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Théâtre completErnest Flammariontome 6 (p. 231-256).


LA DÉCLARATION
PIÈCE EN UN ACTE
Jouée pour la première fois en représentation privée
le 12 avril 1903.


PERSONNAGES


Mmes
Adrienne 
Berthe Bady.
Rosette 
J. Darcourt.
 
MM.
M. Lewis Stearford 
André Brulé.
Le Mari 
G.




LA DÉCLARATION




(La scène se passe dans un salon de lecture d’hôtel au lac de Lucerne, par une chaude journée d’orage. Deux femmes causent, l’une dans un rocking. Un homme, non loin, aligne des cartes à jouer sur une table paillasson.)


Scène PREMIÈRE


ADRIENNE, ROSETTE, LE MARI


LE MARI.

Valet de cœur !… Une bûche !


ROSETTE, (bas à Adrienne.)

Ce que tu me racontes est incroyable !


ADRIENNE.

Ne le crois pas si tu préfères.


LE MARI.

Dix de trèfle !


ROSETTE.

Ce que tu me racontes, d’ailleurs, à deux pas de ton mari !


ADRIENNE.

C’est bien meilleur.


ROSETTE.

Lequel pourrait nous entendre !


LE MARI.

Je les raterai toutes.


ROSETTE, (bas.)

Ne fais pas ça !


ADRIENNE.

Quoi ça ?


LE MARI.

L’as à la fin… ça y est, encore ratée ! Nous voilà à Lucerne pour huit jours.


ADRIENNE.

C’est ce que tu demandais à la réussite ?


LE MARI.

Parfaitement, je demandais si nous allions nous évader de cet hôtel, de cette purée de rastas, de cette pluie mortelle, avant la fin de la semaine… Bernique ! Heureusement, je ne suis pas superstitieux ! Veux-tu parier que je fais mentir les destinées et que nous serons en route d’ici deux jours ?


ADRIENNE.

Pourquoi, mon ami ? Personnellement, je ne m’ennuie pas ; j’aime la pluie régulière, la vie d’hôtel cosmopolite que je ne connaissais pas. Nous vivons trop confinés et trop bourgeois à Paris ; nous voyageons trop peu et ce que je vois ici m’amuse, même l’ennui !


LE MARI.

Tu n’as pas envie de descendre au moins vers une station du Midi ? Tu ne voudrais pas enfin revoir le gros blond ?


ROSETTE, (levant les bras.)

Qu’est-ce que c’est que ça, grand Dieu ?… Tu as un gros blond sur la conscience ou dans tes relations ?


LE MARI.

C’est ainsi qu’avec dégoût Adrienne appelle le soleil ! Le blond !… La couleur exécrée !


ADRIENNE, (du bout des lèvres.)

Ah ! plus maintenant ; je profanais !


LE MARI.

Pourquoi, plus maintenant ?


ADRIENNE.

Les goûts changent… comme les couleurs !


LE MARI.

C’est ennuyeux, puisque, moi, je reste brun.


ADRIENNE.

Ne t’en plains pas. Un jour viendra où tu seras blanc. C’est pire !


LE MARI.

Vous êtes d’une exquisité, toutes les deux ! Je me réfugie au bar… ça vaudra mieux.


ROSETTE.

Oui, allez retrouver mon mari en bas. Il regarde jouer au billard américain.


LE MARI.

Au fait ! c’est une idée comme une autre. J’y vais. On ne saurait croire l’intérêt qu’il peut y avoir à regarder jouer un jeu qu’on ne comprend pas !


ADRIENNE, (profondément.)

Comme c’est vrai !


LE MARI.

Amusez-vous.


ADRIENNE.

On tâchera !

(Le mari sort.)


Scène II


ADRIENNE et ROSETTE restent seules.


ROSETTE.

Adrienne, tu vas faire une bêtise !


ADRIENNE.

Eh bien, je serai au moins débarrassée de l’envie de la faire.


ROSETTE.

Adrienne, tu vas faire une bêtise !


ADRIENNE.

