Le Secret (Collins)/Livre III/3

Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 101-113).


CHAPITRE III.

Mistress Jazeph.


Au lieu d’attribuer à une mort le retard imprévu qu’avaient éprouvé en se rendant à Porthgenna M. et mistress Frankland, si la femme de charge y avait vu l’indice d’une naissance, elle eût établi, devinant juste par hasard, sa réputation de perspicacité féminine. Ses maîtres, partis de Londres le 9 mai, avaient à peu près achevé cette partie du trajet qu’ils pouvaient franchir à l’aide du railway, lorsque l’état de mistress Frankland les mit dans la nécessité de faire halte à la station d’une petite ville du Somersetshire. Le nouvel arrivant qui devait « accroître la responsabilité domestique » de nos jeunes époux s’était inopinément décidé, robuste petit garçon, à débuter dans le monde un mois avant l’époque où il était attendu, préférant y faire son entrée, très-modestement, par une médiocre auberge du comté de Somerset, au lieu d’attendre le pompeux accueil qui lui était réservé dans le magnifique château dont, un jour, il devait hériter.

Rarement la petite ville de West-Winston avait à enregistrer dans ses annales un événement aussi saisissant que la halte inattendue de M. et de mistress Frankland à la gare du chemin de fer ; et, depuis la dernière élection, l’hôte et l’hôtesse de la Tête de Tigre ne s’étaient pas vus à même de faire, dans leur auberge, un brouhaha pareil à celui qu’on vit y régner lorsque le valet et la femme de chambre des jeunes voyageurs arrivèrent en cabriolet, de la station, demandant le logement le plus vaste et le plus tranquille, pour une occurrence aussi imprévue que digne d’intérêt. Jamais non plus, depuis son triomphal examen, le jeune M. Orridge, médecin d’origine récente et nouvellement établi à West-Winston, n’avait senti l’envahir de la tête aux pieds une agitation pareille à celle dont il fut saisi en apprenant que ses soins étaient requis pour « la femme d’un gentleman aveugle et puissamment riche, » laquelle, par grand bonheur, venait d’être subitement prise de douleurs en voyageant sur le chemin de fer. Jamais non plus, depuis le dernier tir à l’arc et la dernière foire aux nouveautés, les dames de la ville n’avaient été pourvues d’un sujet de causeries aussi palpitant, aussi absorbant que celui dont les gratifiait la mésaventure de mistress Frankland. Il se débitait, sur la beauté de la jeune femme et l’opulence de son mari, des contes à dormir debout, qui, nés à la Tête de Tigre, se répandaient de là par mille canaux dans tous les quartiers de la petite cité. Dix ou douze commentaires, aussi fabuleux l’un que l’autre, expliquaient la cécité de M. Frankland, le déplorable état de sa femme en arrivant à l’hôtel, et la lourde responsabilité sous laquelle M. Orridge s’était senti comme écrasé dès qu’il avait entrevu « cette belle malade à la mode, » que le hasard jetait ainsi en ses mains inexpérimentées. À huit heures seulement, dans la soirée, l’esprit public fut tiré de peine, quand on apprit l’heureuse délivrance, et l’arrivée d’un garçon, lequel poussait les cris les plus rassurants. Non-seulement M. Orridge avait su maîtriser l’émotion nerveuse dont il avait été d’abord saisi ; mais il venait de se couvrir de gloire par son adresse, sa douceur, ses attentions délicates et intelligentes pour l’enviable victime de cet accident fortuné.

