Ouvrir le menu principal

Le Roman de la nouvelle réforme en Angleterre

Le Roman de la nouvelle réforme en Angleterre
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 96 (p. 649-681).

Robert Elsmere, by Mrs Humphry Ward, 3 vol. London, 1888 ; Smith and Elder.


De tous les romans qui ont paru depuis la mort de George Eliot, Robert Elsmere est certainement celui qui a fait le plus de bruit, et non pas seulement comme œuvre littéraire ; il a été d’abord et surtout un témoignage hardi de l’évolution de la pensée anglaise au point de vue des croyances ; ce témoignage a produit d’autant plus de scandale en de certaines régions qu’il était porté par une femme.

Mrs Humphry Ward, l’auteur d’une traduction du Journal d’Amiel et d’un roman assez peu connu, Miss Bretherton, devint célèbre du jour au lendemain ; son nom fut mêlé à d’ardentes polémiques, le Times et beaucoup d’autres journaux dénonçant son œuvre comme une attaque impie contre la religion révélée, quelques-uns y voyant au contraire le signal d’un réveil de la foi, — de la foi vivante et véritable opposée à cette prétendue foi qui n’est que l’inertie d’un sommeil pire que celui de la mort. Nous reprocherons pour notre part à Robert Elsmere d’être tout ensemble un roman et un traité de théologie, c’est-à-dire de n’être propre à satisfaire ni les théologiens ni les amateurs de fiction, aucun d’eux n’y trouvant ce qu’il cherche qu’à une trop faible dose malgré l’insupportable longueur des trois gros volumes.

En revanche, ce livre hybride nous intéresse singulièrement comme signe des besoins spirituels de ce temps-ci chez nos voisins d’Angleterre. Sans être d’avis que leur pays soit « le seul en Europe qui pour le moment possède une religion et une liberté bien comprises, » nous reconnaissons que nulle part le sentiment religieux n’a poussé de racines aussi profondes et qui résistent mieux au vent de la discussion. La Bible y est encore le pain quotidien pour une majorité considérable, et les âmes qui ne s’en contentent plus ne cessent pas néanmoins d’être préoccupées d’elle. Au milieu des agnostiques de toute nuance, des positivistes plus ou moins mitigés, des théoriciens plus ou moins respectueux de l’inconnaissable, le nombre augmente là-bas tous les jours de ces néo-chrétiens qui cherchent à mettre d’accord la science moderne et l’évangile, dont ils gardent la morale, tout en repoussant ses miracles. Le Robert Elsmere de Mrs Ward est un théiste de cette espèce. Il est entré dans les ordres avec une vocation ardente, mais qui, à son insu, ne reposait que sur le sentiment. Plus tard, des études périlleuses le conduisent au doute. Son angoisse lorsqu’il se rend compte du chemin qu’il a parcouru et de l’impossibilité de revenir sur ses pas, les conséquences poignantes pour lui et pour d’autres de sa rupture avec l’église, tel est le véritable sujet du roman, car ce qui suit, sur la fondation d’une religion nouvelle, distille un tel ennui que la presse orthodoxe pouvait se dispenser, semble-t-il, de le signaler comme dangereux. Ce n’est pas la première fois qu’une controverse, fût-elle menée avec beaucoup de talent, n’aura servi qu’à grandir outre mesure l’importance de l’œuvre attaquée. Les considérations émises, en style de prédicateur, par l’honorable M. Gladstone, sous ce titre : le Combat des croyances [1], prouvent l’inextinguible intérêt pris en Angleterre à tous les sujets religieux, autant que peut le prouver la vogue même d’un roman de propagande sans événemens et sans émotion dramatique. Mais les esprits superficiels tels que le sont, c’est établi sans conteste, nos esprits français refuseront absolument d’admettre que le plus grand défaut de Robert Elsmere soit d’être insuffisamment didactique, de prêter une trop grande puissance d’argumens à la libre pensée, tandis que le christianisme révélé reste dans toutes les discussions d’une faiblesse lamentable. C’est le droit, après tout, et presque le devoir du roman d’être passionné. Imaginez Mademoiselle de la Quintinie ou l’Histoire de Sibylle épluchées à ce point de vue, M. Octave Feuillet accusé d’avoir distribué inégalement les armes, d’en avoir fourni de trop faibles à son athée, George Sand mise en demeure d’expliquer pourquoi une grande croyance, avec le consentement de dix-huit siècles derrière elle, ne trouve pas des argumens plus solides pour répondre à ceux de la philosophie ! Ne serait-ce pas le comble du pédantisme ?

M. Gladstone a pourtant procédé ainsi envers Mrs Ward. Il lui a reproché de n’avoir pas permis à la doctrine chrétienne de se défendre en opposant la parole de ses apologistes aux attaques de leurs adversaires, il lui a démontré qu’elle ne pouvait que par une insoutenable utopie expulser les élémens surnaturels du christianisme et en détruire la structure dogmatique sans compromettre du même coup ses résultats moraux et spirituels ; il est remonté au commencement de notre religion en vue de défendre la possibilité des miracles, il a conclu, très éloquemment d’ailleurs, qu’il y avait folie à supprimer l’autorité des Écritures, celle du clergé, les sacremens, tous les rouages de la machine existante, tout ce que cinquante générations successives ont considéré comme les ailes de l’âme, et à vouloir ensuite que, privée de ces ailes, l’âme pût voler aussi haut que jamais.

En citant M. Gladstone, nous donnons l’antidote avant le prétendu poison. Certes, si Robert Elsmere avait été aussi solidement appuyé au rocher de la foi que l’éminent homme d’état qui juge et condamne son apostasie, il ne se serait pas laissé influencer par un certain squire qui apparaît à ses côtés comme l’incarnation même de la science implacable, sapant au nom de la vérité, sans hésitation et sans remords, les éternels points d’appui du genre humain. Nous renverrons au beau morceau de critique du Nineteenth century ceux qu’auront émus les conclusions radicales de ce disciple de Mommsen, pour que l’investigation historique guérisse les blessures qu’elle leur a faites. Mais la plupart des lecteurs de Mrs Ward estimeront sans doute avec nous que, la vocation d’Elsmere n’ayant jamais mérité d’être prise au sérieux, le funeste squire a trouvé tout préparé à recevoir de nouvelles impressions cet être malléable et versatile, que par conséquent il n’y a pas lieu d’insister sur les imprudences d’un tel prêtre et sur sa trop facile défaite. Ce qui nous importe, c’est beaucoup moins la résolution téméraire qui le sépare de l’église, que l’effet de cette résolution sur un autre cœur resté fidèle, parce que dans cet effet réside la vraie valeur du livre, sa grande signification, celle du moins qui éveille en nous des sympathies profondes. Mrs Ward touche là au drame secret qui se joue dans tant de ménages, la désunion plus ou moins accusée de l’homme et de la femme sur le terrain religieux, l’impossibilité de l’accord absolu entre des époux qui, n’ayant pas devoir du roman la même vie intérieure, sont deux, là où il faudrait être un pour que le vrai mariage existât. Seule, cette partie du récit pourrait intéresser ailleurs qu’en pays protestant, et, comme il n’y a aucun moyen de la dégager du reste, Robert Elsmere semble destiné à n’être jamais traduit. Du moins essaierons-nous d’en donner, d’après un système qui nous a réussi quelquefois, le résumé succinct en démontrant que les meilleures pages sont, comme il arrive presque toujours, celles où la thèse soutenue se fait le moins sentir.


