Ouvrir le menu principal

Le Trésor (Hawthorne)

Traduction par E.A. Spoll.
Contes étrangesC. Lévy (p. 87-114).



LE TRÉSOR





I

— Ainsi, Pierre, vous ne voulez rien conclure ? dit M. John Brown en boutonnant sa redingote et mettant lentement ses gants. Vous ne voulez pas me vendre cotte vieille masure et l’enclos qui la touche, au prix que j’ai dit ?

— Pas même pour le triple de la somme, répondit le vieillard, dont la maigre et grisonnante personne répondait au nom de Pierre Goldthwaite. Il faudra donc, mon cher monsieur Brown, que vous cherchiez un autre emplacement pour votre maison de briques et que vous laissiez ce terrain à son possesseur actuel. Au reste, j’ai l’intention de construire l’été prochain une splendide habitation sur les fondations de cette baraque.

— M’est avis, Pierre, fit M. Brown en ouvrant la porte de la cuisine, que vous devriez vous contenter de bâtir des châteaux dans les nuages ; l’emplacement y est à meilleur marché qu’ici-bas, sans parler du prix des matériaux. De telles fondations sont fort convenables pour des constructions comme les vôtres, tandis que le sol que nous foulons aux pieds fait justement mon affaire. Nous pourrons ainsi être satisfaits tous deux ; est-ce dit ?

— Non pas, je persiste dans mon idée, monsieur Brown, répondit Pierre Goldthwaite, et quant à ces châteaux en l’air dont vous parlez, le mien n’aura peut-être pas la somptuosité de ces sortes d’édifices, mais, à coup sur, il sera aussi réel que votre respectable maison, avec ses hangars, ses magasins au rez-de-chaussée, la banque au premier étage et l’étude d’avoué au second.

— Et la dépense, Pierre, dit M. Brown se retirant dépité, la dépense, y avez-vous songé ? Tirerez-vous à vue sur une banque fantastique ?

II

John Brown et Pierre Goldthwaite avaient conjointement possédé, quelque vingt ou trente ans auparavant, une maison de commerce, sous la raison sociale Goldthwaite et Brown ; mais les deux associés s’étaient bientôt séparés pour incompatibilité d’humeur. Depuis cette scission, John Brown, sans plus de qualités ni d’intelligence qu’un millier d’autres John Brown, avait, par la seule puissance d’un labeur incessant grandement prospéré, et était devenu l’un des plus opulents John Brown qui fussent sur la terre.

Pierre, au contraire, avait fait d’innombrables essais qui, à l’entendre, eussent dû faire entrer dans sa caisse toutes les espèces monnayées et tout le papier du pays ; et cependant il n’était toujours qu’un besogneux gentleman, dont l’habit avait des pièces aux coudes.

En un mot, ces deux personnages étaient un vivant contraste : Brown ne comptait jamais sur la chance et en avait toujours ; Pierre en faisait sa principale condition de succès et n’en avait jamais. Tant que ses moyens le lui permirent, les spéculations qu’il entreprit furent faites sur une large échelle ; mais dans les derniers temps, elles étaient réduites aux misérables chances de la loterie.

Une fois il était parti vers le sud pour chercher de l’or, et pendant que ses compagnons en emplissaient leurs poches, il n’avait réussi qu’à vider les siennes plus complètement que jamais. Tout récemment, il avait employé un petit héritage, qui pouvait se monter à un millier ou deux de dollars, à l’acquisition d’un titre mexicain, qui devait le rendre propriétaire d’une province ; mais cette province était située, comme il apprit plus tard, dans un pays où, pour la même somme, il eut pu acquérir un empire. Bref, le pauvre Pierre était devenu si maigre, si efflanqué à la suite de cette dernière tentative, que les épouvantails juchés sur les arbres fruitiers lui faisaient des signes d’intelligence, le prenant pour un confrère.

III

À l’époque où commence notre récit, son revenu n’eut pas seulement suffi à payer les impositions de la masure où nous l’avons trouvé. C’était une vieille construction en bois, à plusieurs pignons, avec un étage en saillie sur le rez-de-chaussée. Ce domaine patrimonial, tout misérable qu’il fût, placé qu’il était au centre de la ville et dans le quartier des affaires, aurait pu devenir la source de revenus importants ; mais le rusé Pierre avait des raisons secrètes pour ne point vouloir s’en dessaisir. Il semblait faire corps avec la demeure de ses pères, et, bien qu’il se fut souvent trouvé réduit à de terribles extrémités, et qu’à l’époque dont nous parlons il fut complètement ruiné, jamais il n’avait voulu prendre d’engagement qui pussent, un jour ou l’autre, la livrer aux mains de créanciers. Il l’habitait donc avec sa mauvaise fortune en attendant la bonne.

C’était dans sa cuisine, la seule pièce où le froid fut combattu par un maigre brasier, que le pauvre Pierre Goldthwaite venait de recevoir le riche John Brown, son ancien associé. Après cette entrevue, Pierre jeta un regard désolé sur son accoutrement, dont quelques parties semblaient remonter au jour de leur association. Son pardessus était d’une étoffe chinée toute passée, et percé aux coudes ; sous ce vêtement, il portait un habit noir, également usé et dont les boutons absents avaient été remplacés par d’autres d’un modèle différent, enfin son pantalon, jadis noir, était en loques.

