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Hetzel (p. 249-260).

Et je montrais l’horizon du sud… (Page 255.)


II

décision prise.


Dirk Peters !… Hunt était le métis Dirk Peters… le dévoué compagnon d’Arthur Pym, celui que le capitaine Len Guy avait si longtemps et si inutilement cherché aux États-Unis et dont la présence allait peut-être nous fournir une nouvelle raison de poursuivre cette campagne…

Qu’il ait dû suffire de quelque flair au lecteur pour que, depuis bien des pages de mon récit, il eût reconnu Dirk Peters dans ce personnage de Hunt, qu’il se soit attendu à ce coup de théâtre, je ne m’en étonnerai pas, et j’affirme même que le contraire aurait lieu de me surprendre.

En effet, rien de plus naturel, de plus indiqué que d’avoir fait ce raisonnement : Comment le capitaine Len Guy et moi, ayant si souvent lu le livre d’Edgar Poe, où le portrait physique de Dirk Peters est tracé d’un crayon précis, comment n’avons-nous pas soupçonné que l’homme qui s’était embarqué aux Falklands et le métis ne faisaient qu’un ?… De notre part, cela ne témoignait-il pas d’un manque de perspicacité ?… Je l’accorde, et, pourtant, cela s’explique dans une certaine mesure.

Oui, tout trahissait chez Hunt une origine indienne, qui était celle de Dirk Peters, puisqu’il appartenait à la tribu des Upsarokas du Far-West, et cela aurait peut-être dû nous lancer sur la voie de la vérité. Mais, que l’on veuille bien considérer les circonstances dans lesquelles Hunt s’était présenté au capitaine Len Guy, circonstances qui ne permettaient pas de mettre son identité en doute. Hunt habitait les Falklands, très loin de l’Illinois, au milieu de ces matelots de toute nationalité qui attendent la saison de la pêche pour passer à bord des baleiniers… Depuis son embarquement, il s’était tenu, vis-à-vis de nous, sur une excessive réserve… C’était la première fois, que nous venions de l’entendre parler, et rien jusqu’alors — du moins par son attitude — n’avait induit à croire qu’il eût caché son véritable nom… Et, on vient de le voir, ce nom de Dirk Peters, il ne l’avait déclaré que sur les dernières instances de notre capitaine.

Il est vrai, Hunt était d’un type assez extraordinaire, un être assez à part, pour provoquer notre attention. Oui… cela me revenait maintenant, — ses façons bizarres depuis que la goélette avait franchi le cercle antarctique, depuis qu’elle naviguait sur les eaux de cette mer libre… ses regards incessamment dirigés vers l’horizon du sud… sa main qui, par un mouvement instinctif, se tendait dans cette direction… Puis, c’était l’îlot Bennet qu’il semblait avoir visité déjà, et sur lequel il avait ramassé un débris de bordage de la Jane, et, enfin, l’île Tsalal… Là, il avait pris les devants, et nous l’avions suivi comme un guide à travers la plaine bouleversée, jusqu’à l’emplacement du village de Klock-Klock, à l’entrée du ravin, près de cette colline où se creusaient les labyrinthes dont il ne restait aucun vestige… Oui… tout cela aurait dû nous tenir en éveil, faire naître — en moi au moins — la pensée que ce Hunt avait pu être mêlé aux aventures d’Arthur Pym !…

Eh bien, non seulement le capitaine Len Guy, mais aussi son passager Jeorling avaient une taie sur l’œil !… Je l’avoue, nous étions deux aveugles, alors que certaines pages du livre d’Edgar Poe auraient dû nous rendre très clairvoyants !