I

La toile se lève sur un paysage du Westmoreland dont Mrs Ward a parfaitement rendu la physionomie morale : « Dans l’aspect de ces vallées vertes et nues, il y a une sorte d’austérité, même durant la belle saison ; le souvenir de l’hiver semble encore flotter à travers ces champs balayés par la bise, autour de ces fermes dont les murs solides et rudes ont emprunté leurs pierres aux roches voisines, parmi les éboulemens de ces ravins où chante la musique des ruisseaux encaissés. Le pays est gai, mais d’une gaité sage et tranquille ; la nature s’y rend aimable sans être absorbante ni enivrante ; l’homme peut se défendre contre elle, y vivre sa vie indépendante de travail et de volonté, y développer cette force voilée de sentiment, cette intensité de résolution qui lui est si souvent ravie par les magiques délices du midi. » Telle est l’atmosphère fortifiante qui baigne Burwood Farm où a été élevée Catherine Leyburn, la véritable héroïne du livre, n’en déplaise à l’auteur. Burwood Farm ne diffère pas à première vue des fermes environnantes, mais on s’aperçoit qu’elle est devenue depuis des années déjà longues le gîte d’une race cultivée, raffinée, aux goûts délicats, attestés par un certain luxe de fleurs au dehors, par une élégance relative à l’intérieur, surtout par les sons de ce violon qui sous une main d’artiste envoie aux échos dès le début un magnifique andante de Spohr. Le milieu n’exerce pas un effet égal sur tous les tempéramens ; si les influences graves et douces de Long Whindale Valley ont contribué à former Catherine, une puritaine au visage de madone qui joint l’humble et incessante activité de Marthe aux vertus contemplatives de Marie, elles n’ont que médiocrement modifié l’âme toute différente d’une autre des misses Leyburn, Rose, jeune beauté aux allures esthétiques. Sous les chiffons prétentieux qui ne réussissent pas à l’enlaidir, cette Cendrillon virtuose attend l’apparition de la marraine-fée dont le coup de baguette doit la délivrer de l’obscurité, la transporter dans un monde digne de ses charmes et de son talent. Du reste, Cendrillon ne se laisse point tyranniser par ses deux sœurs, Catherine et Agnès ; tout au contraire. Elle est fort occupée pour le moment à dresser des plans de conquête, car le lendemain il y a soirée chez le vicaire M. Thornburgh, et Mrs Thornburgh, qui a la manie des mariages, tient à ce que ses voisines se montrent sous l’aspect Je plus avantageux à un jeune prêtre d’avenir, venu en visite chez elle. Même elle a fait recommander à Catherine de se coiffer d’une certaine façon qu’elle a récemment adoptée et qui lui sied. Rose, à qui la commission a été confiée, s’en acquitte avec un peu de malice. Assurément elle admire sa sœur aînée, dont la vie se passe à soigner les malades, à visiter les pauvres, à exercer une sorte d’apostolat auprès duquel pâlit celui de M. Thornburgh ; mais, tout en l’aimant, elle craint que cette sœur aînée, malgré ses toilettes de matrone, son absence complète de coquetterie, ne lui fasse un certain tort.

— Il n’est pas sans inconvénient, dit-elle à Agnès, d’avoir pour sœur une sainte Elisabeth.

Et Catherine, quoiqu’elle n’ait pas entendu ce mot, a compris son devoir. Rentrée la nuit dans sa petite chambre semblable à un sanctuaire, où la Bible et d’autres livres légués par un père vénéré lui rappellent les heures les plus intenses de sa vie spirituelle, cette puritaine consciencieuse se décide sans balancer à un sacrifice dont les femmes sentiront tout le prix. La petite glace éclairée par une seule bougie reflète son pur et sérieux visage couronné de cheveux bruns tressés très haut sur le front, à la noblesse duquel ce diadème naturel ajoute encore. Catherine voit très bien qu’elle est belle, mais son miroir ne reçoit aucun sourire en échange de cette information. Pour toute réponse elle se détourne et, des deux mains, commence à de faire ses nattes avec impatience ; puis, éteignant la lumière, elle se jette à genoux et prie longtemps à la clarté des étoiles. Quand elle descend déjeuner le lendemain, ses cheveux sont tordus de la façon la plus simple en un nœud lisse derrière la tête, comme lorsqu’elle avait douze ans. Sa mère, une veuve, languissante et douce, éprise du mérite de ses filles dont elle ne cesse de faire l’éloge en tout temps et à tout le monde, sa mère, la plaintive Mlle Leyburn, se récrie :

— C’est plus commode, chère mère, et cela prend moins de temps, dit en rougissant Catherine. — Puis, avec une étincelle de gaîté dans ses yeux clairs qui se posent sur les boucles torturées de sa jeune sœur : — Rose dédommagera Mrs Thornburgh.

Ce trait caractéristique, qui rappelle le sacrifice des bijoux fait par Dorothée Brooke au commencement de Middlemarch, nous montre, mieux que beaucoup d’explications, combien fort est le dévoûment chez cette sœur de charité. Tandis qu’elle aide Rose dans les détails archaïques d’une toilette préraphaélite à laquelle ont travaillé tant bien que mal les petites ouvrières du village, le thé se prépare au presbytère, un thé abondant et solide accompagné de merveilles culinaires qu’exécute la bonne Mrs Thornburgh tout en se berçant d’un espoir délicieux, celui de faire bientôt un mariage. Le héros de l’aventure est là, rétabli depuis peu d’une fièvre maligne qui a momentanément effacé les couleurs de son teint de jeune fille, — non pas beau peut-être, mais singulièrement agréable, sympathique dans toute la force du terme. Robert Elsmere a entendu déjà plus d’une fois l’éloge de la famille Leyburn :

— Une sainte, une beauté, une femme d’esprit, à votre disposition, en ces lieux sauvages ! s’écrie Robert. Vous êtes trop favorisés !

Et il s’informe de l’événement qui a pu amener, du sud où elles demeuraient autrefois, ces trois jeunes filles.

C’est qu’en réalité elles sont du Westmoroland même, sorties d’une race de paysans ivrognes qui ont fini par boire toutes leurs terres. Le père de Catherine, Richard Leyburn, s’est élevé seul au-dessus de cette vie grossière ; une bourse lui a permis de faire ses études au collège, puis de pousser jusqu’à Oxford. Entré dans les ordres, il a été d’abord directeur d’une école, puis il est revenu dans le pays, il a racheté à un frère aîné perdu de dettes la vieille maison de famille où s’étaient passées tant de scènes brutales, mais qui, depuis lors, n’abrita plus que l’étude et les bonnes œuvres. Catherine avait quinze ans à cette époque, elle accompagnait déjà partout son père, le secondait en toutes choses ; quand il lui manqua, elle prit à tâche de le remplacer de son mieux, exerçant sur les siens une autorité douce, visitant les pauvres, considérée par la vallée tout entière comme un ange de dévoûment.

Les récits qu’on lui fait rendent Robert Elsmere très curieux de rencontrer cette sublime Catherine ; aussitôt qu’elle vient rejoindre le groupe de provinciaux réunis chez Mrs Thornburgh, il sent que celle-ci n’a rien exagéré. Nous voyons naître entre les deux jeunes gens un attrait réciproque, au milieu des détails passablement comiques de la soirée.

En esquissant les silhouettes de l’épouse majestueuse du recteur Seaton, de sa vieille fille de sœur, du clergyman robuste qui joue de la flûte et des autres invités à cette soirée toute cléricale, Mre Ward a évidemment imité George Eliot, dont la rapprochent volontiers certaines admirations, excessives selon nous. George Eliot avait plus d’humour, marquait d’un trait plus incisif ses personnages d’arrière-plan. Son émule est loin de posséder au même degré la puissance de faire vivre la foule de comparses qu’elle se plaît à évoquer. C’est la prolixité de George Eliot, sans ses meilleures excuses ; le style abondant, un peu lourd, n’est pas ici surchargé de pensées seulement, mais de citations ; il y a une tendance fatigante à revenir aux mêmes épithètes ; exemple : les mots eager, eagerness, eagerly sont répétés presque à satiété à propos de Robert Elsmere, comme si l’on craignait que le lecteur n’eût pas compris encore que c’est une nature vive, ardente, impressionnable ; les incidens de son histoire, jusqu’à ce qu’il ait rencontré Catherine, suffiraient pourtant à le prouver.

Le père défunt de Robert appartenait à la branche cadette d’une vieille famille du Sussex et devait sa situation de recteur de Murewell au patronage d’un oncle qui continua de protéger son fils orphelin, malgré l’antipathie que lui inspirait la mère de celui-ci, une Irlandaise, ennemie de toutes les conventions qui peuvent être chères à un vieux baronnet anglais. Non-seulement cet oncle inscrivit Robert pour un legs sur son testament, mais encore il enjoignit à l’héritier de ses biens, sir Mowbray Elsmere, de faire en sorte que le jeune homme, s’il devenait prêtre, succédât au bénéfice de Murewell, appartenant à la famille. L’ouverture fut assez mal reçue par Mrs Elsmere, qui n’était nullement cléricale pour son propre compte, quoique veuve d’un ecclésiastique.

— Il n’est pas de ceux, pensait cette mère idolâtre, qui ont besoin de privilèges. Le monde est devant lui. Qu’il y marche librement.

Entre la bouillante Irlandaise et son fils, il y a des rapports semblables à ceux qui existèrent entre Goethe et sa mère, une tendre camaraderie, une parfaite similitude de goûts, une même activité d’imagination. Mrs Elsmere n’a jamais quitté Robert, suivant de près ses études, partageant ses plaisirs, lui composant à elle seule une société amusante et variée, car elle adore la vie et possède tout ce qu’il faut pour la rendre agréable aux autres, malgré ses bizarreries de toilette et de manières. Oxford les sépare pour la première fois : Robert entre en contact avec l’imposante organisation de l’université, et là il subit de nouvelles influences. D’abord, celle de son tutor, Edward Langham, qui, plus âgé de sept ans, exerce sur lui une sorte de fascination par le prestige de ses talens exceptionnels, de sa belle figure et de son incurable tristesse.

