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Le Vingtième Siècle. La vie électrique/I/5

Librairie illustrée (p. 55-56).


le voyage de noces de philox lorris.

v


Séduisant programme de Voyage de fiançailles. — L’ingénieur médical Sulfatin et son malade. — Tout aux affaires. — Le pauvre et fragile animal humain d’aujourd’hui.

Georges Lorris n’était pas homme à se décourager pour un refus bien prévu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours un assaut de Philox Lorris, qui s’obstinait à lui jeter à la tête ces deux séduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la sénatrice Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz.

Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s’étant trouvée tout de suite séduite par le charme d’Estelle, avait pris le parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enquête n’avait pas tourné à l’avantage de la famille Lacombe, elle eût été désolée de se trouver de l’avis de son grand homme de mari… pour la première fois.

Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de combats renouvelés chaque jour pour amener M. Philox Lorris à abandonner Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et à consentir enfin au Voyage de fiançailles.

Le Voyage de fiançailles, sage coutume que nos aïeux n’ont pas connue, a remplacé, depuis une trentaine d’années, le voyage de noces d’autrefois. Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes mariés de jadis après la cérémonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir à rien d’utile. Il venait trop tard. Si les jeunes époux, tout à l’heure presque inconnus l’un à l’autre, découvraient après la noce, dans ce long et fatigant tête-à-tête du voyage, qu’ils s’étaient illusionnés mutuellement et que leurs goûts, leurs idées, leurs caractères vrais ne concordaient qu’imparfaitement, il n’y avait nul remède à ce douloureux malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se décidait pas à recourir à cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout au moins sans dérangement, il fallait se résigner à porter toute la vie la lourde chaîne des forçats du mariage.


fiancés partant pour le voyage de fiançailles.

Aujourd’hui, quand un mariage est décidé, quand tout est arrangé, contrat préparé, mais non signé, les futurs, après un petit lunch réunissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu’on appelle le Voyage de fiançailles, accompagnés seulement d’un oncle ou d’un ami de bonne volonté. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur mentor

discret, faire leur petit tour d’Europe ou d’Amérique, courant les villes ou se portant, suivant leurs goûts, vers les curiosités naturelles des lacs et des montagnes.

Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les lacs ou des promenades aériennes, à l’hôtel, aux tables d’hôte, les jeunes fiancés ont le temps et la facilité de s’étudier et de se bien connaître.


Chacun s’en va de son côté.

C’est alors, en ce quasi tête-à-tête de plusieurs semaines, que les vrais caractères se révèlent, que les vraies qualités s’aperçoivent, que les petits défauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et alors, si l’épreuve a révélé aux fiancés quelques incompatibilités, on ne s’obstine pas. Un seul mot de l’un d’eux en débarquant suffit — avec une petite signification par huissier pour la régularité — et, sans discussion, sans brouille, le projet d’union est abandonné, le contrat préparé est déchiré et chacun s’en va de son côté, libre et tranquille, soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d’avoir échappé à un grand danger, et prêt à recommencer l’épreuve avec un autre ou une autre.


l’épreuve a révélé quelques incompatibilités.

La statistique nous apprend que, l’an dernier, en 1954, en France, 22 1/2 pour 100 seulement des Voyages de fiançailles aboutirent au résultat négatif, 77 1/2 ont fini par le mariage définitif. La morale a gagné à ce changement de coutumes ; grâce aux Voyages de fiançailles, le chiffre des divorces a baissé considérablement.

« Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigué de lutter et pris d’ailleurs par les soucis d’une importante invention nouvelle ; soit, faites toujours votre Voyage de fiançailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que ça n’engage à rien… nous verrons après. »

Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission ; il courut à Lauterbrunnen-Station et, les démarches nécessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.

« Nous verrons après, » a murmuré Philox Lorris en donnant son consentement, et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuadé — hélas ! son expérience personnelle le lui a donné à croire — qu’il n’y a pas d’affection qui résiste aux mille ennuis du voyage en tête à tête, pour ces deux jeunes gens presque inconnus encore l’un à l’autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car, en ce temps-là, l’usage n’était pas encore adopté de faire voyager les fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze jours d’excursion seulement, mais trop tard pour s’en aller sans cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le curé y ayant passé. En débarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez les juges, et le volcanique Philox, pressé par ses inventions et découvertes, n’avait pas de temps à gâcher aussi absurdement.

Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs, il fondait d’immenses ateliers de construction d’aéronefs et d’aéropaquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrure d’aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succès prodigieux, l’Aérofléchette, qu’il avait inventée, ou plutôt dont il avait trouvé le principe, étant encore sur les bancs des écoles, en se livrant, les jours de congé, sur son aéroflèche de collégien, à de vertigineuses courses de fond. Ce véhicule, d’une si parfaite sécurité et d’une si facile manœuvre qu’on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d’aile, fit la fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d’une foule de fabricants de tous pays, qui lancèrent aussitôt des quantités d’appareils aviateurs à peu près semblables et quelque peu entachés de contrefaçon.

Mais l’inventeur songeait à bien autre chose qu’à leur faire des procès. Et le temps pour cela, grand Dieu ! Philox Lorris, appliquant ses facultés à des travaux d’un autre genre, était en train de monter une grande affaire d’éditions phonographiques.


l’aérofléchette : premiers coups d’aile.

Ô Bibliophonophiles ! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d’hiver, aux heures de repos comme aux nuits d’insomnie ! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs Phonoclichothèques ces superbes éditions des chefs-d’œuvre de toutes les littératures, d’une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d’après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les œuvres d’autrefois, d’après les artistes, les conférenciers, les liseurs les plus célèbres. Philox lançait alors son Histoire universelle en douze clichés, sa célèbre Anthologie poétique de dix mille morceaux phonographiés, contenus en une boite portée sur une colonne antique et surmontée d’un buste d’Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lançait un Grand Dictionnaire mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d’exemplaires en dix ans, et un Manuel du bachot en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes, clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d’un volume par jour aux abonnés, par la Librairie phonographique qu’il avait fondée en commandite.

Ainsi occupé, l’esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère fréquenter le Palais de justice. C’est à peine s’il pouvait voler à la science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes tous les quinze jours avec son avocat.

Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l’esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son laboratoire.


Anthologie des poètes en 10 000 pièces phonographiées.

Quand il disposa d’un peu plus de temps, toutes les affaires industrielles lancées par lui pouvant se passer de sa direction, les hostilités recommencèrent ; mais d’autres préoccupations de recherches et de découvertes nouvelles le reprirent, et l’instance en divorce traîna encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu’au jour où Philox s’aperçut que ces brouilles tournaient, en définitive, au profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l’empêchaient de s’affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui surexcitaient ses nerfs.

« Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son expérience personnelle ; du voyage résulteront des ennuis, les ennuis produiront de petits chocs, les petits chocs des désillusions, les désillusions de grandes brouilles !

« Je m’arrangerai, d’ailleurs, pour faire naître ces ennuis et ces petits chocs… Nous allons bien voir ! »

Il se chargea de tous les préparatifs du voyage. Au lieu de mettre son aéroyacht de voyage à la disposition des fiancés, il leur donna une simple aéronef d’un confortable plus sommaire et il choisit lui-même les compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier à ses espérances, heureux de voir son père s’amadouer, ne fit aucune objection et accepta toutes ces dispositions.


un érudit dans sa phonoclichothèque.


Le déjeuner de fiançailles eut lieu à l’hôtel Lorris. M. et Mme Lacombe arrivèrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra rempli d’attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gênée par le ouvenir de sa conversation avec le phonographe de l’illustre savant.

« Vous voyez, chère madame, lui dit-il, que j’ai eu soin de mettre les pantoufles que vous avez eu l’amabilité de m’offrir, vous savez, le jour où certaine dame anglaise s’en vint me traiter de vilain ours… Mais je confonds peut-être, est-ce bien la dame anglaise qui…

— C’était la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe ; et je vous prie de croire que, dans l’ascenseur qui nous a transportées à l’embarcadère, j’ai vertement relevé l’inconvenance de cette insulaire !

— Je n’en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements. »

Philox Lorris avait tracé le plan du Voyage de fiançailles ; au dessert, il remit ce programme à son fils.


Bagages pour voyages de fiançailles.

