Le Songe d’un Soir d’Amour

Théâtre completErnest Flammariontome 6 (p. 177-229).


LE SONGE D’UN SOIR D’AMOUR
POÈME THÉÂTRAL
Représenté pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française
le 26 avril 1910.

PERSONNAGES


Mmes
L’Ombre 
Bartet.
Elle 
Sorel.
 
MM.
Lui 
Grand.
L’Autre 
Alexandre.



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À M. JULES CLARETIE

PROLOGUE




Le passé c’est un second cœur qui bat en nous…
On l’entend, dans nos chairs, rythmer, à petits coups,
Sa cadence, pareille à l’autre cœur, — plus loin.
L’espace est imprécis où ce cœur a sa place,
Mais on l’entend, comme un grand écho, néanmoins,
Alimenter le fond de l’être et sa surface.
Il bat. Quand le silence en nous se fait plus fort
Cette pulsation mystérieuse est là
Qui continue… et quand on rêve il bat encor,
Et quand on souffre, il bat, et quand on aime, il bat…
Toujours ! C’est un prolongement de notre vie…
Mais si vous recherchez, pour y porter la main,
Où peut être la source heureuse et l’eurythmie
De son effluve… Rien !… Vous ne trouverez rien
Sous les doigts… Il échappe. Illusion !… Personne
Ne l’a trouvé jamais… Il faut nous contenter
D’en sentir, à coups sourds, l’élan précipité,
Dans les soirs trop humains où ce grand cœur résonne.


Le passé ! Quel mot vain ! C’est du présent — très flou.
C’est du présent de second plan, et voilà tout.
Il n’est pas vrai que rien jamais soit effacé.
Le passé n’est jamais tout à fait le passé.
N’avez-vous pas senti comme il rôde partout,
Et tangible ? Il est là lucide, clairvoyant.
Non pas derrière nous, comme on croit, mais devant.
L’ombre de ce qui fut devant nous se projette
Sur le chemin qui va, sur l’acte qui s’éveille.
Ce qui est mort est encor là qui nous précède,
Comme le soir on voit, au coucher du soleil,


Les formes qu’on avait peu à peu dépassées
Envoyer leur grande ombre au loin, sur les allées,
Sur tout votre avenir, plaines, taillis, campagnes !
Et s’en aller toucher de l’aile les montagnes…


Ainsi, tout ce qui fut, jeunesse, enfance, amour,
Tout danse devant moi sa danse heureuse ou triste.
Rien derrière !… Le groupe est là qui vole et court.
Mais j’ai beau me hâter, la distance persiste
Entre nous deux… Tel je m’en vais, épris du bleu
Lointain, et quelquefois si je titube un peu
Ce n’est pas que le sol sous mes pas se dérobe,
C’est que, parmi le soir, les yeux pleins de passé,
Ô toi qui vas devant, Souvenir cadencé,
J’ai marché sur la traîne immense de ta robe !


H. B.

LE SONGE D’UN SOIR D’AMOUR





Scène PREMIÈRE


UN BOUDOIR. UNE FEMME. UN SOIR

Le décor représente le fouillis rose, bleu, et de dentelles et de meubles où elle vit d’habitude. Des colonnettes séparent une pièce plus vide, au fond, et laissée dans l’ombre. C’est par là que l’on vient de la galerie et il y a trois marches au fond, et des tentures à toutes les portes. À droite, window. Dehors, jardin suburbain.

La tapisserie au fond de la seconde pièce se soulève. Il entre.


LUI.

En retard ?


ELLE, (ayant relevé la tête sous la lampe près de laquelle elle était accoudée.)

En retard ?Non.


LUI.

En retard ? Non.Bonjour.


ELLE.

En retard ? Non. BonjourBonjour, Monsieur-poète.


LUI.

Oh ! poète !


ELLE.

Oh ! poète ! Si… j’aime tant ce que vous faites !
Asseyez-vous. C’est bien d’être venu me voir
et bien de tenir votre promesse.


LUI.

et bien de tenir votre promesse.Oh ! ce soir
je n’aurais pas voulu manquer ce rendez-vous
pour rien au monde ! Nous serons bien seuls au moins


ELLE.


Tout seuls… à deux…



LUI.


Tout seuls… à deux…Mais votre ami ?


ELLE.


Tout seuls… à deux… Mais votre ami ?À l’autre bout
de Paris… Asseyez-vous, c’est ça, dans ce coin
préparé… mon dieu, oui, il était préparé,
je l’avoue… Voulez-vous une tasse de thé ?
Des gâteaux ? quelque chose ?


LUI.


Des gâteaux ? quelque chose ?Merci… tout à l’heure.
Je ne veux que vous regarder… en paix surtout…


ELLE.


Vous voyez là ?


LUI.


Vous voyez là ?Quoi ?


ELLE.


Vous voyez là ? Quoi ?Ce vase. Ce sont vos fleurs
d’hier. Je vous remercie. Elles sont d’un goût
exquis.


LUI.


exquis.Bah ! ce n’est rien cela… ou peu de chose !…


ELLE.


Mais si ; ce sont des roses… Vous aimez les roses ?
Les fleurs ?


LUI.


Les fleurs ?Aucune particulièrement,
mais je les trouve des amies indispensables.
Et j’aime en rencontrer dans les appartements
des autres, sur les cheminées, ou sur les tables…
J’aime leur jeune haleine dans une maison
amie. On les sent réellement respirer…


ELLE.


C’est juste… Et puis n’avez-vous pas toujours raison ?
Savez-vous que je suis presque émue ?


LUI.


Savez-vous que je suis presque émue ?Presque !


ELLE.


Savez-vous que je suis presque émue ? Presque !Très.
Et, sentez-vous que vous faites quelques progrès,
que vous m’aimez vraiment un peu plus, à mesure ?


LUI.


Oui.


ELLE.


Oui.Émue, on le serait à moins ! Songez donc !
C’est bel et bien un commencement d’aventure !
Ensuite, vous avez une réputation
troublante d’écrivain qui fait rêver les femmes…
D’autres vous ont aimé… beaucoup… enfin…


LUI.


D’autres vous ont aimé… beaucoup… enfin…Madame !


ELLE.


Oh ! ne m’appelez pas madame. C’est affreux !
Je m’appelle Mary pour qui m’aime.


LUI.


Je m’appelle Mary pour qui m’aime.Mary.


ELLE.


Et puis surtout, songez, vous êtes le monsieur
qui porte en lui un grand chagrin d’amour.


LUI.


qui porte en lui un grand chagrin d’amour.Après ?


ELLE.


Comment, après ? Mais c’est suffisant. Le porteur
d’une chose pareille est presque un être à part,
un être atteint de palpitations de cœur,
que l’on accueille plus doucement, d’un regard
très attentif, avec plus de soin dans le geste,
de la câlinerie… Un chagrin précieux
est en vous. On a bien, quand vous entrez, du reste,
cette impression-là. Vous êtes presque deux.


LUI.


Presque deux !


ELLE.


Presque deux !C’est comme une sorte de présence.


LUI.


La présence que laisse en nous toute l’absence !


ELLE.


Songez ! une rupture aussi célèbre !… Toutes
nous nous intéressons à votre mal !


LUI.


nous nous intéressons à votre mal !Vraiment ?


ELLE.


N’avez-vous pas failli mourir ?


LUI.


N’avez-vous pas failli mourir ?Oh ! je redoute
ce genre d’évocation !