En somme, il n’y avait pas à mettre en doute que Hunt fût réellement Dirk Peters. Quoique plus vieux de onze ans, il était encore tel que l’avait dépeint Arthur Pym. Il est vrai, l’aspect féroce dont parle le récit n’existait plus, et, d’ailleurs, d’après Arthur Pym lui-même, ce n’était qu’« une férocité apparente ». Donc, au physique, rien de changé, — la petite taille, la puissante musculature, les membres « coulés dans un moule herculéen », et ses mains « si épaisses et si larges qu’elles avaient à peine conservé la forme humaine », et ses bras et ses jambes arquées, et sa tête d’une grosseur prodigieuse, et sa bouche fendue sur toute la largeur de la face, et « ses dents longues que les lèvres ne recouvraient jamais même partiellement ». Je le répète, ce signalement s’appliquait à notre recrue des Falklands. Mais on ne retrouvait plus sur son visage cette expression qui, si elle était le symptôme de la gaieté, ne pouvait être que « la gaieté d’un démon » !

En effet, le métis avait changé avec l’âge, l’expérience, les à-coups de la vie, les terribles scènes auxquelles il avait pris part, — incidents, comme le dit Arthur Pym, « si complètement en dehors du registre de l’expérience et dépassant les bornes de la crédulité des hommes ». Oui ! cette rude lime des épreuves avait profondément usé le moral de Dirk Peters ! N’importe ! c’était bien le fidèle compagnon auquel Arthur Pym avait souvent dû son salut, ce Dirk Peters qui l’aimait comme son fils, et qui n’avait jamais perdu, non ! jamais, l’espoir de le retrouver quelque jour au milieu des affreuses solitudes de l’Antarctide !

Maintenant, pourquoi Dirk Peters se cachait-il aux Falklands sous le nom de Hunt, pourquoi, depuis son embarquement sur l’Halbrane, avait-il tenu à conserver cet incognito, pourquoi n’avoir pas dit qui il était, puisqu’il connaissait les intentions du capitaine Len Guy, dont tous les efforts allaient tendre à sauver ses compatriotes en suivant l’itinéraire de la Jane ?…

Pourquoi ?… Sans doute parce qu’il craignait que son nom fût un objet d’horreur !… En effet, n’était-ce pas celui de l’homme qui avait été mêlé aux épouvantables scènes du Grampus… qui avait frappé le matelot Parker… qui s’était nourri de sa chair, désaltéré de son sang !… Pour qu’il eût révélé son nom, il fallait qu’il espérât que, grâce à cette révélation, l’Halbrane tenterait de retrouver Arthur Pym !…

Ainsi, après avoir vécu quelques années dans l’Illinois, si le métis était venu s’installer aux Falklands, c’était avec l’intention de saisir la première occasion qui s’offrirait à lui de retourner dans les mers antarctiques. En embarquant sur l’Halbrane, il comptait décider le capitaine Len Guy, lorsqu’il aurait recueilli ses compatriotes sur l’île Tsalal, à s’élever vers de plus hautes latitudes, à prolonger l’expédition au profit d’Arthur Pym ?… Et pourtant, que cet infortuné, après onze ans, fût de ce monde, quel homme de bon sens eût voulu l’admettre ?… Au moins, l’existence du capitaine William Guy et de ses compagnons était-elle assurée par les ressources de l’île Tsalal, et, d’ailleurs, les notes de Patterson affirmaient qu’ils s’y trouvaient encore lorsqu’il l’avait quittée… Quant à l’existence d’Arthur Pym…

Néanmoins, devant cette affirmation de Dirk Peters — laquelle, je dois en convenir, ne reposait sur rien de positif –, mon esprit ne se révoltait pas comme il aurait dû le faire !… Non !… Et lorsque le métis cria : « Pym n’est pas mort… Pym est là… Il ne faut pas abandonner le pauvre Pym ! » ce cri ne laissa pas de me causer un trouble profond…

Et alors, je songeai à Edgar Poe, et je me demandais quelle serait son attitude, peut-être son embarras, si l’Halbrane ramenait celui dont il avait annoncé la mort « aussi soudaine que déplorable… » !