« Mes chers enfants, dit-il, tout a été préparé par mes soins pour vous rendre ce voyage agréable et profitable ; vous trouverez dans vos bagages tous les livres et instruments nécessaires, sextants, cartes, guides, statistiques, questionnaires, compas, éprouvettes, etc. Voici le programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions :

« Visite des hauts fourneaux électriques, forges et laminoirs de Saint-Étienne ; études et rapports sur les diverses améliorations apportées depuis une dizaine d’années, etc.

« Visite du grand réservoir central d’électricité d’Auvergne ; en établir un relevé complet, plan, coupe et élévation, avec notices explicative détaillées ; étudier le système de volcans artificiels adjoint à ce grand réservoir, développer des considérations sur l’avenir des grandes exploitations de la force électrique, etc.

« Étude, dans l’ancien bassin houiller de Flandre, des établissements de la grande Entreprise de transformation électrique du mouvement planétaire en force motrice transportable à distance et distribuable en quantités infinitésimales ; établissements qui se fondèrent lors de l’épuisement des houillères et sauvèrent les industries de la région d’une ruine complète, etc. Trouver quelques applications nouvelles si possible ou quelques simplifications aux procédés, etc…

« Que dites-vous de cela ? Vous ai-je préparé un voyage charmant ? dit Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de chèques à son fils.

— Superbe ! » répondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa poche.

Estelle n’osa rien dire ; mais, au fond du cœur, elle trouva les attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda quelques observations.

« Est-ce bien un Voyage de fiançailles ? fit-elle ; il me semblait qu’une bonne petite excursion au Parc européen d’Italie, à Gênes, Venezia la Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d’eaux en ville d’eaux, jusqu’à Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., eût mieux fait l’affaire.

— On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis qu’on revient, d’un bon voyage d’études, bourré d’idées nouvelles…

« Tenez, demandez à Mme Lorris ; nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d’Amérique, allant d’usine en usine ; je suis sûr, bien qu’elle n’ait pas adopté la carrière scientifique et n’ait pas voulu s’associer à mes travaux, que Mme Lorris n’en a pas moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs… »

Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à son laboratoire. Il ne monta même pas à l’embarcadère pour assister au départ des fiancés et se contenta de remettre à son fils un cliché phonographique.

« Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernières recommandations ; je les ai préparées en me débarbouillant ce matin ; au revoir ! »

Les fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des affaires pour cause de santé.

Pendant que les voyageurs s’installent dans l’aéronef, il convient de présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d’épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente, avec des yeux extraordinaires, vifs, perçants, d’un éclat de lumière électrique. Ce nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connaît pas d’autre.


une librairie phonographique.

Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox Lorris. D’après ces on dit, acceptés pour vérités dans le monde savant, Sulfatin n’a ni père ni mère, sans être orphelin pour cela, car il n’en a jamais eu, jamais !… Sulfatin n’est pas né dans les conditions normales — actuelles du moins — de l’humanité ; Sulfatin, en un mot, est une création ; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau ! Il est né, il y a une quarantaine d’années, des combinaisons chimiques d’un docteur fantastique, au cerveau enflammé par des idées étranges, parfois géniales, mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les découvertes de l’immense génie sombré si malheureusement dans l’aliénation mentale avant d’avoir pu conduire à bonne fin ses recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la résurrection d’une

ammonite comestible disparue depuis l’époque tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale et d’Arcachon ; un essai d’ichtyosaure, qui n’a vécu que six semaines, et dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon produit artificiellement de l’homme naturel, primordial, exempt des déformations intellectuelles amenées au cours d’une longue suite de générations.


l’hôtel de philox lorris.

Le docteur ayant emporté son secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu’il y a de vrai dans la mystérieuse origine attribuée à Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l’ont suivi depuis son enfance n’ont jamais pu découvrir en lui aucune trace de ces penchants, de ces idées préconçues, de ces préférences d’instinct que nous apportons en venant au monde, que nous tenons d’ancêtres lointains et qui germent dans notre cerveau et se développent d’eux-mêmes. L’esprit de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se développait régulièrement et logiquement, suivant ses observations personnelles. Extrêmement intelligent, manifestant une véritable fringale, pour ainsi dire, d’étude et de science, Sulfatin, ayant toujours vécu dans un milieu scientifique, devint peu à peu un ingénieur médical de premier ordre. Et, si l’esprit progressait sans cesse, le corps aussi se développait admirablement, défiant toute attaque des microbes innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamnés à évoluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni défectuosité physiologique atavique, ne donnait à peu près aucune prise aux maladies qui nous guettent tous et trouvent, hélas ! trop souvent le terrain préparé.