Cet homme, doué merveilleusement au point de vue intellectuel, a été pénétré de bonne heure de l’inutilité de l’effort, de la futilité de l’enthousiasme, de l’impossibilité où nous sommes de réaliser nos rêves. Idéaliste quand même, il souffre, « victime de ce sens critique qui dit non à toutes les impulsions et qui, cependant, sans relâche et sans espérance, cherche l’avenir à travers le présent dédaigné. » Il a interrompu de très brillans travaux littéraires pour se mettre à étudier des textes au microscope et pour contribuer à quelques dictionnaires, sans aucun intérêt supérieur à celui d’exercer les forces de son esprit, comme il lui eût fait casser des pierres. Langham, le désenchanté, l’indifférent, se laisse gagner, en vertu de la loi des contrastes, par la sympathie spontanée de ce garçon de dix-huit ans, né pour la confiance, pour la volonté, pour l’action. Il l’aime autant qu’il peut aimer, jusqu’à craindre de lui communiquer le scepticisme qui est en lui à l’état morbide. Pour en contre-balancer l’effet, il livre Robert aux leçons d’un professeur, qui l’encouragera dans la disposition où il est de prendre la vie au sérieux. M. Grey passe pour une des lumières de son temps. Oxford traverse alors une phase de réaction : le grand mouvement libéral qui a suivi les exagérations contraires du tractarianisme et renouvelé en vingt années l’esprit de l’université, commence à tourner ; on reconnaît qu’après tout, Mill et Herbert Spencer n’ont pas encore dit le dernier mot sur toutes les choses du ciel et de la terre ; un flot de romantisme religieux monte, un grand changement se produit, et quelques-uns des facteurs du changement ne sont même pas chrétiens de nom ; ils n’en ont pas moins contribué au triomphe de l’idée chrétienne. Grey est un de ceux-là. Ses conférences philosophiques sont suivies assidûment par des disciples enthousiastes. On sait qu’après s’être préparé pour l’église, cet homme, éminemment sincère, y a renoncé parce qu’il lui était impossible d’accepter les miracles ; on sait que, spiritualiste et hégélien, il a rompu avec le christianisme populaire en n’acceptant d’autres réalités que Dieu, la conscience et le devoir ; mais aucune des formes du matérialisme n’échappe à son défi, et, comme il respecte en revanche les convictions encore naïves de la jeunesse qui l’écoute, il est facile de ne tirer de son enseignement qu’une grande ferveur. C’est ce qui arrive pour Elsmere : les sermons laïques de Grey l’intéressent passionnément aux choses religieuses, et, a comme Grey l’eût fait vingt ans plus tôt, il met cette passion, ainsi stimulée, au service de la grande tradition positive qui l’entoure. » Le zèle du salut des âmes l’embrasant, il se décide à devenir prêtre. Son maître ne l’en détourne pas ; il lui dit simplement : « vous ne sentez pas de difficultés sur votre chemin ? .. Eh bien ! vous serez heureux sans doute… L’église a besoin d’hommes de votre sorte. »

Elsmere, cependant, n’a aucune envie de s’ensevelir à Murewell ; il ne s’accordera, dit-il, le luxe d’une paroisse de campagne qu’après avoir lutté longtemps d’abord contre le vice et la misère au plus fort de la bataille, en évangélisant la populace des grandes villes. Mais sa santé, très frêle, s’oppose à ces projets héroïques ; pendant trois années, il doit se borner à l’enseignement. Comme il y entremêle l’exercice de la plus active charité, se donnant corps et âme, jusqu’à épuisement complet de ses forces, la maladie finit par avoir raison de sa répugnance pour la vie trop douce et trop facile qui lui est offerte ; ses amis lui représentent qu’une paroisse de douze cents habitans n’est pas, après tout, une sinécure, qu’il y a des âmes à sauver hors des villes ; sa mère lui répète avec une affectueuse brusquerie que, pour faire du bien en ce monde, il ne s’agit pas de commencer par se tuer ; bref, au sortir d’une longue convalescence, il accepte à contre-cœur le bénéfice de Murewell. C’est sur ces entrefaites qu’il rencontre Catherine et qu’il se sent attiré irrésistiblement vers cette jeune fille qui s’est, elle aussi, consacrée à une tâche tout évangélique dans le cercle étroit qui lui est assigné. Elle est l’héritière des idées de son père, le plus doux des fanatiques, qui avait en lui du quaker pour les scrupules et qui faisait passer avant toutes choses la nécessité de la foi, au point de se refuser à toute relation, même fugitive, avec un incrédule. Richard Leyburn a élevé ses filles selon ces principes ; il les a reléguées dans une campagne lointaine pour les préserver des périls du monde ; il a nourri la croyance mystique que, par leurs vertus, elles expieront les péchés des ancêtres, ces rudes paysans aux passions sans frein. Les deux plus jeunes ont perdu ce guide austère trop tôt pour se rappeler beaucoup les préceptes paternels, mais Catherine y conforme rigoureusement sa conduite. Il semble que tout pasteur doive ambitionner une telle compagne.

C’est l’opinion de Mrs Thornburgh, qui met les picnics et les promenades au service de sa diplomatie, comme il convient dans ce pays pittoresque, où l’on ne peut offrir à ses invités de meilleures distractions. Elle s’est assuré facilement la complicité d’Agnès et de Rose, car toutes les jeunes filles s’intéressent à la moindre apparence de roman, même quand il s’agit du roman d’autrui. Mais Robert réussirait bien à se rapprocher de Catherine, sans le secours de pareils manèges : il la guette sur les chemins qu’elle prend pour aller voir les malades ; il l’accompagne au chevet de ces pauvres gons, qu’il exhorte et console devant elle, gagnant ainsi chaque jour davantage son estime, sa confiance. Catherine en vient à causer avec lui plus ouvertement qu’elle ne l’a jamais fait avec personne, lui confie ses perplexités, prend ses conseils. Le grand problème de la vie de cette sœur ainée, c’est Rose et son violon ; elle se demande s’il est permis à une chrétienne de passer les quelques années accordées au combat de l’existence terrestre en vains efforts pour acquérir un talent qui ne sert qu’au plaisir des sens ; elle se reproche d’avoir permis les visites de Rose, à Manchester, chez des parens qui lui procuraient l’occasion d’étudier. C’est de Manchester que l’enfant a rapporté ces allures, ces chiffons d’esthète, ces aspirations à une carrière d’artiste, ce dégoût pour la vie solitaire que leur père avait choisie. Et doucement, Robert apaise son zèle un peu farouche. Rose lui devra la permission tardive de retourner dans la grande ville dont Catherine a peur, et non sans raison… Tant de responsabilités pèsent sur elle ! Son père ne lui a-t-il pas recommandé en mourant sa mère si maladive, ses sœurs si jeunes ? .. Ne lui a-t-il pas dit : — Tu as une âme pure, une volonté de fer ; soutiens les autres ; amène-les saines et sauves au jour du jugement.

Catherine a répondu : — Oui, mon père, avec l’aide de Dieu.

C’est le souvenir de cet engagement sacré qui longtemps l’a empêchée de favoriser les fantaisies de Rose, et le même motif lui fait repousser Elsmere quand bientôt après il lui demande de devenir sa femme. Elle ne s’appartient pas, elle n’a pas le droit de disposer d’elle-même. — Nous ne sommes pas en ce monde, dit-elle, seulement pour être heureux. — Puritaine, elle a une pieuse crainte de la joie, qu’elle croit condamnée par le Seigneur.

La lutte de Catherine contre son propre cœur est d’autant plus méritoire, que celles-là même auxquelles si complètement elle s’est dévouée blâment son refus, s’indignent d’en être cause, et ont peine à cacher l’impatience qu’elles éprouvent d’échapper à sa trop constante sollicitude II y a là quelques pages d’observation intime, bien finement touchées. Nous n’avons vécu que pour une tâche, nous lui avons tout immolé, soutenu par la pensée que nous étions utile, indispensable peut-être à l’objet de nos soins, et puis tout à coup nous découvrons que l’on peut, — si aisément parfois, — se passer de nous ; notre rêve héroïque se trouve soudainement rétréci, diminué, presque ridicule ; personne ne se soucie de l’abnégation qui nous a coûté tant de silencieux efforts. Mais Catherine n’a jamais agi dans l’espoir d’être appréciée ni récompensée ; elle lève les yeux au ciel en se disant avec l’auteur de l’Imitation que l’homme s’approche de Dieu d’autant plus qu’il s’éloigne de toute consolation terrestre. N’importe, la forteresse de ce cœur inabordable cédera bien à la fin.

Le triomphe de Robert s’entremêle à un épisode où l’auteur s’est surpassé parce que, là, il oublie un instant son but de propagande philosophique pour être simplement un romancier ému.

