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Hetzel (p. 233-248).

'The Sphinx of the Ice Fields' by George Roux 37.jpg


I

et pym ?…


La décision du capitaine Len Guy de quitter, dès le lendemain, le mouillage de l’île Tsalal et de reprendre la route du nord, cette campagne terminée sans résultat, ce renoncement à rechercher en une autre partie de la mer antarctique les naufragés de la goélette anglaise, — tout cela s’était tumultueusement présenté à mon esprit.

Comment, les six hommes qui, à s’en rapporter au carnet de Patterson, se trouvaient encore, il y a quelques mois, dans ces parages, l’Halbrane allait les abandonner ?… Son équipage ne remplirait-il pas jusqu’au bout le devoir que l’humanité lui commandait ?… Ne tenterait-il pas l’impossible pour découvrir le continent ou l’île sur lesquels les survivants de la Jane avaient peut-être réussi à se réfugier, en quittant cette Tsalal, devenue inhabitable depuis le tremblement de terre ?…

Cependant nous n’étions qu’à la fin de décembre, au lendemain du Christmas, presque au début de la belle saison. Deux grands mois d’été nous permettraient de naviguer à travers cette portion de l’Antarctide. Nous aurions le temps de revenir au cercle polaire avant la terrible saison australe… Et voilà que l’Halbrane se préparait à mettre le cap au nord…

Oui, tel était bien le « pour » de la question. Il est vrai — je suis forcé de l’avouer, — le « contre » s’appuyait sur une série d’arguments de réelle valeur.

Et d’abord, jusqu’à ce jour, l’Halbrane n’avait point marché à l’aventure. En suivant l’itinéraire indiqué par Arthur Pym, elle se dirigeait vers un point nettement déterminé, — l’île Tsalal. L’infortuné Patterson l’affirmait, c’était sur cette île, d’un gisement connu, que notre capitaine devait recueillir William Guy et les cinq matelots échappés au guet-apens de Klock-Klock. Or, nous ne les avions plus trouvés à Tsalal, — ni personne de cette population indigène, anéantie dans on ne sait quelle catastrophe dont nous ignorions la date. Étaient-ils parvenus à s’enfuir avant ladite catastrophe, survenue depuis le départ de Patterson, c’est-à-dire depuis moins de sept à huit mois ?…

Dans tous les cas, la question se réduisait à ce dilemme très simple :

Ou les gens de la Jane avaient succombé, et l’Halbrane devait repartir sans retard, ou ils avaient survécu, et il ne fallait pas abandonner les recherches.

Eh bien, si l’on s’en tenait au second terme du dilemme, que convenait-il de faire, si ce n’est de fouiller, île par île, le groupe de l’ouest signalé dans le récit, et que le tremblement de terre avait peut-être épargné ?… D’ailleurs, à défaut de ce groupe, les fugitifs de l’île Tsalal n’avaient-ils pu prendre pied sur quelque autre partie de l’Antarctide ?… N’existait-il point de nombreux archipels au milieu de cette mer libre que l’embarcation d’Arthur Pym et du métis avait parcourue… jusqu’où, on ne savait ?…

Il est vrai, si leur canot avait été entraîné au-delà du quatre-vingt-quatrième degré, où aurait-il pu atterrir, puisque nulle terre, ni insulaire ni continentale, n’émergeait de cette immense plaine liquide ?… Au surplus, je ne cesse de le répéter, la fin du récit ne comporte qu’étrangetés, invraisemblances, confusions, nées des hallucinations d’un cerveau quasi malade… Ah ! c’est maintenant que Dirk Peters nous eût été utile, si le capitaine Len Guy avait été assez heureux pour le découvrir dans sa retraite de l’Illinois, et s’il s’était embarqué sur l’Halbrane !…

Donc, pour en revenir à la question, en cas qu’il fût décidé de continuer la campagne, vers quel point de ces mystérieuses régions notre goélette devrait-elle se diriger ?… N’en serait-elle pas réduite, dirai-je, à mettre le cap sur le hasard ?…

Et puis — autre difficulté, — l’équipage de l’Halbrane consentirait-il à courir les chances d’une navigation si remplie d’inconnu, à s’enfoncer plus profondément vers les régions du pôle, avec la crainte de se heurter contre une infranchissable banquise, lorsqu’il s’agirait de regagner les mers d’Amérique ou d’Afrique ?…