L’autre compagnon de voyage, M. Adrien La Héronnière, n’est pas taillé sur le modèle de Sulfatin, le pauvre hère ! Regardez cet homme chétif et maigre, long plutôt que grand, aux yeux caves abrités sous un lorgnon, aux joues creuses sous un front immense, au crâne rond et lisse semblable à un œuf d’autruche posé dans une espèce de coton rare et filandreux, tout ce qui reste de la chevelure, relié par quelques mèches à une barbe rare et blanche. Cette tête bizarre tremble et oscille constamment dans le faux-col qui soutient le menton, elle se relie à un corps lamentable et macabre, ayant l’apparence d’un squelette habillé dont on s’étonne de ne pas entendre claquer et cliqueter les os au moindre souffle.

Pauvre débris humain, hélas ! triste invalide civil, carcasse ridée, broyée, triturée, concassée et décortiquée pour ainsi dire, par tous les féroces engrenages, les courroies infernales, les rouages à l’allure frénétique de cette terrible machinerie de la vie moderne.

Vous donnerez par politesse à ce pauvre monsieur un peu moins de soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, en réalité, ce vénérable aïeul n’en a que quarante-cinq !

Oui, Adrien La Héronnière est l’image parfaite, c’est-à-dire poussée jusqu’à une exagération idéale, de l’homme de notre époque anémiée, énervée ; c’est l’homme d’à présent, c’est le triste et fragile animal humain, que l’outrance vraiment électrique de notre existence haletante et enfiévrée use si vite, lorsqu’il n’a pas la possibilité ou la volonté de donner, de temps en temps, un repos à son esprit tordu par une tension excessive et continuelle, et d’aller retremper son corps et son âme chaque année dans un bain de nature réparateur, dans un repos complet, loin de Paris, ce tortionnaire impitoyable des cervelles, loin des centres d’affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents sociaux, qui nous font la vie si énervante et si dure, de tous les Télés, de tous les phonos, de tous ces engins sans pitié, pistons et moteurs de l’absorbante vie électrique au milieu de laquelle nous vivons, courons, volons et haletons, emportés dans un formidable et fulgurant tourbillon !


M. Adrien La Héronnière.

La profonde et lamentable déchéance physique des races trop affinées apparaît nettement chez cet infortuné bipède, qui n’a presque plus l’apparence humaine. Des échantillons semblables du Roi de la création se rencontrent aujourd’hui par milliers dans nos grandes villes, dans les centres d’affaires où la vie moderne, avec ses terribles exigences, ravage les organismes énervés dès la naissance et surexcités intellectuellement ensuite par la culture à outrance du cerveau, par la série ininterrompue d’examens torturants, qui se poursuit, du commencement à la fin, de l’entrée à la sortie, dans presque toutes les carrières, pour l’obtention des innombrables brevets et diplômes indispensables.

Les tentatives de rénovation par la gymnastique, par les exercices physiques, logiquement ordonnés et conduits, entreprises au siècle dernier, n’ont pas réussi. Après quelques succès relatifs et une certaine vogue au commencement, gymnastique et entraînement raisonné ont été abandonnés, le temps accaparé par les études ou dévoré par le travail manquant d’abord et les forces ensuite.

Les générations, de plus en plus débilitées par le travail cérébral excessif, par le surmenage intellectuel imposé par les circonstances, surmenage auquel personne ne pouvait se soustraire, ont bientôt cessé la lutte ; elles ont renoncé à ce contrepoids si nécessaire des exercices corporels, et se sont laissé abattre peu à peu par l’anémie et coucher l’une après l’autre sur le champ de bataille, épuisées avant l’âge.