Décidément, depuis que j’avais résolu de prendre part à la campagne de l’Halbrane, je n’étais plus le même homme, — l’homme pratique et raisonnable d’autrefois. Comment, à propos d’Arthur Pym, voici que je sentais mon cœur battre comme battait celui de Dirk Peters !… Quitter l’île Tsalal pour revenir au nord, vers l’Atlantique, l’idée me prenait que c’eût été se décharger d’un devoir d’humanité, le devoir d’aller au secours d’un malheureux, abandonné dans les déserts glacés de l’Antarctide !…

Il est vrai, demander au capitaine Len Guy d’engager la goélette plus avant dans ces mers, obtenir ce nouvel effort de l’équipage, après tant de dangers déjà bravés en pure perte, c’eût été s’exposer à un refus, et, au total, il ne m’appartenait pas d’intervenir en cette occasion ?… Et, cependant, je le sentais, Dirk Peters comptait sur moi pour plaider la cause de son pauvre Pym !

Un assez long silence avait suivi la déclaration du métis. Personne, à coup sûr, ne songeait à suspecter sa véracité. Il avait dit : « Je suis Dirk Peters », il était Dirk Peters.

En ce qui concernait Arthur Pym, qu’il ne fût jamais revenu en Amérique, qu’il eût été séparé de son compagnon, puis entraîné avec le canot tsalalien vers les régions du pôle, ces faits étaient admissibles en eux-mêmes, et rien n’autorisait à croire que Dirk Peters n’eût pas dit la vérité. Mais, qu’Arthur Pym fût encore vivant, comme le déclarait le métis, que le devoir s’imposât de se lancer à sa recherche, comme il le demandait, de s’exposer à tant de nouveaux périls, c’était une autre question.

Toutefois, résolu à soutenir Dirk Peters, mais craignant de m’avancer sur un terrain où j’eusse risqué d’être battu dès le début, je revins à l’argumentation très acceptable, en somme, qui remettait en cause le capitaine William Guy et ses cinq matelots dont nous n’avions plus trouvé trace à l’île Tsalal.

« Mes amis, dis-je, avant de prendre un parti définitif, il est sage d’envisager la situation de sang-froid. Ne serait-ce pas nous préparer d’éternels regrets, de cuisants remords, que d’abandonner notre expédition au moment peut-être où elle avait quelque chance d’aboutir ?… Réfléchissez-y, capitaine, et vous aussi, mes compagnons. Il y a moins de sept mois, vos compatriotes ont été laissés en pleine vie par l’infortuné Patterson sur l’île Tsalal !… S’ils y étaient à cette époque, c’est que depuis onze ans, grâce aux ressources de l’île, ils avaient pu assurer leur existence, n’ayant plus à redouter ces insulaires, dont une partie avait succombé dans des circonstances que nous ne connaissons pas et dont l’autre s’était probablement transportée sur quelque île voisine… Ceci est l’évidence même, et je ne vois pas ce que l’on pourrait objecter à ce raisonnement… »

À ce que je venais de dire, personne ne répondit : il n’y avait rien à répondre.

« Si nous n’avons plus rencontré le capitaine de la Jane et les siens, repris-je en m’animant, c’est que, depuis le départ de Patterson, ils ont été contraints d’abandonner l’île Tsalal… Pour quel motif ?… À mon avis, c’est parce que le tremblement de terre l’avait si profondément bouleversée qu’elle était devenue inhabitable. Or, il leur aura suffi d’une embarcation indigène pour gagner avec le courant du nord, soit une autre île, soit quelque point du continent antarctique… Que les choses se soient passées ainsi, je ne crois pas trop m’avancer en l’affirmant… En tout cas, ce que je sais, ce que je répète, c’est que nous n’aurons rien fait, si nous ne continuons pas des recherches desquelles dépend le salut de vos compatriotes ! »

J’interrogeai du regard mon auditoire… Je n’en obtins aucune réponse…

Le capitaine Len Guy, en proie à la plus vive émotion, courbait la tête, car il sentait que j’avais raison, que j’indiquais, en invoquant les devoirs de l’humanité, la seule conduite qu’eussent à tenir des gens de cœur !

