Le Secret (Collins)/Livre IV/1

Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 153-171).


CHAPITRE PREMIER.

On complote contre le Secret.


Le lendemain du jour où M. Orridge avait vu mistress Norbury, la diligence le Druide, qui faisait le service d’Exeter à Truro (Cornouailles), arrivant à cette destination, déposa, vers la fin de la soirée, trois passagers d’intérieur devant la porte de ses bureaux. Deux d’entre eux étaient un gentleman et sa fille. Mistress Jazeph avait occupé la troisième place.

Le père et la fille, après avoir rassemblé leurs bagages, entrèrent dans l’hôtel ; les voyageurs d’impériale se dispersèrent d’un côté et d’autre, aussi promptement qu’ils le purent. Mistress Jazeph seule, immobile sur le trottoir, semblait hésiter sur ce qu’elle allait faire. Lorsque le cocher essaya bonnement de l’aider à prendre un parti quelconque, en lui demandant s’il ne pouvait lui être utile à rien, elle tressaillit et lui jeta un regard empreint de quelque soupçon ; puis, se ravisant, elle le remercia de son obligeance, et s’enquit, en termes assez confus et avec des hésitations assez marquées pour émerveiller ce brave homme, si elle pouvait laisser sa malle dans les bureaux de la diligence, ajoutant qu’après un court délai elle reviendrait l’y reprendre.

Autorisée à faire ce dépôt provisoire pour aussi longtemps qu’elle voudrait, elle traversa la rue, la principale rue de la ville, monta sur le trottoir opposé, et descendit jusqu’au premier tournant. Arrivée là, et avant de pénétrer dans la petite rue latérale où ce tournant conduisait, elle jeta un regard en arrière pour s’assurer, apparemment, que personne ne la suivait ou ne la guettait. Elle fit alors quelques pas, précipitamment, et s’arrêta de nouveau devant un petit magasin consacré à la vente de bibliothèques, bureaux, boîtes, cabinets, etc. Après avoir regardé les mots peints au-dessus de rentrée :

BUSCHMANN, ÉBÉNISTE, etc.,


elle jeta un coup d’œil furtif à travers les vitres du magasin. Un homme d’un certain âge, figure avenante et gaie, assis derrière le comptoir, y polissait un modillon en bois de rose, et de la tête, par un mouvement régulier, mais vif, semblait battre la mesure de quelque air chanté à demi-voix. Mistress Jazeph, qui ne vit personne autre dans la boutique, ouvrit la porte et entra.

À peine dans l’intérieur, elle constata que l’ouvrier battait la mesure, non de son propre chant, mais d’un air exécuté par une boîte à musique. Les notes, clairettes et vibrantes, partaient d’un petit salon à l’arrière du magasin, et l’air exécuté par la boîte était le charmant Batti, Batti, de Mozart.

« Monsieur Buschmann est-il chez lui ? demanda mistress Jazeph.

— Oui, madame, répondit le joyeux travailleur, montrant avec un sourire la porte qui donnait accès dans le salon du fond. Sa musique répond pour lui. Toutes les fois que joue la boîte de M. Buschmann, on peut s’assurer que M. Buschmann n’est pas loin… Souhaitez-vous le voir, madame ?

— N’a-t-il personne avec lui ?

— Oh ! non, il est seul… Qui annoncerai-je ? »

Mistress Jazeph entr’ouvrit les lèvres pour répondre, puis hésita, et ne dit rien. L’ouvrier, avec une perspicacité plus délicate qu’on n’aurait pu l’attendre d’un homme de sa classe, ne renouvela pas sa question, mais ouvrit la porte sans plus attendre, et fit entrer la visiteuse inconnue auprès de M. Buschmann.

Le salon de notre boutiquier était, en somme, une très-petite chambre à laquelle ses aménagements intérieurs donnaient l’étrangeté d’une pièce triangulaire ; un papier vert clair décorait ses murailles ; il y avait sur la cheminée, et sous verre, un magnifique poisson préparé ; deux pipes d’écume de mer appendues ensemble au mur, en face ; et une belle table ronde placée aussi exactement que possible au beau milieu du parquet. Sur la table, les ustensiles à thé, du pain, du beurre, un pot de marmelade, et une boîte à musique de forme antique et bizarre. À côté de la table se tenait assis un petit homme à cheveux blancs, à joues roses, à physionomie bénigne et simple, qui tressaillit, la porte s’ouvrant, comme s’il ressentait une assez vive confusion, et mit la main sur le ressort de la boîte à musique, afin que, l’air fini, elle cessât de jouer.

« Cette dame demande à vous parler, dit l’ouvrier à mine joyeuse. Madame, voici M. Buschmann !… ajouta-t-il un peu plus bas, voyant mistress Jazeph hésiter encore à l’entrée du salon.

— Voulez-vous bien prendre la peine de vous asseoir, madame ? dit M. Buschmann lorsque son ouvrier, refermant la porte, fut retourné derrière le comptoir. Pardonnez-moi cette musique… elle va s’arrêter avant peu. » Ces paroles furent dites avec un accent étranger, mais très-couramment.

Mistress Jazeph attachait sur lui, tandis qu’il parlait ainsi, un regard fixe et curieux ; elle fit encore un ou deux pas avant de prendre à son tour la parole.

« Suis-je donc si changée, dit-elle enfin, si changée, si vieillie, oncle Joseph ?

Gott im Himmel… ! c’est sa voix !… la voix de Sarah Leeson !… » s’écria le vieillard courant à sa visiteuse, comme un enfant eût pu le faire, pour lui prendre les deux mains et l’embrasser sur les deux joues avec une singulière vivacité.

Bien que sa nièce n’eût que la taille moyenne des personnes de son sexe, l’oncle Joseph était si petit qu’il eut à se dresser sur la pointe de ses pieds avant de pouvoir lui donner sa paternelle accolade.