Le jour d’après, et le suivant, et toute une semaine durant, les comptes rendus furent favorables. Mais le dixième jour fut marqué par une catastrophe. La garde-malade placée auprès de mistress Frankland venait de tomber malade soudainement, et pour huit jours au moins, peut-être pour plus longtemps, serait incapable de reprendre son service. Dans une grande ville, rien de plus simple que de parer à un tel incident ; mais dans une localité aussi peu importante que West-Winston, ce n’était pas une mince affaire que de dénicher, en quelques heures, une garde expérimentée. M. Orridge, consulté sur les embarras de la nouvelle situation, ne put dissimuler que, pour trouver une femme offrant toutes les garanties d’expérience et de moralité requises dans une personne appelée à soigner mistress Frankland, quelque délai lui serait nécessaire. M. Frankland parla de demander une garde-malade à un de ses amis, médecin de Londres, par la voie du télégraphe. Mais, pour plus d’une raison, le docteur n’adopta cette idée qu’à titre de suprême ressource. Il faudrait un temps moral pour trouver la personne convenable, puis du temps encore pour l’expédier à West-Winston ; de plus, il préférerait infiniment n’employer qu’une femme dont il connaîtrait par lui-même et la réputation et la capacité. Il proposa donc, à son tour, de laisser mistress Frankland, pour quelques heures, aux soins de sa femme de chambre, que surveillerait l’hôtesse de la Tête de Tigre, pendant qu’il ferait une battue dans le voisinage. Si elle ne produisait aucun résultat, il se déclarait d’avance rallié à l’idée de M. Frankland, et se concerterait avec lui, dans sa visite du soir, pour la dépêche télégraphique à lancer sur Londres.

Les investigations auxquelles M. Orridge se livra sur-le-champ lui coûtèrent beaucoup de peines, et, néanmoins, n’eurent aucun succès. Les volontaires ne manquaient certes pas pour les fonctions bien rétribuées de garde-malade et de bonne d’enfant ; mais toutes avaient le verbe haut, les mains maladroites, les pieds lourds, bonnes campagnardes au demeurant, pleines de zèle et de bon vouloir, mais trop mal usagées pour qu’on pût songer à les placer au chevet d’une belle et délicate dame comme mistress Frankland. La matinée s’écoula et l’après-midi s’avançait, sans que M. Orridge eût découvert une remplaçante convenable pour la garde-malade tout à coup mise hors de service.

À deux heures, il se mettait en route pour une maison de campagne où l’appelait une enfant malade. Le trajet devait être d’une demi-heure. « Peut-être, pensait M. Orridge en grimpant dans son tilbury, peut-être, à l’aller ou au retour, me viendra-t-il quelque bonne idée, avant ma visite du soir. »

Fouillant sa cervelle, dans les meilleures intentions du monde, pendant qu’il se rendait à sa destination, M. Orridge y arriva sans autre invention que l’idée de soumettre son embarras à mistress Norbury, la dame dont il allait soigner l’enfant. Après avoir acheté la clientèle de West-Winston, il l’était venue voir une des premières, et avait trouvé en elle une de ces dames que leur bienveillante maturité, leur franchise, leurs bons avis font généralement surnommer « de bonnes petites mères. » Son mari était un squire campagnard, célèbre pour sa politique arriérée, ses bons mots d’almanach, et son vin d’un âge recommandable. À l’appui du bon accueil que sa femme faisait au nouveau médecin, il l’avait régalé de facéties vieillottes sur le peu qu’il espérait lui donner à faire, et sa ferme résolution de n’admettre chez lui, en fait de fioles, que celles où se conservent les bons vins de Portugal et de France. M. Orridge avait ri aux plaisanteries du mari, accepté le bon vouloir presque maternel de la femme, et il pensa qu’après tout, avant de jeter le manche après la cognée, il pouvait bien demander conseil à mistress Norbury, qui résidait depuis longtemps dans le voisinage de West-Winston.

En conséquence, après avoir examiné l’enfant, et déclaré que l’état de la petite malade ne devait causer à personne la moindre inquiétude, M. Orridge, par voie préliminaire, et pour frayer la voie au demeurant de sa communication, s’enquit de mistress Norbury si elle avait ouï parler de l’intéressant événement survenu à la Tête de Tigre.

« Vous voulez savoir, lui répliqua mistress Norbury, qui était une femme toute ronde, abordant résolument l’anglais le plus catégorique, si j’ai entendu parler de cette dame que les douleurs ont prise en chemin de fer, et qui est accouchée à l’auberge ? Voilà tout ce que nous en savons, vivant, grâce au ciel, hors de portée des cancans de West-Winston. Comment va la dame ? qui est-elle ? Son enfant est-il bien portant ? Pauvre femme ! a-t-elle au moins tout ce que réclame son état ? Pourrais-je lui envoyer quelque chose, ou lui être bonne à quoi que ce soit ?