En effet, quelques semaines encore, et l’hiver antarctique ramènerait son cortège d’intempéries et de froidures. Cette mer, actuellement libre, se congèlerait tout entière et ne serait plus navigable. Or, d’être séquestré au milieu des glaces pendant sept ou huit mois, sans même être assuré d’accoster quelque part, cela ne ferait-il pas reculer les plus braves ? La vie de nos hommes, leurs chefs avaient-ils le droit de la risquer pour cet infime espoir de recueillir les survivants de la Jane introuvés sur l’île Tsalal ?…

C’est à cela qu’avait réfléchi le capitaine Len Guy depuis la veille. Puis, le cœur brisé, n’ayant plus aucun espoir de rencontrer son frère et ses compatriotes, il venait de commander, d’une voix que l’émotion faisait trembler :

« À demain le départ, dès la première heure ! »

Et, à mon sens, il lui fallait autant d’énergie morale pour revenir en arrière qu’il en avait montré pour aller en avant. Mais sa résolution était prise, et il saurait refouler en lui l’inexprimable douleur que lui causait l’insuccès de cette campagne.

En ce qui me concerne, je l’avoue, j’éprouvais un vif désappointement, on ne peut plus chagriné que notre expédition finît dans ces conditions désolantes. Après m’être si passionnément attaché aux aventures de la Jane, j’aurais voulu ne point suspendre les recherches, tant qu’il serait possible de les continuer à travers les parages de l’Antarctide…

Et, à notre place, combien de navigateurs auraient eu à cœur de résoudre le problème géographique du pôle austral ! En effet, l’Halbrane s’était avancée au-delà des régions visitées par les navires de Weddell, puisque l’île Tsalal gisait à moins de sept degrés du point où se croisent les méridiens. Aucun obstacle ne semblait s’opposer à ce qu’elle pût s’élever aux dernières latitudes. Grâce à cette saison exceptionnelle, vents et courants la conduiraient peut-être à l’extrémité de l’axe terrestre, dont elle n’était éloignée que de quatre cents milles ?… Si la mer libre s’étendait jusque-là, ce serait l’affaire de quelques jours… S’il existait un continent, ce serait l’affaire de quelques semaines… Mais, en réalité, personne de nous ne songeait au pôle Sud, et ce n’était pas pour le conquérir que l’Halbrane avait affronté les dangers de l’océan Antarctique !

Et puis, en admettant que le capitaine Len Guy, désireux de pousser plus loin ses investigations, eût obtenu l’acquiescement de Jem West, du bosseman et des anciens de l’équipage, est-ce qu’il aurait pu y décider les vingt recrues engagées aux Falklands, dont le sealing-master Hearne ne cessait d’entretenir les mauvaises dispositions ?… Non ! impossible au capitaine Len Guy de faire fond sur ces hommes en majorité dans l’équipage, et qu’il avait déjà conduits jusqu’à la hauteur de l’île Tsalal. Ils eussent assurément refusé de s’aventurer plus haut dans les mers antarctiques, et ce devait être une des raisons pour lesquelles notre capitaine avait pris la résolution de revenir vers le nord, malgré la profonde douleur qu’il en éprouvait…

Nous considérions donc la campagne comme terminée, et que l’on juge de notre surprise, lorsque ces mots se firent entendre :

« Et Pym… le pauvre Pym ?… »

Je me retournai…

C’était Hunt qui venait de parler.

Immobile près du rouf, cet étrange personnage dévorait l’horizon du regard…

À bord de la goélette, on était si peu habitué à entendre la voix de Hunt — peut-être étaient-ce même les premiers mots qu’il eût prononcés devant tous depuis son embarquement — que la curiosité ramena nos hommes près de lui. Son intervention inopinée n’annonçait-elle pas — j’en eus une sorte de pressentiment — quelque prodigieuse révélation ?…

Un geste de Jem West renvoya l’équipage à l’avant. Il ne resta plus que le lieutenant, le bosseman, le maître-voilier Martin Holt, et le maître-calfat Hardie, qui se considérèrent comme autorisés à demeurer avec nous.

« Qu’as-tu dit ?… demanda le capitaine Len Guy en s’approchant de Hunt.

— J’ai dit : Et Pym… le pauvre Pym ?…

— Eh bien, que prétends-tu en nous rappelant le nom de l’homme dont les détestables conseils ont entraîné mon frère jusqu’à cette île où la Jane a été détruite, où la plus grande partie de son équipage a été massacrée, où nous n’avons plus trouvé un seul de ceux qui y étaient encore il y a sept mois ?… »

Et comme Hunt restait muet :

« Réponds donc ! » s’écria le capitaine Len Guy, qui, le cœur ulcéré, ne pouvait se contenir.