Malgré les torrens de pluie qui ont gâté quelques-uns des picnics de Mrs Thornburgh et qui nous forcent à nous représenter Catherine une fois pour toutes armée d’un parapluie ou d’un waterproof, l’été suit son cours et la Saint-Jean approche, le midsummer anglais. En tout pays, la nuit de la Saint-Jean est une nuit magique, féconde en prodiges. Par exemple, ce point particulier du Westmoroland voit régulièrement revenir certaine apparition sinistre depuis qu’un suicide a été commis sur les falaises sourcilleuses qui marquent l’extrémité occidentale du High Fell. Le spectre parcourt la route solitaire de Shanmoor, sous la forme d’une femme portant entre ses bras un enfant qui gémit. Malheur à celui que le fantôme interpelle, il mourra infailliblement avant la Saint-Jean suivante. Or, la plus intéressante des protégées de Catherine, une fille séduite et délaissée, Mary Backhouse, a reçu, le 24 juin de l’année précédente, cette condamnation sans recours possible. Qu’a-t-elle vu on réalité ? Un effet de clair de lune ou de brouillard, l’éclat blanchissant d’une cascade parmi les rochers obscurcis ? Qu’a-t-elle entendu ? Le salut d’un passant, jeté de quoique sentier de la montagne, des voix lointaines dans l’enclos de quelque ferme sous ses pieds ou simplement ces chuchotemens bizarres qui hantent les lieux solitaires ? Quoi qu’il en soit, elle se meurt, minée par une idée fixe qui précipite l’action de la phtisie. Sa délirante agitation augmente, le jour qui doit être le dernier, et surtout vers la fin de ce jour quand la lumière baisse : « Le temps devenait orageux, un grand vent secouait la maison et la silhouette du High Fcll était presque cachée par les nuages chargés de pluie… Les branches d’un Irène planté tout près du mur frôlaient les vitres par intervalles et, dans le silence, les moindres sons, même lointains, étaient singulièrement perceptibles.

— Il doit être huit heures, dit la voix étouffée, huit heures…

L’heure de l’apparition !

— Oh ! s’écria Catherine, tombant à genoux auprès du lit et saisissant l’une des mains brûlantes, ne pouvez-vous repousser cette pensée loin de vous ? Nous ne sommes pas le jouet des mauvais esprits, nous sommes les enfans de Dieu…

« Toute son âme suppliante se reflétait sur son beau visage couvert de pâleur. La mourante ne répondit que par un regard d’exaltation sinistre. Elle l’emportait,.. elle avait repoussé les remèdes ; en vain avait-on essayé de la faire dormir. Malgré eux, le moment venu, elle était en possession de tous ses sens et elle attendait, elle attendait que, dans un coup de vent, le fantôme l’emportât au cœur même de la tempête.

Une soudaine inspiration vint a Catherine :

— Mary, dit-elle de sa voix persuasive, que diriez-vous si j’allais en ce moment même jusqu’à la route de Shanmoor pour pouvoir vous dire au retour que je n’ai non vu là-haut, rien ? .. Je vous promets de rester jusqu’à la nuit noire. Me croirez-vous alors, si je vous répète qu’il n’y a rien que nos montagnes et la puissance divine qui se manifeste partout ? Me croirez-vous, et voudrez-vous essayer de dormir ? La folle vit un moyen de se débarrasser de sa gardienne, de son geôlier, de l’une des forces adverses qui l’entouraient.

— Allez, dit-elle en la repoussant, allez donc, allez vite… Il n’y a rien à craindre pour ceux qui vous ressemblent.

Catherine se leva.

— Je n’ai pas peur, répliqua-t-elle doucement, Dieu est partout.

Elle aurait peur cependant, si elle savait,.. peur de Robert que son refus a mis au désespoir, et qu’elle aime, et qu’elle fuit. Justement elle le rencontre durant cette promenade fantastique et, au lieu des paroles meurtrières du fantôme, elle entend de nouveau des paroles d’amour. L’amour dans de pareilles conditions, avec l’accompagnement solennel d’une nuit de tempête, doit parler un langage auguste, digne des oreilles d’une sainte. Catherine sent toutes ses résolutions faiblir ; Robert réussit à lui persuader qu’il la laissera aux devoirs d’autrefois, qu’il sera un fils pour sa mère, un frère pour ses sœurs, que sa vie à lui deviendra meilleure, si elle consent à en être l’inspiratrice.

Vingt minutes après, les deux fiancés retournent chez Mary Backhouse. Ils la trouvent haletante sur ses oreillers ; le bouleversement des couvertures et le désordre de ses cheveux montrent qu’elle a lutté pour se lever, pour fuir… Maintenant, elle en est à l’épuisement complet. Catherine s’agenouille au chevet du lit. Tout son cœur va vers cette épave humaine avec une inexprimable pitié. Pour celle-là il n’y aura plus de lendemain, plus d’aurore ; tout est fini, la vie est vécue… manquée à tout jamais. L’heureuse fiancée de Robert se sent comme blessée par sa propre joie.

— Mary, dit-elle en appuyant son visage contre l’oreiller, tout près de cet autre visage déjà glacé. Mary, j’y suis allée… Il n’y avait rien de mauvais… Comment vous faire comprendre ? .. Je voudrais tant vous amener à sentir que Dieu et l’amour seuls sont réels ! Pensez-y. Dieu ne veut pas que vos terreurs durent… il vous aime, il vous consolera, il va vous délivrer de toute souffrance et il vous envoie par ma bouche ce témoignage…

Et elle reprend, tandis que le regard profond et scrutateur de la moribonde reste fixé sur elle :

— Vous m’avez envoyée, Mary, chercher quelque chose dont la pensée vous enffrayait ; vous avez pu croire que Dieu laisserait une âme perdue vous tourmenter et vous ravir à lui… Vous, son enfant qu’il a créée et qu’il aime. Écoutez… tandis que vous me chargiez d’aller affronter le Mal, vous étiez sans le savoir mon ange gardien, une messagère de Dieu, m’envoyant à la rencontre du bonheur de ma vie entière. Dieu a mis dans votre main la grande joie qu’il me donne. Soyez bénie. Oh ! Mary, la vie d’ici-bas est si courte… Rien ne compte, ni nos péchés, ni nos chagrins, mais Dieu seul et notre amour pour lui.

Elle se releva et contempla longuement avec une pitié passionnée la forme étendue qui s’effaçait dans l’ombre. Oh ! réponse bénie du cœur au cœur ! Il y avait des larmes sous les lourdes paupières, toute la physionomie s’était adoucie et lentement la faible main cherchait la sienne.

— Embrassez-moi, murmura la mourante.

L’heure des spectres était passée. Au dehors, la lune étendait son empire dans les deux éclaircis…

C’est ainsi que se sont conclues les fiançailles de Catherine, dans de solennelles circonstances, en face de la mort et sous les auspices de la charité sans qu’elle soit descendue de son rêve mystique.

Il n’y a dans son consentement au mariage aucune déchéance ; ce caractère, un peu étroit peut-être, mais d’une singulière élévation, reste intact, et nous nous figurons sans peine quelle divine influence il pourra dans l’avenir exercer sur les âmes. La paroisse du Surrey, qui possède un pasteur du mérite de Robert EIsmere et une vivante patronne digne de sa grande homonyme d’Alexandrie, peut se flatter d’être privilégiée. N’est-ce pas d’ailleurs le paradis que ce joli presbytère de Murewell situé dans le comté de l’Angleterre qui ressemble le plus à un parc immense et varié à l’infini, avec ses bois, ses fleurs, ses lacs en miniature, la douceur de son climat, la grâce accueillante de ses paysages ? Et cependant, nous ne sommes pas tranquilles. Mrs Ward nous a trop souvent fait pressentir le péril en insistant sur les raisons purement émotionnelles de la vocation religieuse d’Elsmere et en rappelant ensuite ces paroles de Grey : « Les événemens décisifs se produisent dans l’intelligence… » Robert n’a franchi encore que les premières étapes de la poésie et du sentiment ; il lui reste à penser, à réfléchir, à recevoir les leçons de l’expérience ; le grain, jeté par un maître qu’il n’avait jusqu’ici compris qu’imparfaitement, est dans son cœur, prêt à germer, et il a un dangereux voisin en la personne du squire, Roger Wendover.

Avant d’aborder la seconde partie du roman, admirons, presque sans réserve, tout ce commencement qui mérite vraiment qu’on le rapproche des Scènes de la vie cléricale et d’Adam Bede. Aussi bien Catherine est-elle quelque peu parente de Dinah Morris, dont même à un certain moment le souvenir lui fait du tort, car Dinah, l’inspirée, n’est jamais ennuyeuse, tandis que nous sommes bien forcés de reconnaître que la femme irréprochable de Robert Elsmere le devient un peu à la longue. On est tenté de comprendre les boutades de la jeune Rose contre l’excès des principes ; on pardonne presque à cette ingrate l’exaltation de sa joie quand elle apprend les fiançailles de sa sœur et sa propre délivrance :

— Elle nous abandonne ! .. Enfin, nous sommes libres !