La personne de Pierre était en harmonie avec ce bel accoutrement. La tête grisonnante, les yeux caves, le visage blême, le corps amaigri, tel était le véritable portrait d’un homme qui s’était surtout nourri de rêves creux et de folles espérances jusqu’à ce qu’il en fût venu au point de ne pouvoir ni vivre de semblables drogues, ni digérer une nourriture plus substantielle.

Et pourtant ce Pierre Goldthwaite, tout niais et tout cerveau fêté qu’il parût, aurait pu faire dans le monde une certaine figure, s’il eût employé sa féconde imagination aux brillantes fictions de la poésie, au lieu de la jeter toujours à travers ses entreprises commerciales. Au demeurant, c’était un excellent homme, sans plus de défense qu’un enfant, probe, honorable, et ayant gardé de sa distinction native tout ce qu’une vie accidentée et de déplorables circonstances lui avaient permis de conserver.

IV

Pierre, debout sur les carreaux à moitié brisés de la vieille cuisine, jetait un triste regard autour de lui, lorsque ses yeux s’animèrent du feu de l’enthousiasme. Il leva le poing et en frappa énergiquement le manteau noirci de la cheminée.

— Allons, il est temps, dit-il, avec un pareil trésor sous la main, ce serait une folie de rester plus longtemps dans l’indigence. Demain matin je commencerai par le grenier, et ne m’arrêterai qu’après avoir jeté bas la maison.

Accroupie dans un coin de l’âtre comme une sorcière dans son taudis, se tenait une petite vieille très occupée à ravauder une des deux paires de bas avec lesquels Pierre Goldthwaite préservait ses pieds de la gelée. Comme l’usure des semelles défiait toute reprise, elle avait coupé des morceaux d’un vieux gilet de laine pour en faire de nouvelles.

Thabita Porter était une ancienne servante de la famille, âgée de plus de soixante ans sur lesquels elle en avait passé plus de cinquante dans le même coin de la cheminée, depuis le jour où le grand-père de Pierre l’avait recueillie chez lui. Elle n’avait d’autre ami que Pierre, ni Pierre d’autre société que Thabita ; aussi longtemps que Pierre aurait pour lui-même un abri, Thabita saurait où reposer sa tête, et si jamais on les mettait dehors, elle prendrait par la main son vieux maître et le conduirait dans l’hospice où la charité publique l’avait élevée. Elle l’aimait assez pour partager avec lui sa dernière bouchée de pain et pour le couvrir de son dernier vêtement. Thabita était une singulière vieille, et bien qu’elle ne partageât pas toutes les illusions de Pierre, elle était tellement habituée à ses caprices et à ses fantaisies, qu’elle avait fini par les prendre au sérieux. En l’entendant parler de jeter bas la maison, elle leva tranquillement les yeux de dessus son ouvrage :

— Vous laisserez au moins la cuisine, monsieur Pierre ? dit-elle.

— Le plus tôt que tout cela sera par terre sera le mieux, dit Pierre ; je suis las de vivre dans cette baraque froide, obscure, enfumée, désagréable, ouverte à tous les vents. Il me semble que je rajeunirai en posant le pied dans ma belle maison de brique, où, s’il plaît au ciel, nous logerons l’hiver prochain. Vous aurez une chambre au midi, ma vieille Tabby, arrangée et meublée à votre goût.

— Je l’aimerais mieux comme cette cuisine, répondit Thabita je ne me croirais pas chez moi dans le coin d’une cheminée qui ne serait pas noire et âgée d’un siècle comme celle-ci. Quelle somme comptez-vous consacrer à cette acquisition, monsieur Pierre ? reprit-elle.

— Qu’ai-je besoin de m’inquiéter de cela ? répondit Pierre négligemment ; mon arrière-grand-oncle, qui trépassa il y a soixante-dix ans, et dont je porte le nom, n’a-t-il pas laissé un trésor assez considérable pour bâtir vingt maisons comme celle que j’ai dans l’idée ?

— Je ne dis pas le contraire, monsieur Pierre, dit Thabita, en enfilant son aiguille à contrejour.

V

Thabita se rappela que Pierre faisait allusion à l’immense amas de métaux précieux qu’on disait exister quelque part dans la maison, soit dans un coin de la cave, dans l’épaisseur des murs, ou sous les parquets, soit dans quelque cachette, ou dans un recoin abandonné de la masure. Ce trésor, suivant la tradition, avait été amassé par un des ancêtres de Pierre Goldthwaite, dont le caractère avait, paraît-il, une grande similitude avec celui de notre héros. Comme lui, c’était un enragé dissipateur, parlant toujours d’amasser l’or par boisseaux et par charretées, mais incapable d’amasser écu par écu. De même que ceux de notre Pierre, tous ses projets avaient successivement échoué, et sans la mystérieuse spéculation qui l’avait si fort enrichi, il n’eût pas conservé seulement un habit et un pantalon pour couvrir sa maigre personne. Il courait les bruits les plus divers sur la nature de cette fameuse entreprise : l’un prétendait qu’il avait trouvé le grand œuvre ; un autre qu’il avait par magie fait sortir l’or de la poche des autres pour le faire entrer dans ses coffres ; un troisième, enfin, donnait une version plus merveilleuse encore. Il prétendait que le diable lui avait permis de puiser à même ses trésors. Cependant, il paraît qu’un secret obstacle l’avait empêché de jouir de ses richesses, qu’un motif quelconque l’avait porté à les cacher à son héritier, et qu’en tout cas il était mort sans faire connaître l’endroit où il les avait déposées.