ELLE.


ce genre d’évocation !Je vous comprends ;
mais…


LUI, (l’interrompant.)


mais…Non ; cela fait mal bien inutilement.
Et puis, pourquoi savoir ? C’est un mal triste et pauvre.
C’est un chagrin commun très semblable à mille autres. Pourquoi vous occuper d’un homme et d’une femme
qui, pour avoir fripé quelques caprices d’âmes,
s’en sont allés, clopin-clopant, de leur côté,
chacun… Le temps est si loin où nous nous aimâmes.


ELLE, (souriant.)


Pourquoi ce terme suranné : « nous nous aimâmes » ?


LUI.


Nous nous aimâmes : c’est encore preque gai.
Nous nous sommes aimés : c’est lugubre. Voilà.


ELLE.


Vous devez être très sceptique.


LUI.


Vous devez être très sceptique.Moi ? Pourquoi ?


ELLE.


On dit que vous avez une âme si sensible,
qui se crispe, qui se reprend.


LUI.


qui se crispe, qui se reprend.Ce n’est pas moi
qui suis sensible, non, c’est ce qu’on laisse en moi.
Mais ne parlons que de vous seule…


ELLE, (secouant la tête.)


Mais ne parlons que de vous seule…Est-ce possible ?


LUI.


Oui, puisque c’est possible aussi que je vous aime.


ELLE, (l’attirant.)


Vraiment ? Mais, je veux bien, vous savez, parler d’elle.
Cela ne m’ennuie pas… on se comprend mieux, même.
Dites, dites, parlez-moi d’elle… Elle est très belle ?
Je l’avais rencontrée… Elle semblait assez
jolie…


LUI, (avec un soupir las.)


jolie…Moi qui m’étais tant promis de ne pas
prononcer son nom près de vous, même tout bas !
C’est un mot noir et dont je suis débarrassé.
Il ne faut pas qu’il trouble en rien cette soirée
très douce, et toute emplie d’un charme inespéré.
Oui, croyez-moi, le cœur guérit. Évidemment
c’est un travail minutieux et persistant
qu’une métamorphose au fond d’une mémoire !
Cela se fait lentement… on ne saurait croire
combien s’exalte et vibre à travers les années,
un morceau de parfum si lentement fané !…
Mais, c’est fini… c’est arraché… de la peau morte !…
Je l’ai très bien senti en poussant cette porte
tout à l’heure…


ELLE.


tout à l’heure…Vraiment, comme un homme qui a
souffert a la voix douce !… Henri, mettez-vous là…
J’ai fait l’appartement obscur. Je sais fort bien
que vous n’aimez que les lumières un peu sombres
et j’ai fait diminuer les lampes, afin
de vous plaire. Parlez-moi dans cette pénombre…

(Un temps. Puis, souriante, tentée.)


d’elle !


LUI.


d’elle !Non !… Plus… plus cela, je vous prie… assez !
Ce souvenir n’est pas de saison… Il s’estompe
dans vos yeux, meurt dans votre voix. Je l’ai chassé.
Il est, je ne sais plus, là où je l’ai laissé…
dans votre rue… Comment voulez-vous qu’il revienne
parmi ce mobilier joli, gai, ce bien-être
très rassurant, fait de précision moderne,
si encombré d’amour qu’on ne sait où se mettre
pour ne point chiffonner la place où tout à l’heure
on s’aimera — car nous allons bien nous aimer,
n’est-ce pas ?… follement… au milieu de ces fleurs
complices, de ces étoffes fraîches, semées
d’odeurs, pliées encore à votre forme, heureuses
d’être vous, de servir de cadre à vos baisers…
Oh ! les coussins tassés, l’odeur lourde et flâneuse
des divans, un sillon qu’une forme a creusé,
Une volupté triste et belle qu’on emporte.
Mais c’est tout l’amour ! Le reste n’est que fou, bête,
illusoire… Allons donc ! puisque je vous répète
qu’elle est partie, qu’elle est pour moi comme une morte !
Comment voulez-vous qu’un souvenir s’insinue
ici ?… tout l’étouffe, le repousse, le tue !
Enfin ! Je suis débarrassé de ce fantôme
pour avoir déposé mon front dans vos mains nues.


ELLE, (lui relevant, doucement, le front.)


Ah ! mais c’est qu’il y a derrière ce front d’homme
un cerveau plus fiévreux encore que le front !
Il est inquiétant. C’est un cerveau qui crée.
Ce soir vous êtes étrangement énervé,
ami !


LUI, (passionnément.)


ami !C’est que je sens que nous nous aimerons,
et que nous sommes bien enfermés, sans personne,
sans importunité, bien seuls, tout seuls… Quel mot
charmant : seuls ! N’est-ce pas ? Comment cela résonne !
Répétez.


ELLE.


Répétez.Seuls !

(Il apprécie encore d’un soupir soulagé.)

LUI, (l’attirant.)


Répétez. Seuls !Et maintenant ce mot
charmant, ayant autour de nous tout balayé,
tout préparé pour l’autre, le vieux mot suprême
et doux… laissons-le donc venir enfin…


ELLE, (faiblement, laissant glisser sa tête sur son épaule, et dans un murmure timide.)


et doux… laissons-le donc venir enfin…Tu m’aimes ?

(À ce moment, la fenêtre de la window s’ouvre, sous la pression extérieure du vent. Les rideaux bougent, et l’ondulation se propage de rideau en rideau. Il a frissonné.)

ELLE.


Qu’avez-vous ?


LUI.


Qu’avez-vous ?Rien… Le vent n’a-t-il pas soulevé
les rideaux ?


ELLE.


les rideaux ?Oui, le vent léger des fins d’été…


LUI.


Est-ce le vent qui fait ce long bruit musical,
sur nos fronts… en frôlant le lustre de cristal ?
Comme on sent vivre l’ombre, n’est-ce pas ? Il passe
des souffles autour des lampes…


ELLE, (va à la fenêtre et la pousse légèrement.)


des souffles autour des lampes…Il fait si bleu !

(Au fond le grand rideau a bougé et se soulève comme sous la force du vent. Dans l’ombre de la galerie obscure une lueur d’abord absolument imprécise ; le point de départ d’une forme. Cette lueur prendra corps, peu à peu, en s’agrandissant, semblable à une forme évoquée.)

LUI.


Quelle chose profonde que le soir ! L’espace
est plein de nous-mêmes, empli de nos adieux,
de nos espoirs… c’est vrai… Dites… le sentez-vous
comme moi ?… On comprend des choses tout à coup…
Il y a les germes flottants de ce qui veut
naître et renaître… en nous… là-bas… partout.


ELLE.


naître et renaître… en nous… là-bas… partout.L’amour.


LUI.


Un sentiment d’aurore…


ELLE.


Un sentiment d’aurore…L’avenir.


LUI.


Un sentiment d’aurore… L’avenir.Le jour…


ELLE.


Oh ! votre tête, là !… Taisons-nous… Taisons-nous…
Pensons.

(Ils regardent la fenêtre entr’ouverte sur le jardin. De dos à eux, la présence immatérielle de l’Ombre s’est précisée. Elle ressemble au loin entre les pans flottants des grands rideaux à une jeune femme. C’est le Souvenir qui s’éveille dans le soir. Il appelle lointainement un nom.)

L’OMBRE.


Pensons.Henri ! Henri !
Pensons. Henri ! Henri ! C’est moi… c’est moi toujours.
Hé quoi, tu voulais donc me laisser à la porte !…
Je suis le souvenir qui passe à travers tout.
Je suis le souvenir profond que te rapporte
le flux et le reflux de l’ombre où se dénouent
les âmes. Je renais. Le soir serait-il doux
sans moi ? Pense. Respire au fond de cette chambre
mon haleine, ma luminosité, cher ange !
Je suis l’obsession qui retentit dans l’ombre,
je suis le vieux parfum, je suis la vieille image,
le dessin immortel qu’ont tracé dans l’espace
sa forme, son amour, nos baisers, notre place.
Je devais être ici, méchant ! Je suis venue.
Ne te retourne pas. Personne autre que toi
ne peut me voir… Commence. Adore mon front nu
et mes mains pâles. Seul, tu m’entends, tu me vois,
mais tu ne pouvais pas me chasser de toi-même.
Il fallait bien que je sois là, puisque tu aimes !


