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V. Giard & E. Brière (p. 210-215).


INSTAURATRICES DE BIEN-ÊTRE


Si l’homme est plus que la femme
apte à créer de la richesse, la
femme est beaucoup plus capable
que l’homme de tirer parti de
cette richesse.



L’homme a des qualités que sa compagne ne possède pas : Il est grand ! franc ! généreux ! La femme souvent use de ruse, de duplicité, de finasserie. On l’accuse d’être ennemie de la vérité ! On dit qu’il est aussi dangereux de lui confier un secret qu’un projet ; car elle révèle l’un, elle s’approprie l’autre.

Cette difformité morale du sexe féminin, qui fait se garer les femmes les unes des autres et retarde le groupement émancipateur, est cependant purement artificielle ; c’est une déviation qui résulte de la condition, une déformation due à l’état d’esclavage.

De même que l’être physique privé d’air et de liberté, l’être moral immobilisé dans la sujétion se tord et s’enlaidit. Que l’on soumette la femme à l’action vivifiante du soleil de justice et ses mauvais instincts disparaîtront. Toutefois, si la femme étale avec une sorte d’inconscience les vices de l’esclave, il faut reconnaître qu’elle fait aussi montre de qualités et, entre toutes, de cette aptitude à la prévoyance qui, en dépit du dénûment, lui permet de subsister.

Que ferait-on dans les ménages pauvres sans l’esprit précautionneux de la femme ?

Si la prévoyance féminine, si précieuse pour en famille, était utilisée pour la nation ; si la femme ménagère dans la maison était ménagère dans l’État. Toutes mesures seraient prises pour qu’on ne paie point cher les aliments.

Il est incompréhensible, que la femme chargée de ravitailler la maison n’ait pas le pouvoir de rendre ce ravitaillement facile, en assurant l’approvisionnement du marché.

Si l’on ne retirait honneurs et profits quand on s’emploie dans l’État, il est probable que le sexe masculin aurait laissé la prévoyance féminine intensifier la vitalité et accroître le bien-être de la nation. Mais comme il y a, pour qui est censé s’occuper du grand ménage public, une bonne rétribution et des croix de la légion d’honneur, les hommes ont dit : « Nous nous chargeons de préserver de la faim les estomacs ! »

Or, l’alimentation des Français, même en temps normal, n’est point assurée.

Si les femmes contribuaient à répartir les budgets comme elles contribuent à les former, elles ne laisseraient pas subsister pour la majorité de la nation l’absence de garanties contre la mort par la faim ; et, pour la minorité, la profusion des jouissances, la vigilance à prévenir les désirs.

La prudence conseille de ne plus confier à l’homme, le soin d’assumer seul, sans le concours de la femme, la responsabilité de la vie humaine.

C’est parce que la ménagère est exclue des conseils de la nation, qu’il y a souvent disette au lieu de surabondance.

Le Français qui sacrifie dans l’État l’indispensable au superflu est dans la maison un être très positif. Si pauvre qu’il soit, il veut le bien-être : logement, vêtements chauds l’hiver, en toutes saisons bonne table.

Quand il s’agit de réaliser avec un maigre budget ce desideratum, quel embarras dans le ménage ! On calcule, on additionne, on soustrait ; l’homme se décourage, la femme s’ingénie, elle augmente la valeur d’emploi de l’argent et parvient à faire face aux dépenses.

Le mari, qui ne manque de rien, qui se trouve plutôt à son aise, finit par se reposer complètement sur le savoir-faire de sa femme, il la laisse pourvoir à tout. Point avare d’éloges d’ailleurs, il apprend à chacun qu’avec peu d’argent, sa compagne lui fait une vie confortable. La logique permettrait de supposer que tous les maris, plus satisfaits les uns que les autres de la manière dont leurs épouses gèrent le budget familial, vont proposer de mettre à profit leur habileté pour la gestion du budget national.

Profonde erreur, ces messieurs entendent se réserver le monopole de la compétence, en matière administrative ; et s’attribuer, à eux exclusivement, toute fonction rétribuée.

