Le Secret (Collins)/Livre V/6

Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 295-307).


CHAPITRE VI.

Le Secret révélé.


Pendant le trajet qu’ils firent pour revenir dans la partie habitée du vieux manoir, Rosamond n’ajouta pas un mot relatif au morceau de papier plié qu’elle avait placé dans les mains de son mari. Toute son attention, tandis qu’ils cheminaient, semblait absorbée par la surveillance minutieuse du sol que foulaient les pieds du jeune aveugle, et par les soins qu’elle prenait pour qu’il ne se heurtât à aucun obstacle. Attentive et soigneuse, elle l’avait été dès le premier jour de leur union, chaque fois qu’elle avait eu à le guider d’un endroit à un autre : maintenant l’inquiétude qu’elle manifestait, le soin qu’elle prenait pour éloigner jusqu’à la chance la moins probable du plus léger accident, avait quelque chose d’excessif et de presque absurde. S’apercevant, sur le palier ouvert, au sortir de la chambre aux Myrtes, qu’il était du côté où une chute, à la rigueur, se pouvait craindre, elle insista pour changer de place avec lui et le mettre contre la muraille. Pendant qu’ils descendaient les degrés, elle l’arrêta au milieu, pour s’informer de lui s’il ressentait encore la moindre souffrance au genou heurté contre le fauteuil. Sur la dernière marche, elle lui fit faire halte encore une fois, tandis qu’elle écartait les débris troués et déchirés d’une vieille natte, de peur que ses pieds ne se prissent à cette espèce de piége. En traversant le vestibule nord, elle le supplia de prendre son bras, et de s’appuyer sur elle autant que le demandait la roideur qu’elle supposait devoir exister encore dans l’articulation endolorie. Même sur le petit perron qui mettait l’entrée de ce vestibule en rapport avec les corridors conduisant à l’ouest de la maison, elle s’arrêta deux fois pour poser elle-même le pied de son mari sur la partie saine des marches, qu’elle lui disait être, en plus d’un endroit, usées de manière à lui faire courir quelque danger. Tant d’anxiété finit par exciter, chez celui qui en était l’objet, une gaieté reconnaissante, et il se prit à railler doucement Rosamond de la peur qu’elle avait de le voir trébucher, demandant en outre si, avec tant de haltes, ils arriveraient bien dans leurs appartements, à temps pour l’heure du lunch[1]… Mais elle n’avait pas, comme à l’ordinaire, sa repartie toute prête. Le rire de son mari n’éveillait plus d’échos en elle. Sa seule réponse fut qu’elle ne saurait veiller sur lui avec trop de soin ; et, à partir de ce moment, ils marchèrent sans échanger un mot, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la chambre de la femme de charge.

Laissant son mari sur le seuil pour un instant, Rosamond y entra, et rendit les clefs à mistress Pentreath.

« Bon Dieu ! madame, s’écria la femme de charge… La chaleur qu’il fait, et l’air enfermé de ces vieux appartements, semblent vous avoir bien fatiguée… Voulez-vous que je vous fasse apporter un verre d’eau ?… Désirez-vous mon flacon de sels ? »

Rosamond refusa ces deux offres.

« Puis-je me permettre de vous demander, madame, si cette fois on a découvert quelque chose dans ces appartements du nord ? demanda mistress Pentreath, tout en accrochant le paquet de clefs.

— Quelques vieux papiers, et pas autre chose, répondit Rosamond, détournant la tête.

— Excusez encore, madame… poursuivit la femme de charge. Mais, au cas où quelques familles du voisinage viendraient aujourd’hui vous visiter ?…

— Nous sommes en affaires… N’importe qui nous demandera, nous sommes, tous deux, occupés. »

Après cette réponse laconique, Rosamond quitta la femme de charge, et vint retrouver son mari.

Avec les mêmes soins excessifs, la même attention méticuleuse qu’elle avait mis à le guider jusqu’à la chambre de la femme de charge, elle lui fit monter l’escalier du pavillon ouest. La porte de la bibliothèque se trouvant ouverte par hasard, ils traversèrent cette pièce pour se rendre dans le salon, qui était, des deux, la plus large et celle où il faisait le plus frais. Ayant conduit Léonard jusques à un siége où elle l’installa, Rosamond revint prendre, sur une table de la bibliothèque, un plateau qu’elle y avait remarqué en passant, et sur lequel il y avait une carafe d’eau et un verre.