« Et de quoi s’agit-il ? déclarai-je, après un court silence ; de franchir quelques degrés en latitude, et cela, lorsque la mer est navigable, quand la saison nous assure deux mois de beau temps et que nous n’avons rien à redouter de l’hiver austral, dont je ne vous demande pas de braver les rigueurs !… Et nous hésiterions, alors que l’Halbrane est largement approvisionnée, que son équipage est valide, qu’il est au complet, qu’aucune maladie ne s’est introduite à bord !… Nous nous effraierions de dangers imaginaires !… Nous n’aurions pas le courage d’aller plus avant… là… là… »

Et je montrais l’horizon du sud, tandis que Dirk Peters le montrait aussi, sans prononcer une parole, d’un geste impératif qui parlait pour lui !

Toujours les yeux restaient fixés sur nous, et, cette fois encore, pas de réponse !

Assurément, la goélette saurait, sans trop d’imprudence, s’aventurer à travers ces parages pendant huit à neuf semaines. Nous n’étions qu’au 26 décembre, et c’est en janvier, en février, en mars même, que les expéditions antérieures avaient été entreprises, — celles de Bellingshausen, de Biscoe, de Kendal, de Weddell, lesquels avaient pu remettre le cap au nord, avant que le froid leur eût fermé toute issue. En outre, si leurs navires ne s’étaient pas engagés aussi haut dans les régions australes qu’il s’agissait pour l’Halbrane de le faire, ils n’avaient point été favorisés comme nous pouvions espérer de l’être en ces circonstances…

Je fis valoir ces divers arguments, guettant une approbation dont personne ne voulait accepter la responsabilité…

Silence absolu, tous yeux baissés…

Et, cependant, je n’avais pas prononcé une seule fois le nom d’Arthur Pym, ni appuyé la proposition de Dirk Peters. C’est alors que des haussements d’épaules m’auraient répondu… et peut-être des menaces contre ma personne !

Je me demandais donc si, oui ou non, j’avais réussi à faire pénétrer chez mes compagnons cette foi dont mon âme était pleine, lorsque le capitaine Len Guy prit la parole :

« Dirk Peters, dit-il, affirmes-tu qu’Arthur Pym et toi, après votre départ de Tsalal, vous avez entrevu des terres dans la direction du sud ?…

— Oui… des terres… répondit le métis… îles ou continent… comprenez-moi… et c’est là… je crois… je suis sûr… que Pym… le pauvre Pym… attend que l’on vienne à son secours…

— Là où attendent peut-être aussi William Guy et ses compagnons… » m’écriai-je, afin de ramener la discussion sur un meilleur terrain.

Et, de fait, ces terres entrevues, c’était un but, un but qu’il serait facile d’atteindre !… l’Halbrane ne naviguerait pas à l’aventure… Elle irait là où il était possible que se fussent réfugiés les survivants de la Jane !…

Le capitaine Len Guy ne reprit pas la parole, sans avoir réfléchi quelques instants.

« Et, au-delà du quatre-vingt-quatrième degré, Dirk Peters, dit-il, est-ce vrai que l’horizon était fermé par ce rideau de vapeurs dont il est question dans le récit ?… L’as-tu vu… de tes yeux vu… et ces cataractes aériennes… et ce gouffre à travers lequel s’est perdue l’embarcation d’Arthur Pym ?… »

Après nous avoir regardés les uns les autres, le métis secoua sa grosse tête.