Le père de Pierre avait ajouté foi à cette histoire au point de faire exécuter des fouilles dans ses caves ; Pierre lui-même se plaisait à croire à cette légende, et, au milieu de toutes ses tribulations, il se consolait en pensant que, lorsqu’il serait à bout de ressources, il pourrait reconstruire sa fortune en détruisant sa maison. Il faut croire cependant qu’il n’avait pas une bien grande confiance dans cette merveilleuse histoire, autrement il serait difficile d’admettre qu’il eût si longtemps laissé debout l’héritage paternel, puisque depuis bien des années déjà son coffre-fort était un meuble superflu.

Quoi qu’il en fût, l’instant critique était arrivé où, s’il tardait davantage à chercher son trésor, la maison risquait de passer à ses héritiers, ou, bien pis, à des mains étrangères, et avec elle les monceaux d’or qu’elle devait renfermer, jusqu’au jour où, ses murs tombant de vétusté, elle laisserait échapper ses rutilants trésors de quelque béante fissure, aux yeux ébahis des générations futures.

— Oui, cria de nouveau Pierre Goldthwaite, demain je me mets à l’ouvrage.

VI

Plus il y réfléchissait, plus le succès lui semblait assuré. Bien qu’à la fin de son automne, Pierre avait gardé toute la mobilité d’impression de la première jeunesse. Tout joyeux de la brillante perspective qui s’ouvrait devant lui, il se mit à cabrioler par la cuisine, en faisant avec ses jambes décharnées les plus risibles contorsions, riant et grimaçant comme un singe. Puis, au paroxysme de l’exaltation, il saisit les deux mains de Tabita, et entraîna la pauvre vieille dans une valse désordonnée, jusqu’à ce que la bizarrerie de la situation et la mine effarée de Tabita lui eussent occasionné un fou rire dont les vieilles murailles lui envoyèrent l’écho, et qu’il fut longtemps à réprimer avant de recouvrer son habituelle gravité.

— Demain au point du jour, dit-il en prenant sa lampe pour s’aller coucher, je verrai si le trésor ne serait pas caché dans le mur du grenier.

— Et comme nous n’avons plus de bois, monsieur Pierre, dit Tabita, soufflant encore de sa gymnastique involontaire, quand vous aurez démoli la maison, je ferai du feu avec les débris.

VII

Splendides furent cette nuit-là les songes de Pierre Goldthwaite ; il lui sembla qu’il tournait une énorme clef dans une porte de fer assez semblable à celle d’un sépulcre. Cette porte une fois ouverte, il vit un caveau rempli de pièces d’or, plus nombreuses que les grains d’un tas de blé. Au milieu de cet or gisaient des vases de même métal, des plats, des timbales, des plateaux et des couverts d’argent massif, des chaînes d’or d’un travail surprenant des joyaux d’une inestimable valeur, bien que légèrement ternis par l’humidité de ce réduit. En un mot, on voyait rassemblés dans quelques pieds carrés tous les métaux précieux que la terre cache, envieuse, dans ses entrailles, et toutes les richesses que la mer a pour jamais englouties dans ses mystérieuses profondeurs. Après avoir admiré tous ces trésors, il rêva aussi qu’il retournait à sa vieille maison, pauvre comme devant. Il était reçu à la porte par un homme à la figure maigre, aux longs cheveux grisonnants, qu’il eût pu prendre pour lui-même, si les habits de ce personnage n’eussent été d’une coupe plus ancienne. Mais le plus extraordinaire, c’est que sa maison, tout en conservant sa forme primitive, avait été changée en un palais resplendissant des métaux les plus précieux. Les planchers, les murs, les plafonds étaient d’argent poli ; les portes, les montants des croisées, les corniches, les balustrades et les marches de l’escalier étaient d’or pur. Les chaises étaient d’argent avec des sièges d’or ; les commodes et le bureau, d’or avec des pieds d’argent ; les lits étaient d’argent, et les courtes-pointes d’or tissé, les draps lamés d’argent. On eut dit qu’une baguette magique avait transformé la maison et tout ce qu’elle contenait, sans en altérer le contour : la matière seule était changée. Pierre reconnaissait parfaitement tous ces objets, seulement ils étaient d’or ou d’argent au lieu d’être en bois. Il vit même avec surprise les initiales de son nom, qu’enfant, il avait gravées sur le chambranle de la porte, profondément empreintes sur une plaque d’or massif. Pierre se trouvait au comble de la félicité, lorsque subitement le mirage avait cessé, et sa maison, dépouillée d’une splendeur factice, lui était apparue dans toute sa laideur et son délabrement.

VIII

Le lendemain matin, Pierre se leva de bonne heure, saisit une hache, un marteau, une scie, et monta au grenier. C’était une vaste chambre, faiblement éclairée par les pâles rayons d’un soleil d’automne, qui traversait, non sans peine, un œil de bœuf couvert de poussière et de toiles d’araignée.