« Je pourrais, dans cette émotion, me trouver mal, » se disait-elle en le rapportant au salon.

Quand elle l’eut posé sur une table, au coin de la chambre, elle referma, sans bruit, d’abord la porte qui menait dans la bibliothèque, puis celle qui ouvrait sur le corridor. Léonard, qui l’entendait s’agiter autour de lui, lui recommanda de se tenir en repos sur le canapé. Elle lui passait doucement la main sur la joue, et cherchait une réponse qui pût le tranquilliser, lorsque, sans y penser, elle regarda sa figure, réfléchie par la grande glace au-dessous de laquelle son mari était assis. La pâleur de son front, l’expression de ses yeux hagards, arrêtèrent la parole sur ses lèvres. Elle s’élança vers la fenêtre pour y respirer quelques bouffées de cet air frais qui, de temps en temps, venait de la mer.

L’horizon était encore voilé par la vapeur de la terre échauffée. À une moindre distance, la surface incolore de l’eau, sur laquelle on eût cru voir une couche d’huile, se distinguait à peine, de temps en temps gonflée en une vague lourde qui lentement roulait vers le large, et s’allait perdre dans les blanches ténèbres de la brume aux flottantes limites. Dans le voisinage immédiat de la côte, le bruissement du ressac était amorti. Pas un bruit ne venait du rivage, sauf à de longs intervalles, quand un choc sourd, un rejaillissement lent et paisible, qu’on distinguait, sans plus, annonçait la chute d’un flot pygmée, parodie des grandes ondes, sur les sables altérés. Devant la maison, sur les terrasses, le bourdonnement monotone des insectes d’été disait seul que toute vie, tout mouvement, n’avaient pas cessé. Le long du rivage on ne voyait pas un seul être humain. Pas une voile ne se dessinait vaguement au sein de cette vapeur immense qui couvrait la mer : pas un souffle d’air n’agitait les vrilles légères des plantes grimpantes ; pas un ne venait ranimer les fleurs des balcons, fléchissant sur leurs tiges. Rosamond, après un moment de contemplation lasse et attristée, détourna les yeux du spectacle extérieur. Au moment où elle regardait dans l’appartement, son mari lui adressa la parole.

« Qu’y a-t-il donc de si précieux dans ce papier ? lui demanda-t-il, tirant la lettre de sa poche, et souriant tandis qu’il l’ouvrait. Sûrement ce n’est pas un simple écrit… il doit y avoir autre chose : quelque poudre sans pareille, ou quelque bank-note d’une valeur fabuleuse, enfermée sous tous ces plis et replis. »

Le cœur de Rosamond sembla lui manquer lorsqu’elle vit Léonard, la lettre ouverte, passer et repasser son doigt sur les lignes tracées à l’intérieur, avec l’expression railleuse d’une anxiété factice, et une allusion joviale à la nécessité où il était de partager avec sa femme tous les trésors que l’on trouverait à Porthgenna.

« Tenez, Lenny !… j’aime mieux vous en donner lecture, dit-elle, se laissant tomber sur le siége le plus voisin, et reculant de ses tempes, par un geste plein de langueur, sa luxuriante chevelure… Mais, pour quelques minutes encore, mettez de côté ce papier, et parlons de quelque autre chose… n’importe laquelle… qui ne nous rappelle pas la chambre aux Myrtes. Vous allez me trouver bien capricieuse, n’est-il pas vrai, me voyant tout à coup dégoûtée de ce sujet qui me tenait si fort au cœur tous ces derniers temps ?… Dites-moi, cher ami, ajouta-t-elle, se levant soudain, et passant derrière le fauteuil où il était assis… mes fantaisies, mes caprices, mes défauts de tout genre ont-ils été en augmentant… ou bien me suis-je un peu corrigée, depuis le jour où nous nous sommes voués l’un à l’autre ? »

Léonard posa négligemment la lettre sur une table qu’il savait à sa portée, et qui touchait au bras de son fauteuil… Puis, fronçant le sourcil et menaçant sa femme du doigt ; « Oh ! fi, Rosamond ! lui dit-il avec un accent de reproche, dont l’exagération même accusait l’intention de plaisanter… est-il bien digne de vous de me tendre un piége, et de me forcer ainsi à vous faire des compliments ? »

Le ton léger qu’il persistait à garder semblait effrayer Rosamond. Elle se recula de lui, et s’assit à quelque distance.