L’hésitation de Hunt ne venait point de ce qu’il ne savait que répondre, mais, ainsi qu’on va le voir, d’une certaine difficulté à exprimer ses idées. Elles étaient très nettes cependant, bien que sa phrase fût entrecoupée, ses mots à peine reliés entre eux. Enfin, il avait une sorte de langage à lui, imagé parfois, et sa prononciation était fortement empreinte de l’accent rauque des Indiens du Far West.

« Voilà… dit-il, je ne sais pas raconter les choses… Ma langue s’arrête… Comprenez-moi… J’ai parlé de Pym… du pauvre Pym… n’est-ce pas ?…

— Oui, répliqua le lieutenant d’un ton bref, et qu’as-tu à nous dire d’Arthur Pym ?…

— J’ai à dire… qu’il ne faut pas l’abandonner…

— Ne pas l’abandonner ?… m’écriai-je.

— Non… jamais !… reprit Hunt. Songez-y… ce serait cruel… trop cruel !… Nous irons le chercher…

— Le chercher ?… répéta le capitaine Len Guy.

— Comprenez-moi… c’est pour cela que j’ai embarqué à bord de l’Halbrane… oui… pour retrouver… le pauvre Pym ?…

— Et où est-il donc, demandai-je, si ce n’est au fond d’une tombe… dans le cimetière de sa ville natale ?…

— Non… il est là où il est resté… seul… tout seul… répondit Hunt en tendant sa main vers le sud, et, depuis, onze fois déjà le soleil s’est levé sur cet horizon ! »

Hunt voulait ainsi désigner les régions antarctiques, c’était évident… Mais que prétendait-il ?…

« Est-ce que tu ne sais pas qu’Arthur Pym est mort ?… dit le capitaine Len Guy.

— Mort !… répartit Hunt, en soulignant ce mot d’un geste expressif. Non !… écoutez-moi… je connais les choses… comprenez-moi… Il n’est pas mort…

— Voyons, Hunt, repris-je… rappelez-vous… au dernier chapitre des aventure d’Arthur Pym, Edgar Poe ne raconte-t-il pas que sa fin a été soudaine et déplorable ?… »

Il est vrai, de quelle façon s’était terminée cette vie si extraordinaire, le poète américain ne l’indiquait pas, et, j’y insiste, cela m’avait toujours semblé assez suspect ! Le secret de cette mort allait-il donc m’être enfin révélé, puisque, à en croire Hunt, Arthur Pym ne serait jamais revenu des régions polaires ?…

« Explique-toi, Hunt, ordonna le capitaine Len Guy, qui partageait ma surprise. Réfléchis… prends ton temps… et dis bien ce que tu as à dire ! »

Et, tandis que Hunt passait sa main sur son front comme pour y recueillir de lointains souvenirs, je fis cette observation au capitaine Len Guy…

« Il y a quelque chose de singulier dans l’intervention de cet homme, et s’il n’est pas fou… »

À ces mots, le bosseman secoua la tête, car, pour lui, Hunt ne jouissait pas de son bon sens.

Celui-ci le comprit, et, d’une voix dure :

« Non… pas fou… s’écria-t-il. Les fous là-bas… dans la Prairie… on les respecte, si on ne les croit pas !… Et moi… il faut me croire !… Non !… Pym n’est pas mort !…

— Edgar Poe l’affirme, répondis-je.

— Oui… je sais… Edgar Poe… de Baltimore… Mais… il n’a jamais vu le pauvre Pym… jamais…

— Comment ! s’écria le capitaine Len Guy, ces deux hommes ne se connaissaient pas ?…

— Non !

— Et ce n’est pas Arthur Pym qui a raconté lui-même ses aventures à Edgar Poe ?…

— Non… capitaine… non ! répondit Hunt… Celui-là… à Baltimore… il n’a eu que les notes écrites par Pym depuis le jour où il s’était caché à bord du Grampus… écrites jusqu’à la dernière heure… la dernière… comprenez-moi… comprenez-moi !… »

Évidemment, la crainte de Hunt était de ne pas être intelligible, et il le répétait sans cesse. D’ailleurs — je ne puis en disconvenir, — ce qu’il déclarait semblait impossible à admettre. Ainsi, d’après lui, Arthur Pym ne serait jamais entré en relation avec Edgar Poe ?… Le poète américain aurait seulement eu connaissance de notes rédigées jour par jour pendant toute la durée de cet invraisemblable voyage ?…

« Qui donc a rapporté ce journal ?… demanda le capitaine Len Guy en saisissant la main de Hunt.

