Le Talisman du pharaon/00

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 7-10).


…PRÉFACE…



Entre Madame Michelle de Vaubert et moi il y a beaucoup de liens, tous légitimes. Française de naissance, femme d’un Canadien ayant servi dans la dernière guerre, mère de petites Canadiennes, elle aime son pays d’adoption comme si elle y avait toujours vécu. Attachée à la rédaction d’un grand journal, membre par conséquent de la plus illustre corporation qui soit, et de la plus noble, elle se sert de sa plume pour répandre parmi ses innombrables lectrices de tout âge et de toute condition les sentiments, les idées, qui doivent être l’aliment de toute société chrétienne. Elle n’aime pas les Boches (car il y en a encore, et peut-être pas tous allemands). Elle aime la Merci, qu’elle visite fréquemment et qu’elle a puissamment contribué à faire connaître. Enfin, elle écrit sa langue proprement. Autant de raisons qui suffiraient à me la rendre chère si elle n’était d’ailleurs la personne la plus charmante du monde, et qui font que je me considère très honoré de pouvoir préfacer son premier roman.

Pour juger cette œuvre de début, je me suis efforcé d’épouser le point de vue de ceux à qui elle est destinée. Ceux-là goûtent médiocrement les études psychologiques compliquées, l’art pour l’art, les proses décadentes, les compositions anarchiques. Ils seront pleinement satisfaits si l’auteur sait, au cours d’un récit clair et bien ordonné, mener rondement des personnages tout d’une pièce vers le châtiment dû à leurs crimes ou la récompense due à leurs vertus. Le roman de Madame Michelle de Vaubert nous fait assister au triomphe d’un amour peu banal : celui d’un jeune pacha égyptien pour une jeune Française chrétienne qu’il épousera après avoir de son propre mouvement embrassé sa foi. Parallèlement s’y déroule la lutte sournoise, déloyale, criminelle, d’un égyptologue allemand, contre un rival français, père de la jeune fille, — lutte qui, on le devine, se terminera par la défaite de ce misérable. L’action est rapide, nullement invraisemblable ou pas plus que celle de la moyenne des romans — si tant est qu’on en puisse juger sans être versé dans l’égyptologie ancienne et moderne. La jeune fille, le père de la jeune fille, le jeune pacha, sont sympathiques à l’extrême, le savant allemand odieux à souhait. Si j’avais à écrire pour le même public, c’est ainsi que je représenterais mes personnages. Il ne me déplaît pas qu’on prête des instincts et une cautèle de bête venimeuse à un soi-disant civilisé qui fabriquait sans doute durant la guerre des gaz asphyxiants à l’intention des femmes et des enfants. Il ne me déplaît pas davantage qu’on rappelle à nos compatriotes en quelles brutes meurtrières la concurrence vitale peut transformer les sujets, même « supérieurs », des races soi-disant « supérieures ». Notre savant français est du reste, comme beaucoup de ses compatriotes, suffisamment « poire » pour se faire pardonner de n’avoir pas d’autres défauts : s’il en était besoin, cela rétablirait un peu l’équilibre.

J’ai dit que la langue du roman était claire et correcte. C’est à mon sens un grand éloge. Il y a en effet deux épitaphes entre lesquelles j’hésite quand je songe à celle que je voudrais qu’on inscrivît sur ma tombe. L’une se lirait :


Au diable, en rigolant, il joua plus d’un tour.


Celle-là n’a aucun rapport avec les romans, du moins en apparence.

Et l’autre, applicable à notre cas :


Il aima le français jusqu’au crime exclusivement.


Le roman de Madame Michelle de Vaubert ne parviendra pas à la postérité (ni ma préface d’ailleurs, ni aucun de mes écrits) (ni aucun des vôtres, probablement). Il n’en aura pas moins un franc succès, et mérité. Gentil auteur, pour l’amour du français, souffrez qu’on vous embrasse.


Olivar ASSELIN.
23 mars 1929,
en l’an 4 de la Merci,
un an et trois cent quarante-deux jours après l’arrivée des Frères hospitaliers de Saint Jean de Dieu au Canada.