Le Tour du monde/Volume 2/Voyage d’un naturaliste/02

Traduction par Mlle A. de Montgolfier.
Le Tour du mondeVolume 2 (p. 146-151).

VOYAGES D’UN NATURALISTE

(CHARLES DARWIN).

L’ARCHIPEL GALAPAGOS ET LES ATTOLLS OU ÎLES DE CORAUX.

1858. — INÉDIT.



L’ARCHIPEL GALAPAGOS[1].


Tortues de terre ; leurs habitudes ; lézard aquatique se nourrissant de plantes marines ; lézard terrestre herbivore, se creusant un terrier — Importance des reptiles dans cet archipel où ils remplacent les mammifères. — Différences entre les espèces qui habitent les diverses îles. — Aspect général américain.


Les sources, que possèdent seules les plus grandes îles de l’archipel Galapagos, sont toujours situées au centre et à une hauteur considérable. Les tortues des basses terres, sont donc obligées de faire de longs voyages pour se désaltérer. De là, ces sentiers larges et bien battus qui divergent en tous sens des sources vers les bords de la mer. Ce fut en les suivant que les Espagnols découvrirent pour la première fois les fontaines. Lorsque je débarquai à l’île Chatam, je ne pouvais imaginer quel était l’animal qui voyageait si méthodiquement le long de ces chemins choisis et nettement tracés. C’est un curieux spectacle de voir aux abords des sources plusieurs de ces énormes reptiles, une compagnie montant à la file, empressée, le cou tendu, et une autre s’en retournant après avoir bu son soûl. Dès qu’elle arrive à l’eau, la tortue, sans s’inquiéter des regardants, y plonge sa tête jusque par-dessus les yeux, et avale goulûment de grandes gorgées ; dix environ à la minute. Les habitants assurent qu’elle passe trois ou quatre jours dans le voisinage, avant de redescendre vers les basses régions : mais ils diffèrent sur la fréquence de ces visites, que règle probablement le genre de nourriture de l’animal. Il est cependant certain que les tortues peuvent exister même sur les îles où l’on ne trouve d’autre eau que celle qui tombe du ciel pendant le peu de jours pluvieux de l’année.

Je crois qu’il est avéré que la vessie de la grenouille agit comme réservoir et entretient l’humidité nécessaire à la vie de l’individu : il en est de même de la tortue. Quelque temps après sa visite aux sources la vessie est dilatée par la présence du fluide qui décroît, dit-on, graduellement et devient de moins en moins pur. Quand les colons, parcourant les basses terres, sont surpris par la soif, ils tirent parti de cette circonstance, et boivent le contenu de la vessie. Dans une tortue que je vis tuer, cette eau était tout à fait limpide, et n’avait qu’une très-légère amertume ; néanmoins, celle que renferme le péricarde passe pour la meilleure, et se boit la première.

Les tortues, qui se dirigent vers un point fixe, cheminent de jour et de nuit, et arrivent beaucoup plus tôt au but qu’on ne le supposerait. En marquant d’avance quelques individus, les habitants ont constaté qu’elles font à peu près huit milles (douze à treize kilomètres) en deux ou trois jours. J’en vis une que j’observais, faire cinquante-cinq mètres en dix minutes, ce qui suppose environ trois cents mètres à l’heure, ou six à sept kilomètres par jour, en lui accordant un peu de temps pour manger en route. Dans la saison où les mâles et les femelles se rassemblent, le mâle pousse un mugissement rauque qui s’entend d’assez loin, et annonce aux chasseurs qu’il peut les prendre par paire. En octobre, lors de mon passage, c’était l’époque de la ponte. Sur un sol sablonneux, la femelle dépose ses œufs ensemble et les recouvre de sable, mais sur un terrain de roc, elle les laisse tomber indifféremment dans le premier trou venu ; mon compagnon en trouva sept dans une fissure. Ils sont blancs, sphériques, plus gros que les œufs de poule. Les petits, à peine éclos, sont dévorés en grand nombre par les busards. Les vieilles tortues meurent en général d’accident, souvent par suite de chutes dans des précipices, du moins plusieurs habitants des îles me dirent n’en avoir jamais trouvé de mortes sans quelque cause évidente. Ils croient que ces animaux sont complètement privés du sens de l’ouïe. Il est certain qu’ils n’entendent pas marcher derrière eux, même très-près. C’était toujours pour moi un sujet d’amusement, quand je surprenais une grosse tortue, cheminant pas à pas, de voir avec quelle promptitude, aussitôt que je la dépassais, elle rentrait sa tête et ses pattes, poussait un long sifflement, et s’affaissait à terre avec un bruit sourd. Il m’est souvent arrivé de monter sur leur dos ; je frappais quelques coups sur l’arrière partie de la carapace, elles se relevaient et marchaient, mais il m’était très-difficile de me maintenir en équilibre. La chair, tant fraîche que salée, est d’une grande ressource ; on tire de la graisse une huile parfaitement claire. Quand un des habitants attrape une tortue, il pratique une incision dans la peau près de la queue, pour voir s’il y a une certaine épaisseur de graisse sous la plaque dorsale ; si l’animal ne se trouve pas gras à point, on le relâche, et il guérit de cette étrange et cruelle opération. Il ne suffit pas pour s’assurer des chersites ou tortues de terre, de les retourner sur le dos, comme on fait des thalassites, ou tortues marines. Les chersites parviennent souvent à se remettre sur leurs pattes.