« Je me souviens que je vous ai offensé… continua-t-elle vivement, et dans une extrême agitation… offensé, c’est trop dire… ennuyé, contrarié… par la façon familière dont je traite les domestiques… Si vous ne m’aviez pas si bien connue, peut-être vous seriez-vous imaginé, tout d’abord, que c’étaient là des habitudes prises de bonne heure, comme si j’eusse été élevée parmi eux… domestique moi-même… Eh bien, supposons que j’eusse été, en effet, à votre service… une domestique appelée à vous soigner dans toutes vos maladies… puis, une demoiselle de compagnie, devenue votre guide, et votre guide préféré, affectueux, zélé, depuis que vous êtes privé de la vue… Est-ce que, dans de pareilles circonstances, la différence de nos sangs vous eût très-péniblement affecté ?… Auriez-vous… »

Elle s’arrêta. Léonard ne souriait déjà plus, et il s’était légèrement détourné d’elle : « À quoi bon, Rosamond, supposer l’impossible ? » demandait-il, quelque peu impatient.

Elle se rapprocha de la table placée dans le coin du salon, se versa un verre d’eau, de cette eau qu’elle était allée chercher dans la bibliothèque, et le but avidement. Puis elle alla vers la fenêtre, et cueillit quelques-unes des fleurs placées sur le rebord. Elle en jeta une partie le moment d’après, mais garda le reste dans sa main, et se mit à l’arranger en bouquet, assortissant les couleurs avec un soin tout particulier, tandis qu’elle s’abandonnait à ses pensées. Ceci fait, elle les plaça devant son corsage, les regarda un instant, sans paraître porter à cet examen aucune attention, les retira de l’endroit où elle les avait fixées, et, revenue près de son mari, passa le petit bouquet dans la boutonnière de son habit.

« Voilà de quoi vous donner l’aspect riant et heureux que j’aime à vous voir toujours, » lui disait-elle, tout en s’asseyant à ses pieds, dans son attitude favorite.

Et, tandis qu’elle restait là, les deux bras appuyés sur les genoux de son mari, elle le contemplait tristement.

« À quoi pensez-vous donc, Rosamond ? lui demanda-t-il après un intervalle de silence.

— Je me demandais simplement, Lenny, s’il est au monde une autre femme qui pût vous aimer comme je vous aime. Je crains presque… oui, cela me fait peur… qu’il n’en existe d’autres auxquelles, comme à moi, vivre et mourir pour vous semblerait le sort le plus digne d’envie. Il y a quelque chose dans votre physionomie, dans votre voix, dans toutes vos façons d’être, sans compter l’intérêt puissant qu’inspire votre triste position, qui, je crois, vous gagnerait le cœur de bien des femmes. Si donc je venais à mourir…

— Si vous veniez à mourir ! » Il tressaillit, répétant ces mots après elle, et, penché en avant, posa sa main sur le front brûlant de la jeune femme. « Vos pensées, vos paroles, sont en vérité, bien étranges, ce matin… Est-ce que vous seriez souffrante ? »

