La Monture du poète

Au fil des heures
Les Fleurs de Givre (p. 193-198).


Un poète, pâli par la faim et l’extase,
Résolut, un matin, d’aller vendre Pégase
À la foire voisine.

À la foire voisine.Un éclair dans les yeux,
Du feu dans les naseaux, le cheval glorieux,
Dont les sots de tout temps ont redouté l’approche,
Sur son maître attachant un regard de reproche,
Piaffait, ruait, poussait de moment en moment
Vers le ciel radieux un long hennissement,
Qui faisait tressaillir les échos de la ville.
Et la foule, devant cette bête fébrile,
Constamment répétait : — Quel superbe animal !


Il est fâcheux pourtant que son corps sans égal
Soit ainsi déformé par ces deux grandes ailes
Qui ne servent à rien et semblent si rebelles…
Quel dommage ! Il est vrai que c’est sa rareté
Qui fait son prix. Mais quel dompteur, quel exalté
Oserait chevaucher une pareille bête ?
Autant vaudrait tenter de brider la tempête. —

Et l’on se méfiait, et pas un ne voulait
Acheter le griffon.
 
Acheter le griffon.Monté sur un mulet,
Un vigneron s’en vint et dit, fixant Pégase :

— Lorsque des ceps trop longs me nuisent, je les rase.
Ces deux ailes aussi nuisent, et l’on pourrait
Les couper, les lier… Cet étalon vaudrait
Dix fois plus, dépouillé d’une telle envergure.
En tout cas, je paierai cent francs de la monture.

Tope ! fait le poète, enchanté du marché.

Par son maître nouveau Pégase est harnaché,


Attelé. Mais à peine a-t-il quitté la foire,
Que le grand altéré de rayons et de gloire
S’élance, renversant soudain dans un fossé
Le véhicule avec le conducteur blessé,
Au milieu d’un épais tourbillon de poussière.

— Cette leçon devra me servir, dit Jean-Pierre,
On ne peut sans péril atteler l’étalon.
Devant faire bientôt un voyage très long,
Conduire des amis très nombreux, je vais mettre
Le poulain — que sans doute aucun n’a pu soumettre —
En avant de mes deux mulets, qu’il aidera…
Au reste, j’en suis sûr, l’âge le calmera. —

Sous son nouveau harnais le griffon se comporte
À merveille d’abord, et lestement emporte
Le coche plein d’amis avec les deux mulets,
Se moquant du fardeau, méprisant les relais.
 
Mais soudain vers l’azur il lève la paupière,
Il reconnaît son champ, son grand champ de lumière,
Il hennit, il bondit, s’écarte du chemin…
Et le voilà courant, dédaigneux de tout frein
Et secouant la plus farouche des crinières…
Les voyageurs, tremblants, aux rênes cramponnés,


Poussent à chaque instant de longs cris forcenés ;
Et bientôt, disloqué par mille heurts, le coche
S’affaisse lourdement sur un quartier de roche.

— Ça va mal, dit Jean-Pierre ahuri, ça va mal !
Je ne pourrai jamais dompter cet animal,
Qui, loin de s’amender, de jour en jour empire.
Le seul jeûne saura peut-être le réduire.
Essayons. —

Essayons. —Il essaie, et, durant un long mois,
Laisse souffrir de faim l’hippogriffe aux abois,
Qui maigrit et n’est plus que l’ombre de lui-même.
Il va la tête basse et la prunelle blême.
Il tremble de faiblesse, et regrette le temps
Où son vol emportait les mulets haletants.
Il voudrait se revoir au milieu des poètes,
Qui pourtant ne pouvaient lui donner que des miettes.
Son ossature inspire à présent de l’horreur.
Alors, ne craignant plus, devant cette maigreur,
Que le poulain fougueux ne s’emballe et ne rue,
Jean-Pierre avec le bœuf l’attelle à la charrue.
Oui, le noble animal, le fier cheval ailé,
Au grand bœuf indolent et lourd est accouplé.
Quelle humiliation ! quel bizarre spectacle !
 
Aussi bien l’hippogriffe affreusement renâcle,

Se cabre, essaie à fuir, cherche à rouvrir son vol,
S’affaisse, de ses pieds égratigne le sol,
Se relève, retombe aussitôt sur le chaume.
Mais il ne tourne plus les yeux vers son royaume,
Et, d’écume mouillant le sillon commencé,
Retenu par le poids du grand bœuf renversé,
Il se tord et se roule à travers la fumure,
Qui salit sa puissante et superbe envergure.

— Tu n’es donc propre à rien, maudite bête ! dit,
Faisant claquer son fouet, le fermier qui bondit,
Tu n’es donc propre à rien, que je ne puis te faire
Aider le bœuf docile à labourer la terre !
Ton premier maître était un misérable escroc. —

Et les coups pleuvent dru du chanfrein au garrot.
Et, pendant que le fouet, claquant, sifflant, assomme
La bête, tout à coup paraît un beau jeune homme,
Qui tient entre ses mains une lyre, et dont l’œil
Étincelle du feu d’un indomptable orgueil.

— Mais perds-tu la raison ? es-tu pris du délire ?
Demande au paysan le porteur de la lyre.
Crois-tu qu’au même joug on puisse sans danger
Lier le bœuf si lourd et l’oiseau si léger ?

Prête-moi ce cheval ! prête-le-moi, te dis-je,
Et je te ferai voir à l’instant un prodige ! —
La bête, dételée, au ciel lève les yeux.
Le jeune homme bondit sur son dos tout fangeux…
Sous le fier cavalier le fier coursier s’élance,
S’enlève dans l’espace, et sa prunelle lance
Des éclairs… Ce n’est plus un cheval, c’est un dieu…
Ventre au nuage, il court au grand domaine bleu,
Dans les gouffres du ciel il plonge, il plonge, il plonge,
Et se perd dans l’abîme insondable du songe,
Laissant derrière lui, pour marquer son chemin,
Un radieux sillon de rose et de carmin.