— Vous feriez beaucoup pour elle, et me rendriez, du même coup, un grand service, dit M. Orridge, si vous m’indiquiez, dans le voisinage, quelque femme respectable qui pût entrer chez elle, comme garde, avec toutes les qualités requises pour ce délicat emploi.

— Vous ne venez pas me dire, j’espère, qu’elle est restée sans garde jusqu’à présent ? s’écria mistress Norbury.

— Elle a eu, repartit M. Orridge, la meilleure qu’on ait pu se procurer dans tout West-Winston. Mais, par le plus grand des malheurs, cette femme, tombée malade ce matin même, a été obligée de rentrer chez elle. Je ne sais plus, maintenant, comment la remplacer. Mistress Frankland est habituée aux soins les plus minutieux et les mieux entendus ; et je cherche vainement où je pourrai trouver une personne dont elle ait lieu de se contenter.

— Ne dites-vous pas que son nom est Frankland ? demanda mistress Norbury.

— Oui, madame ; si j’ai bien compris, elle est fille de ce capitaine Treverton qui s’est perdu avec son navire, il y a un an, dans les Indes occidentales. Peut-être n’avez-vous pas oublié ce que les journaux, dans le temps, racontèrent de ce naufrage ?

— Certainement non, et je me rappelle aussi très-bien le capitaine Treverton. Je l’avais connu, tout jeune homme, à Portsmouth. Sa fille et moi ne pouvons rester étrangères l’une à l’autre, surtout dans des circonstances comme celles où se trouve cette pauvre jeune femme. J’irai la trouver, monsieur Orridge, dès que vous m’autoriserez à me présenter à elle. Mais, d’ici là, comment résoudre cette question de garde-malade ? Qui soigne maintenant mistress Frankland ?

— Sa femme de chambre ; mais elle est très-jeune, et s’entend assez peu à cette délicate besogne. La maîtresse de l’hôtel lui vient en aide autant qu’elle le peut, mais elle est perpétuellement réclamée par les soins de son établissement. Je pense que nous serons obligés de faire jouer le télégraphe, et d’appeler ici quelqu’un de Londres, qu’on nous expédiera par le chemin de fer…

— Ce qui prendra naturellement un certain temps, sans compter que sa nouvelle garde pourra se trouver ou une femme adonnée à la boisson, ou une voleuse, ou peut-être à la fois tout cela, quand vous l’aurez appelée ici, dit mistress Norbury avec ce laisser-aller de langage qui lui était habituel… Miséricorde !… ne pourrions-nous imaginer quelque chose d’un peu mieux que cela ? Je ne demande, très-sincèrement, qu’à faire tout ce qui dépendra de moi pour venir en aide à mistress Frankland… Eh ! tenez, M. Orridge, je crois que nous ferions bien de consulter là-dessus mistress Jazeph, ma femme de charge… C’est une étrange femme, avec un étrange nom, me direz-vous. Mais voici plus de cinq ans qu’elle vit ici avec moi, et elle pourrait fort bien connaître, dans le voisinage, quelque femme comme celle qu’il vous faudrait. Or, je n’en connais pas, moi. » Ceci dit, mistress Norbury sonna sans plus attendre, et le domestique venu, elle l’envoya dire à mistress Jazeph qu’on la priait de monter.

Au bout d’une ou deux minutes, on frappa doucement à la porte, et la femme de charge entra.