ELLE, (qui s’est levée, inquiète de le voir si pensif.)


À quoi pensez-vous donc ? Vous êtes loin. Peut-être
que vous nous faites à cet instant comparaître
toutes les deux devant vos yeux… Alors, jugez,
comparez-nous.


LUI, (tout de suite, complaisamment, et parlant comme malgré lui.)


comparez-nous.Elle a de jolis yeux légers…
Les vôtres sont plus doux… Je la vois dans la robe
qu’elle portait au mois de juin, le cou, bombé
comme un oiseau, sortant du corsage aux plis sobres,
la robe qu’elle avait quand elle m’a trompé
pour la première fois… une robe adorable !
J’entends ses petits pas craqueter sur le sable…
Il fait beau… Elle met ses mains sur ses cheveux
et rêve à son amant.

(Derrière lui, là-bas, la vision fait exactement le geste qu’il décrit.)

ELLE.


et rêve à son amant.Allez ! je vous écoute
et vous pardonne !… Continuez, je veux
la connaître.


LUI.


la connaître.Elle avait des manches presque courtes
vous savez ? à l’arrêt du coude… Le corset
avait l’air de blesser sa souplesse.


ELLE.


avait l’air de blesser sa souplesse.Je sais.


LUI.


Elle avait un froufrou particulier de robe.
Et pourtant sa démarche est légère. Tenez,
elle serait venue ici, vraiment, que vous auriez
entendu comme un bruit d’oiseau qui se dérobe
dans l’allée. Voilà tout… un souffle sur le sol
et elle serait là !

(La vision s’est approchée pas à pas comme il la décrivait.)

ELLE.


et elle serait là !Oh ! vos yeux me désolent.
Comme ils sont loin de moi !… Je sais ce que vous faites
en ce moment.


LUI.


en ce moment.Quoi ?


ELLE, (lui prenant la tête et lui penchant ses yeux sur les siens.)


en ce moment. Quoi ?Vous la regardez.


LUI.


en ce moment. Quoi ? Vous la regardez.C’est vrai…


ELLE, (lui met la main sur les yeux.)


N’y pensez plus… Songez ! elle est partie…


LUI.


N’y pensez plus… Songez ! elle est partie…Au fait !


ELLE.


Elle vous a trahi.


LUI.


Elle vous a trahi.Ce n’était pas exprès !


ELLE.


Elle est très loin, au bras d’un autre, en ce moment…


LUI, (regardant fixement la vision.)


Où peut-elle bien être en ce moment, mon Dieu !
Barque, sleeping, palace… un décor pour amants.
Elle accomplit le beau voyage au pays bleu !

(Il se lève, brusque et agité.)


Assez !… Il ne faut pas parler ainsi… c’est odieux.
Absurde. Je ne sais vraiment ce qui nous prend.
C’est vous qui l’évoquez et cela fait un poids
irrésistible… étouffant…


ELLE.


irrésistible… étouffant…Mais quoi ? qu’avez-vous ?
Remettez-vous… Si j’avais su !… Quel désarroi
extraordinaire !…


LUI.


extraordinaire !…Ah ! autre chose ! Tout… tout
mais pas cela !…


ELLE.


mais pas cela !…Eh bien ! calmez-vous… j’ai eu tort…
Là, c’est fini… allons, tenez…

(Elle cherche autour d’elle un prétexte. Elle va à la table.)


Là, c’est fini… allons, tenez…Et puis, au fait,
voici l’album, vous savez bien, le livre d’or
où vous avez promis de m’écrire un sonnet
tout à la fin… Prenez… Parcourez les feuillets…

(Elle le fait asseoir.)


Vous verrez… Que de choses bêtes, mornes, laides
on a laissées sur lui ! Il attend votre main
pour effacer d’un simple mot ce qui précède…
Ça, c’est la page blanche. Ici, tout à la fin…

(Elle lui tend une plume et puis, délicatement , elle se glisse à ses côtés.)


Seulement laissez-moi, pendant ce temps-là, dites ?
me faire à vos côtés, petite, oh ! si petite…
toute petite !… Et puis les bras contre l’épaule…
Là, maintenant, lisez… N’est-ce pas que c’est drôle ?


L’OMBRE, (au loin, pendant qu’ils lisent tous les deux.)


Pourquoi voulais-tu donc me chasser, amant triste ?
Doux amant, pauvre amant ! Me voici, je t’assiste.
Et prends garde… Je suis là pour te surveiller…
Le souvenir c’est si jaloux et si fidèle
aussi… tellement plus que la réalité !…
Tu sens combien je t’aime, n’est-ce pas ? Oh ! plus qu’elle !
Je suis seule à t’aimer au monde à ce point-là.
C’est que, vois-tu bien, mon chéri, je n’ai que toi
et tu n’as plus que moi, maintenant… Et tu veux
m’échapper, n’être plus seulement nous deux ?…
Non, non, je suis partout tendrement obsédante.
Je suis là de toute ma puissance d’absente…
Va, je ne trahis plus à présent, ne crains rien.
Tu me retrouveras tout le long du chemin,
dans la banalité odieuse des jours,
dans un détail, dans un parfum, dans un contour.
Quand tu marches, je suis sur le trottoir en face…
Je me blottis au fond d’un fiacre contre toi…
Tu retrouves ma main sur les coussins de soie.
Je suis là, dans le bruit de la femme qui passe,
au fond d’un soir perdu, dans le mot que tu lis,
dans l’ennui d’espérer, dans ta mélancolie…
À quoi bon résister ? Tu vois, je t’accompagne.
j’ai mis ma robe blanche et laissé mon chapeau
Pour courir comme je faisais dans la campagne…
En chemin, j’ai cueilli des fleurs et des rameaux.
Aujourd’hui, c’est soir d’août, il fait bon, il fait beau…
Allons nous-en… Crois-tu que sur ce canapé,
près d’elle, ton affreuse espérance d’aimer
ne cherche pas obscurément mon front chéri ?
Ton cerveau, dans un demi-sommeil, me prolonge.
Tu lis, tu fais semblant de lire… Non, tu songes.
Tu rêves à mon sein comme on songe au pays,
tu penses à mes yeux comme on rêve à la mer…
Mon enfant, mon enfant, reprenons notre songe.
Pense à moi dans ses yeux, pense à moi dans sa chair.
Croyais-tu donc avoir enfin assez souffert,
que tu voulais te séparer de moi, ingrat ?…
Ce n’était pas possible, enfant. Me revoilà !


LUI, (d’un mouvement irrésistible referme brusquement le livre, rejette la plume et se lève.)


De la lumière, je vous prie, de la lumière !
Nous sommes trop dans l’ombre… l’ombre m’exaspère.

(Elle, complaisamment, va au mur et donne la lumière électrique.)


Encor I Encor !


ELLE.


Encor ! Encor !Ainsi ?


LUI.


Encor ! Encor ! Ainsi ?Oui, ce n’est pas assez.


ELLE.


Ainsi ?


LUI.


Ainsi ?Ah ! c’est mieux !

(Mais l’éclat vivant des lampes n’a pas chassé la vision. On l’aperçoit droite, souriante dans sa robe, comme un troisième personnage réel. Elle est accoudée au fond en une attitude familière et baignée de lumière.)

