Le Roulier (Verhaeren)

Les Blés mouvantsGeorges Crès et Cie (p. 161-164).
LE ROULIER


 
Dun geste large et régulier
Vide ta pinte,
Roulier.

Elle contient l’eau de la Lys
Et l’orge blond
Et le houblon de Flandre ;
Vide ta pinte
Joyeux et recueilli

Et laisse un peu de ton pays
Dans toi-même descendre.

Le houblon vert et l’orge blond
Pour s’exalter vers la lumière
Ont pris d’abord au sol profond
La bonne sève de la terre.

Comme toi, roulier,
Ils ne savent du monde
Que les champs clairs et familiers
Qui vont d’Alost jusqu’à Termonde ;
Ils ont aimé aux temps d’éveil
La même pluie et le même soleil,
Et les voici mêlés aux eaux de la rivière
Qui lentement sont devenues,
Pour ton grand corps rouge et charnu,
La bière.


D’un geste large et régulier
Vide ta pinte,
Roulier,

Et commande avec entrain
Un second verre
Pour le vider
Avec la saine et luisante commère
Qui te l’apporte
Au seuil des portes
Sur un plateau d’étain.

Car elle aussi, a puisé dans la terre,
Dans l’air, le vent et le soleil,
Et sa force robuste, et son beau sang vermeil.
Le champ et ses moissons, le fleuve et ses méandres
Ont exalté ses yeux profonds,
Et, comme l’orge et le houblon,
Elle est une belle et forte plante de Flandre.

 
D’un geste large et régulier
Vide ta pinte et songe à ton pays,
Roulier.