M. Orridge la regarda, dès qu’elle eut paru, avec un intérêt et une curiosité dont il eût à peine pu rendre compte. À vue de pays, comme on dit, il la classa parmi les femmes qui approchent de la cinquantaine. Son regard de médecin eut bientôt découvert que, dans cet appareil compliqué qu’on appelle « le système nerveux, » mistress Jazeph avait, à un moment donné, subi quelque dérangement incurable. Il prit note de cette tension musculaire qui imprimait à sa figure une sorte de labeur douloureux, et de cette rougeur fiévreuse qui se répandit sur ses joues, dès que, mettant le pied dans le salon, elle y eut aperçu un étranger. Il observa dans son regard une sorte d’effarement, et remarqua que cet effarement subsistait encore lorsque, par degrés, le reste de la physionomie avait repris un peu de calme : « Cette femme a certainement passé par quelque grand effroi, quelque grand chagrin, ou quelque mal organique, pensait-il en lui-même… Je voudrais bien savoir lequel, ajoutait-il, toujours in petto.

— Voici M. Orridge, le médecin nouvellement établi à West-Winston, dit mistress Norbury, s’adressant à la femme de charge. Il soigne une dame qui a été obligée de s’arrêter à notre station, pendant un voyage qu’elle faisait pour se rendre dans les comtés de l’Ouest, et qui est maintenant installée à la Tête de Tigre. Vous avez dû, n’est-ce pas, mistress Jazeph, entendre parler de cette histoire ? »

Mistress Jazeph, debout sur le seuil de la porte, jeta un regard respectueux du côté du docteur, et répondit affirmativement à la question de sa maîtresse. Bien qu’elle eût articulé tout simplement les deux mots d’usage : « Oui, madame, » et cela le plus posément du monde, M. Orridge fut frappé de la douceur de cette voix comme attendrie et plaintive. S’il ne l’avait eue sous les yeux, il aurait cru entendre une toute jeune femme. Après qu’elle eut parlé, il demeura occupé à étudier son visage, bien que les convenances lui eussent fait un devoir de détourner son regard du côté de mistress Norbury. Lui qui d’ordinaire ne prenait pas garde à ces minuties, il se surprit faisant, en quelque sorte, l’inventaire de sa toilette, de sorte que, longtemps après, il aurait pu décrire le bonnet de mousseline, immaculé dans sa blancheur, qui recouvrait correctement sa chevelure grise, lissée avec soin, et cette robe brune, d’une nuance calme, qui l’habillait si bien, et pendait autour d’elle en plis si nets et si réguliers. L’espèce de petite honte qu’elle éprouvait à se trouver ainsi dévisagée par le docteur ne l’induisit en aucune gaucherie d’attitude ou de gestes. Si, parlant uniquement au sens physique, il y a quelque chose qui se puisse appeler « la grâce de la retenue, » cette sorte de grâce se trouvait empreinte dans les moindres mouvements de mistress Jazeph. C’était elle qui accompagnait ses pieds glissant sur le tapis, lorsque, aux nouvelles interpellations de sa maîtresse, mistress Jazeph se rapprocha de mistress Norbury ; c’était elle qui dicta le mouvement de sa main lorsqu’elle l’appuya bien légèrement sur une table à sa portée, alors qu’elle faisait halte pour mieux entendre la question qu’on lui adressait.

« Sachez, continua mistress Norbury, que cette pauvre dame se rétablissait à vue d’œil, lorsque, ce matin même, la garde qui la soignait s’est trouvée gravement indisposée. Voici donc cette jeune mère dans un endroit qu’elle ne connaît point, en face de son premier enfant, et sans l’aide qui lui serait si nécessaire, sans une femme d’âge et d’expérience pour la soigner comme elle devrait être soignée. Il nous faudrait quelqu’un en état de veiller sur cette délicate créature, si peu faite aux aspérités de l’existence. M. Orridge, pris à court, ne peut, en quelques heures, trouver ce quelqu’un-là. Je ne sais non plus qui lui indiquer. Pouvez-vous, mistress Jazeph, nous venir en aide ? Là-bas dans le village, ou parmi les tenanciers de M. Norbury, connaissez-vous quelque femme qui s’entende à soigner les malades, et qui ait de plus, pour se recommander à nous, quelque tact, quelque douceur de formes ? »

Mistress Jazeph réfléchit quelque peu, et dit ensuite très-respectueusement, mais en très-peu de mots, et sans paraître prendre un grand intérêt à la chose, qu’elle ne voyait personne dont elle pût garantir les services.