L’OMBRE.


Ainsi ? Ah ! c’est mieux !Te voilà bien avancé !
Tu me fais plus réelle et plus vivante… Soit !
J’accepte le défi ! Rien ne me chassera !
Regarde-moi, debout, dans la lumière, et droite…
Si tu veux m’effacer, tu ne le pourras pas !
Tu vas me retrouver plus tienne, plus petite…
Soit ! je suis l’invitée… une dame en visite…
Flirt à trois !… Soyons gais ! Fais-nous la cour !


ELLE, (devant le silence et l’attitude contrainte qu’il garde.)


Flirt à trois !… Soyons gais ! Fais-nous la cour !Oh ! vite.
Vite, courez devant la glace et regardez
Ce visage, mon cher ! C’est à mourir de rire.
Vous m’excusez ?

(Elle rit.)

L’OMBRE.


Vous m’excusez ?Rions.

(Le rire de l’Ombre s’égrène dans le silence.)

LUI, (sursautant.)


Vous m’excusez ? Rions.Tiens, vous avez son rire !


ELLE.


Non, mais d’où tombez-vous ?


LUI, (reprenant ses esprits, s’excusant gauchement.)


Non, mais d’où tombez-vous ?Je suis intimidé,
et vous avez raison de vous moquer.


ELLE.


et vous avez raison de vous moquer.Allons,
soyons gais pour l’amour de Dieu et remuons !…
rompons cette atmosphère écrasante, à la fin…
Vous aimez ma maison… N’est-ce pas que c’est bien
sous la lumière ici ?


L’OMBRE, (prend la pose d’une femme moqueuse qui entrerait dans un salon.)


sous la lumière ici ?Au fait, l’inspection !


LUI.


C’est exquis.


L’OMBRE.


C’est exquis.Peuh ! tout de même pas aussi bien
que chez nous !


LUI, (à elle, s’excusant de ne pas apprécier.)


que chez nous !Quand vous êtes là, je suis aveugle,
ébloui ! Je ne vois que vous !


ELLE ET L’OMBRE, (ensemble.)


ébloui ! Je ne vois que vous !Menteur !


L’OMBRE, (sourit.)


ébloui ! Je ne vois que vous ! Menteur !Tiens !
Nous l’avons dit ensemble !


ELLE, (montrant la pièce.)


Nous l’avons dit ensemble !Et tout est ancien !…


L’OMBRE.


Nous nous serions aimés gentiment dans ces meubles !


ELLE.


Là, c’est un secrétaire où j’ai mis tous vos livres…
à part… et reliés de teinte pâle ou vive
selon le titre… Un lys sur un fond amarante
pour votre dernier livre.


LUI.


pour votre dernier livre.Un lys ?

(Elle va au secrétaire, à droite.)

L’OMBRE, (pendant ce temps, approchée de lui.)


pour votre dernier livre. Un lys ?Elle est charmante.
Oh ! tu n’es pas sans goût ; certes, il t’en reste encor.
C’est vrai qu’elle est désirable. Quand elle dort
sa gorge au pur contour doit rythmer avec grâce
le nonchaloir joli d’une femme un peu lasse.
On serait bien dans du matin banal, près d’elle…
Volants, plissés, ruches, satin, linons, dentelles !


ELLE.


Voilà…


LUI, (s’approche et prend le livre.)


Voilà…C’est bien trop beau ! Quel goût des moindres choses.


ELLE, (avec intention.)


Mais ce que j’ai soigné particulièrement,
c’est la chambre.


LUI.


c’est la chambre.Ah !

(Il pose le livre.)

ELLE.


c’est la chambre. Ah !Mais oui.


LUI.


c’est la chambre. Ah ! Mais oui.Si j’étais votre amant
ce mot me serait très favorable. Elle est rose ?


ELLE.


Non, pas rose. Elle est bleue.


LUI, (entre les dents, agacé.)


Non, pas rose. Elle est bleue.Oui, naturellement…
De quel côté ? À droite ? à gauche ?


ELLE, (désigne du doigt une porte au fond dans la seconde pièce.)


De quel côté ? À droite ? à gauche ?Par ici.
Vous pouvez regarder, je permets. Entrez-y.


LUI.


Puisque vous permettez de bonne grâce…

(Elle fait exprès de rester occupée au secrétaire. Lui a une hésitation, s’éloigne d’elle et se dirige paresseusement vers la chambre.)

L’OMBRE.


Puisque vous permettez de bonne grâce…Attends.
Je m’en vais devancer ton désir… reste-là.
Je vais entr’ouvrir la chambre furtivement,
voir si l’alcôve est belle où tu me tromperas,
si ce qu’elle promet peut te plaire… Attends-moi.
La chambre des amants doit être surveillée ;
c’est un nid idéal qu’il faut que l’on arrange,
et quand il est trop laid on sent pleurer les anges.

(L’Ombre furtive, un doigt sur la bouche, se glisse par la porte de la chambre mi-ouverte et disparaît.)

ELLE, (se retournant, étonnée de le voir au fond, appuyé à la porte entr’ouverte.)


Comment, vous êtes là ? Vous n’êtes pas entré.


LUI.


Mais non, je n’ose pas.


ELLE.


Mais non, je n’ose pas.Ah ! bah !


LUI.


Mais non, je n’ose pas. Ah ! bah !J’ai peur du temple…
Pas l’appréhension… la gêne…


ELLE.


Pas l’appréhension… la gêne…Par exemple !
Mon cher, surmontez-vous… Entrez, entrez sans hâte,
Mais entrez… méfiant qu’il faut que l’on rassure…
Vous verrez… C’est bien !…


L’OMBRE, (revenant au fond sur la pointe des pieds.)


Vous verrez… C’est bien !…Pour une femme délicate
quelle chambre ! Ah ! mon pauvre amant ! J’en étais sûre.
Si tu voyais ce bleu, ce bleu, ce bleu d’azur…
Je te connais, le ton commun et la laideur
hostile de ce lit, — parfum très fort, odeur
bête ! — tu ne pourrais jamais les supporter…
Amant, redoute cette chambre avec prudence !


LUI, (brusquement, revenant à elle et l’emhrassant avec un petit éclair de rage dans les yeux.)


Et puis la chambre, ça n’a aucune importance !
Il n’y a qu’un décor et qu’une volupté.
Vous seule, petite âme !…


ELLE.


Vous seule, petite âme !…Oh ! le mot est charmant !
Petite âme ! C’est votre premier mot aimant,
mais ce n’est pas pour moi qu’il fut trouvé.


LUI.


mais ce n’est pas pour moi qu’il fut trouvé.Encor !


ELLE.


Oui, c’est pour elle. Aviez-vous l’art des mots qui touchent ?
Vous vous donniez des noms ?…


L’OMBRE.


Vous vous donniez des noms ?…Chut ! un doigt sur la bouche !
Ne nous profane pas, respecte nos chers morts…
Henri !


LUI, avec effort.)


Henri !Ce que nous nous disions ?


ELLE.


Henri ! Ce que nous nous disions ?Oui, vous et elle.


LUI, (évasif.)


Il n’y a pas de mots pour exprimer l’amour…
que ceux qu’on dit aux tout petits enfants.


ELLE.


que ceux qu’on dit aux tout petits enfants.Lesquels ?


LUI.


Quels ?…


L’OMBRE.


Quels ?…Silence !


ELLE.


Quels ?… Silence !Eh bien ! Vous vous taisez ?

(Tout à coup, dans une inspiration.)


Quels ?… Silence ! Eh bien ! Vous vous taisez ?Je suis sûre
que vous avez sur vous…


LUI.


que vous avez sur vous…Quoi ?