Quel sujet de réflexions pour un moraliste ! Un grenier est la nécropole des vieilles modes, de ces frivolités éphémères qui jadis eurent tant de prix pour des hommes d’une génération évanouie. Tout cela passa dans le grenier comme il descendait dans la tombe. Avec les objets qu’on veut conserver, on y met ceux dont on veut se débarrasser. Pierre y vit des livres de commerce à moitié moisis, recouverts de parchemin, et sur les pages desquels des créanciers depuis longtemps morts et enterrés avaient inscrit les noms des débiteurs également passés dans l’autre monde. L’encre avait tellement pâli, que les inscriptions de leurs pierres tumulaires étaient peut-être plus lisibles sous la mousse qui les couvrait. Il trouva un lot de vieux habits, dont il se fut volontiers emparé s’ils n’eussent été depuis longtemps la proie des vers. Il y avait une épée rouillée, mais une épée de parade, qui ne s’était jamais teinte du sang des ennemis ; puis des cannes de toutes sortes, mais pas une à pomme d’or ; des boucles de souliers de différents modèles, mais point en argent ; il y avait une grande caisse remplie de chaussures éculées ; sur un rayon étaient rangées des fioles à moitié vides, dont le contenu, en partie absorbé par les ancêtres de Pierre, avait passé de la chambre mortuaire au grenier.

Enfin, pour terminer cet inventaire de choses qui ne seront jamais vendues entières, il y avait un fragment d’une belle glace, dont la surface ternie par le temps et la poussière, faisait paraître les vieilleries qui s’y reflétaient encore plus vieilles qu’elles ne l’étaient réellement.

Lorsque Pierre, qui ne savait pas qu’il y eût une glace en cet endroit, aperçut sa maigre figure, il crut tout d’abord que son grand-oncle Pierre Goldthwaite était venu là pour l’assister dans les recherches ou l’en dissuader. Il eut même comme une vague idée qu’il était ce Pierre qui avait caché le trésor, mais qu’il avait oublié dans quel endroit il l’avait mis.

— Eh bien ! monsieur Pierre, cria Tabita du bas de l’escalier, avez-vous abattu assez de bois pour faire chauffer l’eau de votre thé ?

— Pas encore, vieille Tabby, mais ce ne sera pas long, tu vas voir.

— En même temps, il leva sa hache et se mit à frapper autour de lui si vigoureusement qu’un nuage de poussière l’enveloppa tout entier, pendant que le bois gémissait et craquait. Il semblait l’ange de la destruction. Un moment après, la vieille Tabita redescendait son tablier rempli de débris.

— Notre bois ne nous coûtera pas cher cet hiver, murmura-t-elle.

Cependant, une fois en train, Pierre continua de frapper autour de lui, coupant et jetant bas solives et charpentes, arrachant clous et chevilles, et faisant sauter d’énormes planches avec un fracas épouvantable. De temps à autre, lorsque la fatigue l’obligeait à prendre quelque repos, il sondait les murs, mais il avait soin de ne pas toucher à ceux qui confinaient les propriétés voisines de la sienne, afin de ne pas attirer l’attention.

IX

Jamais, dans le cours de ses folles rêveries, Pierre n’avait été aussi heureux que depuis qu’il avait pris cette extrême résolution. Peut-être trouvait-il dans son imagination une consolation aux maux que lui causait l’excès de cette faculté. S’il était pauvre, mal vêtu, s’il ne mangeait pas toujours à sa faim, s’il était toujours sous le coup d’une ruine totale, son corps seul souffrait, mais son esprit, perdu dans les nuages, rêvait un brillant avenir. C’était sa nature à lui d’être toujours jeune. Que lui importaient ses cheveux gris, ses rides, ses infirmités ! S’il paraissait vieux, si sa maigre figure surmontait un pauvre corps, le vrai Pierre était un jeune homme, plein d’illusions, encore au seuil de la vie. Chaque printemps, sa jeunesse flétrie renaissait de ses cendres, mais, cette fois, elle s’épanouissait plus triomphante que jamais. Il avait vécu longtemps à la vérité, mais il avait encore un cœur sensible et tendre, plein d’une juvénile ardeur ; il résolut, aussitôt qu’il aurait trouvé son trésor, d’aller faire la cour aux jeunes filles de la ville et de s’en faire aimer. Quel cœur pourrait alors lui résister ? Heureux Pierre Goldthwaite !

Il y avait longtemps qu’il avait abandonné les lieux habituels de flânerie, les bureaux d’assurance, les cabinets de lecture, les étalages des libraires ; et, comme on ne l’invitait plus que rarement dans les cercles de la ville, il passait presque toutes ses soirées au foyer de la cuisine, en compagnie de la vieille Tabita, occupée à terminer quelque ravaudage.

Il y avait pour bûche de fond un énorme tronc de chêne rongé, qui, bien qu’abrité depuis longues années contre la pluie et l’humidité, sifflait encore à la chaleur du foyer et suintait l’eau par les deux bouts, comme s’il eût été tout récemment coupé dans sa forêt natale. Sur le devant, on mettait de forts rondins d’un bois sec et serré, qui semblaient au feu des barres de fer rougies. Sur cette solide base, Tabita élevait une fragile construction de bois, des morceaux de panneaux et de moulures, ou d’autres objets éminemment combustibles, qui brûlaient comme paille et jetaient dans l’âtre une joyeuse clarté.

Pierre regardait flamber le sapin et l’écoutait pétiller dans sa vaste cheminée, comme une décharge irrégulière de mousqueterie ; puis lorsque le bois, réduit en charbons ardents, ne jetait plus qu’une rouge lueur, il devenait loquace, et la conversation s’engageait.

X

Un soir, pour la centième fois, il pria sa vieille compagne de lui dire quelque chose de nouveau sur son grand-oncle..