Rose usera de cette liberté enivrante pour aller à Londres, à Berlin, se perfectionner dans son art, et briser tous les cœurs par la même occasion.

Mrs Ward a imité George Eliot jusque dans son principal défaut, qui est de faire marcher deux actions côte à côte, d’entremêler plusieurs romans distincts, contrairement aux lois ordinaires de la composition. Du reste, on ne s’en plaint qu’à demi ; les amours du sceptique Langham et de la jolie musicienne nous distraient agréablement de la thèse de plus en plus envahissante à mesure que nous avançons. Cette thèse commence à percer avec l’apparition du squire, le grand propriétaire du pays, le maître de Murewell Hall, une merveille architecturale du temps des Tudors. Il vient jouer dans la seconde partie de Robert Elsmere un rôle de démon tentateur en offrant au jeune prêtre, non pas la pomme légendaire, mais la clef non moins dangereuse de sa bibliothèque. L’immense bibliothèque de Murewell Hall est célèbre dans toute l’Angleterre, et son excentrique possesseur, un savant doublé d’un ermite, mais d’un ermite singulièrement laïque, n’est que trop connu lui-même par deux livres qui ont porté un choc révolutionnaire au cœur même de la société anglaise. Les premiers rapports du nouveau recteur avec ce Roger Wendover seront donc assez difficiles. La terre, dans toute son étendue, appartient au squire ; ce n’est que par suite d’un accident d’héritage remontant à plusieurs générations qu’il n’est pas en même temps le patron du bénéfice ecclésiastique accordé à Robert. Or celui-ci, qui a embrassé ses nouveaux devoirs avec l’ardeur d’un apôtre moderne, armé, non seulement de charité, mais de science, est indigné de l’état misérable dans lequel un homme aussi riche et chargé de responsabilités aussi graves laisse vivre ses nombreux tenanciers. Cloîtré dans la science, absent le plus souvent, d’ailleurs, Roger Wendover confie à un intendant rapace l’administration de ses biens ; peu lui importe, pourvu que les fermages soient régulièrement payés, que ses paysans vivent dans des gîtes malsains où l’humidité fait mourir les enfans de la diphtérie, où les vieillards sont perclus de rhumatismes. Il y a un hameau en particulier qui, bâti sur des marais qu’il serait urgent de drainer, est devenu un lieu pestilentiel. Robert s’adresse en vain au gérant, qui lui répond que les propriétaires d’aujourd’hui n’ont pas le moyen d’être des philanthropes, et, quand il va jusqu’au squire lui-même, l’accueil dédaigneux qu’il reçoit semble mettre fin une fois pour toutes à des relations qui, avec cet athée au cœur dur, ne sauraient être que pénibles.

Mais bientôt une terrible épidémie éclate, favorisée par des pluies qui ont noyé absolument Mile-End, — c’est le nom du hameau. Les Elsmere, mari et femme, soignent les malades avec un dévoûment infatigable, Catherine allant jusqu’à se séparer pour cela de son enfant à peine sevré. Le bruit de cette généreuse conduite arrive enfin aux oreilles du squire, dans sa sublime solitude de Murewell ; il condescend pour la première fois à voir les choses par lui-même et, sans que son cœur s’ouvre à la pitié (l’intelligence chez lui a pris toute la place et ne permet pas ces faiblesses), il se rend compte qu’une injustice a été commise, chasse l’agent qui l’a trompé, fait rebâtir entièrement Mile-End sur un point plus salubre, et accorde à Elsmere de larges subventions pour les œuvres qu’il juge utiles à la paroisse. L’intérêt même de son troupeau ordonne désormais au recteur de ménager cet homme ; en outre, le squire, qui est un juge très fin des caractères et qui a pris du goût pour lui, met à sa disposition les trésors de la fameuse bibliothèque. Comment Robert résisterait-il, lui qui a justement besoin d’aller aux sources pour un grand ouvrage historique ? Cet ouvrage, il l’a entrepris sous l’impulsion des forces qui le dirigent en toutes circonstances, forces d’imagination et de sympathie ; ce qui l’a d’abord enchaîné à cette étude, ce n’est pas l’amour patient d’ingénieuse accumulation qui révèle un tempérament scientifique, mais plutôt le sentiment passionné des problèmes humains gisant sous les secs et poudreux détails de l’histoire, le désir de sauver un peu plus de vie humaine des eaux profondes du passé. Le voilà, grâce au squire, en contact avec ce qu’ont produit dans tous les pays et dans tous les temps la philosophie, la théologie, la philologie ; il va creuser ce sol si riche ; qu’en rapportera-t-il ?

En premier lieu il découvre que le principal intérêt de l’histoire réside dans le témoignage ; quelle est la nature et la valeur du témoignage à un temps donné ? En d’autres termes, l’homme du IIIe siècle comprenait-il, rapportait-il, interprétait-il les faits de la même façon qu’un homme du XVIe ou du XIXe ? Sinon, quelles sont les différences et quelles déductions en tirer ? Justement le squire est absorbé de son côté dans une œuvre de géant qui a été celle de sa vie tout entière ; il a entrepris par un examen approfondi des documens humains, en s’appuyant sur la science moderne, de découvrir les conditions physiques et mentales qui gouvernent la correspondance plus ou moins grande entre le témoignage et les faits qu’il enregistre. Tout en limitant beaucoup la tâche qu’il avait d’abord conçue, le squire a dû, pour la mener à bien, apprendre plusieurs langues orientales, y compris le sanscrit, outre l’hébreu ; puis, pendant trente années, il a étudié la masse des annales existantes, comparant et choisissant. Déjà, il en a fini avec l’antiquité classique : l’Inde, la Perse, l’Egypte et la Judée ; il achève maintenant une histoire du témoignage depuis l’ère chrétienne jusqu’au XVIe siècle. Elsmere a l’imprudence d’amener cette encyclopédie vivante sur un terrain que d’un commun accord ils avaient évité jusque-là, le squire, en homme bien élevé, ménageant son caractère de prêtre, et insensiblement le doute s’ensuit pour lui, bien que dans la discussion contre Wendover il apporte une force qui souvent surprend et intéresse ce dernier.

Quel terrible adversaire que ce vieux squire ! Usé par la maladie et par l’excès du travail, il n’est plus qu’un cerveau, pour ainsi dire ; mais ce cerveau loge des connaissances universelles. Roger Wendover a commencé par le Tractarianisme à Oxford, du temps de Newman, puis il a passé d’une extrémité à l’autre, il est entré dans la plus violente réaction et, délivré de ce qui lui semblait un esclavage, il a émigré à Berlin en quête du savoir qu’il ne pouvait acquérir dans son pays, où il est revenu, après s’être pénétré du ferment spéculatif de l’Allemagne et du scepticisme français, pour porter des coups terribles à l’orthodoxie anglaise. Tandis que l’audace de sa méthode scandalisait le public religieux, le prestige de son style caustique lui assurait des lecteurs dans tous les camps ; la tempête de controverse soulevée contre lui ne faisait qu’exciter la curiosité générale, et il était reconnu depuis longtemps que la publication de son premier livre avait marqué une époque. On devine sans peine combien la pensée des rapports presque quotidiens de son mari avec un esprit de cette trempe afflige une croyante telle que Catherine ; elle n’en montre rien cependant, comprenant qu’Elsmere ait besoin de quelque compagnie intellectuelle, et persuadée d’ailleurs qu’il est solidement armé contre toute influence mauvaise. Elle ne donne que bien tardivement son sens véritable à la tristesse qui augmente chez le recteur ; elle ne voit pas s’écrouler une à une les barrières de sable qu’avec une puérilité enfantine il oppose à l’action de la mer qui monte de plus en plus, engloutissant toutes ses anciennes convictions. Ce n’est pas la moindre des souffrances de Robert que d’avoir à cacher à sa femme la révolution qui s’accomplit en lui : d’abord, aux momens difficiles, il a plié les genoux devant le divin maître de Catherine en disant avec humilité : « Fixe ici ta demeure, à mon âme ! » Mais bientôt il n’en est plus là ; les pensées d’autrefois s’évanouissent en lui, remplacées par l’image d’un Christ purement humain, par l’idée d’un christianisme explicable et cependant toujours merveilleux.