ELLE.


que vous avez sur vous… Quoi ?De son écriture.


LUI.


Peut-être oui.


ELLE.


Peut-être oui.Montrez.

(Il tire timidement un petit portefeuille de sa poche, cherche et lui tend une lettre.)

L’OMBRE.


Peut-être oui. Montrez.Comme tu me profanes !
Ta main n’a pas tremblé… Elle lit : « Ma chère âme,
mon aimé ». Ces choses atrocement gentilles
que ma main a tracées pour ton tourment. Prends garde !
Les lettres mortes s’évaporent.


ELLE, (lisant.)


Les lettres mortes s’évaporent.Un peu bavarde.


L’OMBRE.


Regrette vite ! Vois comme tu me gaspilles…


LUI, (comme pour s’excuser, et la main déjà tendue pour reprendre les lettres.)


Ce sont de petits mots…


ELLE.


Ce sont de petits mots…La vie n’est qu’un murmure…


LUI.


Il faut savoir l’entendre.


L’OMBRE.


Il faut savoir l’entendre.Elle a l’oreille dure !


ELLE.


Faut-il que vous teniez à ces reliques pour
les porter toujours sur vous ?


LUI.


les porter toujours sur vous ?Oh ! non, pas toujours !…
C’est un hasard.


ELLE.


C’est un hasard.Vous n’y tenez pas ?


LUI.


C’est un hasard. Vous n’y tenez pas ?Nullement.


ELLE.


Parions que vous ne brûlez pas celle-ci ?


LUI.


Voyez.

(Il fait flamber une allumette, il va brûler la lettre. L’Ombre, furtive, se penche et souffle la flamme qui s’éteint.)


Voyez.L’épreuve du feu n’a pas réussi
mon pauvre ami…


LUI.


mon pauvre ami…Le courant d’air…


ELLE.


mon pauvre ami… Le courant d’air…Le tremblement
de votre main… N’importe ! arrêtons ce jeu-là ;
il est vilain. Remettez ceci à sa place.

(Elle lui tend avec gravité la lettre et s’éloigne.)

L’OMBRE, (pendant qu’il la met lentement dans son portefeuille.)


Bien !… Mais ne te fie pas à tant de bonne grâce.
Elle est magnanime, oui, mais elle ne voit pas
que depuis un moment cette lampe te blesse…
Je devine, c’est une égoïste fieffée !
Moi, je t’ai fait souffrir jusqu’aux os, je t’ai fait
dépérir… mais j’avais de ces délicatesses…
J’aurais baissé l’abat-jour…


ELLE.


J’aurais baissé l’abat-jour…La lampe vous blesse,
Vous permettez…

(Elle descend l’abat-jour.)

L’OMBRE.


Vous permettez…Ah ! j’avais tort.


LUI.


Vous permettez… Ah ! j’avais tort.Merci.


L’OMBRE.


Vous permettez… Ah ! j’avais tort. Merci.Mais veille
tout de même. Elle est bonne ; elle sera cruelle…


ELLE, (souriant de sa docilité et s’asseyant à la table.)


Voyez-vous, je crois commencer à vous comprendre,
vous et la façon dont il faut que l’on vous aime.
Je crois pouvoir vous être bonne, utile même.
Je veux être pour vous une maman très tendre,
ayant évidemment un peu d’inceste au fond…
Un chagrin, c’est toujours sensuel. Il engendre,
avec le désir de la consolation,
cette joie qui revient des caresses reprises.
Mon ami, tenez, voulez-vous que je vous dise ?
C’est tout à fait pareil aux jardins lorsque l’on
fait les greffes… oui… Je vois cela tous les ans…

L’entaille s’ouvre, affreuse, et pourtant on est sûre
que l’on vient d’y mettre un peu de beauté future.
Oui… d’une autre beauté… c’est ça… parfaitement.
Un amour étranger renaît de la blessure…
Vous verrez !… Ah ! déjà vous m’écoutez bien mieux,
et nous voilà d’accord pour la première fois,
depuis tout à l’heure… je le lis dans vos yeux…
Vous venez doucement, très doucement à moi.
Encore un peu de temps, un jour, un jour ou deux,
et vous devancerez la main qui va vers vous…

(Au-dessus de la table les mains se tendent. L’Ombre donne une chiquenaude sur le bouquet de fleurs. Des fleurs s’effeuillent sur leurs mains. Et le silence a une palpitation, comme un cœur.)

ELLE.


Tiens ! Une rose s’est écroulée tout à coup.
Vous avez vu ?


LUI.


Vous avez vu ?Oui, c’est une chose adorable
que des roses qu’on trouve effeuillées sur des tables…

(Il se précipite sur les pétales.)


Nous disions ?


ELLE.


Nous disions ?Oui, pourquoi nous être interrompus ?
On brise un charme. C’est aussi de votre faute ;
vous avez sursauté.


LUI.


vous avez sursauté.Je ne le ferai plus.
Je suis nerveux, c’est vrai. Pour un rien je sursaute.

(Il a pris machinalement, à pleines mains, les pétales, et, nerveux, il en mâche un tout en parlant.)

L’OMBRE.


Va, mâche cette fleur… Amère n’est-ce pas ?
comme une volupté manquée. Bah ! laisse-la !
À quoi bon ? tu le sais, c’est inutile ; jette…
Je t’ai empoisonné les roses pour toujours.

(Il jette la fleur.)

ELLE, (se lève.)


Vous m’agacez, tenez… votre air ailleurs… Vous êtes
insupportable !


LUI.


insupportable !Que vous prend-il ?


ELLE.


insupportable ! Que vous prend-il ?L’air est lourd,
ici… qu’il fait chaud !… et toutes ces fleurs entêtent…
On étouffe !


LUI.


On étouffe !C’est pour cela ?


ELLE.


On étouffe ! C’est pour cela ?Je me sens laide,
ce soir !


LUI.


ce soir !Je vous trouve ravissante, ce soir,
au contraire. Regardez-vous dans ce miroir.

(Il prend un miroir à main sur la table.)

L’OMBRE.


Mon haleine a terni tous les miroirs !

(Il lui tend le miroir. Elle essuie le miroir comme pour enlever une buée.)

ELLE.


Mon haleine a terni tous les miroirsC’est bien
ce que je disais. Je suis affreuse !

(Elle le rejette, et, avec un soupir d’impatience, va au piano, près des colonnettes, au fond.)


ce que je disais. Je suis affreuse !Aimez-vous
la musique ? Êtes-vous un peu musicien ?


LUI, (reste en place.)


Un peu.


ELLE.


Un peu.Connaissez-vous cet air ?

(Debout elle pianote.)

LUI.


Un peu. Connaissez-vous cet air ?Oui… un soir d’août
quelque part, il me semble… un air de casino…


ELLE.


Oui, c’est un air de la Bohême… Très piano…

(Elle s’assied et joue la valse de la Vie de Bohème.)

L’OMBRE, (s’approche, furtive, de lui.)


Écoute… Souviens-toi. C’est nous, la mer, les plages…
valses de casino, grands soirs mélancoliques
aux terrasses… flots bleus… lumières… noirs ombrages.

(Il semble que des violons lointains réattaquent la valse, pendant que le piano continue.)


Vois, un bonheur banal pleure dans la musique,
le nôtre, nos départs, nos amours, nos vertiges,
tout ce que nous avons laissé de par le monde,
de jeunesse mêlée et d’amoureux vestiges…
Écoute, nous avons terminé notre conte…
D’autres le referont avec les mêmes flots,

les mêmes nuits très bleues sur les mêmes terrasses,
et le même air banal, nostalgique et tenace
qui fait flotter sa traîne au bord des casinos.
Nous, c’est fini… pour jamais plus… pour jamais plus !…
Retrouve-moi au fond de la musique et pleure,
avec ton pauvre amour à mon cou suspendu.


