Le Violoniste

Au fil des heures
Les Fleurs de Givre (p. 199-204).

 
À Gustave Comte.




Ô le mystérieux pouvoir de la Musique !
Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion
Enivrant le dauphin et charmant le lion,
Nul ne peut résister à son souffle magique
Où palpite le vol de l’Inspiration !

Un jour, à Montréal, au pied de la colonne
Qui porte à son sommet Nelson à Trafalgar,
Un béquillard, au teint livide, à l’œil hagard,
Râclait du violon, malgré le vent d’automne
Fouettant son corps mouillé des pleurs d’un froid brouillard.


Il râclait, il râclait, et la foule mobile
Restait indifférente aux cris de l’instrument,
Fermait les yeux devant le triste affaissement
Du pâle garçonnet qui tenait la sébile.
Il râclait, il râclait, sans trêve, obstinément.

En vain le malheureux par sa fugue entêtée
S’efforçait d’arrêter les passants dédaigneux,
En vain l’enfant malade et des pleurs dans les yeux,
Faisait tinter des sous dans l’écuelle agitée.
Hélas ! rien ne tombait aux pâles haillonneux.

Cependant un piéton, à la démarche, altière,
Attiré par les sons du violon criard,
Remarquant l’abandon navrant du béquillard,
S’arrêta, se troubla, fit un pas en arrière.
Puis marcha vers le couple, et, parlant au vieillard :

« Je voudrais essayer ton violon, confrère,
Dit le passant avec un sourire charmant,
Je voudrais l’essayer un tout petit moment,
Pour voir si je pourrais soulager ta misère.
Non, non, ne cache pas ainsi ton instrument. »


Et, dégantant soudain une main fine et blanche,
Il saisit le crincrin que le vieux lui cachait,
― Comme un enfant peureux étreignant un hochet, ―
Et, l’œil en feu, campé fièrement sur la hanche,
Fébrilement passa sur les cordes l’archet.

Mais à peine avait-il égrené quelques notes,
Que les passants, surpris, s’étaient groupés autour
De ce musicien qui faisait tour à tour
Gazouiller sous ses doigts rossignols et linottes,
Et dont le cœur semblait tout flamme et tout amour.

Bientôt les sons joyeux devenaient lents et graves :
Un andante vibrait au lieu des allégros.
Ensuite des soupirs, des plaintes, des sanglots,
Sous ses doigts tressaillaient, farouches et suaves
Comme la grande voix des brises et des flots.

Et les gémissements du mendiant aux portes
Des riches assouvis de parfums et de vin,
L’appel du naufragé qui se lamente en vain,
Les bruits du vent glacé roulant les feuilles mortes,
Sortaient des flancs émus de l’instrument divin.


Brusque transition ! des cordes harmoniques
S’envolent tout à coup les vifs accords du bal.
Les rires, les chansons, les cris du carnaval.
Les citadins, poussant des bravos frénétiques,
Entouraient de plus près le maître sans rival.

Mais le musicien reprend la note triste
Et fait pleurer les sons sur le déshérité
Pour qui jamais ne brille un rayon de gaîté.
Ses arpèges, tout pleins de son âme d’artiste,
Semblaient clamer à tous : « Faites la charité ! »

Il suppliait pour ceux qui gémissent sans trêve
Et que le sort paraît s’obstiner à meurtrir,
Pour les pauvres honteux, que nul ne voit souffrir,
Qui, pareils aux oiseaux du bois ou de la grève,
Blessés par le chasseur, se cachent pour mourir.

Émus comme la fleur ou la feuille qui tremble
Aux sonores baiser d’un vent mélodieux,
Sous le charme vainqueur de ce souffle des cieux,
Tous les fronts pâlissaient et s’inclinaient ensemble,
Tous les yeux se mouillaient de pleurs silencieux.


« Maintenant secourez la pauvreté souffrante,
Pendant qu’en votre cœur parle la charité »,
Dit le violoniste avec simplicité.
Puis il rentra, furtif, dans la foule béante
Qui referma sur lui son grand flot agité.

Et l’aumône coula comme l’eau d’une source.
Dans le noir couvre-chef du vieillard à genoux
Les brillants louis d’or se mariaient aux sous.
Des femmes, regrettant l’absence de leur bourse,
S’affolaient, déliraient, et donnaient leurs bijoux.

Et tous se demandaient, ivres de l’harmonie
Qui venait d’éveiller dans les cœurs tant d’échos,
Quel était ce charmeur, quel était ce héros
Dont l’abnégation égalait le génie
Et dont la modestie avait fui les bravos.

Et, pendant que plus d’un bénissait dans son âme
Celui qui, rayonnant de l’éclair immortel,
Avait ainsi voulu fléchir le sort cruel,
Parmi les citadins fascinés une femme
Répétait : « C’est sans doute un messager du ciel » !


Ô le mystérieux pouvoir de la musique !
Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion
Enivrant le dauphin et charmant le lion,
Nul ne peut résister à son souffle magique
Où palpite le vol de l’Inspiration !