— C’est le compagnon de Pym… celui qui l’aimait comme un fils, son pauvre Pym… le métis Dirk Peters… qui est revenu seul de là-bas…

— Le métis Dirk Peters ?… m’écriai-je.

— Oui.

— Seul ?…

— Seul.

— Et Arthur Pym serait ?…

— Là ! » répondit Hunt d’une voix puissante, en se penchant vers ces régions du sud, où son regard restait obstinément attaché.

Une telle affirmation pouvait-elle avoir raison de l’incrédulité générale ?… Non, certes ! Aussi Martin Holt poussa-t-il Hurliguerly du coude, et tous deux parurent prendre Hunt en pitié, tandis que Jem West l’observait sans exprimer son sentiment. Quant au capitaine Len Guy, il me fit signe qu’il n’y avait rien de sérieux à tirer de ce pauvre diable, dont les facultés mentales devaient être depuis longtemps troublées.

Cet homme eût été Dirk Peters en personne. (Page 243.)

Et pourtant, lorsque j’examinais Hunt, je croyais surprendre une sorte de rayonnement de vérité qui s’échappait de ses yeux.

Alors je m’ingéniai à interroger Hunt, à lui poser des questions précises et pressantes, auxquelles il essaya de répondre par des affirmations successives, ainsi qu’on va le voir, et sans jamais se contredire.

« Voyons… demandai-je, après avoir été recueilli sur la coque du Grampus avec Dirk Peters, Arthur Pym est bien venu à bord de la Jane jusqu’à l’île Tsalal ?…

— Oui.

— Pendant une visite du capitaine William Guy au village de Klock-Klock, Arthur Pym s’est séparé de ses compagnons en même temps que le métis et un des matelots ?…

— Oui… répondit Hunt, le matelot Allen… qui presque aussitôt a été étouffé sous les pierres…

— Puis, tous deux ont assisté, du haut de la colline, à l’attaque et à la destruction de la goélette ?…

— Oui…

— Puis, à quelque temps de là, tous deux ont quitté l’île, après s’être emparés d’une des embarcations que les indigènes n’ont pu leur reprendre ?…

— Oui…

— Et, vingt jours plus tard, arrivés devant le rideau des vapeurs, tous deux ont été emportés dans le gouffre de la cataracte ?… »

Hunt ne répondit pas d’une manière affirmative cette fois… hésitant, balbutiant des paroles vagues… Il semblait qu’il cherchât à raviver le feu de sa mémoire à demi éteinte… Enfin, me regardant et secouant la tête :

« Non… pas tous deux, répondit-il. Comprenez-moi… Dirk Peters… ne m’a jamais dit…

— Dirk Peters…, interrogea vivement le capitaine Len Guy. Tu as connu Dirk Peters ?…

— Oui…

— Où ?…

À Vandalia… État de l’Illinois.

— Et c’est de lui que tu tiens tous ces renseignements sur le voyage ?…

— De lui.

— Et il était revenu seul… seul… de là-bas… après avoir laissé Arthur Pym ?…

— Seul.

— Mais parlez donc… parlez donc ! » m’écriai-je.

En effet, je bouillais d’impatience. Quoi ! Hunt avait connu Dirk Peters, et, grâce à lui, il savait des choses que je croyais condamnées à n’être jamais sues !… Il connaissait le dénouement de ces extraordinaires aventures !…

Et alors, par phrases entrecoupées, mais intelligibles, Hunt de répondre :

« Oui… là… un rideau de vapeurs… m’a souvent dit le métis… comprenez-moi… Tous deux, Arthur Pym et lui, étaient dans le canot de Tsalal… Puis… un glaçon… un énorme glaçon est venu sur eux… Au choc, Dirk Peters est tombé à la mer… Mais il a pu s’accrocher au glaçon… monter dessus… et… comprenez-moi… il a vu le canot dériver avec le courant, loin… bien loin… trop loin !… En vain Pym chercha-t-il à rejoindre son compagnon… Il n’a pas pu… Le canot s’en allait… s’en allait !… Et Pym… le pauvre et cher Pym a été emporté… C’est lui qui n’est pas revenu… et il est là… toujours là !… »

En vérité, cet homme eût été Dirk Peters en personne qu’il n’aurait pas parlé avec plus d’émotion, plus de force, plus de cœur, du « pauvre et cher Pym » !