« Penser que Sarah revient enfin !… disait-il, la forçant de prendre un fauteuil ; après tant et tant d’années, penser qu’elle a voulu revoir son oncle Joseph !…

— Toujours Sarah, mais non plus Sarah Leeson, dit mistress Jazeph, serrant l’une contre l’autre ses mains grêles et tremblantes ; et ses yeux baissés restaient fixés au parquet.

— Ah !… Mariée, donc ? reprit gaiement M. Buschmann. Mariée, c’est clair. Parlons de votre mari, Sarah !

— Il est mort… mort et pardonné !… »

Ces trois derniers mots furent prononcés à voix basse, et personne qu’elle ne les put entendre.

« Ah ! tant pis !… J’en suis peiné pour vous… J’ai parlé un peu trop vite, n’est-ce pas, mon enfant ? dit le vieillard. N’importe !… Non, non, ce n’est pas cela que je veux dire… Je veux dire… Parlons d’autre chose… N’est-ce pas, Sarah, que vous prendrez bien une tartine de marmelade ?… une marmelade de framboises, un vrai délice, qui fond dans la bouche… Non ?… Du thé, alors ?… Oui, oui, elle prendra bien un peu de thé… Et nous ne parlerons de rien de fâcheux… au moins pas en ce moment… Vous êtes bien pâlie, Sarah !… Vous avez l’air plus vieux que votre âge… Non, ce n’est pas encore là ce que je voulais dire… Je suis malavisé sans le vouloir… C’est à la voix que je vous ai reconnue, mon enfant ; à cette voix dont votre oncle Max disait que, si vous eussiez appris le chant, elle aurait fait votre fortune… Voilà sa jolie boîte à musique ; elle va toujours… N’ayez donc pas l’air si abattu !… Je vous en prie, n’ayez pas cet air !… Tenez, écoutez un peu la musique… Vous vous rappelez bien la boîte ?… la boîte de l’oncle Max ?… Mon Dieu ! quel air avez-vous donc ?… Avez-vous oublié la boîte dont fit présent à mon frère le divin Mozart, alors que Max était encore à l’école de musique à Vienne ?… Écoutez, je l’ai fait recommencer… C’est un chant qu’on appelle Batti, Batti, tiré d’un opéra de Mozart. Ah ! c’est beau, mais beau !… Votre oncle Max disait que toute la musique du monde était dans ce petit air-là… Moi, je ne me connais pas en musique, mais j’ai mon cœur et mes oreilles… et tout me dit que Max ne se trompait pas. »

Tout en débitant ceci avec force gestes et une volubilité sans pareille, M. Buschmann versait une tasse de thé, la sucrait avec soin et, tapotant les épaules de sa nièce, la priait de la boire tout aussitôt si elle voulait être bien aimable. Ses caressantes instances l’avaient rapproché d’elle, et il vit des larmes dans ses yeux ; il la vit, sans en faire semblant, chercher dans sa poche un mouchoir pour les essuyer.

« Ne faites pas attention, dit-elle, voyant que le bon petit vieillard s’attristait à la regarder, et n’allez pas me croire, oncle Joseph, sans mémoire ou sans reconnaissance. Je me souviens de la boîte… Je me souviens de tout ce qui vous intéressait jadis, alors que j’étais et plus jeune, et aussi plus heureuse que maintenant. La dernière fois que vous m’avez vue ici, j’étais venue à vous dans le chagrin. C’est encore dans le chagrin que je reviens aujourd’hui. Vous pouvez m’accuser de négligence pour ne vous avoir pas écrit depuis tant d’années ; mais ma vie a été bien triste, allez… et j’ai pensé que je n’avais pas le droit de jeter mon fardeau de peines sur les épaules d’autrui. »

À ces derniers mots, l’oncle Joseph secoua la tête, et toucha l’arrêt de la boîte à musique. « Mozart, ajoutait-il gravement, Mozart peut bien attendre que je vous aie dit certaines choses… Prêtez l’oreille, Sarah, tout en buvant votre thé… vous reconnaîtrez si je dis vrai ou non… Quel langage vous ai-je tenu, moi, Joseph Buschmann, lorsque vous vîntes me trouver dans votre chagrin, il y a de cela quatorze… quinze… non, davantage… seize ans, ma foi !… dans cette ville, et dans cette même maison ? Je vous ai dit alors ce que je vous répète aujourd’hui : la peine de Sarah est ma peine, la joie de Sarah est ma joie, et si quelqu’un me demande pourquoi cela, j’ai trois bonnes raisons à lui donner. »

Il s’arrêta ici pour remuer encore le thé de sa nièce, et lui rappeler, en frappant quelques petits coups sur le bord de la tasse, que ce thé demandait à être bu.

« Trois raisons, reprit-il : d’abord vous êtes l’enfant de ma sœur… sa chair et son sang… un peu ma chair et mon sang, par conséquent. En second lieu, ma sœur, mon frère, enfin moi-même, nous devons tout, oui tout, à l’Anglais, votre bon père. Les amis qu’il avait se récriaient tous : « Ah ! fi… Agathe Buschmann est pauvre ; Agathe Buschmann est étrangère ! » Mais votre père aimait Agathe Buschmann, et, nonobstant leurs : Fi ! fi ! il l’épousa bel et bien. Les voilà qui recommencent : « Agathe Buschmann a un frère musicien… qui ne fait que rabâcher du Mozart, et qui, en attendant, ne sait pas mettre du sel dans sa soupe. » Fort bien, répond votre père. J’aime son rabâchage, moi ; j’aime sa musique. Je lui trouverai des élèves, et, tant que j’aurai du sel dans ma cuisine, il pourra saler son potage, lui aussi. Pour la troisième fois, nouveaux : Fi ! fi !… « Agathe Buschmann a un second frère, un petit cerveau fêlé qui ne sait qu’écouter le rabâchage de l’autre, et dire : Amen ! Au moins, pour celui-là, porte close. Envoyez-le courir le monde !… Ne gardez pas avec vous ce cerveau fêlé ! » Et votre père de dire : « Non, cerveau fêlé a dans les doigts tant d’esprit ! Il sait tailler, sculpter, polir le bois. Aidons-le un peu au début. Plus tard, il se tirera d’affaire… » Et tous, maintenant, ils sont partis !… Père, mère, oncle Max… tous partis, excepté moi. Cerveau fêlé reste seul, seul à se rappeler, et à savoir gré… Aussi prend-il pour son chagrin le chagrin de Sarah… et la joie de Sarah pour sa propre joie. »