— Vous n’avez pas habité cinquante et quelques années ce coin de cheminée, ma vieille Tabby, sans avoir entendu bien des récits sur son compte. Ne m’avez-vous pas dit que, lorsque vous arrivâtes dans cette maison, vous y aviez trouvé une vieille femme assise à la place que vous occupez maintenant, et qu’elle avait été la servante du fameux Pierre Goldthwaite ?

— C’est bien vrai, monsieur Pierre, répondit Tabita ; elle avait près de cent ans, elle disait qu’elle et Pierre Goldthwaite avaient souvent passé la soirée au coin de ce foyer, à peu près comme nous voilà là tous deux.

— Le vieil oncle me ressemblait en plus d’un point, dit Pierre avec complaisance, autrement il ne fut pas devenu si riche, il est vrai qu’il eut dû cacher autrement son argent, au moins de manière à ce qu’il ne fut pas nécessaire de renverser la maison pour le trouver. Pourquoi diable l’a-t-il caché si soigneusement, Tabby ?

— Parce qu’il ne pouvait le dépenser, dit la vieille. Quand il voulait ouvrir son coffre-fort, le malin venait par derrière et lui arrêtait le bras. Il paraît qu’il lui avait donné tout cet argent en échange de la maison et de son terrain, et que votre grand-oncle ne voulut jamais consentir à les lui livrer.

— Comme moi avec John Brown, remarqua Pierre. Mais vous me raconter là des sottises, Tabby, et je ne puis en croire un mot.

— Après cela, ce n’est peut-être pas vrai, dit Tabita, car il en a d’autres qui prétendent que Pierre céda sa maison au diable, et que c’est pour cette raison qu’elle a toujours porté malheur à ceux qui l’ont habitée. Aussitôt que Pierre lui eut mis l’acte de cession dans les mains, sa caisse s’ouvrit, et il y puisa une pleine poignée d’or qui se changea en vieux chiffons quand il l’eut touché.

— Taisez-vous, vieille folle de Tabby ! s’écria Pierre, rouge de colère : c’étaient d’aussi bonnes guinées d’or qu’aucune de celles qui portèrent jadis l’effigie du roi d’Angleterre. Il me semble que j’y étais, et que moi, ou le vieux Pierre, ou qui que ce fut, retira sa main pleine d’un or étincelant. Ce n’étaient pas de vieux chiffons, j’espère !

XI

Mais il fallait autre chose qu’un conte de vieille femme pour décourager Pierre Goldthwaite. Il fut toute la nuit bercé par les songes les plus agréables, et s’éveilla au point du jour avec de joyeux battements de cœur.

Il travaillait ainsi chaque jour avec un nouveau courage et ne s’arrêtait que pour manger, alors Tabita lui servait des choux au lard ou quelque autre mets aussi simple, qu’elle était parvenue à se procurer. Pierre, en homme pieux, ne manquait jamais de dire son bénédicité — si la chère était maigre, elle avait d’autant plus besoin de bénédictions, — ni de dire ses grâces, car si le repas avait été mesquin, c’était pour son bon appétit, — ce qui vaut mieux qu’un mauvais estomac devant un festin. — Il se remettait ensuite au travail et disparaissait bientôt dans un nuage de poussière si épais que le bruit qu’il faisait décelait seul sa présence. Heureux celui qui a foi dans son œuvre ! Rien ne troublait Pierre, si ce n’est les fantômes de son imagination se présentant à lui, tantôt sous la forme de réminiscence, et quelquefois sous celle de pressentiments. Il s’arrêtait souvent, la hache levée, et se disait, « Pierre, n’as-tu pas déjà frappé là ? » ou bien « À quoi bon renverser la maison ? rassemble un peu tes souvenirs ; peut-être te rappelleras-tu dans quel endroit l’or est caché. »

XII

Les jours, les semaines se passaient sans amener aucune découverte. Quelquefois un vieux rat maigre s’échappait entre ses jambes, se demandant avec étonnement quel esprit endiablé avait pu envahir cette demeure jusque-là si tranquille. Parfois Pierre sympathisait avec les angoisses d’une souris qui venait de donner le jour à une demi-douzaine de souriceaux jolis à croquer, pour les voir presque aussitôt ensevelis sous un monceau de ruines. Mais toujours point de trésor.

Cependant Pierre, inébranlable comme le Destin et diligent comme le Temps, en avait fini avec les combles, il était descendu au second étage et travaillait dans une des pièces de la façade. C’était la principale chambre à coucher de la maison. La tradition rapportait qu’elle avait abrite le gouverneur Dudley et d’autres éminents personnages. Elle était dépourvue de meubles. Le papier de tenture, tout fané et déchiré, pendait en lambeaux, et, à certaines places, laissait voir le plâtre, surcharge de naïfs dessins au fusain, représentant des figures de profil. C’étaient des spécimens du talent de Pierre dans sa jeunesse, et il lui en coûtait plus de les détruire que si c’était été des fresques de Michel-Ange. Un dessin cependant, et ce n’était pas le plus mauvais, lui causa une impression toute différente. Il représentait un homme en haillons, s’appuyant sur une bêche et étendant la main pour saisir un objet qu’il semblait avoir trouvé ; mais on voyait surgir derrière lui, grimaçant un sourire infernal, un être parfaitement reconnaissable, grâce à sa queue et à son pied fourchu.

— Arrière, Satan ! laisse cet homme prendre son trésor, cria-t-il.

