Ernest Flammarion (p. 17-26).
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IV

Nous n’avons à la maison ni lettres de noblesse, ni parchemins attestant l’ancienneté de nos origines ; mais regarde comme je nous retrouve dans la suite des siècles !

Sous les Romains, ces hommes qui vont jambes nues mais la poitrine couverte d’une cuirasse étincelante d’or, et la tête, d’un casque d’argent, es-tu colon ou esclave ? L’un ou l’autre, tu n’as pas grande liberté d’aller où tu veux, et il faut que tu travailles, comme tu dis, « dur et ferme ». Colon, tu quittes les cités où l’on t’accable de redevances et d’impôts, pour te réfugier dans des campagnes sauvages où du moins le maigre fruit de tes peines t’appartiendra. Tu ne demandes pas grand’chose, et tu as raison, car tes vœux resteraient inexaucés. Plaines et vallées jadis fertiles ne sont plus qu’étangs et marais, et tu vis dans une cabane de branchages et de roseaux. Parfois ta misère est si grande, que tu es tenté de suivre ceux qui se révoltent. Tu entends prononcer les noms de Sacrovir, de Vindex et de Sabinus. Mais tu ne bouges pas, car le christianisme, qu’on te prêche, t’enseigne à supporter tes maux et même à les bénir. Tu entends prononcer les autres noms de Pothin, et de Blandine, ta sœur lointaine. Et j’ai beau regarder très attentivement, avec le secret désir de t’y voir : je ne te découvre point dans les rangs des Bagaudes. Peut-être est-ce parce qu’ils sont trop nombreux : cent mille, qui assiègent Autun et renversent ses remparts !

Sous les Francs, ces hommes qui se parent de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, qu’es-tu ? Te voici serf pour des siècles. Entre tes maîtres, tu n’as que l’embarras du choix. Serf d’un domaine royal, tu n’en aurais qu’un. Habitant de ta mince châtellenie, tu en as vingt. Es-tu aubain, manant, roturier, rustre, ou vilain ? N’y regardons pas de si près. Tu es serf et travailles pour tes maîtres. Si tu n’as aucun droit, tu as des multitudes de devoirs. Guerres intestines, invasions des Arabes et des Normands ravagent le pays, et c’est de grand cœur que tu te soumets à la condition de mainmorte pour obtenir, d’un seigneur ou d’un abbé, une parcelle de terrain dont la culture te fasse vivre. Sous Charles le Grand, tu es tenancier pour le compte d’une abbaye, et il te vient aux oreilles que l’empereur a écrit : « Qu’on ait bien soin de notre famille, et qu’elle ne soit réduite par personne à la pauvreté ! Si un serf veut nous dire contre son chef quelque chose d’important, qu’il ne soit pas empêché de venir jusqu’à nous ! » Tu ne songes pas à user de l’autorisation.