Il s’arrêta une fois encore, pour souffler un peu de poussière qui faisait tache sur le bois poli de la boîte à musique. Sa nièce voulait parler ; mais son doigt, levé sur elle par un geste significatif, l’avertit qu’il n’avait pas achevé sa harangue.

« Non, lui dit-il… j’ai encore à parler, moi… et vous, vous avez votre thé à prendre. Ne faut-il pas que j’allègue ma troisième raison ? Ah !… vous détournez les yeux de moi… Avant que j’ajoute un mot, vous la savez déjà, ma troisième raison. Quand je me marie à mon tour… quand ma femme meurt, me laissant seul avec le petit Joseph… et quand cet enfant tombe malade, qui vient alors à moi ?… si douce, si attentive, si soigneuse, m’apportant ses bons yeux brillants de jeunesse et ses mains si adroites, si légères, si actives… Qui passe avec moi les nuits et les jours auprès du petit Joseph ? Qui de son bras fait un oreiller pour sa tête fatiguée ? Qui tient patiemment, à son oreille, cette même boîte… oui, cette boîte qu’ont touchée les mains de Mozart ?… Qui la tient de plus en plus près, à mesure que les sens du petit malade s’émoussent de plus en plus ?… lorsqu’il pleure pour avoir cette musique, son amie d’enfance, qui l’endormait naguère en son berceau, et qu’il entend maintenant à grand’peine ? Qui s’agenouille auprès de l’oncle Joseph, quand son cœur est près d’éclater ?… Qui lui dit : « Calmez-vous ! chut ! pas de vain désespoir… l’enfant est allé entendre la musique d’en haut. Là où il est, la maladie ne le ronge plus, le chagrin ne l’atteint plus !… » Qui fait tout cela, dites ?… Ah ! Sarah, vous ne pouvez avoir oublié tout cela. Vous ne pouvez avoir perdu de vue l’autrefois lointain. Quand le chagrin vous est amer, quand vous pliez sous le fardeau plus lourd, c’est cruauté envers l’oncle Joseph que de vous tenir à l’écart ; c’est bonté pour lui que de venir le trouver. »

Les souvenirs que le vieillard venait d’évoquer s’étaient doucement frayé leur voie dans le cœur attendri de Sarah. Elle ne put lui répondre : elle ne put que lui tendre la main. L’oncle Joseph, s’inclinant, baisa cette main avec une galanterie surannée et presque comique. Il reprit ensuite, auprès de la boîte à musique, son poste habituel.

« Allons, dit-il, promenant sur le petit instrument une main caressante, nous pouvons bien en rester là pour le moment. Boîte de Mozart, boîte de Max, boîte du petit Joseph, nous vous rendons la parole. »

Après avoir mis en mouvement le frêle mécanisme, il s’assit près de la table, et n’ouvrit plus la bouche avant que l’air chéri eût été joué d’un bout à l’autre, à deux reprises. Remarquant, alors, que sa nièce semblait un peu plus calme, il lui parla de nouveau.

« Vous avez donc des peines, Sarah ? lui dit-il tranquillement. Vous venez de me le dire, et votre physionomie me l’atteste. Est-ce que vous regrettez votre mari ?

— Je regrette de l’avoir jamais rencontré ! répondit-elle… Je regrette de l’avoir épousé… Maintenant qu’il n’est plus, je ne puis dire que je le regrette… mais je lui pardonne.

— Vous lui pardonnez ?… De quel air dites-vous cela ? Racontez-moi…

— Oncle Joseph, je vous ai dit que mon mari est mort, et que je lui ai pardonné.

— Vous lui avez pardonné ?… C’est donc qu’il était dur et méchant pour vous… Je devine, je devine, allez… Ceci, Sarah, c’est la fin… mais le commencement ?… Le commencement, n’est-ce pas, c’est que vous l’avez aimé ? »

Les joues de Sarah se couvrirent d’une rougeur ardente ; elle détourna la tête de côté.

« Il est dur, il est humiliant de l’avouer, murmurait-elle sans lever les yeux… mais, mon oncle, vous m’arrachez la vérité… Je n’avais pas d’amour à donner à mon mari… ni à lui, ni à aucun autre homme.

— Et, néanmoins, vous l’avez épousé ?… Oh ! attendez !… ce n’est pas à moi de vous blâmer… ma tâche est de découvrir, non ce qui est mal, mais ce qui est bien… Soyez tranquille, je me dirai à moi-même : « Elle l’a épousé dans un moment où elle était misérable et sans appui… dans un moment où, au lieu de l’épouser, lui, elle aurait dû venir trouver l’oncle Joseph… » Je me dirai cela, j’aurai pitié… et je ne demanderai plus rien. »

Sarah fit encore un mouvement pour tendre sa main au vieillard ; puis, elle recula soudain sa chaise et changea d’attitude…

« Il est vrai que j’étais pauvre, dit-elle, parlant avec effort, et promenant autour d’elle un regard où se peignait une certaine confusion ; mais vous êtes si bon, si tendre que je ne puis accepter pour ma conduite l’excuse qu’a trouvée votre indulgence. Je ne l’ai pas épousé parce que j’étais pauvre… mais bien parce que… »

Elle s’arrêta soudain, ses mains s’étreignant avec force, et son fauteuil, plus que jamais, s’écarta de la table.