ELLE, (continuant toujours de jouer.)


Je trouve que cet air me ressemble…


LUI, (vague, avec des larmes dans la voix.)


Je trouve que cet air me ressemble…Oh ! beaucoup !


ELLE, (s’interrompant et laissant brusquement retomber le bois du piano.)


Décidément, qu’avez-vous depuis tout à l’heure ?…
On dirait qu’un mauvais génie est là, présent.
Pas un seul mot de vous qui ne soit franchement
odieux…


LUI.


odieux…Mais…


ELLE.


odieu… Mais…Blessant. Une tasse de thé,
Je vous prie, et faites-moi donc la charité
de vous taire !…

(Au comble de l’énervement contenu, elle va se jeter à gauche, sur un tas de coussins empilés, et de dos à lui.)

LUI, (après une hésitation — presque méchant.)


de vous taire !…Avant tout, je suis obéissant…

(En allant à la table à thé, il fredonne l’air de la Bohême. Dans l’air passe une dernière bouffée de violons. Il prépare le thé en silence.)

L’OMBRE, (l’a suivi.)


Et puis voici le thé ! Le thé blond que mes doigts
délicats t’ont tendu tant de fois… Laisse-moi
t’aider à le verser dans la tasse qui fume.
Oh ! le thé blond ! — je l’aimais faible, — que l’on hume
dehors, près du massif de buis, tu te souviens ?
Tu le prenais de mes doigts fins, tu m’aimais bien…
Laisse-les t’effleurer encor comme autrefois.
Avant de t’éloigner, embrasse-moi les doigts.

(Son geste lui effleure les lèvres. Puis, la tasse en mains, il s’éloigne.)

ELLE, (qui pique des épingles dans les coussins.)


Quel charme ! La délicieuse intimité
bourgeoise ! Coin du feu, pantoufles… crème… thé…


LUI, (venant à elle et tendant la tasse.)


N’est-ce pas ?


ELLE, (lui jette une fleur au visage.)


N’est-ce pas ?Cependant que l’heure passe… passe !


LUI.


Voulez-vous un soupçon de lait dans votre tasse ?


ELLE, (ironique.)


Mais ne renversez rien surtout. Prenez le temps !…


L’OMBRE.


Mais ne renversez rien surtout. Prenez le temps !…Allons,
je viens à ton secours.


LUI, (à elle, lui tendant la tasse.)


je viens à ton secours.J’ai pris le temps !

(Elle trempe les lèvres dans la tasse.)

L’OMBRE, (va au fond à un cartel.)


je viens à ton secours. J'ai pris le temps.Regarde,
elle avait fait exprès que cette heure retarde.
De mon doigt mort de pur fantôme en faction
je pousse le moment éternel.

Elle avance les aiguilles.)


je pousse le moment éternel.Remercie.
Tu vois, je t’aide à vivre,


ELLE, (avec impatience.)


Tu vois, je t’aide à vivre,Et mon ami qui doit
revenir juste entre onz…

(La pendule se met à sonner. Elle tourne la tête vers le cartel. Poussant un cri.)


revenir juste entre onz…Mais c’est de la folie !
Onze heures déjà.


LUI.


Onze heures déjà.Non !


ELLE, (constate que l’aiguille a dépassé l’heure.)


Onze heures déjà. Non !Mais si, onze heures trois !


LUI.


Allons donc ! La pendule avance évidemment.


ELLE.


Onze heures ! C’est à peine si je vous ai vu…


LUI, (vague.)


On ne sait pas souvent ni pourquoi, ni comment,
les pendules, sans qu’on s’en soit même aperçu,
retardent, avancent…


ELLE, (au comble de l’irritation.)


retardent, avancent…Merci bien !


LUI.


retardent, avancent… Merci bien !Qu’avez-vous ?


ELLE, (avec véhémence.)


J’ai… que voici l’heure précise où mon ami
va rentrer, c’est fini de notre rendez-vous…
de notre approche… Nous n’avons presque rien dit !
Tout ce temps gaspillé pour de menue monnaie,
Oh ! la bête soirée ! On a le cœur qui crève.
Excusez-moi…

(Elle fond en sanglots.)

LUI.


Excusez-moi…Quoi ! vous pleurez ? Des larmes vraies ?
Mais folle ! que nous fait l’heure plus ou moins brève
Mary ! ne pleurez plus… Voilà la vérité…
Ne la sentez-vous pas : — Mary ! Je vous désire
éperdument… Je suis fou, je suis enivré
de vous… Mais c’est cela qu’il faut enfin vous dire
car à travers les mots, comment n’avez-vous pas
senti la certitude ?

(Il lui fait retourner le visage.)

ELLE, (dans ses larmes.)


senti la certitude ?Est-ce vrai, cette fois ?…
On ne sait plus !…


LUI.


On ne sait plus !…Mais si, mais si… on sait tout bas
ce que l’on feint tout haut d’ignorer. Et je crois,
que votre amour c’est le salut… du moins pour moi.
Car vos yeux c’est le ciel, vraiment pur, clair, limpide…


L’OMBRE.


Oui, mais tu n’y crois plus Tu as perdu la foi…
Quand on a cru en lui, le ciel est bien plus vide.


ELLE.


Alors, sans rien me dire, embrassez-moi très vite,
et mon chagrin s’en ira tout seul…


L’OMBRE.


et mon chagrin s’en ira tout seul…Moi d’abord !
Embrasse.

(Au moment où il va embrasser la femme, le visage de la vision s’incline vers sa bouche. Il l’écarte d’un bras.)

ELLE.


Embrasse.Eh bien ? Pourquoi, pour prendre mon baiser
faites-vous comme le geste de repousser
quelque chose ?


LUI, (se mettant à ses genoux.)


quelque chose ?Mais non, c’étaient vos cheveux d’or
que je voulais écarter ainsi… Qu’ils sont doux !
qu’ils sont donc beaux ! Je veux les respirer, les boire
et glisser lentement du front à votre joue…


ELLE, (se décoiffant avec un mouvement d’abandon.)


Prenez-les.


LUI.


Prenez-les.Je les ai.


ELLE.


Prenez-les. Je les ai.Ami !

(Il lui embrasse les cheveux comme s’il buvait dans le creux de sa main.)

L’OMBRE.


Prenez-les. Je les ai. Ami !Va, bois l’espoir.
L’espoir d’aimer tient tout entier dans un parfum !


LUI.


Oh ! votre bouche est-elle assez gaie ?

(Il l’embrasse.)


Oh ! votre bouche est-elle assez gaie ?Encore un !

(Il l’embrasse encore.)


Je n’aime plus que vous !


ELLE.


Je n’aime plus que vous !Que moi !


LUI.


Je n’aime plus que vous ! Que moi !Le sentez-vous ?


L’OMBRE.


Et dire que c’est vrai qu’elle ne le sent pas
que tu mens, que tu mords ses cheveux et son cou
comme pour y chercher autre chose que moi
sans le trouver… Ta lèvre aspire la buée
de mon rêve. Va, il est là, très près, tout près…
Ma tête transparaît sous ses cheveux défaits.
Regarde mon visage à travers eux, regarde.

(L’Ombre, derrière le canapé, est presque joue à joue avec la femme, ses doigts soulèvent et mêlent les deux chevelures. Celle de l’Omhre flamboie.)