« Pensez-y encore, avant de vous prononcer ainsi, dit mistress Norbury. Je porte à cette dame un intérêt tout particulier, car M. Orridge me disait, juste au moment où vous êtes entrée, qu’elle est la fille de ce capitaine Treverton dont le naufrage… »

À l’instant où ces derniers mots furent prononcés, mistress Jazeph, se tournant par un mouvement subit, regarda le docteur bien en face. Oubliant sans doute en même temps que sa main posait sur la table voisine, elle s’avança par un mouvement si peu calculé, qu’elle heurta et renversa un petit bronze représentant un chien, et placé là comme serre-papiers. La statuette s’en alla par terre, et mistress Jazeph se baissa pour la ramasser, avec un cri d’alarme infiniment plus aigu que ne l’aurait dû faire pousser un accident d’aussi peu d’importance.

« Peste soit de la femme !… quelle peur l’a prise ?… s’écria mistress Norbury. Le chien n’a pas de mal… remettez-le en place !… Voici bien la première fois, mistress Jazeph, que je vous vois faire une maladresse… Et ceci est un compliment, j’imagine… Donc, ainsi que je vous le disais, cette dame est la fille du capitaine Treverton, dont nous avons tous lu, dans les journaux, le terrible naufrage. J’ai connu son père étant encore toute jeune, et je n’en suis que plus tenue à être pour elle aussi secourable que possible… Encore une fois, songez-y, n’y a-t-il personne dans ces environs à qui l’on puisse confier une malade de cet ordre ? »

Le docteur, qui continuait à examiner mistress Jazeph avec cette sorte d’intérêt scientifique dont il s’était senti pris en la voyant, constata chez elle, au moment où elle se retournait pour le regarder, une telle pâleur, une si profonde émotion que, se fût-elle évanouie sur place, il n’en aurait pas été surpris. Maintenant, dès que mistress Norbury eut cessé de parler, il vit mistress Jazeph changer encore de couleur. Une rougeur de poitrinaire vint marbrer ses joues de deux taches brillantes. Son regard timide, où se peignait une certaine anxiété, parcourut tout l’appartement, et les doigts de ses mains qu’elle serrait l’une contre l’autre s’entrelacèrent par une sorte de mouvement mécanique : « Voilà, se disait le docteur, un beau traitement à essayer… » Et il suivait, d’un œil assidu, tous les soubresauts nerveux de ces mains pâles et crispées.

« Pensez-y encore ! répéta mistress Norbury… Je veux à tout prix, si cela m’est possible, tirer de là cette pauvre jeune femme.

— Je suis désolée, dit mistress Jazeph d’une voix haletante et faible, je suis vraiment désolée de ne voir personne à vous désigner, mais… »

Ici elle s’arrêta. L’enfant le plus timide, mis pour la première fois en rapport avec des personnes étrangères, n’aurait pas pu avoir l’air plus déconcerté. Ses yeux semblaient rivés au parquet. Sa rougeur augmentait. Ses doigts se contractaient les uns sur les autres par des mouvements de plus en plus précipités.

« Mais, quoi ? demanda mistress Norbury.

— J’allais dire, madame, répondit mistress Jazeph, parlant avec un effort et une gêne extrêmes, et sans lever les yeux sur sa maîtresse, j’allais vous dire que, pour ne pas laisser cette dame tout à fait dépourvue… et à cause du grand intérêt que vous témoignez pour elle… je consentirais… si pourtant vous pouviez vous passer de moi… oui, je consentirais…

— Quoi donc ? vous seriez sa garde-malade ?… vous ?… s’écria mistress Norbury. Eh bien ! sur ma foi, malgré vos tours et détours, vous prenez là une détermination qui fait le plus grand honneur à votre bonté de cœur, à votre désir d’obliger et d’être utile… Pour ce qui est de me passer de vous, je ne suis pas égoïste à ce point de penser deux fois, en pareilles circonstances, à l’ennui de me priver de ma femme de charge… La question, maintenant, est de savoir si votre compétence égale votre bon vouloir… Avez-vous jamais soigné des malades ?