Amblyrhinchus cristatus, iguane des îles Galapagos.

L’amblyrhinchus, genre de lézard remarquable, ne s’étend pas au delà de cet archipel. Il y en a deux espèces, l’une terrestre, l’autre aquatique. Cette dernière (A. cristatus) a été décrite par M. Bell, qui, d’après sa courte et large tête, ses fortes pattes d’égale longueur, jugea que ses habitudes devaient être particulières, et différentes de celles de son plus proche allié, l’iguane. Il est très-commun dans toutes les îles du groupe, et vit exclusivement sur les plages rocailleuses de la mer. On n’en trouve jamais au delà de huit ou neuf mètres du rivage. C’est une créature stupide, lente à se mouvoir, d’un aspect hideux, d’un noir sale. Il a habituellement un mètre de long, quelquefois un peu plus, et pèse de quinze à vingt livres. Ceux de l’île d’Albemarle sont les plus gros. La queue est aplatie de côté, et les doigts des quatre pattes sont en partie palmés. On les voit nager à quelques centaines de mètres de la côte. Le capitaine Collnett dit dans son voyage : « Ils vont pêcher à la mer par troupes, et se sèchent au soleil sur les roches ; ce sont des alligators en miniature. » Ils ne vivent cependant pas de poisson. Ce lézard nage avec beaucoup de rapidité et d’aisance. Il imprime à son corps et à sa queue un mouvement ondulatoire, tandis que ses pattes restent immobiles et se collent à ses côtés. Un des hommes du bord en prit un, et le rejeta à la mer après l’avoir attaché à une lourde sonde : il croyait l’avoir infailliblement tué. Au bout d’une heure, il tira la corde, et l’animal revint à la surface, aussi alerte et aussi vivace qu’auparavant. Les membres et les pattes sont admirablement conformés pour ramper sur les masses de lave raboteuses et déchirées, qui partout forment la plage. On voit souvent un groupe de six ou sept de ces hideux reptiles, étalés sur les roches noires, à quelques pieds au-dessus du ressac, se chauffant au soleil, les pattes étendues.

Côtes de l’île Albemarle, dans l’archipel Galapagos. — Dessin de E. de Bérard d’après une aquarelle de sir Charles Lyell communiquée par M. Darwin.