Je la connais, celle-là… Avec ce principe, bêtise ou non, on ne fait jamais rien dans la vie…


ROSETTE.

Et tout ça va finir par des drames ! Si c’est pour y assister que tu nous as tant priés, mon mari et moi, de venir passer huit jours avec vous dans cet hôtel, à Lucerne !


ADRIENNE.

Mais non… Tu vois tout romanesquement… II n’y aura pas de drames… Il n’y aura pas de scènes…


ROSETTE.

Ces femmes honnêtes ! quand elles s’y mettent, elles sont effrayantes !… Car, enfin, n’est-ce pas, tu ne m’as jamais rien caché ?… Tu n’as pas eu d’amant ? (Geste vague d’Adrienne.) N’importe… Tu n’as pas eu d’amant ?…


ADRIENNE.

Je ne sais pas.


ROSETTE.

Comment ?


ADRIENNE.

N’ai-je pas eu d’amant ?… Il y a toujours quelqu’un qui est en train de le devenir… On ne distingue pas exactement qui… Mais on entend très bien ses pas sur la route.


ROSETTE.

Ce n’est pas bien dangereux…


ADRIENNE.

Tu vois… À preuve…


ROSETTE, (se levant.)

Allons donc !… Je ne peux pas prendre cette histoire au sérieux… Adrienne… Un étranger !… Tu ne le connais seulement pas !… Tu lui as parlé deux fois… dans un hôtel ! Ce sont là des idées de voyage… Elles font partie de l’enthousiasme comme un dôme ou une tour penchée… Tu es une enfant, Adrienne… Tu ne connais rien encore à l’amour et tu n’as même pas trompé ton mari !… Alors, parbleu, le premier désir s’applique au premier venu… Écoute, ne fais pas de bêtises ; Adrienne… Tu ne m’écoutes même pas…


ADRIENNE.

Quoi ?… Non…


ROSETTE.

Tu es toute à ta petite pensée… Tu souris en regardant tes bottines…


ADRIENNE, (se balançant dans le rocking.)

Oui…


ROSETTE.

Je t’assure que tu m’effraies… Tu as l’œil de toutes les… Tu sais, l’œil contre lequel on ne peut rien !…


ADRIENNE.

Rien… Zézette… Ne te donne pas la peine… Chut !… Laisse-moi penser…

(Elle se renverse dans le rocking.)

ROSETTE.

Comment se fait-il que tu ne m’aies parlé de cela que ce matin ? Je l’ai à peine remarqué, moi, ton english !… Je l’ai rencontré deux ou trois fois au tennis… Il m’a eu l’air d’un grand flandrin.


ADRIENNE.

C’est que tu ne sais pas voir.


ROSETTE.

Il ne m’a pas paru laid, d’ailleurs… Ridicule…


ADRIENNE.

Et charmant !


ROSETTE.

Mais c’est un tout, tout jeune homme ! Qu’est-ce que ça peut avoir ? Vingt ans ?…


ADRIENNE, (haussant les épaules.)

Peut-être… D’abord, je ne pouvais pas le sentir… J’étais comme toi, c’est drôle… La première fois que je l’ai aperçu dans l’hôtel, je me suis dit : « Quel est cet imbécile ?… » C’était dans le bar… Je lisais les journaux… Il est entré… il sifflait… Puis il a claqué la porte, en sortant, de toutes ses forces. J’ai pensé : « Quelle brute !… » Puis, un autre jour, je l’ai mieux regardé… Je lui ai trouvé de jolis yeux… Ensuite, il m’a paru très fin au contraire… un peu timide… avec quelque chose d’hypocrite qui n’était pas sans charme… Ses mouvements, qui me semblaient ridicules comme à toi, m’ont fait sourire avec attendrissement… Il s’est révélé peu à peu… jour à jour… et, maintenant, je me demande comment j’ai pu jamais le trouver grossier ou brutal, alors qu’il est justement si fin, si particulier, si…


ROSETTE, (l’interrompant.)