— Oui, madame, répondit mistress Jazeph, toujours sans lever les yeux. Peu après mon mariage… » À ces mots, sa rougeur disparut, et son visage revint à sa pâleur habituelle… « J’eus occasion de faire quelque temps ce métier, que je continuai, par intervalles, jusqu’au jour où je perdis mon mari. Je prends donc sur moi de me proposer, monsieur, continua-t-elle, s’adressant au docteur, et sur un ton dès lors plus calme et plus sérieux, pourvu que madame y consente, comme pouvant servir de garde jusqu’à ce que vous en ayez trouvé une plus capable que je ne le suis.

— Qu’en dites-vous, monsieur Orridge ? » demanda mistress Norbury.

Le docteur, à son tour, avait tressailli quand il avait entendu la première offre de mistress Jazeph. Sa réponse à mistress Norbury fut précédée de quelque hésitation, mais il dit enfin :

« Je ne puis, à un doute près, que remercier mistress Jazeph de son offre obligeante, et l’accepter avec reconnaissance. »

Les yeux timides de mistress Jazeph restaient fixés sur lui, tandis qu’il parlait, et ils exprimaient une perplexité pénible. Mistress Norbury, avec sa franchise accoutumée, lui demanda immédiatement de quel doute il s’agissait.

« Je n’ai pas l’intime conviction, répondit M. Orridge, que mistress Jazeph (elle pardonnera cette objection à un médecin), soit assez forte et assez maîtresse de ses nerfs pour remplir les fonctions dont elle a la bonté de vouloir bien se charger. »

Malgré la parfaite courtoisie avec laquelle cette explication avait été donnée, mistress Jazeph en parut toute décontenancée et toute peinée. Une tristesse calme et résignée, très-touchante à voir, se peignit sur son visage, au moment où, sans ajouter un mot, elle se détourna, se dirigeant vers la porte.

« Attendez un peu !… lui cria la bonne mistress Norbury… ou, si vous vous en allez un instant, soyez de retour dans cinq minutes !… Je suis convaincue que nous aurons quelque autre chose à vous dire. »

La reconnaissance de mistress Jazeph s’exprima par un regard, et ce regard fut si brillant que mistress Norbury se demanda si, dans le moment même, des larmes n’allaient pas en jaillir. Mais, avant qu’elle eût pu vérifier le fait, mistress Jazeph avait fait sa révérence au docteur, et s’était silencieusement éclipsée.

« Maintenant que nous voilà seuls, monsieur Orridge, dit mistress Norbury, je dois vous dire, en toute déférence pour votre jugement, que vous vous exagérez un peu la débilité nerveuse de mistress Jazeph. Elle n’a point une brillante apparence ; mais, après cinq ans d’épreuve je puis vous le dire, elle est plus forte qu’elle n’en a l’air, et je pense très-sérieusement que vous rendrez un vrai service à mistress Frankland en essayant, ne fût-ce que pour un ou deux jours, cette garde qui nous tombe des nues. C’est la créature la plus douce et la plus affectueuse que j’aie jamais rencontrée, et elle pousse jusqu’à l’excès la conscience de tout ce qu’elle s’impose comme devoir. Ne vous faites pas scrupule de me l’enlever. J’ai donné un grand dîner la semaine dernière, et en voilà pour longtemps. Jamais je ne me suis trouvée mieux à même de me passer de ma femme de charge.

— Je me regarde comme parfaitement autorisé à vous offrir, en même temps que les miens, les remercîments de mistress Frankland, dit M. Orridge. Après tout ce que je viens d’entendre, je serais et bien disgracieux et bien ingrat si je ne me conformais à vos bons avis. M’excuserez-vous, cependant, de hasarder une question encore ? Avez-vous jamais ouï dire que mistress Jazeph fût sujette à quelques crises ?…

— Jamais.

— Pas même, çà et là, quelques vapeurs nerveuses ?

— Jamais, depuis qu’elle est chez moi.

