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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 31-34).

Continuation du discours de Panurge à la louange des presteurs & debteurs.

Chapitre IIII.



Au contraire representez vous un monde autre, on quel un chascun preste, un chascun doibve, tous soient debteurs, tous soient presteurs. O quelle harmonie sera parmy les reguliers mouvemens des Cieulz. Il m’est advis que ie l’entends aussi bien que feist oncques Platon. Quelle sympathie entre les elemens. O comment Nature se y delectera en ses œuvres & productions. Cerès chargée de bleds : Bacchus de vins : Flora de fleurs : Pomona de fruictz : Iuno en son aër serain seraine, salubre, plaisante. Ie me pers en ceste contemplation. Entre les humains Paix, Amour, Dilection, Fidelité, repous, banquetz, festins, ioye, liesse, or, argent, menue monnoie, chaisnes, bagues, marchandises, troteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul debat : nul n’y sera usurier, nul leschart, nul chichart, nul refusant. Vray Dieu, ne sera ce l’aage d’or, le règne de Saturne ? L’idée des regions Olympicques : es quelles toutes autres vertus cessent : Charité seule règne, regente, domine, triumphe. Tous seront bons, tous seront beaulx, tous seront iustes. O monde heureux. O gens de cestuy monde heureux. O beatz troys & quatre foys. Il m’est advis que ie y suis. Ie vous iure le bon Vraybis, que si cestuy monde, beat monde ainsi à un chascun prestant, rien ne refusant eust Pape foizonnant en Cardinaulx, & associé de son sacré colliège, en peu d’années vous y voiriez les sainctz plus druz, plus miraclificques, à plus de leçons, plus de veuz, plus de bastons, & plus de chandelles, que ne sont tous ceulx des neufz eveschez de Bretaigne. Exceptez seulement sainct Ives. Ie vous prie considerez comment le noble Patelin voulant deifier & par divines louenges mettre iusques au tiers ciel le père de Guillaume Iousseaulme, rien plus ne dist sinon,

Et si prestoit,
Ses denrées, à qui en vouloit.

O le beau mot. A ce patron figurez vous nostre microcosme, id est, petit monde, c’est l’homme, en tous ses membres, prestans, empruntans, doibvans, c’est à dire en son naturel. Car nature n’a créé l’home que pour prester & emprunter. Plus grande n’est l’harmonie des cieux, que sera de sa police. L’intention du fondateur de ce microcosme, est y entretenir l’ame, laquelle il y a mise comme hoste : & la vie. La vie consiste en sang. Sang est le siège de l’ame. Pourtant un seul labeur poine en ce monde, c’est forger sang continuellement. En ceste forge sont tous membres en office propre : & est leur hierarchie telle que sans cesse l’un de l’autre emprunte, l’un à l’autre preste, l’un à l’autre est debteur. La matière & metal convenable pour estre en sang transmué, est baillée par nature : Pain & Vin. En ces deux sont comprinses toutes espèces des alimens. Et de ce est dict le companage en langue Goth. Pour icelles trouver, præparer, & cuire, travaillent les mains, cheminent les piedz, & portent toute ceste machine : les œilz tout conduisent. L’appetit en l’orifice de l’estomach moyennant un peu de melancholie aigrette, que luy est transmis de la ratelle, admonneste de enfourner viande. La langue en faict l’assay : les dens la maschent : l’estomach la reçoit, digère & chylifie. Les vènes mesaraïcques en sugcent ce qu’est bon & idoine : delaissent les excremens. Les quelz par vertu expulsive sont vuidez hors par exprès conduictz : puys la portent au foye. Il la transmue derechef, & en faict sang. Lors quelle ioye pensez vous estre entre ces officiers, quand ils ont veu ce ruisseau d’or, qui est leur seul restaurant ? Plus grande n’est la ioye des Alchymistes, quand après longs travaulx, grand soin & despense, ilz voyent les metaulx transmuez dedans leurs fourneaulx. Adoncques chascun membres se præpare & s’esvertue de nouveau à purifier & affiner cestuy thesaur. Les roignons par les vènes mulgentes en tirent l’aiguosité, que vous nommez urine, & par les uretères la decoullent en bas. Au bas trouve receptacle propre, c’est la vessie, laquelle en temps oportun la vuide hors. La ratelle en tire le terrestre, & la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en soubstrait la cholère superflue. Puys est transporté en une autre officine pour mieulx estre affiné, c’est le Cœur. Lequel par ces mouvemens diastolicques & systolicques le subtilie & enflambe, tellement que par le ventricule dextre le met à perfection, & par les vènes l’envoye à tous les membres. Chascun membre l’attire à soy, & s’en alimente à sa guise : pieds, mains, œilz, tous : & lors sont faictz debteurs, qui paravant estoient presteurs. Par le ventricule gausche il le faict tant subtil, qu’on le dict spirituel : & l’envoye à tous les membres par ses artères, pour l’autre sang des vènes eschauffer & esventer. Le poulmon ne cesse avecques es lobes & souffletz le refraischir. En recongnoissance de ce bien le Cœur luy en depart le meilleur par la vène arteriale. En fin tant est affiné dedans le retz merveilleux, que par à present sont faictz les espritz animaulx, moyenans les quelz elle imagine, discourt, iuge, resoust, delibère, ratiocine, & rememore. Vertus guoy ie me naye, ie me pers, ie m’esguare, quand ie entre on profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi doibvant. Croyez que chose divine est prester : debvoir est vertus Heroïcque.

Encores n’est ce tout. Ce monde prestant, doibvant, empruntant, est si bon, que ceste alimentation parachevée, il pense desià prester à ceulx qui ne sont encores nez : & par prest se perpetuer s’il peult, & multiplier en images à soy semblables, ce sont enfans. A ceste fin chascun membre du plus precieux de son nourrissement decide & roigne une portion, & la renvoye en bas : nature y a præparé vases & receptacles opportuns, par les quelz descendent es genitoires en longs ambages & flexuositez : reçoit forme competente, & trouve lieux idoines tant en l’homme comme en la femme, pour conserver & perpetuer le genre humain. Ce faict le tout par prestz & debtes de l’un à l’autre : dont est dict le debvoir de mariage. Poine par nature est au refusant interminée, acre vexation parmy les membres, & furie parmy les sens : au prestant loyer consigné, plaisir, alaigresse, & volupté.