Diable !… Quand les détails qu’on haïssait deviennent voluptueux et que ce qu’on appelait des défauts se transforment en particularités ! alors, rien à faire… l’amour est au point…


ADRIENNE.

Ce n’est pas de l’amour.


ROSETTE.

Non. C’est de la rage.


ADRIENNE.

Je n’éprouve qu’un plaisir artiste, très sain, je t’assure, à le regarder, et voilà tout… C’est une joie des yeux pour moi, cette jeunesse, lorsqu’il sourit de son grand sourire large — son beau regard bleu sans pensée — car il doit être très bête !… Il me fait l’effet de ces jeunes chiens pattus, maladroits et beaux, qui courent dans la campagne en fleurs, avec toute leur grande joie égoïste de vivre, et qui déchirent de beaux chapeaux de dentelle à pleines dents… Et s’il était là, près de moi, je ne lui dirais pas des mots d’amour… non. Je lui dirais simplement : « Tu es la jeunesse… Tu es comme le printemps… tu… »


ROSETTE, (éclatant de rire.)

Et aïe donc ! Que serait-ce, si c’étaient des mots d’amour !…


ADRIENNE.

La couleur de son vêtement même m’est sympathique !… Si tu savais comme mon cœur bat quand je vois à travers les branches la tache bleue de son veston… bleu, brodé de blanc, avec des insignes… tu as vu ?


ROSETTE.

Oui, c’est affreux !


ADRIENNE.

Son petit veston bleu ridicule qui m’attendrit !… L’après-midi, à trois heures, je gravis la colline qui est au fond du parc, je m’étends sur l’herbe… Je vois le bosquet que forme la touffe des arbres de l’hôtel et je me dis : « Il est là dedans !… » Et, alors, j’entends quelquefois ses cris de gaieté, ses exclamations dans une langue que je ne comprends pas… Je ferme les yeux, je rêve et je ne distingue plus qu’au loin, pendant des heures, le bruit régulier que font les balles de tennis… là-bas… dans le soleil…


ROSETTE.

Regardez-la, comme elle flambe !… Tu es rudement jolie, d’ailleurs, quand tu es amoureuse !


ADRIENNE.

N’est-ce pas ?… Je sens que je dois être très jolie… Mes yeux me font mal à force d’être beaux !


ROSETTE.

Est-ce qu’il s’est aperçu de quelque chose ?


ADRIENNE.

Je ne sais pas… mais j’en suis sûre. Oh ! comment veux-tu qu’il en soit autrement ?… Je traîne toute la journée pour combiner une rencontre d’une minute, pour mettre mes yeux dans ses yeux… Il soutient les regards, le petit monstre ! Il doit bien comprendre… Seulement, c’est très hypocrite chez lui… Un Anglais, n’est-ce pas !… Il prend des regards ingénus avec des circuits, comme ça, autour de la pièce, afin d’avoir l’air de poser naturellement ses mirettes bleues sur moi… Et puis, quelquefois, il se dépêche vite de regarder autre part… Crois-tu ?… Dieu ! qu’on est bête !…


ROSETTE.

Mais enfin, exactement, où veux-tu en venir ?… Qu’est-ce que tu veux en faire de ton boy ?… Cette toquade ne va pas te conduire sérieusement à… à quoi, hein ?…


ADRIENNE.

Es-tu bête !… Est-ce que je le demande ?… Me crois-tu assez fille pour me préciser à moi-même de pareilles choses !… Ta question me choque, ma chère amie !… Je me laisse aller simplement à cette sensation toute nouvelle et charmante qui roule dans ma tête et qui m’arrête le pouls… Je ne veux rien… ou plutôt, si… si… je n’ai plus qu’une idée… vague… que je me répète tout le temps. Celle-ci : « Il faut que je lui dise… Il faut que je lui dise ! »


ROSETTE.

Ce n’est pas très intelligent.


ADRIENNE.

Ah ! ma chère, c’est ça qui m’est égal ! Si tu m’interroges dans l’espoir que je vais te dire des choses intéressantes… Je le dis tout cru, comme ça vient !… Et, d’abord, c’est toi qui es bête…


ROSETTE.