Cependant, le fait était acquis — et pourquoi en aurions-nous douté ? — c’était donc devant ce rideau de vapeurs qu’Arthur Pym et le métis avaient été séparés l’un de l’autre ?…

Il est vrai, si Arthur Pym avait continué à s’élever vers de plus hautes latitudes, comment son compagnon Dirk Peters avait-il pu revenir vers le nord… revenir au-delà de la banquise… revenir au-delà du cercle polaire… revenir en Amérique, où il aurait rapporté ces notes qui furent communiquées à Edgar Poe ?…

Ces diverses questions furent minutieusement posées à Hunt, et il répondit à toutes, conformément – disait-il — à ce que lui avait maintes fois raconté le métis.

D’après ce qu’il nous apprit, Dirk Peters avait dans sa poche le carnet d’Arthur Pym, lorsqu’il s’accrocha au glaçon, et c’est ainsi que fut sauvé le journal que le métis mit à la disposition du romancier américain.

« Comprenez-moi… répétait Hunt, car je vous dis les choses telles que je les tiens de Dirk Peters… Tandis que la dérive l’entraînait, il cria de toutes ses forces… Pym, le pauvre Pym avait déjà disparu au milieu du rideau de vapeurs… Quant au métis, en se nourrissant de poissons crus qu’il put prendre, il fut ramené par un contre-courant à l’île Tsalal, où il débarqua à demi mort de faim…

À l’île Tsalal ?… s’écria le capitaine Len Guy. Et depuis combien de temps l’avait-il quittée ?…

— Depuis trois semaines… oui… trois semaines au plus… m’a déclaré Dirk Peters…

— Alors il a dû retrouver ce qui restait de l’équipage de la Jane… demanda le capitaine Len Guy, mon frère William et ceux qui avaient survécu avec lui ?…

— Non… répondit Hunt, et Dirk Peters a toujours cru qu’ils avaient péri jusqu’au dernier… oui… tous !… Il n’y avait plus personne sur l’île…

— Personne ?… répétai-je, très surpris de cette affirmation.

— Personne ! déclara Hunt.

— Mais la population de Tsalal ?…

— Personne… vous dis-je… personne !… île déserte… oui !… déserte !… »

Cela contredisait absolument certains faits dont nous étions sûrs. Après tout, il se pouvait que, lorsque Dirk Peters revint à l’île Tsalal, la population, prise d’on ne sait quelle épouvante, eût déjà cherché refuge sur le groupe du sud-ouest, et que William Guy et ses compagnons fussent encore cachés dans les gorges de Klock-Klock. Cela expliquait comment le métis ne les avait pas rencontrés et aussi comment les survivants de la Jane n’avaient plus rien eu à craindre des insulaires pendant les onze années de leur séjour sur l’île. D’autre part, puisque Patterson les y avait laissés sept mois auparavant, si nous ne les retrouvions plus, c’est qu’ils avaient dû quitter Tsalal, où ils ne trouvaient plus à vivre depuis le tremblement de terre…

« Ainsi, reprit le capitaine Len Guy, au retour de Dirk Peters, plus un habitant sur l’île ?…

— Personne… répéta Hunt, personne… Le métis n’y rencontra pas un seul indigène…

— Et alors que fit Dirk Peters ?… demanda le bosseman.

— Comprenez-moi !… répondit Hunt. Une embarcation abandonnée était là… au fond de cette baie… contenant des viandes séchées et plusieurs barils d’eau douce. Le métis s’y jeta… Un vent du sud… oui… du sud… très vif — celui qui, avec le contre-courant, avait ramené son glaçon vers l’île Tsalal — l’entraîna pendant des semaines et des semaines… du côté de la banquise… dont il put traverser une passe… Croyez-moi… car je ne fais que répéter ce que m’a dit cent fois Dirk Peters… oui ! une passe… et il franchit le cercle polaire…

— Et au-delà ?… questionnai-je.

— Au-delà… il fut recueilli par un baleinier américain, le Sandy-Hook, et reconduit en Amérique. »

Voilà donc, en tenant le récit de Hunt pour véridique — et il était possible qu’il le fût, — de quelle façon s’était dénoué, au moins en ce qui concernait Dirk Peters, ce terrible drame des régions antarctiques. De retour aux États-Unis, le métis avait été mis en relation avec Edgar Poe, alors éditeur du Southern Literary Messenger, et des notes d’Arthur Pym était sorti ce prodigieux récit, non imaginaire comme on l’avait cru jusqu’alors, et auquel manquait le suprême dénouement.