— Vous m’étonnez. Il y a, dans son air et ses manières, quelque chose…

— Oui, c’est vrai. C’est une remarque que l’on fait volontiers quand on la voit pour la première fois. Mais ceci tient tout simplement à ce que, douée d’un tempérament assez délicat, elle n’a pas, je le soupçonne, mené une jeunesse très-heureuse. La dame qui me l’a donnée, en me la recommandant très-expressément, m’a dit que, restée sans protection dans des circonstances assez difficiles, elle avait été conduite à faire un mauvais mariage. Elle-même ne parle jamais de ses misères conjugales ; mais je crois que son mari la maltraitait : au surplus, il me semble que tout ceci ne nous regarde pas. J’ai simplement à vous répéter qu’elle m’a été, depuis cinq ans, une aide excellente, et que, nonobstant son chétif aspect, je la regarde comme la meilleure garde que puisse, pour le moment, se procurer mistress Frankland. Inutile, ce me semble, de rien ajouter. Prenez maintenant mistress Jazeph, ou appelez une étrangère par le télégraphe. C’est à vous de décider, naturellement. »

M. Orridge crut deviner une légère nuance d’irritation dans ces derniers mots de mistress Norbury. C’était un homme avisé ; il supprima donc tous les doutes qu’il avait pu concevoir sur l’insuffisance physique de mistress Jazeph pour les fonctions qu’elle s’offrait à remplir ; ceci valait mieux que de risquer une brouille avec la plus riche cliente du pays, alors qu’il débutait à peine à West-Winston.

« Après tant de bonnes assurances, dit-il, je ne saurais vraiment hésiter. Croyez que j’accepte, avec reconnaissance, et la proposition de votre femme de charge, et la liberté que vous me donnez d’en profiter. »

Mistress Norbury tira le cordon de la sonnette. À l’instant même, la femme de charge reparut.

Le docteur eut lieu de soupçonner qu’elle était restée à écouter derrière la porte, et, s’il en était ainsi, n’était-il pas étrange qu’elle fût si empressée de connaître la décision prise à son égard ?

« M. Orridge accepte vos offres et vous en remercie, dit mistress Norbury, faisant signe à mistress Jazeph d’avancer auprès d’elle. Je l’ai convaincu que vous n’étiez ni aussi faible ni aussi malade qu’il vous supposait. »

Un éclair de joyeuse surprise passa sur le visage de la femme de charge ; et ce visage, en un instant, sembla rajeunir de plusieurs années, tandis que, souriante, elle exprimait sa reconnaissance de la confiance mise en elle. Pour la première fois aussi, depuis que le docteur la voyait, elle osa prendre la parole sans y être directement provoquée.

« Quand désire-t-on que je prenne mon service, monsieur ? lui demanda-t-elle.

— Aussitôt que possible, » répondit M. Orridge.

Sur cette réponse, quelle vivacité, quel éclat soudain vinrent animer son regard calme et voilé ! Et comme le mouvement par lequel, se tournant vers sa maîtresse, elle semblait en appeler à elle, fut plus prompt, plus décidé que ne le comportaient ses allures ordinaires !

« Partez dès que M. Orridge le souhaitera, dit mistress Norbury. Je sais que vos comptes sont toujours en ordre, vos clefs toujours à leur place. Jamais vous ne dérangez rien et ne laissez rien dérangé. Allez donc, sans délai, où on a besoin de vous.

— Je suppose, dit M. Orridge, que vous aurez quelques préparatifs à faire ?

— Aucuns, monsieur, qui demandent plus d’une demi-heure, répliqua mistress Jazeph.

— Qu’on vous ait dans la soirée et cela suffira, dit le docteur, prenant son chapeau et s’inclinant devant mistress Norbury. Venez me demander à la Tête de Tigre. J’y serai entre sept et huit. Encore une fois, mistress Norbury, mille et mille remercîments.

— Mes compliments et mes bons souhaits à votre malade, cher docteur.

— À la Tête de Tigre, entre sept et huit heures, ce soir, répéta M. Orridge à la femme de charge qui, l’ayant reconduit, lui ouvrait la porte.

— Entre sept et huit, monsieur, » répéta la douce voix, plus jeune que jamais, maintenant qu’une note joyeuse se mêlait à ses accents.