« Soit !… bien ! dit le vieillard qui comprit ces signes de honte… Nous ne reparlerons jamais de tout ceci.

— Je n’avais pas l’excuse de la pauvreté !… je n’avais pas l’excuse de l’amour, reprit-elle avec un élan soudain d’amertume et de désespoir… Je l’ai épousé, oncle Joseph, parce que je n’ai pas eu la force de dire : Non ! Sur chaque jour de ma vie aura pesé cette malédiction de la faiblesse et de la peur… Je lui ai dit non une fois ; je lui ai dit non deux fois… Oh ! mon oncle, que n’ai-je su, la troisième fois, lui dire encore non !… Mais il m’obsédait… mais il m’effrayait… Il m’ôtait peu à peu la faible dose de volonté que j’avais en moi… Il me faisait parler comme il le voulait, aller où il le voulait… Non, non, non, mon oncle, ne venez pas à moi !… Ne me dites rien… Il n’est plus là… Il est mort… je suis délivrée… j’ai pardonné. Oh ! si seulement je pouvais m’aller cacher quelque part !… Chaque regard semble me percer à jour… chaque parole, renfermer une menace à mon adresse… Jeune encore, mon cœur était comme harassé, et depuis longues, longues années, il ne connaît plus le repos… Chut !… cet ouvrier dans la boutique… je l’avais oublié… il va nous entendre. Parlons plus bas ! Pourquoi donc ai-je tant parlé ?… J’ai eu tort. J’ai toujours tort. Tort quand je parle ; tort quand je ne dis rien. Où que j’aille, quoi que je fasse, je ne suis jamais comme tout le monde… On dirait que mon esprit n’a pas grandi, depuis ma toute première enfance. Écoutez !… l’homme de la boutique vient de remuer. M’aurait-il entendue ?… Oncle Joseph, pensez-vous qu’il ait pu m’entendre ? »

À peu près aussi effaré que sa nièce, l’oncle Joseph l’assura cependant que la porte était épaisse, que l’ouvrier était placé à quelque distance de cette porte, et qu’il lui était impossible, entendît-il même des voix dans le salon, de distinguer aucune des paroles prononcées.

« Vous en êtes bien sûr ? murmura-t-elle très-vite… Oh, oui ! vous en êtes sûr… sans cela vous ne me l’auriez pas dit, n’est-ce pas ?… Donc, nous pouvons continuer… Mais ne parlons plus de ma vie de femme mariée… Fini, oublié, ce temps-là !… Disons que j’ai eu, les ayant méritées, quelques années de chagrin et de souffrance… Disons que j’ai eu ensuite des années de repos, pendant que j’étais au service de maîtres excellents, bien que mes camarades ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bons. Disons ceci de l’existence que j’ai menée, et certainement nous en aurons assez dit. L’inquiétude où je suis maintenant, l’inquiétude qui m’amène auprès de vous, remonte bien au delà des années dont nous venons de parler… elle remonte, oncle Joseph, dans le passé lointain, au jour où nous nous vîmes pour la dernière fois.

— Mais il y a seize ans de ceci ! s’écria le vieillard, qui semblait douter que cela fût possible… Votre peine actuelle remonterait à ce jadis si éloigné ?

— À celui-là même… Vous savez, cher oncle, où je me rendais alors ; vous n’avez pas oublié ce qui m’advint quand…

— Quand vous arrivâtes ici secrètement… quand vous me priâtes de vous cacher ?… c’était la semaine même où venait de mourir votre maîtresse ; votre maîtresse qui habitait là-bas, à l’ouest, le vieux manoir… Vous aviez bien peur, alors… vous étiez pâle… pâle et alarmée comme je vous vois encore aujourd’hui…

— Vous, et tout le monde !… Je ne rencontre que gens acharnés à m’examiner, regards étonnés et curieux… toujours on me croit en proie à des souffrances nerveuses… toujours on s’apitoie sur ma débile santé… »

Tout en se plaignant ainsi avec une soudaine amertume, elle porta à ses lèvres la tasse de thé posée à côté d’elle, la vida d’un seul trait, et la poussa de l’autre côté de la table pour qu’on la lui remplît de nouveau.

« J’ai eu bien soif en venant… j’ai eu bien chaud, murmurait-elle… Encore du thé, oncle Joseph !… encore une tasse de thé.

— Il est tout froid, dit le vieillard. Attendez que j’aie demandé de l’eau chaude.

— Non ! s’écria-t-elle, l’arrêtant comme il allait se lever. Donnez-le moi froid… je l’aime mieux ainsi… Que personne n’entre ici !… je ne pourrais plus parler si quelqu’un entrait. »

Elle rapprocha sa chaise de celle de son oncle, et continua :

« Vous n’avez pas oublié combien j’étais alarmée, à cette époque si loin de nous ?… Vous ne l’avez pas oublié, n’est-ce pas ?

— Vous aviez grand’peur qu’on ne vous eût suivie… voilà la peur que vous aviez, Sarah… Je me fais vieux, mais ma mémoire reste jeune… Vous aviez peur de votre maître, peur qu’il n’eût envoyé ses domestiques à votre poursuite… Vous vous étiez échappée… vous n’aviez prévenu personne… et vous parliez peu. Ah ! mais, bien peu… même à votre oncle Joseph… même à moi.