Quant à la part de l’imagination dans l’œuvre de l’auteur américain, c’était sans doute les étrangetés signalées aux derniers chapitres, — à moins que, en proie au délire des heures finales, Arthur Pym eût cru voir ces prodigieux et surnaturels phénomènes à travers le rideau de vapeurs…

Quoi qu’il en soit — ce fait était acquis, — jamais Edgar Poe n’avait connu Arthur Pym. C’est pourquoi, voulant laisser au lecteur une incertitude surexcitante, il l’avait fait mourir de cette mort « aussi soudaine que déplorable » dont il n’indiquait ni la nature ni la cause.

Cependant, si Arthur Pym n’était jamais revenu, pouvait-on raisonnablement admettre qu’il n’eût pas succombé à bref délai, après avoir été séparé de son compagnon… qu’il fût encore vivant, bien que onze années se fussent écoulées depuis sa disparition ?…

« Oui… oui ! » répondit Hunt.

Et il l’affirmait avec cette conviction que Dirk Peters avait fait passer dans son âme, alors que tous deux habitaient la bourgade de Vandalia au fond de l’Illinois.

Maintenant, y avait-il lieu de se demander si Hunt possédait toute sa raison ?… N’était-ce pas lui qui, pendant une crise mentale — je n’en doutais plus, — après s’être introduit dans ma cabine, avait murmuré ces mots à mon oreille :

« Et Pym… le pauvre Pym ?… »

Oui !… et je n’avais pas rêvé !…

En résumé, si tout ce que venait de dire Hunt était vrai, s’il n’était que le fidèle rapporteur des secrets que lui avait confiés Dirk Peters, devait-il être cru, lorsqu’il répétait d’une voix à la fois impérieuse et suppliante :

« Pym n’est pas mort !… Pym est là !… Il ne faut pas abandonner le pauvre Pym ! »

Lorsque j’eus fini de procéder à l’interrogatoire de Hunt, le capitaine Len Guy, profondément troublé, sortit enfin de cet état méditatif, et, d’une voix brusque, commanda :

« Tout l’équipage à l’arrière ! »

Lorsque les hommes de la goélette furent réunis autour de lui, il dit :

« Écoute-moi, Hunt, et songe bien à la gravité des demandes que je vais te faire ! »

Hunt, relevant la tête, promena son regard sur les matelots de l’Halbrane.

« Tu affirmes, Hunt, que tout ce que tu viens de dire sur Arthur Pym est vrai ?…

— Oui, répondit Hunt, en accentuant d’un geste rude son affirmation.

— Tu as connu Dirk Peters…

— Oui.

— Tu as vécu quelques années avec lui dans l’Illinois ?…

— Pendant neuf ans.

— Et il t’a souvent raconté ces choses ?…

— Oui.

— Et, pour ta part, tu ne mets pas en doute qu’il t’ait dit l’exacte vérité ?…

— Non.

— Eh bien, n’a-t-il jamais eu la pensée que quelques-uns des hommes de la Jane eussent pu être restés sur l’île Tsalal ?…

— Non.

— Il croyait que William Guy et ses compagnons avaient dû tous périr dans l’éboulement des collines de Klock-Klock ?…

— Oui… et… d’après ce qu’il m’a souvent répété… Pym le croyait aussi.

— Et où as-tu vu Dirk Peters pour la dernière fois ?…

À Vandalia.

— Il y a longtemps ?…

— Deux ans passés.

— Et, de vous deux, est-ce toi… ou lui… qui a le premier quitté Vandalia ?… »

Il me sembla surprendre une légère hésitation chez Hunt au moment de répondre.

« Nous l’avons quitté ensemble… dit-il.

— Toi, pour aller ?…

— Aux Falklands.

— Et lui ?…

— Lui !… » répéta Hunt.

Et son regard vint, finalement, s’arrêter sur notre maître-voilier Martin Holt, — celui dont il avait sauvé la vie au péril de la sienne pendant la tempête.

« Eh bien, reprit le capitaine Len Guy, comprends-tu ce que je te demande ?…

— Oui.

— Réponds… alors !… Lorsque Dirk Peters est parti de l’Illinois, a-t-il abandonné l’Amérique ?…

— Oui.

— Pour aller ?… Parle !…

— Aux Falklands !

— Et où est-il maintenant ?…

— Devant vous ! »