Elle se releva, toujours appuyée sur ses genoux, et le regarda de plus près, tandis qu’un rayon de joie venait éclairer sa figure, et qu’autour de ses lèvres errait comme une ombre de sourire… « Je voudrais bien savoir, disait-elle, si vous vous inquiéterez toujours autant de ma petite personne… et si vous m’aimerez toujours autant qu’à présent… » murmura-t-elle, arrêtant la main qu’il retirait de son front, et la baisant au passage. Il s’était rejeté dans son fauteuil, et, plaisantant toujours, il lui conseilla de ne pas trop chercher à pressentir les choses futures. Cette parole, jetée au hasard, et si légèrement qu’elle fût dite, atteignit Rosamond en plein cœur… « Il y a des moments, Lenny, lui dit-elle, où le bonheur du présent dépend de la confiance qu’on peut avoir dans l’avenir… » Tout en parlant, elle regardait la lettre que son mari avait déposée près de lui, sur la table ; et, après un moment de lutte contre elle-même, elle la prit pour la lui lire. Dès le premier mot, la voix lui manqua. De nouveau, une pâleur mortelle se répandit sur son visage : elle rejeta la lettre où elle l’avait prise, et, se levant, s’en alla vers l’autre extrémité de la pièce.

« L’avenir ? demanda Léonard. De quel avenir, Rosamond, voulez-vous parler ?

— Peut-être bien de notre avenir à Porthgenna, dit-elle, mouillant de quelques gouttes d’eau ses lèvres sèches… Resterons-nous ici aussi longtemps que nous l’avions pensé ?… Y serons-nous aussi heureux que nous l’avons été partout ailleurs ?… Vous me disiez, pendant le voyage, que je trouverais cette résidence ennuyeuse… et que je serais obligée de recourir à mille expédients extraordinaires pour m’y procurer quelques distractions… Selon tous, je devais d’abord m’adonner au jardinage… et, plus tard, écrire un roman… Un roman ! » Elle se rapprocha de son mari, et ne le perdit pas de vue, pendant qu’elle continuait à lui parler… « Eh bien, pourquoi donc pas ?… Maintenant, ce sont surtout les femmes qui se livrent à ce genre de composition… Qui m’empêche d’essayer ?… La première difficulté, je suppose, est de trouver un sujet… Or, j’en ai un… » Elle fit quelques pas en avant, arriva jusqu’à la table sur laquelle la lettre était posée, et, la main sur ce papier, elle ne quittait pas des yeux la figure de son mari.

« Et quel est votre sujet, Rosamond ? demanda-t-il.

— Le voici, répondit-elle. Je veux que tout l’intérêt du récit se concentre sur deux jeunes gens, récemment mariés. Ils s’aimeront l’un l’autre, et très-tendrement, comme nous nous aimons, Lenny, et ils auront à peu près notre position sociale. Après quelque temps de la plus heureuse union, et lorsque la naissance d’un enfant sera venue resserrer encore les liens étroits de leur mutuelle affection, une découverte terrible éclatera sur eux comme la foudre. Le mari avait choisi pour femme une jeune fille portant un nom aussi ancien que…

— Que le vôtre, par exemple ? suggéra Léonard.

— Que celui de la famille Treverton, continua-t-elle, après une pause durant laquelle sa main agitée promenait çà et là, sur la table, la lettre mystérieuse. Le mari sera bien né… aussi bien né que vous l’êtes, Lenny… et la terrible découverte sera celle-ci : la femme n’a aucun droit au nom qu’elle portait quand il l’épousa.

— Eh bien, chère amour, je ne puis dire que votre idée me semble bonne. Votre histoire tendra un piége au lecteur, intéressé sans raison à une femme qui, après tout, se trouve n’être qu’une trompeuse…

— Oh, non ! interrompit vivement Rosamond… Cette femme est loyale !… cette femme ne s’est jamais abaissée jusqu’au mensonge. Cette femme, d’ailleurs pleine de défauts et fort éloignée de toute perfection, a du moins cela pour elle qu’elle a toujours parlé vrai, à tous risques et périls… Écoutez-moi jusqu’au bout, Lenny, avant d’asseoir votre jugement !… » Ici des larmes brûlantes lui montèrent aux yeux ; mais elle les essuya par un geste rapide, et continua d’une voix émue : « La jeune femme avait grandi et s’était mariée dans une ignorance absolue, notez ceci, dans une ignorance absolue de son véritable passé. La vérité, se révélant tout à coup, bouleversera tout son être… Elle se trouvera frappée à l’improviste par un malheur auquel elle n’aura aucune part. Elle sera écrasée, pétrifiée… Sa raison même fléchira devant ce désastre inattendu… Il viendra fondre sur elle au moment où elle n’a plus d’autre appui qu’elle-même… Elle pourra, si elle le veut, garder le secret de sa découverte… la cacher à son mari… sans encourir aucun péril… Elle subira là une rude épreuve. Dans sa fragilité d’être mortel, la pauvre créature se sentira ébranlée par une tentation passagère, mais terrible. Elle en triomphera, cependant… et, spontanément, de sa pleine et libre volonté, elle fera part à son mari de tout ce qu’elle aura ainsi appris… Maintenant, Lenny, comment appelez-vous cette femme ? Est-ce une trompeuse ?…