Les médecins, effrayés par cette dégénérescence impossible à enrayer, ont, il est vrai, lorsqu’il a fallu renoncer à la lutte par les exercices physiques, essayé d’un autre moyen et tenté quelques essais de reconstitution des races trop affinées par des croisements intelligents, unissant quelques fils de cérébraux usés à de solides campagnardes découvertes à grand’peine au fond de quelque village écarté, ou quelques pâles et frêles descendantes d’ultra-civilisés à de grossiers portefaix nègres sachant à peine lire et écrire, cueillis dans les ports du Congo ou des lacs africains.


On rêve affaires.

Mais, pour que ces tentatives de reconstitution eussent quelque action sur l’avenir de la race, il faudrait l’ingérence de l’État et une réglementation obligatoire des mariages. Une reconstitution imposée par décret, entreprise en grand et poursuivie avec méthode pendant plusieurs générations donnerait certainement de bons résultats ; par malheur, les circonstances politiques n’ont point, malgré l’urgence, permis jusqu’ici au gouvernement d’entrer courageusement dans cette voie et d’assumer ces nouvelles responsabilités.

Nous ne sommes pas mûrs pour cette idée, nous admettons qu’un gouvernement dispose à son gré de l’existence des citoyens et sème par le monde les cadavres des gouvernés, nous ne concevons pas encore un gouvernement véritablement père de famille, se préoccupant, au contraire, des hommes à naître et songeant à leur assurer par de sages mesures, autant que possible, un organisme sain et robuste.

Voilà dans ce funèbre épouvantail à moineaux, dans le flageolant Adrien La Héronnière, le descendant des gaillards robustes que nous dépeignent les vieux historiens, le fils des Gaulois endurcis à toutes les luttes et bravant, à demi nus, toutes les intempéries, le fils des Francs gigantesques, des rudes Normands, des soudards vigoureux du Moyen âge qui évoluaient sous des carapaces de fer et maniaient des armes d’un poids formidable ! Le petit-fils, hélas ! ressemble moins à ces ancêtres à la chair dure et au sang chaud, qu’à un grotesque macaque tremblant de sénilité !


le surmené dans la couveuse.

Pauvre La Héronnière ! Soumis depuis ses plus tendres années à la plus intensive culture, il eut, au jour de son dix-septième printemps, un diplôme de docteur en toutes sciences et son grade d’ingénieur. Ô joie ! il sortait avec un des premiers numéros d’International scientific Industrie Institut, et, muni des meilleures armes intellectuelles, se jetait dans la mêlée avec la volonté d’arriver le plus vite possible à la fortune.

Aujourd’hui que le coût de la vie est monté si fabuleusement, quand le petit rentier qui possède un million peut à peine vivoter de son revenu dans un coin retiré de campagne, songez à ce que le mot « fortune » peut représenter de millions !

Hypnotisé par l’éclat de ce mot magique, notre La Héronnière se jeta dans l’engrenage ; corps, âme et pensée, tout en lui fut aux affaires. Attaché au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientôt, de collaborateur de ses hautes recherches, associé à quelques-unes de ses grandes entreprises.

Pendant des années, il ne connut pas le repos. À notre époque, si le corps a le repos des nuits — après les longues veillées, bien entendu, — l’esprit enfiévré ne peut s’arrêter et, machine trop bien lancée, il continue le travail pendant le sommeil. On rêve affaires, on dort un sommeil cahoté dans le perpétuel cauchemar du travail, des entreprises en cours, des besognes projetées…

« Plus tard ! Je n’ai pas le temps !… Plus tard !… Quand j’aurai fait fortune ! » se disait La Héronnière lorsque des aspirations au calme lui venaient par hasard.

À plus tard les distractions ! à plus tard le mariage ! La Héronnière se plongeait davantage dans l’étude et le travail pour arriver plus vite à son but.

Mais lorsqu’il toucha enfin ce but : la fortune, la brillante fortune, qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repoussées, l’opulent Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans dents, sans appétit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu’à la doublure, usé jusqu’à la corde, capable tout au plus, avec bien des précautions, de végéter encore quelques années au fond d’un fauteuil, dans un avachissement complet du corps, aux dernières lueurs d’un esprit vacillant qu’un souffle peut éteindre. Ce fut en vain que les sommités de la Faculté, appelées à la rescousse, essayèrent, par les plus vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur à ce vieillard prématuré, de galvaniser cet infortuné millionnaire ; tous les systèmes essayés ne produisirent guère que des mieux passagers et ne réussirent qu’à enrayer un tout petit peu l’affaiblissement.

