

— Quelle est cette liberté ? dit-elle d’une voix ferme quoiqu’elle eût bien peur.

— On n’a pas l’intention de vous faire aucune violence, rassurez-vous ; à moins que vous ne soyez pas sage, lui répondit une voix inconnue. J’appelle ne pas être sage, tenter de vous échapper — ce serait difficile d’ailleurs — ou bien crier.

— Monsieur, quel est ce guet-à pens ? où me conduit-on ?

— Dans un endroit où vous trouverez tout ce qui vous sera nécessaire, soyez-en sure.

— Mais me direz vous ?…

— Je ne vous dirai rien, je n’ai pas la permission de vous répondre. Qu’il vous suffise de savoir que j’agis pour le compte d’un grand seigneur qui vous donnera sans doute toutes les explications désirables…

Un nom vint aux lèvres de la jeune fille et elle murmura avec terreur celui de Bigot.

Combien de temps la voiture roula-t-elle ? Quelle fut la distance parcourue ? Claire n’aurait su le dire, car la peur avait eu quelque sorte paralysé toutes ses facultés.

Ce pénible voyage eut un terme cependant. Après avoir longé une longue avenue d’arbres, la voiture s’arrêta. La garde-du-corps de Claire en descendit, offrit la main à la jeune fille qui la repoussa avec un geste de dédain et descendit seule.

L’homme se contenta de hausser les épaules et dit d’une voie impérieuse :

— Suivez cette femme !…

Une vieille femme, à la mine sordide et à la figure repoussante, attendait en effet avec un fanal à l’entrée d’une porte basse pratiquée dans le mur d’une masse sombre que Claire crut reconnaître pour le château de Beaumanoir.

Plus morte que vive, elle suivit la femme, et l’homme qui l’avait accompagnée ferma la marche. Ils gravirent les marches d’un escalier en spirale l’espace de deux étages, et se trouvèrent en présence d’une porte massive que la vieille femme s’empressa d’ouvrir.

— Entrez ! dit-elle à la jeune fille d’une voie éraillée par un fréquent usage des eaux-de-vie frelatées.

Claire entra et fut éblouie par l’éclatante lumière s’échappant d’un candélabre aux mille bougies suspendu au milieu d’un grand salon d’une somptueuse richesse et d’un goût exquis.

Elle se retourna au bruit de la porte qui se refermait et se trouva seule dans l’appartement. Alors, folle de peur, brisée par tant d’émotions successives, les forces qui l’avaient soutenue jusque-là l’abandonnèrent : elle tomba inerte, inconsciente sur un sofa.

Combien de temps resta-t-elle ainsi insensible ?

Claire n’aurait pu le dire elle-même.

Quand elle reprit ses sens, elle remarqua que les bougies achevaient de brûler dans leur bobèche et qu’elle allait se trouver plongée dans les ténèbres. Sa frayeur augmenta, et, comme l’oiseau dans sa cage cherchant à briser les frêles barreaux de sa prison pour recouvrer sa liberté, Claire se mit à sonder les portes. Toutes étaient solidement fermées ; une seule s’ouvrit donnant dans une mignonne chambre à coucher tapissée en soie rose pâle, meublée avec autant de richesse que de goût.

De retour dans le salon, elle entendit marcher dans le corridor et une porte latérale s’ouvrit. Un homme entra que Claire reconnut pour celui qui l’accompagnait dans la voiture. Il portait un plateau chargé de quelques aliments qu’il déposa sur une table.

La jeune fille se précipita à sa rencontre les mains tendues et suppliantes :

— Au nom du ciel, monsieur, sauvez-moi ! dit-elle.

— Mademoiselle, répondit-il, vous ne me connaissez pas ?

— Je vous vois pour la seconde fois, reprit-elle toute tremblante ; mais, qui que vous soyez, monsieur, au nom du ciel ! expliquez-moi ce qui se passe et quel horrible mystère m’enveloppe !

— C’est bien simple : c’est moi qui vous ai tendu le piège dans lequel vous êtes tombée, piège qui a réussi, grâce à un petit talent de faussaire que je possède à un haut degré, puisque j’ai imité l’écriture de votre père à vous tromper.

— Mais que vous ai je donc fait, monsieur ? s’écria Claire, dont l’indignation dominait l’épouvante.

Le regard étincelant qu’elle attacha sur cet homme mit celui-ci mal à l’aise.

— Vous ne m’avez rien fait, à moi, mais il y existe un grand seigneur qui prise votre beauté et qui paiera un bon prix pour votre pension ici.

Et il sortit laissant Claire atterrée.

La jeune fille, après ces paroles, ne pouvait plus avoir de doutes : elle était tombée au pouvoir de celui qu’elle avait repoussé, de l’infâme Bigot.

Plusieurs heures s’écoulèrent.

En s’en allant, le geôlier de Claire — qui n’était autre que le valet de chambre de Bigot, Andréa, son âme damnée, le pourvoyeur de ses menus plaisirs — le geôlier de Claire, disions-nous, avait fermé la porte, et la jeune fille entendit le bruit des verrous qu’on tirait et des pênes qui couraient dans les serrures.

Puis plus rien.

Claire se mit à genoux et pria. Elle espéra que Louis Gravel, qui certainement la chercherait, finirait bien par la trouver et la sauverait encore, ce qui les rapprocherait de plus en plus.

La chambre où elle était n’avait aucune ouvertures extérieures ; elle était, toujours éclairée par les bougies du candélabre.

Enfin, la porte s’ouvrit de nouveau et livra passage à une horrible créature, grêlée comme une écumoire, la bouche plissée dans un rictus mettant à découvert une seule dent longue et noire. Cette femme était flanquée d’une espèce d’argousin que Claire reconnut pour le soldat qui lui avait remis la prétendue lettre de son père.

Ils roulèrent devant eux une petite table chargée d’un modeste repas.

— Voilà votre déjeuner, dit la vieille femme.

Et tous deux se retirèrent, l’homme en lançant sur la jeune fille un regard de convoitise, regard qui fut surpris par la mégère.

Or, cet homme crapuleux — comme tout ce qui tenait de l’entourage de Bigot — du nom de Pierre Maillard, et sa femme, que l’on désignait sous le nom de La Grêlée, étaient les gardiens du château de Beaumanoir.

Comme toutes les femelles de ce genre, La Grêlée était jalouse de son homme, jalouse en tigresse ; elle avait surpris, avons-nous dit, le regard de Pierre. De là, dès le même soir, une scène de ménage dans laquelle les conjoints échangèrent certaines caresses sous la forme de taloches plus ou moins bien appliquées et rendues.


  1. La conviction générale est que ce quartier-général devait se, trouver au manoir de Beauport, autre fois la propriété du Col Gugy. Un de nos amis qui s’occupe d’recherches historiques est d’avis que cette opinion est erronée et que ce quartier-général de Montcalm avait été établi dans la maison — propriété, aujourd’hui de M. Frs. Parent — qui est située à l’endroit où l’on remarque encore les derniers vestiges des retranchements de Beauport.

    Si l’on considère que de cette maison, on avait le meilleur poste d’observation qu’on pût trouver, cette version pourrait avoir quelque vraisemblance. Cet ami dont nous parlions (prétend même que les préliminaires de la capitulation de Québec ont été signés dans l’appartement que M. Parent a transformé aujourd’hui en salle à dîner.