Le château de Beaumanoir/10

Mercier & Cie (p. 68-70).

XI

LE REFUS


Le lendemain matin quand Claire entra dans le cabinet de travail de son père, elle le trouva de joyeuse humeur et lisant un billet que venait de lui remettre un domestique à la livrée de Bigot.

La jeune fille était un peu pâle, elle avait le visage amaigri par la fatigue morale, mais ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire et son air grave faisait présager qu’elle avait pris une décision sérieuse.

— Tiens, ma fille, fit M. de Godefroy, voilà qui te concerne.

— Quoi, mon père ?

— C’est une lettre de M. Bigot qui… mais lis plutôt, ce sera plus court.

La jeune fille prit la lettre d’une main tremblante et elle lut :


« Mon cher beau-père, »

« Pardonnez-moi cette façon un peu vulgaire de m’exprimer, mais vous ne sauriez croire combien ce titre que je vous donne par anticipation flatte agréablement mon oreille.

« J’ai eu l’honneur de vous dire, après avoir fait une connaissance, plus intime de ma fiancée, hier soir, combien j’appréciais le trésor que vous voulez bien me donner. Outre que j’ai hâte de posséder cet ange de grâce, de vertu et de beauté, des nouvelles de France, qui me sont arrivées ce matin par un navire entré la nuit dernière dans le port, me forcent à brusquer les événements, ce dont je bénis le ciel.

« J’ai donc l’honneur de vous demander une entrevue aujourd’hui même, afin que nous fixions à la semaine prochaine l’époque de la bénédiction de mon mariage avec Mademoiselle votre fille.

« Je me présenterai chez vous cette après-midi vers trois heures. »

« BIGOT »

— Mon père, dit la jeune fille en tirant de sa poche une petite boîte, dans cet écrin sont renfermés les joyaux que vous avez acceptés de M. Bigot pour moi.

— Eh ! bien ?

— Je vous les rapporte.

— Et pourquoi me les rapportes-tu ?

— Pour que vous puissiez les renvoyer de suite à M. Bigot.

— Hein ? Comment ? fit M. de Godefroy stupéfait.

La jeune fille paraissait froidement calme, comme quelqu’un parfaitement résolu.

— Mais pourquoi ? reprit son père.

— Parce que je ne veux pas me marier, répondit Claire



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