— Je vous racontai cependant, dit Sarah, baissant la voix au point que le vieillard pouvait à peine distinguer ses paroles… je vous racontai que ma maîtresse, sur son lit de mort, m’avait légué un Secret… un Secret renfermé dans une lettre que je devais remettre à mon maître. Je vous racontai que j’avais caché cette lettre, ne pouvant me résoudre à la livrer… et cela, parce que je préférais mille morts à la honte d’être interrogée sur ce qu’elle renferme… Je vous racontai tout cela, je m’en souviens… Ne vous racontai-je rien de plus ?… Ne vous dis-je pas, alors, que ma maîtresse m’avait fait prêter, sur la Bible, un serment solennel ?… Mon oncle, y a-t-il des flambeaux dans cette chambre ?… Y a-t-il des flambeaux que nous puissions allumer sans déranger personne, sans appeler, sans faire entrer qui que ce soit ?

— Il y a, dans mon armoire, des flambeaux et des allumettes, répondit l’oncle Joseph… Mais regardez à la fenêtre, Sarah ; le jour est à peine obscurci par le crépuscule… Il ne fait pas encore nuit.

— Pas dehors, mais ici…

— Où donc ?

— Dans ce coin… Ayons de la lumière !… Je n’aime pas ces ténèbres qui s’entassent aux coins des chambres et montent silencieusement le long des murs. »

L’oncle Joseph regarda autour de la pièce, comme pour s’expliquer la cause de cette horreur si singulièrement manifestée ; et il souriait, à part lui, en tirant de l’armoire deux flambeaux qu’il se hâta d’allumer : « Vous voilà comme les enfants, dit-il ensuite d’un ton badin, tandis qu’il baissait la persienne… vous avez peur dans l’obscurité. »

Sarah ne parut point l’avoir écouté. Ses yeux étaient obstinément fixés sur le coin de la chambre qu’un moment auparavant elle lui montrait du doigt ; quand il reprit sa place à côté d’elle, ce regard ne changea pas de direction, mais elle posa sa main sur le bras du vieillard, et lui dit tout à coup :

« Mon oncle !… croyez-vous que les morts puissent revenir ici-bas, suivre en tous lieux les vivants, et voir à chaque instant ce qu’ils font ? »

Le vieillard tressaillit.

« Sarah, dit-il, pourquoi me parler ainsi ?… Pourquoi me poser une pareille question ?

— Y a-t-il des heures solitaires, continua-t-elle sans que son regard changeât de direction, et sans qu’elle parût avoir entendu sa question, où quelquefois vous avez peur sans savoir pourquoi ?… une peur qui, dans un instant, vous envahit de la tête aux pieds ?… Dites, mon oncle, avez-vous jamais senti le froid se glisser tout autour de la racine de vos cheveux, et de là, peu à peu, descendre comme un reptile glacé le long de votre dos ?… J’ai senti cela, moi, et même au cœur de l’été. Je suis sortie, je m’en suis allée seule sur la vaste bruyère, en pleine chaleur, en plein éclat de midi, et il m’a semblé que des doigts glacés passaient sur moi… des doigts glacés, moites, visqueux… Or, il est dit dans le Nouveau Testament que les morts, autrefois, sortirent de leurs tombeaux et allèrent errer dans la cité sainte… Les morts !… Depuis lors, se sont-ils toujours, toujours tenus cois au fond de leurs noirs abris ? »

La nature simple et bonne de l’oncle Joseph se refusait, ébahie, à ces sombres et hardies spéculations que les questions de sa nièce semblaient provoquer. Sans répondre un seul mot, il essaya de dégager le bras qu’elle tenait encore ; mais le seul résultat de l’effort qu’il fit ainsi, fut qu’elle l’étreignit plus fortement que jamais, et qu’elle se pencha en avant, sans quitter son fauteuil, afin de voir de plus près ce qui pouvait être caché dans le recoin ténébreux.

« Ma maîtresse se mourait, dit-elle, ma maîtresse avait un pied dans la tombe quand elle me fit prêter, sur la Bible, ce redoutable serment. Elle me fit jurer de ne pas détruire la lettre ; je ne l’ai pas détruite. Elle me fit jurer de ne pas l’emporter avec moi si je quittais la maison ; je ne l’ai pas emportée. À la troisième fois, elle m’aurait fait jurer de la donner à mon maître ; mais la mort la gagna de vitesse. La mort l’empêcha de jeter sur ma conscience le lien de ce troisième serment… Pourtant, elle me menaçait, mon oncle, elle me menaçait, le front baigné des sueurs de l’agonie, elle me menaçait de revenir me trouver si j’éludais ses volontés… et il est certain que je les ai éludées… »

Ici elle s’arrêta, retira sa main posée sur le bras du vieillard, et, du côté de la chambre où ses yeux semblaient retenus par une irrésistible attraction, fit un geste étrange :

« Repose, repose, repose !… murmurait-elle, retenant son haleine… Est-ce que mon maître, à présent, vit encore ?… Repose, jusqu’au jour où les noyés ressusciteront !… Tu lui diras le Secret quand la mer rendra les morts qu’elle garde.

— Sarah ! Sarah !… vous êtes changée… vous êtes malade… vous m’effrayez ! » s’écria l’oncle Joseph, se dressant sur ses pieds par un brusque élan.

Elle se retourna lentement, et le contempla avec des yeux qui n’exprimaient plus aucune idée, des yeux qui semblaient, par delà et comme à travers lui, regarder quelque chose à l’aventure.