Sous les rois de France, ces hommes qui sont assis sur un trône de velours, couronne en tête et sceptre en main, immobiles, muets, graves, augustes, que deviens-tu ? Es-tu serf de la glèbe, abourné, bénéficial, franc à la mort, servagier, congéable, coutumier, foncier ? Ne cherchons pas trop loin. De tenancier, vas-tu te réveiller, un beau matin, propriétaire, de serf, homme libre ? Le désires-tu ? Je ne voudrais pas l’affirmer. Et c’est peut-être encore parce que je regarde mal : je ne te vois point dans les rangs de ceux qui, excités et conduits par Hugues de Saint-Pierre, habile mécanicien, réclament à l’abbé de Vézelay une charte de commune. Je ne sais pourquoi il me semble que tu tiennes à ta sujétion et que tes chaînes te soient légères. Tu dis avec Guibert de Nogent : « Commune, mot nouveau et détestable. Et voici ce qu’on entend par ce mot : les gens taillables ne paient plus qu’une fois l’an à leur seigneur la rente qu’ils ui doivent. S’ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée et, quant aux levées d’argent qu’on a coutume d’infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts. » Déjà tu reconnais qu’il y a, dans l’ordre spirituel aussi bien que temporel, des hommes qui te sont supérieurs, et il se peut qu’il te soit agréable de leur être soumis. Tu ne fredonnes pas le chant de révolte de l’époque : « Nous sommes hommes comme ils sont. » Tu sais que Dieu, quand il eut créé le monde, y plaça trois espèces d’hommes : les nobles, les ecclésiastiques et les vilains. Il donna les terres aux premiers, les décimes et aumônes aux seconds, et condamna les derniers à travailler toute leur vie pour les uns et pour les autres . Tu viens de passer par les terreurs de l’an mil. Tu as souffert de la faim et de la soif, de la chaleur et du froid. Des orages ont ravagé tes récoltes, des maladies ton pauvre corps usé. Le ciel t’apparaissait troué d’autant de prodiges que d’étoiles, sillonné d’autant de signes effrayants que de ces monstres errants dont la queue lumineuse menaçait de balayer la terre : déjà nous payions la rançon de nos crimes. Puis tu t’es réveillé comme d’un cauchemar : c’était un matin de la vie où l’alouette chante au-dessus des blés verts, et tu remerciais Dieu de t’avoir épargné dans sa colère. Tu te remets au travail, et, sous la direction d’un moine très-savant, tu aides à bâtir une belle église toute en pierres sculptées.

Certes, tu ne ressembles pas à ce serf de l’abbaye de Saint-Benoit, du nom de Stabilis, qui, devenu misérable par la suite des temps, quitta la terre où il était né, et vint s’établir, non loin de chez nous, en Bourgogne. Tu ne t’es pas, comme lui, enrichi par ton travail. Tu n’as pas, comme lui, changé ta condition de paysan contre le noble métier des armes. S’il n’y avait plus de serfs, que deviendrait le monde ? Mais tu as cessé d’être mainmortable et taillable à merci. Tu n’as point suivi Hugues de Saint-Pierre contre qui, d’ailleurs, l’abbaye, où s’incarnait le principe de tradition et d’autorité, finit par avoir raison. Mais, sans le vouloir, tu as bénéficié du grand mouvement de révolte contre ce principe.

Il s’en faut encore de beaucoup que la vie te soit clémente. Parfois, c’est en vain que tu laboures la terre : autant vaudrait labourer le sable, et tu te dis tout bas que le Christ et les Saints sont endormis. Tu dois à l’abbaye et au château des droits multiples de corvée, de gîte, de guet, d’ost, de pacage, de banvin, de banalités. Tu dois, pour le compte de l’abbé et du seigneur, faucher, faner, labourer, scier les blés, les rentrer, les battre, fournir pour les charrois harnais et bêtes, charrettes et conducteurs, faire les chemins, vider les écuries, curer les étangs, chasser les loups. Pour payer à qui tu dois, tu serais souvent embarrassé, sans la coutume de notre pays. Voici ce qu’elle dit au sujet, par exemple, des blés et des bœufs : « Pour ce que les bleds viennent tant par le labeur de l’homme que par le labeur du bœuf ou cheval qui laboure, et que coutumièrement le « laboureur hyverne les bêtes labourantes au lieu de son vray domicile et le plus proche de soy qu’il peut, car l’œil du maistre repaist le cheval ou le bœuf : on a estimé que la disme a du profit qui vient du labeur de l’homme et des bestes doit venir au Curé du domicile ou du lieu où les bestes sont hyvernées, et la disme du profit qui vient de la terre doit venir au seigneur dismeur du territoire où la terre est située. » Toi, tu ne refuses pas de payer, mais nombre de tes frères y renâclent. Tu sais que la dîme est le cens que tu dois à Dieu et le signe de son domaine universel ; mais, eux, il faut qu’on les menace d’excommunication s’ils ne veulent pas solder intégralement ce qu’ils doivent sur le blé, le vin, les fruits, le foin, le lin, le chanvre, le fromage, et les portées des animaux. Tu sais que ceux qui retiennent la dîme compromettent le salut de leur âme. Et Dieu leur envoie la sécheresse et la famine.