— Non : une victime.

— Une victime, oui !… qui va d’elle-même au-devant du couteau… et qui, sans doute, doit être sacrifiée ?

— Je n’ai point dit cela.

— Que feriez-vous d’elle, Lenny, si vous écriviez cette histoire ?… c’est-à-dire, comment comprendriez-vous la conduite que son mari doit tenir à son égard ?… C’est une question dans laquelle le caractère de l’homme joue un grand rôle… Et une femme n’est pas compétente pour la décider… Je suis embarrassée de cette fin d’histoire… Quel dénoûment lui donneriez-vous ?… » En achevant, sa voix, atténuée par degrés, était arrivée à l’accent d’une tristesse suppliante. Elle se rapprocha tendrement de son mari, et plongea ses doigts caressants dans les cheveux qu’il aimait à lui livrer : « Oui, cher bien-aimé, dites-moi comment vous comprenez ce dénoûment, » reprit-elle, se penchant vers lui jusqu’à ce que ses lèvres effleurassent le front du jeune homme.

Il s’agita dans son fauteuil, comme obsédé par cette embarrassante question, et répondit, hésitant :

« Mais, Rosamond, je ne suis pas un romancier, moi.

— Enfin, Lenny, que feriez-vous à la place de ce mari ?

— Je serais fort en peine de le dire, répondit-il… Je n’ai pas, ma chérie, votre fervente imagination… Je n’ai pas cette faculté de me placer à volonté, d’un moment à l’autre, dans une situation qui n’est pas la mienne, et de savoir comment, en des circonstances imprévues, je me conduirais.

— Voyons, cependant ; supposez que votre femme est près de vous… aussi près que je le suis… Elle vous a révélé le secret fatal ; et la voilà debout devant vous… debout comme me voici… attendant une bonne parole qui, tombée de vos lèvres, fera le bonheur de toute sa vie… Eh bien, Lenny, la laisseriez-vous s’affaisser à vos pieds, le cœur brisé ? Quelle que soit sa naissance, vous sauriez qu’elle est bien cette même créature dévouée qui, depuis le jour de votre hymen, vous a chéri, vous a soigné, a mis tout son avenir en vos mains, et qui, en échange, n’a rien demandé, si ce n’est, la tête appuyée sur votre cœur, de vous entendre dire qu’elle vous est chère… Vous sauriez qu’elle a puisé le courage de vous révéler le mystère de sa naissance, dans sa loyauté, dans son amour ; qu’elle a préféré mourir abandonnée et méprisée, plutôt que de vivre trompant son mari… Sachant tout cela, vous ouvririez vos bras à la mère de votre enfant, à la femme que vous avez aimée la première, et cela quand bien même elle serait, par son origine, au rang de celles que le monde estime le moins… Oh ! vous le feriez, Lenny !… Je sais, moi, que vous le feriez !

— Rosamond !… comme vos mains tremblent !… Comme votre voix est altérée !… Vous vous agitez à propos de cette tristesse en l’air, création de votre cerveau, comme si vous parliez d’événements réels.

— Oui ! Lenny ! vous l’attireriez sur votre cœur… Vous lui ouvririez vos bras, sans la moindre tentation indigne de vous.

— Chut ! chut !… J’espère que j’agirais ainsi…

— Vous espérez ?… vous ne faites qu’espérer ?… Ah ! mon ami, réfléchissez seulement un instant… et dites-moi : Je suis sûr que j’agirais ainsi…

— Vous le voulez, Rosamond ?… Eh bien, soit… je le dis. »

Elle se redressa, au moment où il prononçait ces paroles, et prit la lettre sur la table.