Et, levant sa hache, il en frappa si rudement le gentilhomme cornu, qu’il anéantit non seulement cet être malfaisant, mais encore le pauvre chercheur de trésor, et que la scène s’évanouit comme une apparition.

Cependant la hache, brisant plâtre et lattes, avait découvert une cavité.

XIII

— Ayez pitié d’eux, monsieur Pierre, voulez-vous vous mettre mal avec le diable ? demanda Tabita qui rôdait par là, cherchant du combustible.

Sans daigner répondre à la vieille fille, Pierre continua son œuvre de destruction et découvrit un petit cabinet, ou plutôt une sorte d’armoire placée à hauteur d’homme, de l’un des côtés de la cheminée. Il ne contenait qu’une lampe de cuivre couverte de vert-de-gris et un vieux parchemin plein de poussière. Pendant que Pierre l’examinait, Tabita saisit la lampe et l’essuya avec son tablier.

— À quoi bon l’essuyer, Tabby ? dit Pierre ; ce n’est pas la lampe d’Aladin, bien que cette découverte me semble d’un favorable augure. Tiens, regarde plutôt cela, Tabby !

La vieille prit le parchemin de son maître et l’approcha de ses yeux armés d’une formidable paire de besicles. À peine eut-elle épelé quelques mots, qu’elle se tordit dans les convulsions d’un rire immodéré.

— Je ne suis pas encore folle, monsieur Pierre, je reconnais parfaitement votre écriture ; c’est bien la même main qui a écrit la lettre que vous m’envoyâtes de Mexico.

— Le fait est qu’il y a quelque ressemblance, dit Pierre en examinant avec soin le parchemin ; mais vous voyez bien, Tabby, que ce réduit a dû être muré avant votre entrée dans la maison et avant ma naissance. Je reconnais au reste l’écriture du vieux Pierre Goldthwaite. Ces colonnes de chiffres sont de lui ; elles indiquent probablement le montant du trésor, et ces lignes qui sont en bas sont assurément des renseignements sur l’endroit où il est caché. Malheureusement l’encre a presque entièrement disparu, et les mots sont illisibles. C’est bien fâcheux !

— Bah ! dit Tabita, voici toujours une bonne lampe, c’est une fiche de consolation.

— Tiens ! une lampe, pensa Pierre, cela doit signifier que j’ai besoin d’une lumière pour continuer mes recherches.

Cette découverte, en arrêtant l’ardeur destructive de Pierre, lui avait fait sentir la nécessité de se livrer à quelque méditation. Lorsque Tabita fut redescendue, il s’approcha d’une des croisées pour examiner le parchemin avec plus d’attention, mais les carreaux étaient tellement obscurcis par la poussière, qu’il fut obligé de lever le châssis pour jouir d’un jour plus vif. Une bouffée d’air vint caresser son visage et rafraîchir son front brûlant.

XIV

On était en janvier, et le vent qui venait de l’Océan avait amené le dégel. La neige amoncelée sur les toits se fondait et tombait des gouttières comme une pluie d’orage. Dans les rues, cette même neige, durcie par les allées et venues des promeneurs, conservait encore sa splendeur primitive et le souffle printanier n’avait encore pu l’entamer. En avançant la tête, Pierre s’aperçut que si la ville n’était point complètement dégelée, il n’en était pas de même des habitants, qu’un froid rigoureux avait claquemurés pendant deux ou trois semaines. Cette vue le réjouit un moment ; mais au milieu de sa joie il laissa échapper un soupir en voyant de jeunes et jolies femmes glisser légèrement le long des trottoirs, leurs joues roses emprisonnées dans la soie de leurs capelines ouatées, entourées de boas et de fourrures d’hermine, semblables à des fleurs qui surgissent d’un épais feuillage. On entendait tinter de tous côtés les clochettes des traîneaux ; tantôt c’était celui de Vermont qui arrivait chargé de porcs et de moutons gelés par le froid, et peut-être bien aussi de gibier ; tantôt celui d’un honnête marchand avec une cargaison de volaille ; tantôt enfin celui d’un gros fermier venu à la ville avec sa femme, pour trouver le placement d’une provision de beurre et d’œufs. Le couple voyageait dans un vieux traîneau carré, à l’antique, qui servait depuis vingt hivers. Tantôt aussi c’était un élégant gentleman passant, rapide comme l’éclair, dans un léger tandem, ou bien un traîneau de louage tourbillonnant au milieu des véhicules de toute nature, qui obstruaient la rue. Au carrefour formé par l’intersection de plusieurs voies de circulation, on voyait arrêté un immense traîneau, espèce d’arche de Noé, contenant cinquante personnes et traîné par douze chevaux. Ce vaste réceptacle était rempli par des jeunes gens des deux sexes et quelques personnes plus âgées, qui souriaient à l’exubérante gaieté de cette folle jeunesse. C’était un joyeux bourdonnement entremêlé de francs éclats de rire et parfois interrompu par des hourras que les spectateurs accueillaient de leurs bravos approbateurs, tandis qu’une troupe de polissons faisait pleuvoir sur les touristes une grêle de pelotes de neige.

Le traîneau s’enfuit au galop de ses douze coursiers, et on l’avait déjà perdu de vue qu’on entendait encore les cris joyeux des voyageurs.