Je te vois dans ton village, qui ne s’appelle pas encore commune, mais qui déjà est une paroisse. Voici l’église, qui vous sert non seulement de lieu de réunion pour prier, mais de grenier commun, de halle, et de forteresse en cas d’agression. Voici le manoir avec son rez-de-chaussée dont le carrelage est de terre battue, où tu vas rendre tes comptes. Ta maison ? Une hutte dont la charpente est faite d’un treillage de lattes de bois ; en guise de mortier, de la boue ou de la paille. Pas de cheminée : tu allumes ton feu au milieu de ta hutte, et la fumée sort par la porte. Pas de fenêtre, et la lumière entre par la porte. Pas de lit : tu couches comme tes bêtes, sur une litière. Pas de mobilier : quelques vieilles étoffes, et la vaisselle indispensable. Vêtu de drap grossier, tu te nourris de pain, d’œufs, de poisson et de lard. La viande de bœuf, tu n’y goûtes qu’aux jours de grande fête. Tes frères ont l’habitude des beuveries, des disputes et des rixes. Tu les laisses danser et jouer aux quilles, regarder bateleurs et colporteurs, écouter ménestrels et vendeurs de spécifiques. Mais tu sors de ta hutte aussitôt qu’est signalé un de ces moines mendiants qui racontent de si belles histoires sur la ville de Rome, fondée jadis par la duchesse de Troie, dont les habitants, païens à l’origine, furent rachetés par Pierre et par Paul, où l’on voit les corps d’onze mille martyrs, où il suffit de se rendre pour gagner douze mille ans d’indulgences, où l’on vous montre des langes de l’Enfant Jésus, la verge d’Aaron et des branches du buisson ardent du milieu duquel le Seigneur parla à Moïse. Tu ne sais ni lire ni écrire : ta vie intérieure n’en est que plus riche. L’univers est peuplé de forces invisibles pour d’autres, réelles pour toi. Innombrables sont les saints que tu vénères, avec qui tu vis en perpétuelle communion. Tu t’adresses à eux plus facilement qu’à ton seigneur, parce que tu ne les vois pas. Tu demandes à saint Eloi de guérir tes chevaux, à saint Didier de te débarrasser des taupes qui ravagent tes champs. As-tu mal aux yeux ? Tu invoques sainte Claire. Veux-tu t’assurer de belles récoltes ? Tu ne commences de labourer qu’après avoir promené trois fois du pain et de l’avoine, avec un cierge allumé, autour de ta charrue. Veux-tu conserver intacte ta récolte ? Tu places du buis bénit sur le fourrage. Veux-tu empêcher tes poules de s’égarer ? Tu traces une croix sur ta cheminée, quand tu en as une. Tu as peur du diable, des sorcières et des loups-garous. Les fées et les lutins qui dansent à minuit sur nos bruyères, tu ne sais qu’en penser : viennent-ils du ciel ou de l’enfer ?

Et tu vas ainsi d’année en année, de siècle en siècle, toujours pareil à toi-même. Les guerres ne sont pas ton affaire : elles regardent les gens d’armes. Mais, plus tu vas, et plus tu en souffres : il y en a une qui dure cent ans ! Elle dure pourtant moins que toi qui résistes à tout.

Si je peux te voir au déclin des temps anciens et à l’aube des temps nouveaux, ce n’est point la figure monstrueuse et terrible de Jacques Bonhomme que j’aperçois. Elle exista, je le sais ; mais, à côté d’elle, la tienne se précise dans une atmosphère d’automne où l’on entend les cloches et non le tocsin, pacifique et résignée. Déjà tu connais les paroles de l’Évangile : « Heureux ceux qui sont dans l’affliction, car ils seront consolés ! » Tu n’es point celui qui réclame ni qui pille. Jamais tu ne prends ta hache pour enfoncer des portes, et tu sais que la faux n’a été créée que pour la moisson.