Suis-je belle ? Autant qu’elle ? Plus ? Comme tu tardes
à répondre ! Bien mieux, avoue ! Que c’est joli
deux têtes renversées que l’on tient dans ses coudes,
comme deux fleurs coupées, deux roses ou deux lys !…
Vois, elle croit que tu t’arrêtes, que tu boudes
ses lèvres, que ta bouche à son oreille glisse,

et ce n’était que pour aller trouver ma bouche.
Embrasse-moi, embrasse-moi ! C’est un délice
farouche, accompagné d’un frisson immortel.
Étreins-nous toutes deux, elle et moi, moi en elle…
De nous quelle est la plus vivante, la moins morte ?
c’est moi ! Moi !… car la vie a le goût de la mort
mais ne l’égale point ! Et, c’est moi la plus forte !
Embrasse-moi de tout ton désespoir… encore !
Et bois le souvenir des caresses, le goût
impérissable, écrase-le, écrase-nous,
crie-lui : « Je t’aime, enfin ! Je t’aime, amour vivant ! »
mais ne t’inquiète pas, je suis là, mon enfant !

(Elle les domine comme une flamme.)
(À ce moment, pendant que les deux amants se caressent et n’ont plus que des murmures et des soupirs de paroles, le rideau de la porte d’entrée a bougé. On devine qu’une main vient de le soulever et on a légèrement entendu marcher.)


Quelqu’un ! L’autre ! l’amant ! le voilà ! entends-tu ?
Eh bien ! lève-toi donc ! tu l’as bien entendu ?

(Toujours aux genoux de la femme, il ne bouge pas et lui parle à voix basse.)


Qu’attends-tu ? Ah ! je te devine ! C’est exprès
que tu ne bouges pas. Ton désespoir de vivre
attend vaguement la catastrophe… Vains souhaits !
Puérilité ! L’homme, prêt à la défensive,
est là, derrière, pâle et retenant son souffle,
mais il n’entrera pas. Et sais-tu bien pourquoi ?
Sais-tu pourquoi sa main, bien que son cœur étouffe,
reste immobile ?… eh bien ! c’est parce qu’IL ME VOIT !
La femme seulement me devine. Lui voit.
Il sait que je suis là. Alors, il est tranquille…
Vaine folie, te dis-je ! il est temps, lève-toi.

(D’un geste, l’Ombre a le pouvoir de séparer les deux têtes rapprochées. On entend un nouveau bruit léger dans la galerie. Elle tressaute.)

ELLE.


Ah ! quelqu’un ! Attention !

(Elle relève prestement ses cheveux défaits et se sauve dans sa chambre, au fond à gauche. En passant elle éteint vivement l’électricité. La pièce est replongée dans l’ombre. La vision presque plus distincte, se perd dans l’obscurité. Lui demeure debout près de la lampe, attentif et interrogeant le silence. Au bout de quelques secondes, la tapisserie au fond s’ouvre cette fois pour de bon. C’est l’Autre, l’amant, qui entre.)


Scène II


LUI, L’AUTRE


L’AUTRE.


Ah ! quelqu’un ! Attention !Vous ? Comment se fait-il
que vous soyez ici ?… Ou du moins, j’ignorais…
On avait négligé de m’en prévenir…


LUI.


On avait négligé de m’en prévenir…Mais
j’étais invité.


L’AUTRE.


j’étais invité.Vrai ?


LUI.


j’étais invité. Vrai ?Une tasse de thé…
J’avais reçu le mot… ce matin…


L’AUTRE.


J’avais reçu le mot… ce matin…Enchanté.
Et la maîtresse de la maison, s’il vous plaît ?
Absente ?


LUI.


Absente ?Non. Elle est dans sa chambre… à côté…
Là… je crois… un ordre à donner…


L’AUTRE.


Là… je crois… un ordre à donner…Je le savais.
Je m’excuse d’interrompre ce tête-à-tête.
Il faut en hâte que je parle à Mary.


LUI.


Il faut en hâte que je parle à Mary.Faites.


L’AUTRE.


Quant à nous Monsieur, nous sommes de ces gens
qui peuvent trouver l’heure et le moment qu’ils veulent
pour prolonger une rencontre dont le temps
n’est pas venu… Plus tard, lorsque nous serons seuls.


LUI.


Mais nous le sommes.


L’AUTRE.


Mais nous le sommes.Non. Du moins pas à mon gré.


LUI.


Mais au mien.


L’AUTRE.


Mais au mien.Eh bien donc, Monsieur, vous permettez ?
Je vous laisse comme je vous ai trouvé : seul.

(Il se dirige au fond vers la chambre. Il y entre. On voit par la porte ouverte de vives lumière. Il s’enferme.)


Scène III


LUI, L’OMBRE


LUI, (maintenant que cette silhouette confuse d’homme en habit de soirée a disparu, il s’assied soulagé.)


Seul ! Le mot a sonné comme un défi… Pourtant,
pourtant personne autre que moi, ne peut te voir,
ni te heurter, présence éparse dans le soir !…

(Il se retourne)
Ah ! disparue enfin !… Oui, seul ! Allégement

de ne plus tout à coup sentir sur ses épaules
peser ta croix de chair vivante ! C’est calmant
d’être seul !…
d’être seul !…Mais… cependant… voyons… Qui me frôle ?
Non !… rien… Ah ! si… là-bas… qu’est-ce donc qui renaît ?
Qu’est-ce ?…

(La vision maintenant, dans la solitude et l’obscurité, se remet à rayonner mystérieusement et peu à peu. Elle est près de la fenêtre, dans le cadre de la baie de lumière. Elle luit comme une clarté métallique, froide et phosphorescente.)


Qu’est-ce ?…Ah ! te revoilà !… la grande insoupçonnée !
Mauvais fantôme, qui viens rôder, qui surveilles
jalousement le front fiévreux dont tu es née.
Image ! merveilleuse image de l’aimée,
que mon regard projette et qui vibre aux oreilles,
obsession qui remplis l’ombre et t’es dressée
soudainement, dans ton mystère, si pareille
au passé ! Souvenir, souvenir détesté,
que personne ne voit, n’entend, ne sent que moi,
si réel que je peux te toucher de mon doigt,
souvenir plus vivant que la réalité…
je te retrouverai toujours, c’est décidé ?
Je verrai donc toujours se dresser le point fixe
que fait ton ombre blanche et ton marbre léger,

(Il s’approche de la vision blême jusqu’à la toucher.)


sur tout ce que je vois, partout où tu t’immisces ?
Tu es venu, tu m’as parlé, tu m’as soufflé
les mots empoisonnés, les mots fanés… Eh bien,
sois pardonné pourtant de m’avoir tant parlé !
L’homme est heureux quand il a dit : Je me souviens.
Et n’es-tu pas le double exquis qu’elle a laissé
pour me veiller quand elle ne serait plus là…

(Il lui parle tendrement et familièrement.)
Obsession de sa forme, chose inouïe,

oh ! ce que tu m’as dit tout à l’heure tout bas,
avec ta froide et ton adorable ironie !…
Je devrais te haïr, pourtant que je t’adore !
ma petite chérie, ma petite chérie !…

(Les mains jointes.)