J’ai ouvert l’estomac de plusieurs et l’ai trouvé très-dilaté par les débris d’une herbe marine (ulvæ), qui s’épanouit en minces feuillets d’un vert brillant ou d’un rouge sombre. Je ne me rappelle pas avoir jamais remarqué cette algue en nombre sur les roches à hauteur des marées, et j’ai tout lieu de penser qu’elle croît au fond de la mer, à quelque distance des côtes. C’est là sans doute le but des excursions maritimes de ces lézards aquatiques. L’estomac ne contenait absolument que des algues. M. Bynoe, cependant, y a trouvé une fois un fragment de crabe, mais qui pouvait s’y rencontrer par hasard, de même que j’ai vu une chenille au milieu de feuilles de lichen dans la panse d’une tortue. Les intestins de l’amblyrhinchus sont comme ceux des autres herbivores, larges et développés. Son genre de nourriture, la conformation de sa queue et de ses pattes, le fait notoire de l’avoir vu nager volontairement dans la mer, prouvent jusqu’à l’évidence ses habitudes aquatiques ; cependant il existe sous ce rapport une étrange anomalie : si cet animal est effrayé, rien ne peut le décider à entrer dans l’eau. Pourchassé et traqué jusqu’à un petit promontoire, il se laissera plutôt saisir par la queue que de sauter à la mer. Il ne paraît pas disposé à mordre, mais, ému de frayeur, il lance par chacune de ses narines une goutte de fluide. J’en ai jeté un à plusieurs reprises dans une des grandes flaques d’eau que laisse la marée en se retirant, il revenait invariablement droit au point où j’étais. Il nageait près du fond avec un mouvement rapide et gracieux ; parfois il s’aidait de ses pattes sur le sol inégal. Arrivé près du bord, et encore sous l’eau, il tentait de se cacher sous des touffes d’herbe marine, ou dans quelques crevasses. Jugeait-il le danger passé, il regagnait la terre sèche, et s’y traînait hors de vue le plus vite qu’il pouvait. J’attrapai plusieurs fois le même lézard, en l’acculant à l’extrémité d’une roche surplombant la mer, et le rejetai aussi souvent à l’eau, d’où il est toujours sorti de la même façon. L’explication de cette apparente stupidité est peut-être que ce reptile ne se connaît point d’ennemis à terre, tandis qu’en mer il doit souvent devenir la proie des nombreux requins. Un instinct fixe et héréditaire lui fait sans doute regagner le rivage comme son plus sûr refuge.

Pendant notre visite dans ces îles, je vis très-peu de jeunes individus de cette espèce, et aucun qui eût moins d’un an. Je questionnai les habitants sur le lieu où le lézard aquatique dépose ses œufs ; ils l’ignoraient, quoiqu’ils connussent très-bien les œufs du lézard terrestre.

Ce dernier (A. demarlii) a la queue ronde et ses pattes ne sont pas palmées. Au lieu d’être, comme l’autre, commun à toutes les îles, il n’habite que la partie centrale de l’archipel, les îles Albemarle, James, Barrington et les Infatigables ; je ne le vis ni n’en entendis parler dans les îles situées au sud et au nord. Quelques-uns habitent les hauteurs, mais ils sont en majorité dans les terres basses et stériles qui avoisinent la côte. Leur nombre est tel que dans l’île James, où nous passâmes quelques jours, nous eûmes de la peine à trouver, pour y dresser notre tente, un endroit qui ne fût pas miné par leurs terriers. Comme leurs confrères marins, ils sont fort laids, d’un jaune orangé en dessous, et en dessus d’un rouge brun. L’abaissement de l’angle facial leur donne l’air singulièrement stupide. Un peu plus petits que l’espèce marine, ils pèsent de six à quinze livres. Ils sont lents et à demi torpides. Quand on ne les effraye pas, ils rampent sur le ventre et la queue, s’arrêtent souvent, et sommeillent pendant une ou deux minutes, les yeux clos, les pattes de derrière étendues sur le sol. Ils creusent quelquefois leurs terriers entre des fragments de lave, mais de préférence sur les plateaux unis du tuf friable et gréseux. Les trous ne paraissent pas très-profonds, et pénètrent sous terre à angle court, de sorte qu’en marchant sur ces garennes de lézards, on enfonce à chaque pas dans le terrain qui cède, au grand ennui du marcheur fatigué. Pour faire son terrier, l’amblyrhinchus met en jeu alternativement un seul côté de son corps : une patte de devant gratte le sol et pousse les débris à la patte de derrière, qui est placée de manière à les rejeter hors du trou ; quand un côté est las, l’autre reprend la tâche et ainsi de suite. J’en observai un à l’œuvre jusqu’à ce que la moitié de son corps fût enfouie ; je m’avançai alors et le tirai par la queue, ce qui parut fort l’étonner. Il se dégagea aussitôt, et me regarda en face d’un air inquisiteur, comme s’il m’eût dit : « Pourquoi donc m’avez-vous tiré la queue ? »

Ils mangent de jour et ne s’écartent guère de leurs terriers, où, en cas d’alarme, ils se réfugient avec l’allure la plus gauche. La position latérale de leurs pattes ne leur permet de marcher vite que dans les descentes ; ils ne sont pas du tout craintifs. Quand ils observent attentivement quelqu’un, ils agitent leurs queues, se dressent sur leurs pattes de devant, et impriment à leur tête un mouvement rapide et vertical, pour se donner l’air formidable ; mais en réalité ils ne le sont pas le moins du monde. S’avise-t-on de frapper du pied, leur queue s’abaisse, et ils regagnent leurs trous en toute hâte. J’ai souvent vu les petits lézards, qui se nourrissent de mouches remuer la tête de la même façon, quand leur attention était captivée ; mais j’ignore dans quel but. Si on tient un amblyrhinchus et qu’on l’agace avec un bâton, il y enfonce ses dents très-avant. J’en ai cependant attrapé plusieurs par la queue, sans qu’ils aient jamais fait mine de me mordre. Si l’on en place deux à terre et qu’on les maintienne en présence, ils s’attaquent et se mordent jusqu’au sang.

