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V. Giard & E. Brière (p. 12-15).


LA FEMME DANS LA COMMUNE


En constatant que dans la commune les hommes souvent sacrifient au superflu, l’indispensable, on se demande s’il ne serait point sage de faire s’appliquer tout l’effort humain à l’administration publique ; et, si ce n’est pas se montrer ennemi de son propre bien-être que de tenir éloignées du gouvernement, du bourg ou de la ville, les femmes qui sont particulièrement aptes à s’ingénier et à prévoir.

Quant à propos d’adjudications de fournitures d’ustensiles ou de provisions de ménage, on entend à l’Hôtel de ville des conseillers municipaux discuter ; chacun fait la réflexion que des femmes seraient beaucoup plus capables que nos édiles d’apprécier ces matières.

Les conseillers municipaux de Paris, ainsi d’ailleurs que ceux de toutes les communes de France, sont forcés d’être à la fois hommes et femmes. Ils doivent résoudre des difficultés qui auraient besoin d’être élucidées par des matrones.

Certes, ils se dépensent pour le bien public ; seulement, réunissant dans leurs mains les attributions masculines et féminines, on a à déplorer dans leur administration des lacunes.

Il n’est pas possible, en effet, d’être à la fois homme et femme. On trouverait étrange qu’un homme cumulât dans la famille le rôle de père et de mère et l’on admet que les hommes cumulent dans la commune ce double rôle.

Ne vaudrait-il pas mieux, dans l’intérêt général, que chacun des deux facteurs qui concourent à former la population parisienne mette ses aptitudes particulières au service de l’administration de la ville de Paris ?

La femme, qui est contribuable, productrice et consommatrice, doit être électeur et éligible dans la commune.

Au temps la loi, comme la monnaie et les mesures étaient spéciales à chaque province, des Françaises délibéraient et votaient dans beaucoup de villes et de communes. On ne peut les avoir privées à jamais, des droits que de nombreuses Européennes exercent présentement.

Dans presque tous les pays qui nous entourent, en Angleterre, en Écosse, en Russie, en Autriche, en Hongrie, en Suède, en Norvège, dans plusieurs États de l’Allemagne, etc., les femmes participent, plus ou moins complètement, à la gestion des affaires municipales. Seule la France – oubliant les précédents – en compagnie de quelques États enténébrés, exclut la femme de l’administration communale.

En France, la femme qui possède les trois quarts du territoire de la commune, n’est pas devant l’urne l’égale de son domestique mâle. Le domestique vote, la propriétaire qui l’emploie ne vote pas.

L’habitante qui a une résidence fixe, une industrie, des intérêts engagés dans sa commune, n’a pas le droit qu’ le touriste qui s’arrête là six mois, d’exercer – en votant – son influence dans l’administration communale.

La veuve chef de famille qui se trouve à la mort de son mari à la tête d’une grande maison de commerce, n’a pas le droit de donner son avis dans la commune. Ses ouvriers, ses employés, tous ceux qui dépendent d’elle, ont le pouvoir de lui nuire en votant contre ses intérêts ; il lui est impossible de se défendre. Elle ne peut rien puisqu’elle n’est pas électeur.

Les Français se déprécient, en refusant aux femmes dont ils proviennent, les prérogatives qu’ont les dames des nations voisines.

Si, en effet, les femmes de France sont inférieures aux femmes des autres pays et ne peuvent exercer les droits de celles-ci, il est bien certain que leurs pères, leurs frères, leurs époux sont eux-mêmes inférieurs aux hommes des autres pays.

Si le Français continue à tenir dans un tel état d’infériorité, sa mère, il finira par faire penser à ses contemporains étrangers qu’ils ont sur lui une suprématie héréditaire ; et par faire croire qu’au lieu d’être né d’une femme, il pourrait bien être issu d’une guenon, puisqu’il la laisse aussi loin, derrière lui.

La compatriote que le Français comble d’humiliations et qu’il se complaît à faire, à son détriment, déconsidérer, est, ô ironie ! plus qu’aucune femme au monde, intelligente, utile et agréable.

En demandant que les femmes participent à l’administration municipale, nous ne réclamons pas une innovation, mais simplement le retour à ce qui fut de 1182 à 1789 ; la remise en vigueur et la généralisation, de la loy et coutume de Beaumont.

Cette loi rendue en 1182, à Beaumont en Argonne, se répandit dans tout l’Est, dans le Nord et sur les pays Basques. Elle prescrivait que les veuves, les filles ayant leur ménage et les femmes mariées en l’absence de leurs maris prissent part aux délibérations et aux votes.

Dans les documents qui mentionnent la part prise par les femmes à l’administration des bourgs et des villes, elles sont traitées sur le pied d’égalité avec l’homme, témoin cette finale : « Lesquels, tous et toutes firent, ordonnèrent et devisèrent entre eux. »

Plus d’un siècle après la révolution, les communes où les femmes sont les plus nombreuses et les plus imposées, n’ont pas même d’électeurs du sexe féminin. La participation des femmes à la gestion municipale décuplerait pourtant, la prospérité des localités auxquelles leurs flancs fournissent sans cesse de nouveaux habitants.