Moi ?


ADRIENNE.

Oui, c’est toi qui es pourrie de lectures !… On n’est intelligent que quand on est calme, sache-le.


ROSETTE.

D’abord je n’ai pas voulu te vexer… Tu es très intelligente, et justement voilà pourquoi je voudrais que tu réfléchisses avant de faire une sottise grave… Tu comprends, c’est mental, ce que tu éprouves… Ne pourrais-tu pas garder tout cela pour toi ?… Est-il bien nécessaire de mettre ce Monsieur au courant des sensations qu’il t’inspire ? Lui as-tu déjà parlé de façon à ce qu’il puisse se douter ?


ADRIENNE.

Très peu… Il ne comprend pas un seul mot de français.


ROSETTE, (ahurie.)

Tu dis ?… Tu dis ?…


ADRIENNE, (très simple.)

Non… J’ai bien vu à l’extrême difficulté qu’il avait de prononcer quatre mots l’autre jour au tennis : « Il fait chaud… chaod » il disait !… qu’il ne doit pas savoir autre chose que ce qu’on trouve dans les lexiques les plus élémentaires : « Il fait chaud » et « Ces choux sont bons ».


ROSETTE, (bouche bée.)

Et toi, tu ne sais pas l’anglais ?… Mais alors, ça devient idiot !


ADRIENNE, (avec emballement.)

Dis plutôt que c’est exquis !… Là est le plus grand charme… D’abord, je sais dire : I love you comme les clowns, ça suffit !


ROSETTE.

Mais c’est idiot !… Mais tu perds pied ! Mais tu ne te vois plus… Tu vas te lancer dans une aventure ridicule… Tu ne sais pas comme ils sont hypocrites, ces Anglais !… Ils n’ont pas de sensualité… Très flirt, oui… mais, au fond ! Prends garde, Adrienne. Je pressens quelque chose d’absurde !


ADRIENNE.

Le voilà… Va-t’en !… Qu’est-ce que j’avais dit ? Il vient chercher son Times ou son New-York.


ROSETTE.

Prends garde… Non, je ne m’en irai pas…



Scène III


ADRIENNE, ROSETTE, L’ANGLAIS (LEWIS STEARFORD)

(L’Anglais entre dans le salon. Il siffle bruyamment, sans s’inquiéter des dames. Il porte à la main un verre à soda, avec une paille. Il boit une gorgée en cherchant des journaux, et resiffle.)

ADRIENNE.

Je ne rougis pas trop, non ?… Regarde-le. Est-il joli tout de même ! J’ai peur de rencontrer ses grands yeux de bébé qui s’appuient aux miens et qui m’arrêtent le cœur… Je n’étais pas préparée… J’en ai mal dans tout le côté gauche !…


ROSETTE.

Il n’a pas l’air de t’avoir vue !


ADRIENNE.

Bonjour, Monsieur Stearford. Comment allez-vous ?


L’ANGLAIS, (se retournant et saluant.)

Oh ! bien ! bien !… And vous ?


ADRIENNE.

Avez-vous fait quelques progrès en français ?


L’ANGLAIS, (poliment.)

What is it ?… I don’t understand… beg your pardon…


ADRIENNE.

Progrès… Français.


L’ANGLAIS, (riant.)

Oh ! oui !… Oui… Mal… Petit peu… Petit peu…


ADRIENNE, (empressée.)

Vous n’avez pas fait de tennis aujourd’hui à cinq heures ? On ne vous a pas vu. Tennis !

(Elle explique du geste.)


L’ANGLAIS, (hésitant, et montrant le ciel par la fenêtre avec un doigt.)

Rain !


ADRIENNE.

C’est vrai, il pleut… (À Rosette.) Quel sale pays, figure-toi, ma chère, on ne peut même pas sortir !… Vous cherchez peut-être le journal ?

(Elle lui tend vivement le journal qu’elle tient à la main.)

ROSETTE, (bas.)

Tu es bête… C’est un journal français.