XV

Jamais Pierre n’avait contemplé une scène plus animée ; sa maison seule, avec sa triste apparence, jurait dans ce tableau mais, en revanche, sa maigre figure, encadrée par la croisée, s’harmonisait on ne peut mieux avec l’aspect délabré de son domaine.

— Eh ! Pierre, comment allez-vous ? fit une voix partant de la rue comme il se retirait ; allons, mettez le nez à la fenêtre, vieux sournois !

Pierre regarda et vit sur le trottoir opposé son ex-associé, chaudement enveloppé dans un paletot garni de fourrures, et dont la voix retentissante avait attiré l’attention des passants sur la maison et sur son propriétaire.

— Eh bien ! Pierre, cria de nouveau M. Brown, quel vacarme faites-vous donc ; réparez-vous la maison ou si vous en faites une neuve. Hein ?

— Je dis qu’il est trop tard pour la réparer, monsieur Brown, et que c’est une nouvelle bâtisse qu’il faut à présent.

— Vous feriez mieux de me confier cela, dit M. Brown d’un air significatif.

— Non, pas encore, fit Pierre en se retirant précipitamment, car depuis qu’il était à la recherche de son trésor, il n’aimait pas qu’on pût juger de cette apparente pauvreté. À l’idée des trésors qu’il voyait déjà dans ses coffres, un sourire dédaigneux plissa sa lèvre. Il s’efforça de prendre la contenance de son grand-oncle lorsque celui-ci parlait de construire une superbe habitation pour sa nombreuse postérité.

Un moment, lorsqu’il ramena ses yeux éblouis par la clarté de la neige sur la sombre mansarde, il se prit à douter de l’existence de son trésor, et se demanda s’il était bien sage de jeter bas la maison ; mais cet instant de défaillance n’eut que la durée d’un éclair, et Pierre le démolisseur reprit la tâche que le destin lui avait assignée.

XVI

Il y avait quelque temps qu’il s’était remis à l’œuvre, lorsqu’au milieu d’un tas d’objets indescriptibles il trouva une clef rouillée à laquelle était attacha une étiquette de bois portant les initiales P. G., et qui semblait avoir été oubliée dans une crevasse du mur ; une autre découverte non moins singulière, fut celle d’une bouteille de vin dans un vieux four dont l’entrée avait été murée. Pierre n’avait pas besoin de ce cordial pour ranimer ses forces ; cependant il serra le précieux liquide pour le boire au succès de son entreprise. Il ramassa aussi plusieurs gros sous qui s’étaient perdus dans les fontes du parquet, et la moitié d’une pièce de douze sous, coupée par le milieu, probablement quelque gage d’amour ; puis des pièces espagnoles et une médaille commémorative du couronnement de Georges III. Mais le coffre fantastique échappait toujours aux mains avides de notre héros.

Nous ne le suivrons pas dans sa persévérante destruction, qu’il suffise de savoir qu’il acheva en moins d’un hiver une œuvre que le temps avait à peine ébauchée en un siècle ; tout était démoli à l’intérieur, à l’exception de la cuisine. On eût dit un monstrueux fromage évidé par un rongeur quelconque, de manière à ce qu’il n’en restât plus que la croûte. Pierre avait été le rongeur.

Ce que Pierre avait démoli, Tabita l’avait brûlé, et la maison s’était réellement dissipée en fumée, sans métaphore aucune. On avait atteint le dernier jour de ce laborieux hiver, et la cuisine seule restait à explorer. C’était une triste et lugubre soirée ; une bourrasque de neige s’était abattue sur la ville quelques heures auparavant, et les flocons tourbillonnant au vent fouettaient encore avec violence la vieille masure, comme si les éléments déchaînés eussent voulu mettre la dernière main à l’œuvre de Pierre Goldthwaite, La charpente était si frêle, depuis qu’à l’intérieur les murs d’appui avaient disparu, qu’il n’y aurait rien eu d’étonnant à ce que les murs rongés par la base écrasassent leur propriétaire en s’affaissant sur lui. Mais Pierre était trop agité pour que ce danger pût l’impressionner.

— Le vin, Tabby, cria-t-il, le vieux vin du grand-oncle, c’est maintenant qu’il faut le boire, ou jamais.

— La vieille se leva de son banc et, sans mot dire, plaça la respectable bouteille près de la lampe de cuivre, jusque-là le seul fruit de leurs recherches.

Pierre leva la bouteille, et, regardant à travers la vermeille liqueur, sa cuisine lui sembla resplendir d’une teinte dorée qui, enveloppant aussi la vieille servante, jetait de fauves reflets sur ses cheveux blanchis et changeait en vêtements splendides les guenilles dont elle était couverte.

— Monsieur Pierre, dit Tabitha, est-ce que vous voulez boire avant d’avoir trouvé le trésor ?

— Il est trouvé, s’écria fièrement Pierre Goldthwaite, et je ne m’endormirai pas sans avoir fait tourner la clef dans la mystérieuse serrure. Mais buvons d’abord !

Aussitôt dit, il fit, à défaut de tire-bouchon, sauter le goulot avec la fameuse clef, et remplit deux tasses à thé, sorties du buffet pour cette solennité, d’un vin pur et transparent, dont l’arome se répandit en un instant dans la chambre.

— Bois, Tabitha, dit Pierre ; Dieu bénisse l’honnête homme qui nous a conservé ce vin Allons ! je bois à la santé de Pierre Goldthwaite.

— C’est bien le moins, dit la vieille en vidant sa tasse.