« Gott im Himmel !… Que voit-elle donc ?… » Il regarda autour de lui au moment où cette exclamation lui échappait : « Sarah, qu’avez-vous ?… Vous trouvez-vous mal ?… Souffrez-vous ?… Rêvez-vous les yeux ouverts ?… »

Il la prit, à ces mots, par les deux bras, et la secoua doucement. Au moment même où elle sentit le contact de ses mains, elle tressaillit, et un tremblement violent s’empara d’elle. Avec la rapidité de l’éclair, ses yeux reprirent leur expression habituelle. Sans une seule parole, elle se rassit, et se mit à remuer le thé froid dans la tasse, à le remuer si fort qu’il débordait à chaque tour dans la soucoupe.

« Allons, dit l’oncle Joseph qui ne la quittait guère des yeux, la voilà qui redevient plus semblable à elle-même.

— Semblable à moi-même ? répéta-t-elle comme un vague écho.

— Voyons, voyons !… disait le vieillard, essayant de la calmer… Vous êtes malade… Vous êtes ce que les Français appellent hors de votre assiette… Nous avons ici de bons médecins… Laissez venir demain, et nous vous procurerons le meilleur.

— Je n’ai nul besoin de médecins !… Qu’on ne me parle pas de médecins… Je ne les puis souffrir… Ils me dévisagent avec une curiosité !… Ils semblent fouiller en moi, comme pour en tirer quelque chose… Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ?… J’avais tant de choses à dire… Et il semble que nous nous soyons arrêtés justement alors qu’il fallait passer outre… Je suis, mon pauvre oncle, dans la peine et dans la crainte… Encore une fois… et toujours à cause du Secret…

— Tenez ! en voilà bien assez, dit le vieillard importuné… N’en parlons plus, au moins ce soir !

— Et pourquoi pas ?

— Parce que cela vous ferait encore mal… Vous recommenceriez à regarder dans les coins obscurs, et à rêver tout éveillée… Vous êtes trop malade, Sarah !… oh ! oui, beaucoup trop malade.

— Mais vous vous trompez… Je ne suis point malade… Pourquoi s’obstine-t-on à vouloir me soutenir que je me porte mal ?… Laissez-moi parler du Secret, mon oncle… C’est pour cela que je suis venue… Je n’aurai de repos qu’après vous avoir tout dit. »

En parlant, elle changeait de couleur, et ses manières attestaient une gêne secrète. Elle commençait, sans doute, à se rendre compte qu’il lui était échappé des paroles, des mouvements, dont il eût été plus prudent de s’abstenir.

« Ne m’examinez pas de trop près, dit-elle avec sa douce voix, ses façons caressantes et pleines de charme ; si mes paroles, mes manières, ont quelque chose de peu séant, n’y prenez pas autrement garde… Je me perds quelquefois en distractions dont je n’ai pas conscience… et je suppose que je viens d’en avoir une… Cela ne signifie rien, oncle Joseph… absolument rien, je vous assure. »

Essayant ainsi de rassurer le vieillard, elle changea son fauteuil de place, de telle sorte qu’elle tournait maintenant le dos à cette porte de la pièce sur laquelle, jusque-là, elle avait vue.

« À la bonne heure, j’aime mieux ceci, dit l’oncle Joseph ; mais ne me parlez plus du passé, de peur de vous perdre encore… Parlons de ce qui est… Oh ! voyons, contentez là-dessus mon caprice. Laissez là le vieux jadis, et tenez-vous-en au présent. Je puis, tout aussi bien que vous, remonter à il y a seize ans… En doutez-vous ?… Eh bien ! laissez-moi vous dire ce qui arriva lors de notre dernière rencontre… En trois mots j’aurai fait mes preuves. Vous abandonnez votre place et le vieux manoir ; vous vous réfugiez ici ; vous y demeurez cachée pendant que votre maître et ses domestiques vous donnent la chasse. Vous partez dès que la route vous est ouverte, pour aller gagner votre vie aussi loin que possible du pays de Cornouailles ; je vous prie et supplie de faire halte ici, de demeurer près de moi ; mais vous redoutiez votre maître, et vous voilà repartie. Eh bien ! n’est-ce pas toute l’histoire de vos peines, à l’époque où, pour la dernière fois, vous vîntes ici ?… N’en parlons plus, et dites-moi ce qui cause vos tourments actuels.

— Mes peines d’alors et mes peines présentes, oncle Joseph, n’ont qu’une seule et même cause : le Secret…

— Eh quoi ?… y revenons-nous ?

— Il y faut revenir.

— Pourquoi ?

— Parce que ce Secret est révélé dans une lettre…

— Eh bien ! après ?

— Et que cette lettre est en passe d’être découverte… Oui, mon oncle, découverte !… Seize ans entiers elle est restée cachée… Et maintenant, après si longtemps, arrive, comme un retour providentiel, la terrible chance de la voir reparaître au grand jour. De tous les êtres vivants, celui qui, le dernier, devrait y jeter les yeux, est précisément celui qui semble appelé à la découvrir…

— Un instant !… en êtes-vous bien certaine, Sarah ?… Comment pouvez-vous le savoir ?

— Je le tiens d’elle-même… Le hasard nous a réunies, et…

— Nous ?… Qui, nous ?… qui entendez-vous désigner ainsi ?

— Nous, c’est-à-dire… Vous vous rappelez, mon oncle, que j’avais pour maître, à Porthgenna-Tower, le capitaine Treverton ?…

— J’avais oublié ce nom ; mais n’importe !… continuez.

— Lorsque je quittai ma place, miss Treverton était une petite fille d’environ cinq ans… Maintenant, elle est mariée… et si belle, si spirituelle ! une si jeune, si charmante, si radieuse physionomie !… Et elle a un enfant aussi beau qu’elle… Oh ! mon oncle, si vous la voyiez !… Je donnerais tout pour que vous la pussiez voir !… »

Ici l’oncle Joseph se baisa le bout des doigts, et ensuite haussa les épaules. Par le premier de ces gestes, il exprimait son hommage à la beauté dont on lui parlait ; par le second, sa résignation forcée au malheur de ne pas être à même de la contempler.