« Je ne sais… dit-il. Que me demandez-vous, capitaine ?… Un


« qui t’a permis de parler ? » (Page 258.)

rideau de vapeurs ?… Oui… peut-être… et aussi des apparences de terre vers le sud… »

Évidemment, Dirk Peters n’avait jamais lu le livre d’Edgar Poe, et il est même probable qu’il ne savait pas lire. Après avoir communiqué le journal d’Arthur Pym, il ne s’était plus inquiété de sa publication. Retiré dans l’Illinois d’abord, aux Falklands ensuite, il ne se doutait guère du bruit qu’avait fait l’ouvrage ni du fantastique et invraisemblable dénouement donné par notre grand poète à ces étranges aventures !…

Et, d’ailleurs, ne se pouvait-il qu’Arthur Pym, avec sa propension au surnaturel, eût cru voir ces choses prodigieuses, uniquement dues à sa trop imaginative cérébralité ?…

Alors, et pour la première fois depuis le début de cette discussion, la voix de Jem West se fit entendre. Le lieutenant s’était-il rangé à mon opinion, mes arguments l’avaient-ils ébranlé, conclurait-il pour la continuation de la campagne, je n’aurais pu le dire. Dans tous les cas, il se borna à demander :

« Capitaine… vos ordres ?… »

Le capitaine Len Guy se retourna vers son équipage. Anciens et nouveaux l’entouraient, tandis que le sealing-master Hearne restait un peu en arrière, prêt à intervenir, s’il jugeait son intervention nécessaire.

Le capitaine Len Guy interrogea du regard le bosseman et ses camarades, dont le dévouement lui était acquis sans réserve. Releva-t-il dans leur attitude une sorte d’acquiescement à la continuation du voyage, je ne sais trop, car j’entendis ces mots chuchotés entre ses lèvres :

« Ah ! s’il ne dépendait que de moi… si tous m’assuraient de leur concours ! »

En effet, sans une entente commune, on ne pouvait se lancer dans de nouvelles recherches.

Hearne prit alors la parole, — rudement.

« Capitaine, dit-il, voilà deux mois passés que nous avons quitté les Falklands… Or, mes compagnons ont été engagés pour une navigation qui ne devait pas les conduire, au-delà de la banquise, plus loin que l’île Tsalal…

— Cela n’est pas ! s’écria le capitaine Len Guy, surexcité par cette déclaration de Hearne. Non… cela n’est pas !… Je vous ai recrutés tous pour une campagne que j’ai le droit de poursuivre jusqu’où il me plaira !

— Pardon, capitaine, reprit Hearne d’un ton sec, mais nous voici là où aucun navigateur n’est encore arrivé… où jamais un navire ne s’est risqué, sauf la Jane… Aussi, mes camarades et moi, nous pensons qu’il convient de retourner aux Falklands avant la mauvaise saison… De là, vous pourrez revenir à l’île Tsalal et même remonter jusqu’au pôle… si cela vous plaît ! »

Un murmure approbatif se fit entendre. Nul doute que le sealing-master ne traduisît les sentiments de la majorité, qui était précisément composée des nouveaux de l’équipage. Aller contre leur opinion, exiger l’obéissance de ces hommes mal disposés à obéir, et, dans ces conditions, s’aventurer à travers les lointains parages de l’Antarctide, c’eût été acte de témérité — plus même, — acte de folie, qui aurait amené quelque catastrophe.

Cependant Jem West intervint, en se portant sur Hearne, auquel il dit d’une voix menaçante :

« Qui t’a permis de parler ?…

— Le capitaine nous interrogeait… répliqua Hearne. J’avais le droit de répondre. »

Et ces paroles furent prononcées avec une telle insolence que le lieutenant — si maître de lui d’habitude — allait donner libre cours à sa colère, lorsque le capitaine Len Guy, l’arrêtant d’un geste, s’en tint à dire :

« Calme-toi, Jem !… Rien à faire, à moins que nous soyons tous d’accord ! »

Puis, s’adressant au bosseman :

« Ton avis, Hurliguerly ?…

— Il est très net, capitaine, répondit le bosseman. J’obéirai à vos ordres, quels qu’ils soient !… C’est notre devoir de ne point abandonner William Guy et les autres tant qu’il reste quelque chance de les sauver ! »

Le bosseman s’arrêta un instant, tandis que plusieurs des matelots, Drap, Rogers, Gratian, Stern, Burry, faisaient des signes non équivoques d’approbation.