Son cœur se brise en songeant que Catherine ne voudra, ne pourra pas comprendre la beauté de ce nouveau spectacle qui s’impose à sa raison : — Qu’elle ne sache pas encore ! se dit-il avec effroi. — Mais tôt ou tard elle saura ; et après plusieurs mois de lutte cruelle se produit une confession qui est peut-être la scène la plus belle et la plus forte du livre tout entier. Robert revient d’Oxford, où il a vu Grey, le premier qui ait laissé tomber dans son oreille des paroles alors inintelligibles, mais qui lui sont revenues depuis sur « les origines de la mythologie du christianisme, » il a tout dit à son ancien maître, les commencemens de son travail historique, l’élargissement graduel des horizons de son esprit, l’ascendant exercé sur lui par le génie et la science du squire ; il aime encore, et autant que jamais, ce qu’il a aimé, mais il a de nouvelles vues et il se trouve de nouveaux devoirs ; rien au monde ne le déciderait à prêcher un sermon de Pâques aux fidèles qui ont le droit de lui demander une foi absolue au miracle matériel. Il sait que plus d’un prêtre, arrivé au même point que lui, est resté dans l’Église d’Angleterre ; mais de pareils compromis lui feraient horreur. Et naturellement Grey l’approuve, l’encourage. Il revient épouvanté de ce qui lui reste à faire dans la petite maison, si heureuse jusque-là, où sa jeune femme l’attend, penchée sur un livre. — « A la clarté de la lampe, elle fut frappée de la pâleur grise de son visage. Ce qu’elle lui dit en ce moment, il ne le sut jamais ; mais jamais non plus il n’oublia son regard. Il mit un bras autour d’elle et tandis qu’il la tenait pressée contre lui, elle sentait le trouble qu’il ne pouvait contenir la pénétrer :

— Robert ! cher Robert ! s’écria-t-elle en s’attachant à lui. Quelque mauvaise nouvelle ? .. Tu me caches quelque chose… Qu’est-ce ?

On aurait cru entendre la plainte d’un enfant. Les sourcils du recteur se contractèrent plus douloureusement encore :

— Ma chérie ! ma chérie ! ma bien-aimée femme ! — Et il baisait ses cheveux, avec un mélange déchirant de pitié, de remords et d’amour.

— Dis-moi tout, Robert !

Il la guida doucement à travers la chambre, loin des lumières, jusqu’à un siège bas où il l’assit, puis, tombant à genoux devant elle, ses mains dans les siennes :

— Ma femme, ma chère femme, tu m’as aimé, n’est-ce pas, — tu m’aimes ? ..

Elle ne put répondre que par une pression suppliante de ses doigts glacés. Alors il continua, toujours à genoux :

— Catherine, tu te rappelles un soir où tu es venue dans mon cabinet, un soir où je t’ai dit que j’étais dans la peine. As-tu deviné ce que cette peine pouvait être ? — Oui, répondit-elle en tremblant, j’ai pensé que tu étais tourmenté… par des questions de foi.

— Et je sais, ajouta-t-il avec émotion, je sais que tu es allée dans ta chambre prier pour moi, mon ange. Mais ensuite ce trouble a augmenté, la nuit s’est faite de plus en plus noire, tu étais à mes côtés et tu ne pouvais pourtant me secourir ; je n’osais te rien avouer, je devais combattre seul, si terriblement seul parfois ! .. Et maintenant je suis vaincu, vaincu ! Et je viens te demander de m’aider… Oui, aide-moi, Catherine, à être un honnête homme, à écouter ma conscience, à dire la vérité.

— Robert ! murmura-t-elle mortellement pâle, je ne comprends pas…

— Oh ! ma pauvre chérie ! s’écria-t-il. Puis, la tenant toujours, il ajouta, les yeux fixés sur ce visage austère et délicat :

— Depuis six ou sept mois, Catherine,.. beaucoup plus longtemps même,.. mais je ne savais pas,.. j’ai lutté contre le doute,.. oui, je doutais de ce que l’Église enseigne, de ce que j’aurais à prêcher chaque dimanche. D’abord ces doutes se sont glissés en moi à mon insu, puis leur poids est devenu plus lourd. D’autres, dans ma position, les auraient foulés aux pieds, comme des tentations criminelles en s’imposant le devoir d’y songer le moins possible, en se liant pour les dissiper au temps et à Dieu… Je ne pouvais agir ainsi. La pensée de discuter les croyances sacrées que toi et moi nous avions en commun m’était odieuse, mais, d’autre part, je me connaissais, je savais que je ne pouvais pas plus continuer II vivre avec toute une région de mon esprit volontairement fermée au reste de moi-même qu’avec un secret pour toi, Catherine. Ma foi ne pouvait être retenue par aucune tyrannie, par aucune crainte ; une foi qui n’est plus libre, qui n’est pas la loi de tout notre être, corps, âme, intelligence, me semble indigne de Dieu et de l’homme.

Catherine le regarda, saisie de stupeur, le monde semblait tourner autour d’elle ; plus effrayans que les paroles étaient l’accent, le ton, le geste, — oui, l’accent de l’irréparable. Enfin, la force de résister et de condamner se réveille peu à peu chez la jeune femme, elle va droit à la source du mal :

— Un prêtre devrait-il discuter des questions religieuses avec un ennemi de la religion ?

— Où s’arrêtent, où commencent les questions religieuses ? demande Robert.

Averti par un instinct subtil qu’il lui faut faire appel à autre chose qu’à son amour, il se lève et commence, en s’adressant à cette figure perdue dans l’ombre, la confession complète de sa vie intérieure durant les derniers mois. Tout en parlant, il éprouve une nouvelle sorte de désespoir. A quoi bon tout ce qu’il dit ? Peut-elle comprendre ce langage ? Que lui importent toutes ces considérations critiques et littéraires ? La rigidité du silence de Catherine lui prouve que sa sympathie n’est pas avec lui, que tout ce qu’il peut alléguer pour sa défense est rabattu au rang de puérilité.

Un instant d’explication tumultueuse ne peut faire entrer en elle ce qui a été pour lui le résultat de tant d’études et de réflexions complexes desquelles dépend la force de tous ses argumens. Oh ! l’épouvantable séparation que creuse l’expérience ! Il le sent et cependant il continue, lui décrivant avec angoisse, dans un langage de feu, son naufrage spirituel. L’objet de ce plaidoyer, c’est moins sa propre cause que celle de leur amour. Quand il en vient aux conseils qu’il est allé chercher auprès de Grey, Catherine se redresse brusquement, un cri aux lèvres :

— Je devais savoir la première… Il n’avait pas le droit ! .. Elle a joint les mains autour de ses genoux, les lèvres serrées, les yeux hagards. Tandis qu’elle se penche en avant, un rayon de lune effleure ses traits et révèle leur altération profonde. Il lui tend les mains avec un sourd gémissement, ne trouvant point de paroles pour répondre à cet éclat de jalousie involontaire, craignant de torturer davantage ce cœur blessé. Mais elle ne voit pas son mouvement, elle s’est couvert le visage en silence comme pour essayer de se retrouver dans ce désastre.

— Je ne puis suivre tout ce que vous venez de dire, reprit-elle presque durement. J’ai si peu lu,.. je ne puis donner aux livres la place que vous leur accordez. Vous dites que vous avez acquis la certitude que les Évangiles sont remplis d’erreurs, qu’ils reflètent la crédulité des gens de ce temps-là et que, par conséquent, vous ne pouvez les prendre comme vous les preniez autrefois ; mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Oh ! je ne suis pas savante,.. je ne vois pas clairement mon chemin d’une chose à une autre comme vous le faites. Mais en admettant qu’il y ait des erreurs, qu’importe, après tout ? Pensez-vous que rien ne soit vrai parce que quelques détails peuvent être faux ? Jésus en a-t-il moins vécu, en est-il moins mort pour ressusciter ensuite ? Pouvez-vous douter qu’il soit Dieu, que nous devions le voir un jour ?

— Je ne crois plus à l’incarnation ni à la résurrection, répondît-il lentement, mais avec fermeté. Le Christ est ressuscité en nous, dans la vie de charité, qui est la vie chrétienne. Le miracle est le produit naturel de la sensibilité et de l’imagination humaines ; Dieu était en Jésus au plus haut degré, comme il l’est dans toutes les grandes âmes, mais pas autrement,.. pas autrement de fait qu’il n’est en vous et en moi.

Elle devenait de plus en plus pâle :

— Ainsi, selon vous, mon père, quand j’ai vu cette lumière sur son visage avant qu’il ne mourût, quand je l’ai entendu crier : « Maitre, je viens… » mon père s’en allait trompé, dans l’illusion… Peut-être même, — et elle se mit à trembler, — peut-être croyez-vous que notre vie, que notre amour finisse ici-bas ?

C’était une torture pour lui que cet interrogatoire. Sa mémoire lui représenta soudain la scène immortelle entre Faust et Marguerite ; ils l’avaient lue ensemble l’hiver précédent. S’emparant malgré elle de ses mains étroitement jointes, il les appuya, si froides, sur ses yeux et sur son front brûlans, dans un silence désespéré.

— Le croyez-vous, Robert ? répéta-t-elle.