ADRIENNE.

Qu’est-ce que ça fait !


L’ANGLAIS.

Non… J’ai… Thank you

(Il s’installe à une table.)

ADRIENNE, (à Rosette.)

Quelle idiotie, tout de même, de ne pas savoir l’anglais… Moi à qui on n’a appris que l’allemand. Ce n’est pas de veine…


ROSETTE.

Ta mère ne pouvait pas prévoir !


ADRIENNE.

Regarde comme il est correct, élégant… Ce n’est plus le grand chien fou de la matinée… Suis-je assez belle ?


ROSETTE.

Très… (Un temps. Elle rit.) Eh bien, vrai… je ne voudrais pas être à ta place… Ça va être gai !…


ADRIENNE, (tout à coup.)

Laisse-nous !


ROSETTE.

Alors, ça y est… Tu te décides ?…


ADRIENNE.

Oui… Il faut… Il faut… Empêche mon mari de venir par ici, surtout. Fais sentinelle. (Haut.) Monsieur Stearford, vous savez jouer aux cartes ?

(Elle prend un jeu de cartes dans la boîte sur la table.)

L’ANGLAIS, (de loin.)

Peu… Petit…


ADRIENNE.

Approchez-vous. Tenez… Ici… Quel jeu connaissez-vous ? Savez-vous l’écarté ?


L’ANGLAIS.

Écarté ?


ADRIENNE.

Non ? Pas l’écarté ? Savez-vous faire des réussites ?


L’ANGLAIS.

Réus… ?


ADRIENNE, (abattant des cartes sur la table.)

Oui, tenez, comme ça…


L’ANGLAIS.

Oh ! oui !… Oui… Ré… Ré…


ADRIENNE.

Ussites… Alors, mettez-vous là. (Bas à Rosette.) Va-t’en !


ROSETTE.

Bonne chance !


ADRIENNE, (faiblement.)

Merci !


ROSETTE.

Tu n’as pas l’air précisément à la noce !


ADRIENNE.

C’est le cas de le dire.


ROSETTE.

C’est effroyable !… Il me semble que je te dis adieu pour toujours !… Je ne m’éloigne pas… Je reviendrai après le cataclysme… Je reste dans la pièce à côté ! Bonsoir, Monsieur Stearford !


L’ANGLAIS, (se levant.)

Ah ! Madame va ?


ROSETTE.

Oui, je m’en vais. (Bas à Adrienne.) Il n’a pas l’air du tout de s’attendre à ce qu’il doit recevoir sur la tête, ton Anglais ! (Elle lui serre la main.) À la grâce de Dieu !…


ADRIENNE, (figée.)

Merci !… Merci !…

(Rosette sort.)


Scène IV


ADRIENNE, L’ANGLAIS


(L’Anglais arrange les cartes sur la table. De temps à autre, il relève la tête et sourit. Il a le veston bleu… et des brodequins vernis. Adrienne pousse un gros soupir. Il tient la tête baissée sur les cartes. Adrienne le regarde dans un soupir.)

ADRIENNE.

Allons, c’est le moment !… Voici la cause… la cause… ô mon âme !… (L’Anglais lui tend le jeu.) Non, non, faites la réussite vous-même… Oui… moi, je fais un souhait… un souhait…


L’ANGLAIS, (répétant.)

Souhait ? Oh ! oui… oui…

(Il rit d’une façon disproportionnée.)

ADRIENNE, (à elle-même, tapant la table du bout des doigts.)

Il n’y a pas, il faut que je lui dise… Nous ne retrouverons peut-être jamais cette occasion d’être ensemble. Comment vais-je m’y prendre, mon Dieu ? J’ai la tête qui tourne et le cœur qui saute.


L’ANGLAIS, (lui tendant aimablement les cartes et se mettant lentement à édifier sa réussite.)

Coupa…


ADRIENNE.

Non, pas coupa… Coupez… pez…


L’ANGLAIS, (éclatant de rire.)

Oh ! oui !… oui !… coupez !… pez !…


ADRIENNE, (dans les dents.)

