Le château de Beaumanoir/17

Mercier & Cie (p. 107-115).

XVIII

DÉSESPOIR.


Louis Gravel était à se promener sur la terrasse du château en compagnie de M. de Vaudreuil, — dont il était le deuxième secrétaire, on se le rappelle — quand un soldat vint l’avertir qu’une vieille femme voilée, après beaucoup d’instances pour parvenir jusqu’à lui, le démandait au corps de garde.

La surprise du jeune homme fut extrême, on le comprendra, car c’était la première fois qu’on venait le demander à neuf heures du soir, surprise d’autant plus grande qu’il ne se savait aucun parent à la ville.

— Une vieille femme qui me demande avec instances ? fit-il.

— Oui, mon officier, et elle parait fort émue.

— C’est étrange.

— Messagère de quelque bonne fortune apparemment, dit M. de Vaudreuil en souriant. Allez, mon cher Gravel, on ne fait jamais attendre une femme, fut-elle vieille.

— Vous permettez, monseigneur ?

— Mais sans doute. Allez, allez, et revenez bien vite me faire part de votre bonne fortune.

Louis Gravel s’empressa de suivre le soldat, inquiet, troublé, pressentant un malheur sans pouvoir se l’expliquer.

Aussitôt qu’il fut en présence de Dorothée, qui était assise dans une salle basse du château, celle-ci se leva, souleva son voile et sans prononcer un mot lui présenta la lettre.

Louis ne put retenir un cri d’étonnement en reconnaissant la nourrice de Claire. Aussitôt que le soldat se fut retiré sur un signe :

— Est-ce que votre maîtresse serait malade ? s’écria-t-il en saisissant les deux mains de la vieille femme.

— Hélas ! la pauvre enfant, Dieu voulut qu’elle ne fut que malade !…

— Que dites vous ?

— Quelle fut morte même…

— Mais, de grâce, parlez… expliquez-vous…

— Non, lisez plutôt.

Louis Gravel rompit le cachet d’une main fiévreuse, et dès les premières lignes, il étreignit son front de sa main droite restée libre.

Dorothée suivait sur son visage décomposé la tempête qui s’amoncelait dans le cœur du jeune homme à mesure qu’il avançait dans sa lecture.

— Oh ! oui, j’y vais, mon adorée, j’y vole et je saurai bien t’arracher des griffes de ce vautour de Bigot, s’écria-t-il en essayant d’entraîner Dorothée.

— Devenez à vous-même… écoutez-moi, fit cette dernière, effrayée de l’état du jeune homme.

— Allons, courons…

— Par pitié, au nom de cet amour, pour le repos de Claire, calmez-vous, M. Louis…

— Mais ne comprenez-vous pas qu’il faut que je la sauve !…

— C’est-à-dire que vous allez la perdre, la tuer aussi sûrement que si vous la frappiez au cœur avec un poignard.

— Oh ! plutôt la voir morte et me tuer ensuite que dans les bras d’un autre… Venez…

— Est-ce ainsi que vous répondez à sa prière quand elle ne vous demande que quelques heures de patience ?

— Hélas !…

— Ne comprenez-vous pas qu’à cette heure elle est près de son père et qu’elle ne peut vous recevoir ?

— Mais c’est une infâme machination de Bigot et il faut que je sache…

— À minuit, vous saurez… tout ce qu’il sera possible à Claire de vous faire connaître.

— Mais je veux aussi parler à son père… Le désabuser…

— Impossible, ce soir, sans compromettre Claire, sans me perdre moi-même.

— Je saurai bien me faire entendre.

— Vous ne pourrez pas même vous faire ouvrir, et Claire elle-même ne vous recevrait pas puisque vous ne l’aimez point assez pour lui obéir dans cette circonstance suprême.

— Mais, au moins, me jurez-vous que je la verrai à minuit ?

— Sur mon salut, je vous le jure. Et maintenant, laissez-moi me retirer. Quand vous viendrez tantôt, frappez trois coups dans la porte avec le pommeau de votre épée. À ce signal, je vous ouvrirai.

— Je vais souffrir mille morts d’ici-là !

— Croyez-vous que Claire elle-même ne souffre pas, peut-être plus que vous, puisqu’elle se condamne à vivre avec un homme qu’elle hait ?

— Ah !

— Assez causé, je pars.

Louis appela un soldat du guet auquel il donna ordre de reconduire Dorothée jusqu’à sa demeure, et il remonta dans un état impossible à décrire sur la terrasse où il retrouva M. de Vaudreuil seul, accoudé sur l’affût d’un canon.

— Eh bien, mon galant, que vous voulait cette messagère d’une bonne nouvelle ?

— Monseigneur, fit Louis Gravel, je sollicite de votre bonté un moment d’audience à l’instant même, dans un endroit autre que celui-ci, où nulle oreille indiscrète ne pourrait surprendre les paroles que je vais avoir l’honneur de vous dire.

M. de Vaudreuil, en attendant la voix émue, du jeune homme, le regarda avec étonnement.

— Suivez-moi dans mon cabinet, mon enfant, dit-il.