— Je ne sais rien, répondit-il, les yeux toujours cachés, mais je confie à Dieu tout ce qui m’est le plus cher, notre amour avec notre âme, qui est son souffle, son œuvre accomplie en nous !

La pression du désespoir de Catherine le forçait à définir des choses qu’il avait laissées volontairement jusque-là dans l’obscurité.

— Et la fin, Robert, la fin de tout cela ?

Jamais il n’oublia l’accent de cette question désolée, l’indéfinissable changement de ton qui l’entraîna à répondre avec une sorte de rudesse :

— La fin,.. si je veux rester un honnête homme,.. la fin, c’est qu’il faudra que je renonce à ma paroisse, que je renonce à compter parmi les ministres de l’Église d’Angleterre. Ce que sera notre vie, après cela, dépend de vous absolument.

Elle reprit son souffle avec effort. Le cœur de Robert s’élançait douloureusement vers elle, mais quelque chose dans sa manière d’être repoussait les caresses, arrêtait les paroles. — Tout à coup cependant il la vit s’agenouiller devant lui, l’entourant de ses bras, le visage appuyé contre sa poitrine :

— Robert, mon mari, mon bien-aimé, cela ne peut pas être ! Dieu t’éprouve, Dieu nous éprouve tous les deux ! Tu ne peux pas former le projet de l’abandonner, de renier le Christ, tu ne le peux pas. Viens avec moi, loin de tes livres, dans quelque lieu tranquille où sa voix réussira à se faire entendre. Tu t’es surmené, tu es à bout de force… Ne travaille plus. Un peu de patience, et il reviendra se donner à toi. Que nous font les livres et les argumens ? Ne l’avons-nous pas connu et senti tel qu’il est, dis, Robert ? .. Viens !

Elle renversait son visage, lui souriant avec une tendresse exquise, les larmes ruisselaient sur ses joues. Et les yeux de Robert aussi étaient humides, mais il tint ferme. Serrant Catherine contre lui, il lui dit d’une voix entrecoupée :

— Si tu le veux, j’attendrai… J’attendrai jusqu’à ce que tu me permettes de parler. Mais je t’en avertis : il y a quelque chose de mort en moi, quelque chose de brisé, de disparu. Ce quelque chose ne peut plus vivre, sauf dans des formes que tu ne saurais accepter. Ce n’est pas que je pense différemment sur tel ou tel point, je pense différemment sur la vie, sur la religion tout entière… Ce que Dieu a voulu m’apparait dans d’autres proportions, le christianisme me semble quelque chose de restreint et de local. Derrière lui, autour de lui, l’enveloppant, je vois le grand drame du monde qui se poursuit, mené par Dieu, d’acte en acte. Je ne dis pas que le christianisme soit faux, mais il n’est qu’un reflet humain et imparfait, une portion de la vérité. La vérité n’a jamais été, ne sera jamais contenue dans aucune croyance ni dans aucun système.

Elle entendit, mais à travers son épuisement, à travers l’extinction de sa dernière espérance ; elle ne comprit qu’à demi. Seulement elle se rendit compte qu’elle et lui étaient également abandonnés, en lutte avec quelque force inexorable, inéluctable, en dehors d’eux, qui les maîtrisait. Robert sentit l’étreinte de ses bras se relâcher, il sentit le poids de son corps presque inerte… Relevant Catherine, il la soutint, il la porta jusqu’à sa chambre ; elle était près de s’évanouir. Lorsqu’elle fut étendue sur le lit, sa tête fléchit de côté et ses lèvres prirent une couleur de cendre. Il la secourut de son mieux ; elle n’était pas tout à fait sans connaissance, car elle attira autour d’elle en frissonnant le châle dont il l’avait couverte… Ses yeux se rouvrirent lentement, mais quand ils eurent rencontré ceux de Robert, les paupières appesanties retombèrent aussitôt.

— Préfères-tu être seule ? lui demanda doucement son mari.

Elle fit un faible signe affirmatif, et la main glacée qu’il avait essayé de réchauffer se retira…

Quand dans la nuit il revient s’assurer qu’elle ne dort pas, elle répond silencieusement à l’appel le plus tendre par un regard grave et triste, lointain pour ainsi dire, comme celui d’un être qui vient de traverser un océan de misère, seul avec Dieu. Ce divorce de deux âmes, étroitement unies jusque-là, durera-t-il ? Si l’auteur avait voulu être parfaitement logique et laisser dans son intégrité cette âme de diamant, ce caractère si ferme et si entier de puritaine, il faudrait répondre oui ; mais Mrs Ward force à transiger la sévère orthodoxie de Catherine. C’est ce que nul ne peut admettre. Certes on conçoit que l’horreur du premier instant fasse place à une résignation dans laquelle il entre encore beaucoup d’amour, non plus l’amour enthousiaste d’autrefois, mais cette affection indulgente qui survit à tout ; on conçoit même que peu à peu la droiture des intentions de Robert l’empêche de juger le déserteur et finisse par atténuer entre eux bien des différences. Mais de là à se partager entre le christianisme révélé que prêchait son père, qu’elle a enseigné elle-même et la religion nouvelle que va fonder son mari, la distance est infranchissable. Ce sont les concessions attribuées à Catherine qui font la faiblesse d’un dénoûment si inférieur de toutes façons aux premières parties du livre. Nous n’en sommes pas là, du reste ; il y a encore à lire quelques pages superbes où la fille de Richard Leyburn se montrera digne de lui et d’elle-même, quand par exemple, le lendemain de la confession de Robert, après avoir fui son mari toute la matinée, elle revient se jeter dans ses bras :

— J’étais partie, parce qu’à mon réveil tout m’avait paru trop horrible pour être vrai… Je n’ai pu rester là tranquille à le supporter… Où ai-je été tout le temps ? Je le sais à peine… Mais j’ai pensé à ce que tu m’avais dit hier soir, j’ai rassemblé ces choses, j’ai tâché de comprendre… Grand Dieu ! j’ai pensé à ce que ce serait d’avoir à te cacher mes prières, mon espérance du ciel. J’ai pensé à l’éducation de notre fille ; comment tout ce qui était pour moi d’une importance vitale serait à tes yeux autant de superstitions supportées par indulgence. J’ai pensé à la mort, — et elle frissonna, — et comment ce changement survenu chez toi creuserait entre nous deux un abîme. Et puis j’ai pensé au malheur de perdre moi-même la foi. Un cauchemar enfin… Je me voyais sur une longue route avec ma petite Mary dans mes bras, cherchant à t’échapper. Oh ! Robert, ce n’était pas seulement pour moi ! .. j’étais torturée par la pensée que je ne m’appartenais pas, que moi et mon enfant nous étions au Christ. Pouvais-je exposer ce qui était à lui ? D’autres sont morts, ont tout donné… N’y a-t-il plus personne d’assez fort pour souffrir des tournions en son nom, pour tuer même l’amour en soi plutôt que de renier Jésus, plutôt que de le crucifier de nouveau ?

« Elle s’arrêta palpitante. Les terribles émotions de la veille la ressaisissaient, se communiquant à lui :

— Et puis, acheva-t-elle dans un sanglot, je ne sais comment cela se fit. Au moment même où je songeais sans miséricorde à ce que, pour le moins, je devais faire, même si… si nous restions en semble, à toutes les dures conditions que je devrais t’imposer, te jugeant tout le temps d’une longue distance et croyant sentir que j’avais enseveli l’ancien moi, sacrifié mon ancien cœur pour jamais, au moment même je me suis mise à te rappeler, Robert… La pâleur de ton visage, si las, si tiré, quand je l’avais vu la dernière fois, m’était revenue… Oh ! comme je me haïssais ! Avoir cru que la volonté de Dieu pût me forcer à te quitter, à te torturer, mon pauvre cher mari ! Je n’avais pas seulement été cruelle envers toi, j’avais offensé Dieu. Et je n’entendais plus à mon oreille que la sainte parole : — Mes petits enfans, aimez-vous les uns les autres… Oh ! mon bien-aimé, — et le plus solennel, le plus tendre sourire éclaira ses traits marbrés par les larmes, — je ne renoncerai jamais à l’espérance, je prierai pour toi jour et nuit. Dieu te ramènera, tu ne peux te perdre. Non, non, sa grâce est plus forte que nos volontés. Mais je ne prêcherai pas, je ne persécuterai pas, je vivrai seulement près de toi, et je t’aimerai. Oh ! comment ai-je pu avoir de pareilles pensées !

Elle s’interrompit encore en pleurant comme si pour ce cœur tendre et déchiré le seul crime impardonnable eût été son propre tort, un tort contre l’amour. Quant à Robert, il demeurait muet. Si jamais il avait pu perdre la vision de Dieu, l’amour de sa femme la lui eût rendue en cet instant.