Il n’y a pas de quoi rire, va !… Sa main qui m’a touchée… (À l’Anglais, en repassant les cartes.) Non… regardez… 9, 10, 20… là… Ah ! je ne sais plus ce que je dis… Qu’est-ce que ça peut bien me faire ?… 10… 15… 20… tiens, vas-y !… vas-y !… (Elle se rejette en arrière et le contemple les mains croisées.) Et ça l’intéresse prodigieusement, lui ! Il ne pense qu’à ça… Est-il heureux ?… Comme il est calme, mon Dieu !… Dire qu’à deux pas de lui il y a toute cette fièvre… ce bouleversement… à côté… et qu’il ne se doute de rien ! (Il la regarde comme pour lui demander l’approbation du jeu.) Ce calme… ce sourire !… oui… my dear, yes… ici. (Elle lui pousse la main droite.) Et il me regarde avec ses grands yeux bleus, son sourire adorable… Comment ne comprends-tu pas, imbécile ! (Un temps, un soupir.) Il n’y a pas… ça l’intéresse…


L’ANGLAIS.

Vous parlez… à… je ?


ADRIENNE.

Mais oui ! Tu ne t’apercevais donc pas que je parle tout haut depuis cinq minutes ?… J’aurais bien tort de me gêner, puisque tu ne comprends pas un mot ! (Il fronce les sourcils comme pour faire l’effort de comprendre.) Mais c’est des blagues tout ce que je te dis là, mon ami, c’est des blagues… Quoi ? ça ne va pas ? C’est raté ? Recommencez. Oui… si vous voulez… Mais non, on ne mêle pas comme ça… Comme ça… tenez… Donnez votre main… comme ça. (Elle lui prend doucement les mains et le fait mêler.) Si je lui gardais la main ?… Je fermerais les yeux… nous nous presserions les doigts… Oh ! il faut… il faut !… Décidément ce serait trop bête de laisser passer cette occasion… (Impérieuse.) Recommencez. (Elle brouille les cartes, il recommence. Résolument, elle s’accoude à la table.) Voyons… comment vais-je m’y prendre ?… Comprend-il ou ne comprend-il pas ?… Tout est là… S’il comprend !… Il a l’air malin, hypocrite… une sensualité en dessous… Je dois lui plaire évidemment… c’est sûr… il attend… À moins que ce ne soit un puits de bêtise… insondable !… C’est encore possible… très possible…


L’ANGLAIS, (dans la réussite.)

C’est bon…


ADRIENNE.

Excellent !… Excellent !… Et si je ne lui disais rien ?… Si je l’embrassais tout d’un coup, là… sur la nuque… où je me suis promis. (Elle tente de se lever. Elle se penche sur le cou du jeune homme, puis, découragée, elle se rassied.) Non, je n’oserai jamais… Je le sens bien… Alors ?… Voyons, cinq minutes… je me donne encore cinq minutes !… pas une de plus !… Je pose la montre sur la table… et à vingt juste je me déciderai, coûte que coûte… (Elle le regarde.) Est-il joli tout de même !… (Encore un soupir.) Et puis, quoi, je n’en mourrai pas… Quelle honte y a-t-il ? Encore quatre minutes… J’ai absolument l’air d’un condamné à mort… Ah ! c’est gai, l’amour !… Ma pauvre Adrienne, quand on t’y repincera !… Et l’aiguille aux secondes qui tourne !… S’il pouvait comprendre d’ici-là… de lui-même… ce que ça m’éviterait d’ennuis ! mais il n’y a pas d’espoir… (Avec une moue en le regardant.) Non, pas d’espoir !… (Elle consulte encore la montre.) Deux minutes !… Mais je n’ai pas même eu le temps de réfléchir !… Qu’est-ce que je vais lui dire ? Je vais lui prendre la main… je le regarderai fixement… Il comprendra tout ce que je sens… tout ce que je voudrais lui dire… qu’il est beau, qu’il est le printemps, la jeunesse… que je suis à lui… Une minute, mon Dieu !… Je vais fermer les yeux… Allons, l’aiguille est presque sur vingt… Mon Dieu, voilà ! Ça y est… Il me semble que tout tourne… mon cœur s’arrête. (Elle lui prend brusquement la main et articule avec force.) I love you. Ça y est… maintenant, c’est irrémédiable… (Elle répète.) I love you ! (Elle se rejette en arrière comme si elle venait de déposer une bombe. L’Anglais s’est arrêté, stupéfait, en sursaut. Il lève les yeux et ne dit rien.) Comme il est blanc !… Ça lui a porté un grand coup, évidemment !… Je sens que nous devons être prodigieusement grotesques !