C’est alors que Sulfatin, ingénieur médical des plus éminents, esprit audacieux cherchant l’au delà de toutes les idées et de tous les systèmes connus, entreprit de reprendre en sous-œuvre l’organisme prêt à s’écrouler et de rebâtir l’homme complètement à neuf.

Par traité débattu et signé, moyennant une série de primes fortement ascendantes augmentant par chaque année gagnée, il s’engagea à faire vivre son malade et à lui rendre pour le moins les apparences de la santé moyenne au bout de la troisième année. Le malade se remettait entièrement entre ses mains et s’engageait, sous peine d’un énorme dédit, à suivre complètement et intégralement le traitement institué. La Héronnière, après avoir vécu quoique temps dans une couveuse inventée par le docteur-ingénieur Sulfatin, assez semblable à celle dans laquelle on élève, pendant les premiers mois, les enfants trop précoces, commença lentement à renaître ; Sulfatin lui avait donné d’abord pour gouvernante une ancienne infirmière en chef d’hôpital qui le traitait comme un enfant, l’alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le bercement du véhicule l’avait endormi. Lorsqu’il put remuer et marcher sans trop de difficultés, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture et permit quelques sorties. C’était déjà un joli résultat.


la gouvernante le promenait dans une petite voiture.

« Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument ruiné ! gémissait parfois La Héronnière.

— Soyez tranquille, disait Sulfatin ; dans cinq ou six ans, lorsque vous serez suffisamment rétabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans les affaires, légèrement, à petites doses mesurées, et vous rattraperez les primes que vous aurez à me payer… Mais, vous savez, obéissance absolue, ou je vous abandonne en touchant le dédit, le fameux dédit !


naissance de sulfatin.

— Oui ! oui ! oui ! »

Et M. La Héronnière, effrayé, subissait, sans se permettre la moindre observation, la direction de l’ingénieur médical.

M. Philox Lorris, « le grand chef », lorsqu’il organisa le Voyage de fiançailles de son fils, en donnant pour compagnons aux jeunes fiancés cet étrange docteur Sulfatin, flanqué de son malade, eut une longue conférence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions :

« En deux mots, mon ami, votre rôle vis-à-vis de ces deux fiancés est très simple ! Ce qu’il me faut, c’est qu’ils reviennent brouillés ou, pour le moins, que cet étourneau de Georges perde en route ses illusions sur le compte de sa fiancée. Vous le savez, parbleu, un amoureux est un hypnotisé et un illusionné ; eh bien ! réveillons-le, désillusionnons-le !… Quelques bonnes projections d’ombre sur l’objet brillant et l’étincellement cesse… Vous comprenez, n’est-ce pas ? que j’ai d’autres vues pour mon fils : Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ou la doctoresse Bardoz… Et même, ce qui arrangerait complètement les choses, si vous étiez adroit, vous l’épouseriez, vous, cette demoiselle, — je me chargerais de la dot, — ou vous la feriez épouser à La Héronnière… Il commence à être présentable,

La Héronnière ! Entendu, n’est-ce pas ? En même temps, comme vous avez votre malade avec vous, songez aux expériences pour notre grande affaire, que tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier.

— Entendu, compris ! » répondit Sulfatin.

Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l’air d’accorder à son fils la fiancée de son choix, il n’en avait pas moins conservé une arrière-pensée et il espérait bien, en fin de compte, que, le Voyage de fiançailles terminé de la bonne façon par un refroidissement et une rupture, le sang des Lorris, vicié par un ancêtre artiste, aurait l’occasion de se revivifier par l’alliance de son fils avec une doctoresse. Pour être bien certain d’amener une brouille entre les deux fiancés, il mettait auprès d’eux un homme sûr qui trouverait le moyen de désillusionner le jeune Lorris, de lui faire sentir les ennuis de ce mariage frivole.


essais de reconstitution des races épuisées.