Ce soir comme tu es étrange, un peu pâlie,
un peu plus languide de t’être entremêlée
à de l’amour… Nous sommes seuls. Dis, répète
tout ce que tu disais… Elle s’en est allée
et l’homme aussi… Reprends le tendre tête-à-tête
dans cette chambre où l’on respire enfin à l’aise…
Que nous font tous ces gens, ces passants ! Qu’ils se taisent !
Puisque tu t’es ce soir émanée des coussins,
des odeurs, du parfum dont ce boudoir est plein,
écoute encor mon cœur afin que tu l’apaises.
Ne sois pas ce soir-ci encor venue en vain…
Plains-moi ! Je suis ta chose effondrée ! Tu me plais,
n’est-ce pas ? Grâce à toi, tu le vois, c’est affreux,
je ne peux plus aimer, je ne peux pas aimer !
Console-moi, sois bonne encor, et soyons deux…
Elle parlait… Hélas ! rien ! mon cœur est fermé !
Tu triomphes !… Et c’est à toi que je me plains
cependant, toi qui creuses le vide à deux mains
dans mon âme, et sur qui tout à l’heure la nuit
tombera sans espoir mon front inconsolé !…
Chérie !

(L’Ombre immobile, dressée comme une statue maintenant le regarde, en silence, grave, avec une expression marbre.)


Chérie !Ah ! tu te tais, maintenant, tu me fuis !…
C’est vrai, seule, tu deviens de glace. Ta bonté,
tes élans amoureux ne sont que quand tu sens
ta puissance en danger, dans le bruit, le tumulte !
Mais face à face avec l’horreur de ton néant
le Souvenir reprend son aspect de sépulcre…
J’en ai assez ! Sournoise et mauvaise, va-t’en !
L’heure est venue, je veux en finir, tu vas voir !
Je veux aimer, je vais aimer, il faut vouloir.
Tant pis ! lutte pour lutte ! Il faut… Oh ! je pressens
que tu t’agripperas à moi, et, quelque soir,
sans que j’aie pu jamais secouer ton emprise,
nous roulerons au fond d’un fleuve, au fond d’un trou,
car l’homme qui te porte avec lui agonise
de ce jour, et c’est toi qui nous fais les yeux fous !
N’importe ! Un souvenir n’est qu’un spectre. Prends garde !
On a raison de lui, on l’étouffe, on le prend
à pleine gorge… Et c’est ce que je fais, camarde !

(On entend un bruit de voix dans la chambre à côté.)


Écoute… on se querelle à côté, tu l’entends ?
Ils font comme nous… Nos deux couples se collettent.
Mais ce ne sera pas en vain, cette fois-ci…
J’aurai raison de toi… Tu vas voir !

(Le double colloque, ici et dans la chambre, s’enfle en même temps. La porte de la chambre s’ouvre brusquement, sur un éclat de voix.)


Scène IV


LUI, ELLE, L’OMBRE


ELLE, (refermant la porte.)


J’aurai raison de toi… Tu vas voir !Pas parti !
Tant mieux ! car j’étais mortellement inquiète.

(Haletante, elle accourt vers lui.)


Écoutez… à la hâte… voilà, en deux mots…
Quelque chose de grave… oui… mon ami sait tout,
du moins… sa jalousie a deviné… trop tôt !…
Enfin, comprenez-moi… voilà : je suis à vous,
si vous le voulez… oui… demain ou tout de suite…
Nous venons d’avoir une scène épouvantable,
définitive… Tout peut se rompre, et très vite.
Voulez-vous de moi ?… Dès demain, si peu croyable
et si fou même que la chose vous paraisse,
dès demain, Henri, je serai votre maîtresse,
votre femme… toute à vous, toute… et pour toujours !…
Ne réfléchissez pas ; c’est hasardeux… qu’importe !
Fiez-vous à ce cri qui me pousse, à l’amour
qui m’arrache à cet homme. Oh ! je suis calme, forte
et bien décidée… C’est à vous que je me donne,
et ce soir, vous n’aurez qu’à m’ouvrir votre porte…
je serai là !

(Elle s’arrête court, angoissée. Silence.)

L’OMBRE.


je serai là !Allons ! Finissons-en. J’ordonne
que tu dises ceci : Je ne vous aime pas !


ELLE, (à voix étouffée.)


Eh bien ?… Quelle réponse ?


L’OMBRE.


Eh bien ?… Quelle réponse ?Va ! Décide-toi.


LUI, (hésitant.)


Votre don me ravit, me trouble…


L’OMBRE.


Votre don me ravit, me trouble…Pas cela !
Prononce ces cinq mots : Je-ne-vous-aime-pas.


LUI, (éludant et cherchant d’autres mots.)


Mais je ne sais… si brusquement… écoutez-moi,
j’ai peur pour vous… Mary… Je suis un pauvre lâche.


L’OMBRE, (impérieuse.)


Dis !…


LUI, (martelant avec un grand effort, et comme malgré lui.)


Dis !…Je crois…


L’OMBRE, (terrible et dressée.)


Dis !… Je crois…Dis-le !


LUI.


Dis !… Je crois… Dis-le !… Que… je ne vous aime pas…
assez…

(Ses lèvres ont exhalé faiblement ce mot : assez, comme pour amortir la sonorité de l’arrêt.)

ELLE, (sursaute.)


assez…Vous dites ? Vous avez dit ?


LUI, (répète doucement.)


assez… Vous dites ? Vous avez dit ?Pas assez…


L’OMBRE.


Et voilà qui es fait, mon petit !…


LUI.


Et voilà qui es fait, mon petit !…Je vous fâche
évidemment…


ELLE, (dans un cri.)


évidemment…Sortez, sortez d’ici !… de suite !
Oh ! quelle atrocité…

(Elle se cache la figure dans les mains.)

LUI.


Oh ! quelle atrocité…Pardon ! pardonnez-moi…
Je suis un malheureux… On me fuit, on m’évite…
Je suis l’homme stupide qui entend des voix !
Vous m’avez appelé… j’ai obéi… Pardon
de vous avoir troublée… oh ! si peu que ce soit…
J’aurais dû fuir… je suis venu…


ELLE.


J’aurais dû fuir… je suis venu…Mais partez donc !
Vous ne devinez pas le mal que vous me faites.
Quel mal ! Partez, Monsieur !

(Affalée, elle livre à son mouchoir des larmes de rage et de confusion.)

L’OMBRE, (avec la grande énigme du sourire.)


Quel mal ! Partez, Monsieur !C’est un congé.


LUI, (s’approchant d’elle et voulant commencer une phrase sentie.)


La vie…


L’OMBRE, (l’interrompt.)


La vie…N’insiste pas… Pourquoi ? Tu vas gâcher
ta sortie… Allons… viens… ton chapeau…

(Il retourne vers elle. Elle est illuminée, et elle a repris des fleurs dans ses bras.)


ta sortie… Allons… viens… ton chapeau…Je suis prête
Laisse là cette femme en pleurs, sois sans pitié
Demain, la nuit les aura réconciliés !…


LUI.


Adieu. Oubliez-moi.


ELLE.


Adieu. Oubliez-moi.Adieu…


L’OMBRE, (l’attirant doucement vers la porte, de ses mains tendues.)


Adieu. Oubliez-moi. Adieu…Moi je te reste.
Compte sur moi, je ne te ferai pas défaut !
Va, j’égale en saveur tous les bonheurs terrestres,
et ceux qui sont finis sont toujours les plus beaux !
Viens-t’en, mon pauvre amant… Tu vois bien, que veux-tu ?
je te l’avais bien dit, encore un soir perdu !
On ne se défait pas si vite ni si tôt
De mes rayons. L’éternité m’a revêtue…
Mais que je t’en promets des songes bien meilleurs !
Tu verras, viens-nous-en, viens respirer la nuit,
avant de t’endormir lourdement sur mon cœur…
Partons ainsi… glissons à deux… pas vus… sans bruit…
Chut !… va devant… Prends garde aux marches, mon chéri…
L’amour, vois-tu, l’amour…

(Ils ont monté les marches, soulevé la tapisserie, leur couple ensorcelé disparaît par la galerie ouverte pendant que, sans se retourner, la femme continue de pleurer sous la lampe.)