« Vous ne m’avez pas demandé, Lenny, de vous lire la lettre que j’ai trouvée dans la chambre aux Myrtes… Eh bien ! c’est moi qui, maintenant, vous le propose… »

Elle tremblait un peu, tandis qu’elle articulait ces paroles décisives ; mais après tout elles furent nettement émises, sans hésitation, sans embarras, comme si, désormais irrévocablement engagée à faire l’importante révélation, elle se décidait à courir tous les hasards, à en finir avec tous ses doutes.

Son mari tourna la tête du côté d’où lui arrivait le son de sa voix, et sur sa figure on pouvait voir un mélange de surprise et de perplexité.

« Vous passez d’un sujet à l’autre si soudainement, lui dit-il, que vraiment j’ai peine à vous suivre… Comment pouvez-vous sauter ainsi, Rosamond, d’une discussion sur je ne sais quel imbroglio romanesque, à cette affaire si simple et si naturelle : la lecture d’une vieille lettre ?…

— Peut-être, répondit-elle, ces deux choses se touchent-elles de plus près qu’elles n’en ont l’air.

— Elles se touchent, dites-vous… Quel rapport peut-il exister entre elles ?… Je ne comprends pas.

— La lettre vous l’expliquera.

— Pourquoi la lettre ? Pourquoi pas vous ?… »

Elle lança sur le visage de son mari, à la dérobée, un regard inquiet, et vit qu’à ce moment, pour la première fois, une ombre prophétique, l’ombre de quelque pressentiment grave, venait de se projeter dans sa pensée.

« Rosamond, s’écria-t-il, il y a là dessous quelque mystère !

— Entre nous, interrompit-elle vivement, pas de mystère possible !… Il n’y en a jamais eu, bien-aimé… Jamais il n’y en aura. »

Elle se rapprocha de lui, à ces mots, comme pour aller prendre, sur son genou, la place qu’elle aimait… Mais elle se retint, et recula jusqu’à la table. Les pleurs qui venaient mouiller ses yeux la mettaient en garde contre les trahisons du courage qu’elle s’était cru, et lui disaient qu’il fallait lire cette lettre assez loin de lui pour ne pas sentir les battements du cœur qu’elle allait troubler.

« Vous ai-je dit… reprit-elle, après un instant de silence, pendant lequel elle tâcha de se calmer… vous ai-je dit où j’ai trouvé le papier plié que je vous ai remis pendant que nous étions encore dans la chambre aux Myrtes ?

— Non, répondit-il, je ne crois pas.

— Je l’ai trouvé, reprit-elle, derrière le cadre de ce portrait : ce portrait de la femme-spectre, à la physionomie perverse… Je l’ai ouvert immédiatement, et j’ai vu que c’était une lettre. La suscription intérieure, la première ligne qui suivait, et une des deux signatures apposées au bas, étaient d’une écriture que je connais.

— L’écriture de qui ?

— L’écriture de feu mistress Treverton !

— De votre mère ?

— De feu mistress Treverton.

— Bon Dieu, Rosamond !… que signifie cette manière de parler d’elle ?

— Laissez-moi lire, et vous le saurez. J’aime mieux lire tout haut que d’avoir à m’expliquer. Vous avez vu par mes yeux la chambre aux Myrtes… Vous avez vu par mes yeux tous les objets qu’a mis en lumière la recherche que nous y faisions ensemble. Vous verrez, toujours par mes yeux, ce que renferme cette lettre. C’est le Secret de la chambre aux Myrtes. »

Se penchant sur l’écriture ternie et comme effacée, elle lut ces mots :

« À mon mari.