« Quant à ce qui concerne Arthur Pym… reprit-il.

— Il n’est pas question d’Arthur Pym, répliqua avec une extrême vivacité le capitaine Len Guy, mais de mon frère William… de ses compagnons… »

Et, comme je vis que Dirk Peters allait protester, je lui saisis le bras, et, bien qu’il frémît de colère, il se tut.

Non ! ce n’était pas l’heure de revenir sur le cas d’Arthur Pym. S’en fier à l’avenir, être prêt à profiter des aléas de cette navigation, laisser les hommes s’entraîner eux-mêmes, inconsciemment — ou même instinctivement, — je ne pensais pas qu’il y eût alors d’autre parti à prendre. Toutefois je crus devoir venir en aide à Dirk Peters par des moyens plus directs.

Le capitaine Len Guy avait continué d’interroger l’équipage. Ceux sur lesquels il pourrait compter, il voulait les connaître nominativement. Tous les anciens acquiescèrent à ses propositions, et s’engagèrent à ne jamais discuter ses ordres, à le suivre aussi loin qu’il lui conviendrait.

Ces braves gens furent imités par quelques-unes des recrues, — trois seulement, qui étaient de nationalité anglaise. Néanmoins, le plus grand nombre me parut se ranger à l’opinion de Hearne. Pour eux la campagne de l’Halbrane était terminée à l’île Tsalal. D’où refus de leur part de la continuer au-delà, et demande formelle de remettre le cap au nord, afin de franchir la banquise à l’époque la plus favorable de la saison…

Ils étaient près d’une vingtaine à tenir ce langage, et nul doute que le sealing-master eût interprété leurs véritables sentiments. Or, les contraindre quand même à prêter la main aux manœuvres de la goélette, lorsqu’elle se dirigeait vers le sud, c’eût été les provoquer à la révolte.

Il n’y avait plus, afin d’opérer un revirement chez ces matelots travaillés par Hearne, qu’à surexciter leurs convoitises, à faire vibrer la corde de l’intérêt.

Je repris donc la parole et, d’une voix ferme, qui n’eût autorisé personne à douter du sérieux de ma proposition :

« Marins de l’Halbrane, dis-je, écoutez-moi !… Ainsi que divers États l’ont fait pour les voyages de découverte dans les régions polaires, j’offre une prime à l’équipage de la goélette !… Deux mille dollars vous seront acquis par degré au-delà du quatre-vingt-quatrième parallèle ! »

Près de soixante-dix dollars à chaque homme, cela ne laissait pas d’être tentant.

Je sentis que j’avais touché juste.

« Cet engagement, ajoutai-je, je vais le signer au capitaine Len Guy, qui sera votre mandataire, et les sommes gagnées vous seront versées à votre retour, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se sera accompli. »

J’attendis l’effet de cette promesse et, je dois le dire, ce ne fut pas long.

« Hurrah !… » cria le bosseman, afin de donner l’élan à ses camarades, qui, presque unanimement, joignirent leurs hurrahs aux siens.

Hearne ne fit plus aucune opposition. Il lui serait toujours loisible d’aviser, lorsque de meilleures circonstances se présenteraient.

Le pacte était donc conclu, et, pour arriver à mes fins, j’eusse sacrifié une somme plus forte.

Il est vrai, nous n’étions qu’à sept degrés du pôle austral, et, si l’Halbrane devait s’élever jusque-là, il ne m’en coûterait jamais que quatorze mille dollars !