« À la bonne heure, dit-il avec cette philosophie pratique dont il semblait imbu… à la bonne heure !… Laissons là cette personne si accomplie, et passons à autre chose.

— Maintenant, elle s’appelle Frankland, dit Sarah… nom bien plus sonore que celui de Treverton… Son mari l’adore… Je suis sûre qu’il l’adore… Pour peu qu’il ait un cœur, comment ne la pas adorer ?

— Doucement, doucement ! s’écria l’oncle Joseph, qui semblait de plus en plus perplexe… Tant mieux et tant mieux s’il est épris d’elle… Mais dans quel labyrinthe me promenez-vous donc ?… Pourquoi m’entretenir de ce mari et de cette femme ?… Parole d’honneur ! Sarah, vos explications n’expliquent rien… elles ne servent qu’à ramollir le cerveau.

— Mon oncle, il faut que je parle d’elle et de M. Frankland. Porthgenna-Tower appartient maintenant à ce dernier… Et ils sont sur le point d’aller s’y établir.

— Ah, bon !… nous revoilà sur le droit chemin, en fin de compte.

— Ils vont aller vivre dans la maison même où est caché le Secret ; ils vont faire remettre à neuf cette portion même de l’édifice où la lettre est cachée… Elle veut… elle me l’a dit elle-même… explorer les vieux appartements… Elle veut y fouiller pour amuser sa curiosité… Des ouvriers les nettoieront de fond en comble… et, durant ses heures de loisir, elle sera là, surveillant leurs travaux.

— Mais du Secret, elle ne soupçonne rien ?

— Dieu veuille qu’elle n’ait jamais un pareil soupçon !

— Et dans la maison, il y a beaucoup de chambres ?… Et la lettre qui renferme le Secret est cachée dans une de ces chambres si nombreuses ?… Pourquoi supposer qu’elle tombera justement sur celle-ci ?

— Pourquoi ?… Parce que je dis toujours ce qu’il faudrait taire… parce que je m’effraye et me perds au moment où un peu de sang-froid me sauverait. La lettre est cachée dans une pièce appelée la chambre aux Myrtes ; et j’ai été assez sotte, assez faible, assez insensée pour l’avertir qu’elle ne devait pas y entrer.

— Ah ! Sarah !… Sarah !… Voilà un pas de clerc.

— Je ne saurais dire à quelle obsession j’étais en proie. Lorsque je l’ai entendue se promettre innocemment le plaisir de fouiller ces antiques appartements, et lorsque j’ai songé à ce qu’elle y pouvait trouver, il m’a semblé que ma raison m’abandonnait… Il est vrai que la nuit se faisait justement alors… L’obscurité redoutée s’amoncelait dans les angles, et montait après les murs. Je voulais allumer les bougies, et n’osais m’y décider, de peur qu’elle ne lût la vérité sur mon visage… et quand je les eus allumées, ce fut bien pis… Oh ! je ne sais ni comment ni pourquoi j’agis ainsi… J’aurais dû me couper la langue avec les dents plutôt que de prononcer ces paroles, et je les prononçai, cependant… Il y a des gens qui ont toujours à propos une bonne pensée… Il y a des gens qui, de deux démarches, ne manquent jamais la meilleure… Il y a des gens qui, sous le faix d’une grande responsabilité, marchent sans plier… sans plier comme j’ai plié… Mon bon oncle, pour l’amour de ces temps où nous vécûmes heureux, aidez votre pauvre nièce… aidez-la d’un bon conseil.

— Je vous aiderai, Sarah… Je consacrerai ma vie à vous aider… N’ayez pas l’air si découragé, mon enfant… Ne me regardez pas avec ces regards éplorés !… Voyons, je vais, à l’instant même, vous donner conseil… Mais dites-moi sur quoi… En quoi voulez-vous être conseillée ?

— Ne vous l’ai-je point dit ?

— Non. Vous ne m’en avez pas encore soufflé mot.

— Je vais donc maintenant m’expliquer… »

Elle s’arrêta, jeta un regard méfiant du côté de la porte ouvrant sur le magasin, prêta quelque temps l’oreille, et reprit ensuite :

« Je ne suis pas encore au bout de mon voyage, oncle Joseph… Je suis ici sur le chemin de Porthgenna-Tower… sur le chemin de la chambre aux Myrtes… sur le chemin, pas à pas parcouru, de l’endroit où la lettre est cachée… Je n’ose pas la détruire… je n’ose pas l’enlever… Mais, n’importe à quel risque je m’expose, il faut que je la retire de la chambre aux Myrtes. »

L’oncle Joseph ne dit rien, mais il branla la tête avec un certain abattement.

« Il le faut, répéta-t-elle… Avant que mistress Frankland arrive à Porthgenna, il faut que la lettre soit retirée de la chambre aux Myrtes. Il y a, dans le vieux manoir, plus d’un endroit où je puis la cacher de nouveau… des endroits auxquels elle ne songera jamais… des endroits où elle ne mettra jamais le pied… Qu’une fois j’aie pu retirer la lettre de cette chambre où je suis sûre qu’on ira la déterrer, et je sais bien où la mettre, désormais à l’abri de toute recherche. »

L’oncle Joseph réfléchit, branla de nouveau la tête, puis dit :

« Un mot, Sarah !… Mistress Frankland sait-elle quelle est la chambre aux Myrtes ?

— Lorsque je cachai la lettre, je fis de mon mieux pour effacer toute trace de ce nom… J’espère et je crois qu’elle ne sait pas à quelle pièce il fut donné jadis… Mais elle peut le découvrir… Rappelez-vous ces mots que j’ai eu la folie de prononcer… Ils la mettront sur la trace de la chambre aux Myrtes… Ils la lui feront chercher… Certainement ils auront ce résultat.