Le préjugé fait s’éterniser le masculinisme ; cependant, nous ne serons une démocratie que le jour où les femmes exerceront en France leurs droits civiques comme les hommes ; car « la démocratie est l’organisation politique dans laquelle tout est véritablement fait par tous et pour tous. »

Chacun ne comprend-il pas quel intérêt il y aurait à avoir, en même temps qu’une commission d’hommes habitués à dépenser sans compter, une commission de femmes rompues à l’économie, pour contrôler les budgets ?

Les Français sont dans l’erreur, lorsqu’ils pensent que la citoyenne ferait disparaître la ménagère. C’est justement le contraire qui aurait lieu ; puisqu’il est impossible à la femme d’être une parfaite ménagère, c’est-à-dire, une instauratrice de bien-être, sans devenir une citoyenne.

Pour que l’homme trouve chez lui le réconfort physique et moral que lui procureront une saine habitation, une alimentation substantielle, il est indispensable que sa compagne participe à l’administration de la société, surveille dans la commune et dans l’État, la production et la vente des choses nécessaires à l’existence. La plus habile préparation culinaire, n’étant point capable de donner à la vache maigre, les qualités nutritives du bœuf en bon état ; il est pour réaliser le bien être familial, quelque chose de plus important encore que de savoir sauter un poulet et arroser un gigot ; c’est de pouvoir d’abord se procurer ce gigot et ce poulet, de bonne qualité et à bon compte.

Or, comment les ménagères, ou plutôt les instauratrices de bien-être parviendraient-elles à se procurer facilement des denrées comestibles fraîches, de première qualité, à bas prix, pendant qu’elles n’ont ni le droit d’opiner, ni le droit d’agir en la cité, pendant qu’elles restent en France des annulées auxquelles il est interdit de s’occuper de l’approvisionnement alimentaire ?

Place aux femmes ! est la plateforme indiquée aux résolus à transformer l’État social ; car les héréditaires préjugés vont être obligés de capituler devant les événements qui crient, qui hurlent, qu’il faut sur la scène politique le concours du sexe féminin.

Partout, les hommes sont actuellement dans un grand embarras : Pour n’avoir pas poursuivi en même temps que le développement intellectuel, l’amélioration des conditions d’existence des masses, les détenteurs du pouvoir se trouvent aux prises avec des difficultés que le concours des femmes, si intuitives et maternelles rendraient plus faciles à résoudre.

L’heure psychologique semble donc venue d’appeler les femmes dans les conseils de la nation, comme au moment du péril, on appelle sur les champs de bataille la réserve, les régiments de renfort.

Le sexe masculin ne peut suppléer le couple humain pour administrer la société. Dans l’intérêt de l’ordre et de la prospérité publique, les femmes doivent compléter les hommes au Palais-Bourbon et à l’Hôtel de Ville ?

Les Français cumulent à leur préjudice, les rôles masculins et féminins dans la République. Ce n’est pas seulement au détriment du bien général, c’est au détriment de leur sauté, de leur vie, que les hommes s’obstinent à tout régir dans l’État.

Pendant, en effet, qu’en leurs laboratoires des savants s’efforcent de découvrir le moyen d’anéantir microbes et bacilles, de nombreux organismes humains sont détériorés par une alimentation défectueuse. C’est que par une de ces contradictions qui abondent en notre ordre social, les femmes qui sont chargées de ravitailler

maison, d’apprêter les aliments, ne peuvent contribuer à améliorer la manière de sustenter l’humanité ; elles ne sont pas plus admises à réglementer les approvisionnements des marchés, qu’à inspecter les comestibles.

Pourquoi les femmes ne siègent-elles pas dans les commissions d’hygiène ? Pourquoi les femmes ne sont-elles point désignées pour surveiller le commerce des denrées alimentaires ?

— Parce qu’elles ne votent pas ; et que même les emplois qui conviennent particulièrement aux femmes, sont seulement donnés aux électeurs.