Ils se dirigèrent vers le haut de la terrasse, traversèrent la grande salle du conseil, le salon, de réception et parvinrent à un petit, cabinet où le gouverneur se retirait quand il avait besoin de solitude et où il recevait ses intimes.

Ayant fait, signe à notre héros ; de prendre un siège, il s’assit lui-même, et examina le jeune homme. Il fut frappé de l’altération de ses traits.

— Quel malheur vous arrive-t-il donc, mon cher enfant ? dit-il avec bonté.

— Monseigneur, dit Louis Gravel, depuis tantôt deux années que je vis près de vous, grâce à la recommandation de Mgr l’évêque, je bénis le ciel tous les jours de m’avoir fait la part si belle. Car vous avez été non-seulement pour moi le plus bienveillant des maîtres, mais encore le meilleur des pères. C’est à vous que je dois ma place de secrétaire, c’est encore à votre haute protection que je dois mon entrée dans le régiment du Béarn en qualité d’officier, quoique je n’appartienne pas à la noblesse.

Tant que je n’ai connu que le bonheur, je me suis laissé vivre avec insouciance, sans m’occuper du lendemain, toujours content du présent, ne pensant pas même à vous remercier. Mais aujourd’hui que le malheur me frappe dans mes plus chères affections, comme ces enfants gâtés qui ne se souviennent de leurs parents que quand ils souffrent, quand ils ont besoin de consolations, je viens à vous pour vous dire : « Monseigneur, je suis malheureux, consolez-moi ! protégez-moi ! »

— De quoi s’agit-il donc, mon enfant ? Vous voyez que je suis à votre entière dévotion, car je vous aime parce que vous m’êtes dévoué sans calculs et que vous le méritez à tous égards.

— Monseigneur, j’aime de toutes les forces de mon âme une jeune fille, j’en suis aimé et cependant je vais la perdre.

— Comment cela ?

— Tenez, monseigneur, lisez, fit Louis Gravel en passant sa lettre à M. de Vaudreuil.

— Ah ! il y a du Bigot là-dessous ! reprit celui-ci après avoir lu. C’est vrai, c’est connu : où passe cet homme, quelqu’un doit nécessairement servir de victime.

— C’est moi qui suis aujourd’hui sa victime ; mais je suis décidé à ne pas me laisser immoler sans résistance.

— Mais quelle est cette jeune fille ? Remarquez bien, mon enfant, que je ne cherche pas à surprendre vos secrets, que ce n’est pas une vaine curiosité qui m’anime en vous posant cette question. Je veux vous servir, et il est peut-être indispensable que je la connaisse. Qui sait ? si je n’aurais pas une certaine Influence sur les grands parents.

— Claire de Godefroy.

— Comment ! la fille de M. Boucauli de Godefroy qui a été nommé juge dans la Côte de Beaupré ?

— Oui, monseigneur.

— Mais c’est une créature de Bigot.

— Je l’ignore.

— Il m’est venu même certains bruits qui ne font pas tout-à-fait son éloge.

— Monseigneur me permettra-t-il ?…

— Au sujet de sa probité dans les affaires.

— Oh ! je puis vous assurer qu’on l’a calomnié et que son honneur est au-dessus de tous doutes.

— C’est possible. Mais il n’en fait pas moins partie, en qualité d’associé, et même de gérant-chef, de cette association de sangsues qui pillent la colonie, de sangsues dont j’aurai raison, si l’avenir nous accorde quelque repos.

— Est-ce bien certain ?

— Quoi ? Que le père de votre dulcinée fait partie de cette association ? Rien de plus certain, il en est même actionnaire au chiffre de sept cent mille livres.

— Voilà qui me semble étrange, car on m’avait dit M. de Godfroy fort pauvre.

— En êtes-vous sûr ?

— Je le tiens de personnes très-autorisées.

M. de Vaudreuil réfléchit quelques instants. Louis Gravel respecta son silence.

— Ce peut-être cela, reprit le gouverneur, M. de Godefroy est un homme faible, crédule, qui peut avoir été trompé par Bigot, ou par quelqu’une de ses créatures, et qu’il effraie maintenant pour avoir sa fille.

— Oh ! oui, ce doit être cela, reprit Louis Gravel avec vivacité.

— Dans tous les cas, mon cher enfant, il est nécessaire que vous voyiez cette jeune fille et que vous l’engagiez à vous dire tout ce qu’elle sait. Si elle persiste à se taire, faites lui comprendre que c’est le seul moyen de déjouer les perfidies de Bigot.

— Quelle reconnaissance…

— Pas encore. Sachons d’abord ce qui s’est passé, ensuite nous agirons, et bien fort sera maître Bigot si nous ne le terrassons pas. Dans tous les cas, comptez sur ma protection.

Maintenant en campagne, il est passé onze heures.

M. de Vaudreuil congédia Louis Gravel d’un geste amical. Celui-ci passa par sa chambre pour prendre son épée, donna congé à son valet auquel il dit que probablement il ne rentrerait qu’au jour, donna le mot d’ordre à la porte du château et se dirigea vers la rue Ste-Anne par l’endroit connu aujourd’hui sous le nom de Place d’Armes.