Ceux qui habitent les basses terres, et c’est le grand nombre, ont à peine une goutte d’eau à boire en un an, mais ils consomment beaucoup du savoureux cactus dont les branches sont souvent brisées et dispersées par le vent. Je me suis maintes fois amusé à en jeter un morceau au milieu de deux ou trois de ces lézards assemblés ; il fallait alors les voir se le disputer et en emporter chacun un fragment, comme des chiens affamés se disputent un os. Les petits oiseaux les connaissent pour très-inoffensifs. J’ai vu un pinson gros bec becqueter le bout d’une tige de cactus, qui est une friandise fort recherchée de tous les animaux des basses régions, tandis qu’un amblyrhinchus mangeait l’autre bout ; ensuite le petit oiseau sauta, avec la plus complète insouciance, sur le dos du reptile.

J’ai aussi examiné l’estomac de plusieurs individus de l’espèce terrestre ; je l’ai trouvé plein de fibres végétales et des feuilles de différents arbres, principalement de l’acacia. Sur les hauteurs ils se nourrissent des baies acides et astringentes du guayavita, et j’ai vu sous ces arbustes d’énormes tortues et des lézards prendre leurs repas en bonne harmonie. Pour arriver aux feuilles d’acacia, l’amblyrhinchus grimpe le long des troncs bas et rabougris ; souvent ils broutent par couple sur la même branche à plusieurs pieds de terre. Leur chair cuite est blanche et assez goûtée des estomacs sans préjugés. Humboldt remarque que, sous les tropiques, dans l’Amérique du Sud, tous les lézards qui habitent les terrains secs passent pour un mets délicat. Au dire des habitants des îles Galapagos, ceux qui vivent sur les hauteurs boivent de l’eau, mais les autres ne quittent pas leurs terriers bas et stériles pour monter, comme les tortues, jusqu’aux sources. Lors de notre passage, les femelles avaient dans le corps de nombreux œufs gros et de forme oblongue qu’elles déposent dans leurs terriers, et qu’on recherche comme nourriture.

Ces deux espèces d’amblyrhinchus ont des rapports généraux de structure et d’habitude. Toutes deux sont herbivores, quoique se nourrissant de végétaux très-différents. Leur nom leur a été donné par M. Bell à cause de leur court museau. Par le fait, leur bouche se rapproche de celle de la tortue. Il est curieux de rencontrer une race si bien caractérisée, se divisant en espèces terrestre et marine, et confinée dans un si petit coin du globe. L’espèce aquatique est de beaucoup la plus remarquable, parce que c’est le seul lézard existant qui se nourrisse des productions végétales de la mer. Si l’on considère les milliers de sentiers frayés par les grosses tortues de terre, le grand nombre de tortues de mer, les innombrables terriers creusés par l’amblyrhinchus terrestre, les groupes de l’espèce marine qui couvrent les côtes rocheuses des îles, on admettra que dans nulle autre partie du monde l’ordre des reptiles ne remplace d’une façon aussi providentielle les mammifères herbivores. Ces faits reportent en esprit le géologue aux époques secondaires où des lézards, égalant en grosseur nos baleines, fourmillaient dans la mer et sur la terre. Il est à observer, en poursuivant le même ordre d’idées, qu’au lieu de posséder une végétation vigoureuse et humide, cet archipel est extrêmement aride et remarquablement tempéré pour une région équatoriale.

Les quinze espèces de poissons de mer que j’ai pu me procurer sont des genres nouveaux. J’ai recueilli seize espèces de coquillages terrestres (dont deux variétés très-marquées), toutes, à l’exception d’un hélice qu’on trouve à Tahiti, sont particulières à cet archipel. Un naturaliste qui m’avait précédé, M. Cuming, a rassemblé quatre-vingt-dix coquillages de mer, sur lesquels quarante-sept sont inconnus partout ailleurs : fait merveilleux, quand on réfléchit à la vaste distribution de ces coquillages sur toutes les côtes.