(L’Anglais se lève, très pâle. Il fronce les sourcils, tel quelqu’un qui cherche désespérément à parler, et ne peut pas.)

L’ANGLAIS.

Y… g… (Il cherche encore, puis fait un geste de désespoir.) Vous… ne parlez pas anglais ?


ADRIENNE, (s’excusant des bras.)

Du tout… du tout ! (Second geste de l’Anglais. Silence.) Qu’est-ce qu’il fait ?… Qu’est-ce qu’il va faire ? Quel silence ! (Rapprochant sa main par-dessus la table avec une infinie timidité, elle dit cette fois en français.) Je vous aime !…


L’ANGLAIS, (se retournant, brusque, vers la porte, puis, articulant péniblement, de plus en plus pâle et cherchant dans le vague lexique de sa mémoire.)

Prenez ga… ar… de… prenez ga… ar… de.


ADRIENNE, (se rapprochant.)

Non… Qu’importe !… Écoutez…


L’ANGLAIS, (se décidant tout à coup à abandonner l’essai de langue française, parle avec volubilité en anglais.)

Pray, Pray, Coming, etc… (Puis il prend un petit dictionnaire usagé dans sa poche et cherche un mot. Silence prolongé. Quand il a trouvé le mot, il ferme le livre et, avec un effort douloureux, il épelle.) Je craindre… votre mari…


ADRIENNE, (vivement.)

Mon mari… mon mari !… Il n’y a rien à craindre !… Non, mon mari, ça ne fait rien ! restez-là !… Lewis… Lewis… comprenez… je vous aime… Ce soir, dans le parc…


L’ANGLAIS, (debout, immobile… Il a l’air de prendre une grande résolution au fond de sa cervelle… Puis il fait un pas et laisse tomber lourdement, résolument.)

Non !


ADRIENNE, (d’une voix étouffée.)

Écoutez-moi… ce n’est pas ce que vous pourriez penser… Je…

(Il est près de la portière, qu’il soulève pour regarder dans la pièce à côté.)

L’ANGLAIS.

Prenez ga… ar… de… (Puis, avant de partir, il retourne la tête vers elle, la fixe, secoue la tête de droite à gauche, blanc comme un linge, et lance encore mécaniquement, sans expression, mais fortement, avec une résolution grande comme le destin.) Non !

(La portière retombe. Adrienne reste seule debout. Elle regarde stupidement un grand moment la portière derrière laquelle il vient de disparaître. Puis, tout d’un coup, une grande rage folle la saisit à la gorge et éclate. Elle trépigne sur place, donne des coups de pied à la table et envoie promener douze coussins.)

ADRIENNE.

Brute !… Imbécile !… Crétin !… C’est trop bête !… non, c’est trop !… Ah ! la brute !… tiens !… tiens !…



Scène V


ROSETTE, ADRIENNE


ROSETTE, (accourant du côté où est sorti M. Stearford.)

Qu’est-ce qu’il y a ? Tu deviens enragée ?…


ADRIENNE, (jetant un dernier coussin.)

Que je suis bête ! Que je suis bête !


ROSETTE.

Ça n’a pas marché, hein ?… Je viens de le voir sortir… Ma pauvre Adrienne…


ADRIENNE, (effondrée dans le canapé.)