Mais laissons-les achever leur bouteille et portons ailleurs nos regards.

XVII

Il arriva que, par cette nuit affreuse, M. John Brown se trouva mal à l’aise, bien qu’il fut douillettement étendu sur son fauteuil et les pieds appuyés contre son garde-feu. C’était au fond une bonne pâte d’homme, quand les souffrances d’autrui parvenaient à traverser l’épais manteau dont il enveloppait sa prospérité. Ce soir-là, il avait beaucoup songé à son ancien associé, à ses étranges fantaisies, à l’entêtement de sa mauvaise fortune, à l’aspect délabré de sa maison, enfin à sa mine fatiguée lorsqu’il l’avait appelé à sa croisée.

Pauvre diable ! pensa M. John Brown, pauvre cerveau fêlé. En souvenir de notre ancienne association, j’aurais bien dû prendre soin qu’il eût un abri plus confortable cet hiver.

Une fois sur ce terrain, l’imagination du vieux négociant galopa tellement que tout à coup il se leva brusquement et, malgré la rigueur du froid, résolut de se rendre immédiatement chez Pierre Goldthwaite. L’ouragan était dans toute sa fureur. Chaque sifflement de la tempête lui semblait un soupir du pauvre Pierre.

Tout étonné de sa sensibilité, M. Brown s’enveloppa de son manteau, s’entoura le cou d’un long cache-nez, et ainsi prémuni contre le froid, s’apprêta bravement à l’affronter.

Cependant le vent redoublait ses efforts : M. Brown venait de tourner le coin de la rue ou demeurait Pierre, lorsqu’une violente rafale le fit tomber la face sur un tas de neige, et se mit en devoir de l’ensevelir avec une si remarquable célérité qu’il y avait peu de probabilité de le voir reparaître avant le dégel.

Heureusement M. Brown, loin de perdre courage, se mit à lutter vigoureusement contre cette inhumation anticipée, et fit tant des pieds et des mains qu’il se dégagea, non sans avoir perdu son chapeau dans la bagarre, et se trouva sain et sauf à la porte de Pierre.

Tel était le fracas de la tempête qu’on n’eut point entendu de l’intérieur le choc du marteau ; M. Brown entra donc sans cérémonie, et se dirigea à tâtons vers la cuisine, où il pénétra complètement inaperçu.

XVIII

Pierre et Tabitha tournaient le dos à la porte, courbés sur un immense coffre qu’ils avaient sans doute tiré de quelque cavité secrète et, à la clarté de la lampe que tenait la vieille femme, M. Brown vit que ce coffre était garni de coins et de plaques en fer. Pierre était en train d’introduire la clef dans la serrure.

— Tabby, disait-il, tremblant d’émotion, comment vais-je pouvoir supporter l’éclat de cet or ? Il me semble que je le vois encore étinceler quand on ferma le couvercle. Il y a soixante ans qu’il concentre ses rayons, radieux soleil, pour nous éblouir en cet instant solennel.

— Alors, fermez les yeux, dit la vieille impatientée, et tournez la clef, pour l’amour de Dieu.

M. Brown s’était approché, il avança son visage ardent entre les deux acteurs de cette scène ; le coffre s’ouvrit et nul soleil n’éblouit ces trois figures haletantes, nul éclat n’envahit la cuisine enfumée.

— Qu’est-ce là ? dit Tabitha, ajustant ses lunettes et levant la lampe ; Dieu me pardonne, c’est le coffre au chiffons de votre grand-oncle ?

— Le fait est que cela y ressemble assez, dit M. Brown.

Qui pourra peindre la douloureuse stupéfaction de Pierre devant le spectre de sa fortune évanouie ? Sa tête se perdait. Il y avait là l’ombre d’un trésor suffisant pour acheter la ville entière, et cependant un homme dans son bon sens n’en eût pas donné six pence. En effet, le coffre contenait pour plusieurs millions de titres de rente, de bons sur le trésor, etc., etc., dont l’émission remontait à plus d’un siècle ; des billets de mille livres mêlés à des assignats de deux sous et qui n’avaient alors guère plus de valeur.

— Voilà donc le fameux trésor, dit John Brown ; votre oncle, mon cher Pierre, faisait des spéculations du genre des vôtres quand il vit le papier monnaie perdre jusqu’à soixante-quinze pour cent, il se mit à l’accaparer dans l’espoir d’une hausse, mais le papier a continué à baisser jusqu’au jour où l’on n’a plus voulu le recevoir. Alors le vieux Pierre eut des millions dans sa caisse et pas un habit à se mettre sur le dos.

— Ah ! mon Dieu interrompit Tabitha, la maison va nous tomber sur la tête !

— Qu’elle tombe ! dit Pierre en s’asseyant, stupide, sur la fatale caisse.

— Non, mon vieux Pierre, dit John Brown, j’ai de la place chez moi pour vous et Tabitha, et même un caveau vide pour le coffre. Demain, nous essayerons de nous entendre tendre sur la vente de votre maison, les immeubles augmentent, je pourrai vous en donner un joli prix.

— Soit, répondit Pierre en revenant à lui, j’ai un plan pour faire rapporter à mes capitaux de gros intérêts.

— Quant à cela, grommela M. Brown, nous demanderons à la première audience de la cour que Pierre soit pourvu d’un conseil judiciaire ; et s’il veut encore spéculer, eh bien, libre à lui de fouiller dans le trésor de son grand’-oncle.