J’ai pris beaucoup de peine pour réunir des spécimens d’insectes. Sauf la Terre de Feu, je n’ai jamais visité pays si pauvre sous ce rapport ; même dans les régions humides, j’en ai trouvé fort peu, quelques diminutifs de diptères et d’hyménoptères et vingt-cinq espèces de coléoptères, dont plusieurs variétés nouvelles.

Plus heureux pour la botanique, j’ai rapporté cent quatre-vingt-treize plantes, tant cryptogames que phanérogames ; cent de ces dernières sont des espèces nouvelles.

Enfin, le trait le plus saillant de l’histoire naturelle de cet archipel, c’est que les espèces des diverses îles diffèrent entre elles. Le vice-gouverneur m’assura qu’il pouvait distinguer avec certitude au premier coup d’œil une tortue venant de telle ou telle île. Je ne fis pas d’abord grande attention à ce dire, ne pouvant imaginer que des îles situées en vue les unes des autres, séparées par une distance de cinquante à soixante milles, formées des mêmes rocs, placées sous la même latitude, s’élevant à une hauteur à peu près égale, pussent avoir des hôtes différents. Mais il ne me fut plus permis de douter lorsque, comparant les nombreux spécimens d’oiseaux moqueurs tués par moi et par plusieurs de mes compagnons dans les diverses îles, je découvris entre eux, à ma grande surprise, des différences assez tranchées pour caractériser des genres distincts. La même observation s’appliquait aux reptiles, aux insectes, aux plantes. Néanmoins, tout entouré que j’étais d’espèces nouvelles, les plaines tempérées de la Patagonie, les chauds et arides déserts du Chili septentrional, reparaissaient devant mes yeux, évoqués par le son de voix des oiseaux, par leur plumage, par de légers et innombrables détails de structure, rappelant les types américains, quoique séparés du continent par une mer découverte, large de cinq à six cents milles.

L’archipel Galapagos est donc à lui seul un petit monde, ou plutôt un satellite de l’Amérique du Sud, d’où lui sont venus quelques colons nomades, et qui a donné son empreinte générale aux productions indigènes. Si l’on considère la petitesse des îles, on s’étonne d’y trouver au tant de créations nouvelles, circonscrites dans aussi peu d’étendue. En voyant chaque hauteur couronnée de son cratère et les limites des cratères de lave encore aussi nettes, on est conduit à penser qu’à une époque récente, au point de vue géologique, l’Océan se déroulait là sans entraves ; et on se trouve en présence, comme espace et comme temps, de cette mystérieuse énigme, la première apparition d’êtres nouveaux sur la terre. Comment tant de force créatrice a-t-elle été dépensée pour peupler ces rocs nus et stériles ? Comment cette force a-t-elle agi d’une façon diverse, et pourtant analogue, sur des points aussi rapprochés ? Les espèces nouvelles ont-elles été créées isolément ? ou sont-ce des variétés de quelques types originaux, créés primitivement ou importés, et que des conditions autres ont modifié[2] ?

Traduit par Mlle A. de Montgolfier.



  1. Une histoire de l’archipel Galapagos offrirait à la curiosité des épisodes singuliers. Voici l’un des plus récents :

    Le 10 novembre 1848, une goélette d’environ cent tonneaux, partie de Valparaiso et se dirigeant vers la Californie, jeta l’ancre devant l’île Saint-Charles pour y renouveler sa provision d’eau. Les passagers, au nombre de treize, descendirent à terre et s’y livrèrent, pendant quelques heures, aux plaisirs de la chasse et du bain. Quand ils voulurent retourner à bord, ils s’aperçurent que la goélette s’éloignait vers la pleine mer. Un canot courut après, mais le subrécargue et le pilote, qui étaient restés sur le navire, refusèrent de s’arrêter. Les malheureux passagers, volés et abandonnés, furent obligés de vivre plusieurs mois, au milieu des privations les plus cruelles, dans cette lie qui servait de lieu de déportation à la république de l’Équateur. La goélette et les voleurs furent pris longtemps après devant les îles Sandwich. Un récit très-dramatique de ces événements a été publié par l’un des passagers, M. Ernest Charton (frère du directeur du Tour du Monde) sous ce titre : Vol d’un navire dans l’océan Pacifique.

  2. Ces questions, soulevées ici en passant par le savant voyageur, ont été examinées et approfondies par lui dans un récent et remarquable ouvrage sur l’Origine des espèces.