« Nous sommes pour jamais séparés, Arthur, et je n’ai pas eu le courage de rendre nos adieux plus amers, en vous avouant que je vous ai trompé… trompé d’une manière avilissante pour moi, cruelle pour vous… Quelques moments à peine se sont écoulés depuis que vous étiez là, pleurant à mon chevet, et me parlant de notre enfant. Cher époux offensé, cette petite fille, tant aimée de vous, n’est pas à vous, elle n’est pas à moi… C’est une enfant dont la naissance est illégitime, et que je vous ai fait croire mienne, que je vous ai donnée comme telle. Son père était un des mineurs de Porthgenna ; sa mère est ma suivante : Sarah Leeson. »

Rosamond s’arrêta, mais ne releva pas la tête. Elle entendit son mari poser la main sur la table. Elle l’entendit se lever. Elle l’entendit attirer l’air, dans ses poumons oppressés, par une pénible aspiration. Elle l’entendit, l’instant d’après, répéter à voix basse : « Illégitime ! » Ce mot lui arriva net, distinct, terrible. L’accent de cette exclamation involontaire lui donna le frisson ; mais elle ne bougea pas, car elle avait à lire encore… et, tant que sa lecture n’était pas achevée, eût-il dû lui en coûter la vie, elle n’aurait pas levé les yeux.

Un moment après, elle continua, et lut les lignes suivantes :

« J’ai à répondre de plus d’un lourd péché. Celui-ci, cependant, vous me le pardonnerez, Arthur, car je l’ai commis par tendresse pour vous. Cette tendresse m’avait révélé un secret que vous me vouliez cacher ; cette tendresse m’avait fait comprendre que je n’aurais jamais votre cœur tout entier, si je ne vous donnais un enfant. Et vos lèvres, d’ailleurs, me l’ont confirmé. Vos premières paroles à votre retour, et quand cette enfant fut placée dans vos bras, les avez-vous oubliées ? « Je ne vous ai jamais aimée comme aujourd’hui, Rosamond, » me disiez-vous… Sans ces paroles, je n’aurais jamais pu garder un si coupable secret.

« Je ne puis guère ajouter à ceci, car la mort est bien près de moi. Comment cette fraude fut commise, et quels autres motifs m’y poussèrent, c’est à vous de le savoir en questionnant la mère de l’enfant ; c’est elle qui écrit, sous ma dictée, ces lignes qu’elle est chargée de vous remettre quand je ne serai plus. Vous aurez pitié, je le sais, de la pauvre petite créature qui porte mon nom. Ayez aussi pitié de son infortunée mère ; elle n’est coupable que d’une trop aveugle obéissance à mes ordres. Si quelque chose atténue l’amertume de mes remords, c’est de me souvenir que ma tromperie a sauvé d’une honte qu’elle ne méritait point la plus fidèle et la plus dévouée créature qui soit… Ne maudissez pas ma mémoire, Arthur ! J’ai trouvé des mots pour vous dire en quoi j’ai péché contre vous ; je n’en trouverais pas pour vous dire combien je vous aimais. »

Rosamond avait tenu bon jusque-là, et elle était arrivée à la dernière ligne de la seconde page, lorsqu’elle s’arrêta de nouveau, essayant de lire la première des deux signatures : « Rosamond Treverton. » Elle articula faiblement les deux premières syllabes de ce nom de baptême si familier à son oreille, ce nom que son mari répétait à chaque heure du jour, et voulut prononcer la troisième ; mais l’effort fut vain : la voix lui manqua. Tous les souvenirs sacrés du foyer domestique, que cette impitoyable lettre venait de profaner à jamais, semblèrent, arrachés à la fois, déchirer toutes les fibres de son cœur. Avec un faible cri, un gémissement plaintif, elle laissa retomber ses bras sur la table, et, y posant sa tête, cacha sa figure dans ses mains.

Elle n’entendit rien, n’eut conscience de rien, jusqu’au moment où elle sentit, sur son épaule, un léger frôlement… le contact d’une main qui tremblait. Tous les battements intérieurs de son sang y répondirent : elle leva les yeux.

Son mari, à tâtons, s’était approché de la table. Des pleurs brillaient dans ses yeux vagues et sans regard. Quand elle se leva, les bras de Léonard s’ouvrirent et l’enveloppèrent d’une étreinte passionnée.

« Rosamond chérie, disait-il, venez à moi !… je vous consolerai. »



  1. Le lunch ou luncheon est, comme on le sait assez généralement, le goûter anglais.