Oh ! laisse-moi !… laisse-moi… je t’en prie !… C’est à mordre !… C’est à hurler… d’insanité ! Ah ! quel moment je viens de passer !…

(Elle met les mains sur son visage.)

ROSETTE.

Je ne te demande rien… je devine… Mais bast !… Si tu savais le peu d’importance de ces petites choses sur la conscience !


ADRIENNE.

Qu’est-ce qu’il a dû croire, ce crétin !… Moi qui étais si belle !… si propre !… si intacte !… Brrr !… Tout ce beau rêve fou de deux jours qui aboutit à ça… à cette proposition louche de fille qu’on refuse dans un couloir !


ROSETTE.

Bon Dieu, dirait-on pas !… Je t’avais prévenue… C’était couru… Le choc de vos deux races… Ces Anglais !… Il ne t’a pas refusée… Il a dû fuir comme un boy épouvanté… Ah ! évidemment, il ne soupçonnera jamais tout ce qu’il t’a inspiré l’imbécile au veston bleu !…


ADRIENNE.

Toute la folie de mon désir m’apparaît maintenant en une seconde… Qu’est-ce que je viens de faire ?… Il me semble que je n’oserai jamais plus me regarder devant une glace… que ça se verra toujours…


ROSETTE, (les bras levés.)

Eh bien, merci !… Si ces choses-là se voyaient toujours, nous serions fraîches ! Voyons donc, tu t’es cassé les ailes ? Eh bien, après ?… Il faut avoir plus d’orgueil que cela ! Pas de réaction !… Jamais de réaction !… Vois-tu, grande ignorante, nous sommes toujours les dupes de l’illusion et de notre profession à nous, qui est l’amour… C’est même pour cela qu’on a inventé le mariage… pour nous limiter. Sans quoi !… Seulement, il ne faut pas voyager, parce que, alors… c’est les vacances, la liberté et l’instinct qui nous remportent comme de petites pailles… Une fois rentrée chez toi à Paris, tu oublieras tout ça… comme les autres… On ne s’en porte pas plus mal, va !… Chacun a dans son souvenir des minutes de ce genre… Si l’on savait ! c’est les ailes brisées de tout le monde… et, au fond, on est toujours seul.


ADRIENNE.

Ah ! oui, quelles solitudes que nos désirs !


LA VOIX DU MARI, (dehors.)

Adrienne !


ROSETTE.

Tiens, c’est la voix de ton mari, de ton cher gros mari, qui arrive en fumant… son bon cigare… bien blond… (Elle rit.) Le blond, la couleur exécrée !… Allons… ris aussi… Un peu d’orgueil, sapristi ! Il faut rire de bon cœur, je t’assure… ce n’est que risible…


ADRIENNE, (relevant la tête prudemment comme si elle sortait d’une cachette.)

Tu crois ?


ROSETTE.

Mais parfaitement… Et aïe donc !…


ADRIENNE, (dans un soupir, plus de regret que de soulagement.)

Que c’est bête tout de même ! que c’est bête !… Ah !… à côté de quoi est-il passé le petit animal ?…



Scène IV


ROSETTE, ADRIENNE, LE MARI


LE MARI, (entrant.)

Vous êtes toujours là ?


ADRIENNE.

Tu le vois.


LE MARI.

Qu’est-ce que vous faisiez tout ce temps-là ?…

(Les deux femmes se regardent en se pinçant les lèvres.)

ADRIENNE.

Une réussite !


LE MARI, (intéressé.)

Ah ! Et alors ?


ADRIENNE.

Ratée, mon pauvre ami, ratée !…


ROSETTE.

Et comment !


ADRIENNE.

Mais réjouis-toi, les cartes t’avaient menti, nous partirons demain… C’est le destin qui le veut !

(Elle repousse le jeu de cartes.)

LE MARI.

Vraiment ?… Tu y consens ?…


ADRIENNE.

Je m’y résigne.


LE MARI.

Veine ! Et voilà un train que nous ne manquerons pas, je t’en réponds !…


ADRIENNE.

Ah ! mon ami, les trains manqués sont toujours les plus beaux !…


RIDEAU