— Et supposant qu’elle la trouve… qu’elle lise la lettre ?…

— Cela fera le malheur de plus d’un innocent… et cela me fera mourir… Ne vous écartez pas ainsi de moi, cher oncle !… Je ne parle pas ici d’une mort infamante… Non… À personne je n’ai fait autant de tort qu’à moi… Le pire trépas que j’aie à craindre est celui qui rend la liberté à un esprit lassé par l’oppression… qui guérit de sa blessure un cœur brisé.

— C’est assez… assez comme cela, dit le vieillard. Je ne vous demande, Sarah, aucun secret qui ne soit complètement vôtre… Vous m’avez conduit en face de ténèbres… dans des ténèbres profondes où j’erre au hasard… Aussi j’en détourne les yeux, pour ne plus regarder que vous… Et dans ce regard, chère enfant, aucun soupçon… de la pitié, seulement, et des regrets… Oui, je regrette que jamais vous ayez approché de Porthgenna ; je regrette que vous ayez à y retourner.

— Je n’ai pas, mon oncle, d’autre alternative. En supposant même que chaque pas fait sur la route du vieux manoir me conduisît en même temps au supplice, encore faudrait-il avancer… Sachant ce que je sais, impossible de faire halte, impossible de dormir tranquille, impossible même de respirer librement, jusqu’à ce que j’aie retiré cette lettre de la chambre aux Myrtes. Comment y parvenir ?… Oh ! mon bon oncle, comment y parvenir sans être soupçonnée, découverte par quelqu’un ?… Voilà ce que je voudrais savoir, fût-ce au prix de ma vie… Vous êtes homme… plus âgé, plus prudent que moi… Pas un être vivant ne vous a jusqu’ici imploré en vain. Venez à mon aide, maintenant… Vous, l’unique ami que j’aie au monde, aidez-moi d’une parole qui me guide. »

L’oncle Joseph se leva de son fauteuil, croisa les bras résolument, et regarda sa nièce bien en face.

« Vous voulez y aller ? dit-il ; quoi qu’il arrive, vous voulez y aller ? Pour la dernière fois, dites-le, Sarah. Est-ce décidément oui ou non ?

— Oui ! Pour la dernière fois je réponds : oui !…

— Bien… Et comptez-vous partir bientôt ?

— Il faut que je parte demain… Je n’ai pas un jour à perdre… Les heures mêmes, autant que j’en peux juger, doivent être comptées pour beaucoup.

— Vous m’assurez, chère enfant, que l’enfouissement du Secret ne produit que du bien, et que de sa découverte il résulterait des malheurs ?

— Fût-ce ma dernière parole en ce monde, encore une fois je dirais : oui !

— Vous m’assurez encore que vous avez tout simplement à retirer la lettre de la chambre aux Myrtes et à la déposer ailleurs ?

— Pas autre chose.

— Et c’est votre propriété dont vous disposez ainsi ? Personne n’a sur elle plus de droits que vous ?

— Personne… maintenant que mon maître n’est plus.

— Bien… Vous m’avez complètement décidé… Voilà qui est fini… Asseyez-vous là, Sarah… Étonnez-vous tant qu’il vous plaira, mais ne sonnez mot. » Parlant ainsi, l’oncle Joseph alla d’un pas leste vers la porte ouvrant sur le magasin ; il l’ouvrit, et appela l’homme placé au comptoir. « Samuel, mon ami, lui dit-il, je partirai demain pour une tournée dans le pays avec ma nièce, cette dame ici présente. Vous garderez la boutique, et recevrez les commandes, avec votre exactitude et votre soin ordinaires, jusqu’à ce que je sois de retour… Si quelqu’un venait demander, après M. Buschmann, vous répondrez qu’il est parti pour une petite tournée dans le pays, et qu’il sera de retour sous peu de temps… Voilà tout… Maintenant, Samuel, mon bon ami, fermez le magasin et allez souper !… Je vous souhaite bon appétit, bonne chère et bon sommeil. »

Avant que Samuel eût remercié son maître, la porte était refermée. Avant que Sarah pût articuler une parole, la main de son oncle était posée sur ses lèvres, et le mouchoir dudit oncle essuyait les pleurs qu’elle laissait couler en abondance.

« Plus de bavardages !… plus de pleurnicheries ! dit le vieillard. Je ne suis qu’un Allemand, mais j’ai dans ma seule peau tout l’entêtement de six Anglais réunis en bloc. Vous couchez ici cette nuit. Demain nous reparlerons de la chose. Vous me demandez de vous aider d’un bon avis. Je vous aiderai de tout moi-même, ne sachant pas d’avis qui vaille autant… Ne m’en demandez pas plus jusqu’à ce que j’aie décroché ma pipe de ce mur où vous la voyez, et que je lui aie demandé de m’aider à réfléchir. Ce soir, je fume et je réfléchis. Demain, il sera temps de parler et d’agir… Quant à vous, montez là-haut dans votre lit… Emportez la boîte à musique de l’oncle Max, et faites-vous chanter la Berceuse de Mozart avant de vous endormir… Oui, mon enfant, oui… Mozart est un grand consolateur… Il console mieux que les larmes… Pourquoi tant pleurer ?… Y a-t-il de quoi verser tant de pleurs ni de quoi tant me remercier ?… Est-ce donc un si grand miracle que je ne veuille pas voir l’enfant de ma sœur aller, toute seule, courir les aventures dans les ténèbres ?… Je vous l’ai dit, le chagrin de Sarah est mon chagrin, la joie de Sarah est ma joie… Et maintenant, s’il n’y a pas autre parti à prendre… s’il faut réellement s’y décider, je dirai aussi : Les dangers que Sarah peut courir demain sont tout de même les dangers de l’oncle Joseph. »