— Je ne me plaindrai pas, dit-elle, pressée par la pieuse impatience de réparer, — et je ne te demanderai pas d’attendre. Je m’en rapporte à ta parole que cela ne remédierait à rien. Mon unique espoir est dans le temps et dans la prière. Je souffrirai, cher, je serai faible quelquefois,.. pardon… embrasse-moi, Robert, je resterai ta femme fidèle jusqu’à la fin.

Il l’embrassa, et de ce triste baiser, plein de pitié, naquit leur nouvelle vie.

Voilà bien Catherine tendre et forte et doucement inflexible ; c’est bien elle encore qui, au milieu d’une telle crise, vaque, sans rien oublier, aux préparatifs d’une fête pour l’inauguration de cet Institut des ouvrière dont Robert a doté le village ; c’est elle toujours qui, avec les sentimens d’une Eve innocente chassée du Paradis, quitte la paroisse où elle s’était fait bénir. D’ailleurs, la malheureuse ne soupçonne pas que Robert lui demandera encore d’autres sacrifices : il compte s’établir à Londres pour y achever son livre après avoir rompu avec l’église, voilà tout ce qu’il lui a dit.

Un détail très piquant, très humain, très bien observé, c’est la mauvaise humeur que cause au squire cette rupture dont il devrait pourtant s’attribuer la responsabilité.

— Pourquoi briser votre vie de cette façon absurde ? dit-il à Elsmere qui vient prendre congé de lui. A qui feriez-vous tort, je vous le demande, en gardant votre bénéfice ? C’est l’affaire du penseur de débarrasser son esprit des toiles d’araignée qui l’obstruent ; mais l’affaire d’un homme pratique, c’est aussi de vivre. Si j’avais votre tempérament d’altruiste, je n’hésiterais pas une seconde. Ces expressions historiques d’une tendance éternelle chez les hommes me seraient tout à fait indifférentes. Vous avez secoué les sanctions de l’orthodoxie, traitez maintenant les mots selon leur mérite. Vous aurez toujours assez d’Évangile en vous pour le prêcher.

— Non, répond Robert, mon point de vue n’est nullement le vôtre. Les mots, si vous entendez par des mots les formules chrétiennes spécifiques, ne me laissent point indifférent. Je n’ai pas déraciné les produits les plus sacrés de ma vie comme un enfant étourdi dévaste un jardin. Il y a de certaines choses qu’un homme doit faire parce qu’il le faut.

En somme, toute la colère du squire n’est que le chagrin très vif de perdre un tel élève, un tel compagnon, l’unique amitié qu’ait depuis longtemps ressentie cet homme étrange qui n’a voulu vivre qu’intellectuellement et chez qui les facultés aimantes prendront une tardive revanche, sans qu’il en convienne jamais. Son père s’est suicidé, il appartient à une race de maniaques, sa sœur est presque idiote ; chez lui cette absence d’équilibre s’est manifestée par le génie, phénomène qui n’est pas sans exemple. Malheureux au milieu d’une énorme opulence et de toute la célébrité que peut espérer un savant, il n’attache d’importance à sa grande Histoire du Témoignage que parce qu’elle l’a aidé à supporter la vie pendant un demi-siècle. Il en léguera le manuscrit à Elsmere pour qu’il la publie ou qu’il la brûle, à son gré ; une dernière fois ces deux amis qui se sont fait tant de mal l’un par son influence, l’autre par son abandon, se retrouveront à Murewell dans des circonstances tragiques, — longtemps après,.. le jour où le vieux squire, victime des fatalités héréditaires, finit comme un damné dans le plus terrible accès de démence furieuse.

Que devient Robert, cependant ? Un voyage en Suisse et en Italie avec sa femme lui a permis d’ignorer en partie le bruit soulevé par sa démission officielle ; certaines lettres, certains paragraphes rencontrés dans les journaux sont venus quand même ajouter à la souffrance de Catherine, mais elle n’en a rien montré. A cette époque de sa vie, cette fibre puritaine, indépendante, si forte chez elle dès la jeunesse et que son heureux mariage semblait avoir atténuée, reprend une nouvelle vigueur dans l’isolement spirituel où elle se trouve. Jamais elle n’a cru avec autant d’intensité que lorsque l’époux qui était devenu le guide de sa vie religieuse a renié les pratiques anciennes. Une sorte de terreur nerveuse tout instinctive la rend plus rigide que jamais par opposition.

Elle se rattache passionnément à la foi, elle veut la garder intacte pour son enfant, pour son mari, qui lui sera rendu si elle sait être patiente… Mais cette égide bénie, lui restera-t-elle ? Les qualités persuasives de Robert, qu’elle a si souvent vu agir sur d’autres, l’effraient ; comment résister à ce nouveau zèle dont il a l’âme remplie, comment, — sauf en dressant des remparts autour du trésor de ses croyances chrétiennes ? De sorte qu’avec une douce persistance, elle retire à Robert certaines parties de son âme, évitant tels sujets et tout ce qui peut y conduire, ignorant les livres qu’il lit, ne le questionnant plus sur ses travaux… toujours seule. Un pareil changement dans leur vie, naguère si parfaitement unie, ne peut s’effectuer sans que l’impressionnable Elsmere sente perpétuellement des liens se rompre entre eux et sans que les griefs et les blessures se multiplient des deux côtés. Durant une nuit d’été, aux Avants, où ils ont fait halte, Robert, qui n’y peut plus tenir, aborde le sujet périlleux tant de fois évité.

— Catherine, ne me laisserez-vous jamais vous dire comment les choses d’autrefois m’affectent, à un nouveau point de vue ? Chaque fois que j’essaie, vous m’arrêtez, il semble que j’aie tout rejeté, mais non… une grande partie des Évangiles, qui ne me paraît plus vraie dans le sens historique, est encore pour moi pleine d’une vérité idéale…

Il y eut un silence. Puis Catherine prononça d’une voix contrainte :

— Si les Évangiles ne sont pas vrais de lait, en tant que réalité, je ne vois pas quelle vérité peut être en eux ni qu’ils puissent avoir la moindre valeur.

Robert se tut un moment encore, puis il la prit dans ses bras :

— Chérie, comptez-vous toujours me tenir à distance, refuser d’entendre ce que j’ai à dire pour la défense de cette chose qui nous a tant coûté à tous les deux ?

— Oh ! Robert, je ne peux pas… Vous devez voir que je ne peux pas… Ce n’est point dureté de ma part, mais parce que je suis faible. Comment vous résisterais-je ? Si vous n’étiez pas vous-même, mon mari…

Et Robert comprit qu’au fond de sa résistance il y avait une terreur de ce que l’amour pourrait faire d’elle, si une fois elle lui ouvrait la moindre issue. Il se vit cruel et brutal, mais le sentiment pressant de tout ce qui était en jeu le força néanmoins de parler :

— Je ne voudrais pas vous tourmenter, Dieu le sait, mais rappelez-vous, Catherine, qu’il m’est impossible d’éloigner ces pensées. J’ai un instant espéré que je pourrais me rabattre sur mon travail historique et laisser de côté les questions religieuses envisagées au point de vue de la critique. Non, elles me remplissent l’esprit de plus en plus ; je me sens de plus en plus poussé à chercher et à conclure. Resterons-nous donc étrangers l’un à l’autre sur tout ce qui concerne le meilleur de notre vie ? Dites, Catherine ?

Elle se détourna et reprit tout bas :

— Ne pourriez-vous travailler à autre chose ?

— Non, je sens brûler en moi, comme un commandement de Dieu, la volonté d’éclaircir ce problème… pour moi-même et pour tous, ajouta-t-il délibérément.

Ces derniers mots firent pressentir à Catherine un avenir de controverses et de publicité. Le cœur lui manqua. — Vous savez ce que j’éprouve, dit-elle, je n’ose risquer ce qui n’est pas à moi.

— Vous êtes-vous jamais demandé, Catherine, quel rôle doit jouer dans notre vie la faculté du raisonnement, cette faculté qui nous distingue des animaux ? Supposez-vous que Dieu nous l’ait donnée pour la fouler aux pieds ?

Elle ne répondit que par la mélancolie d’une résolution invincible.

Et cependant ces jours de vacances sont encore d’heureux jours, bien que les promesses de leur mariage aient fait défaut à Robert et à Catherine Elsmere, bien qu’ils doivent se résigner à une sorte de pis-aller. Après tout ils sont jeunes et constamment ensemble, la saison est belle, et quoiqu’ils se blessent souvent réciproquement, ils sont toujours passionnément intéressés l’un par l’autre. L’influence charmeresse, les suggestions païennes de l’Italie réussissent à adoucir même le protestantisme de Catherine, et Robert est distrait malgré lui des grands problèmes qui le hantent. Mais c’est à Londres que les difficultés de leur situation commenceront à se dessiner plus nettement. Jamais par la suite Catherine ne put penser sans horreur à leur premier logis de Bedford-Square, la masse imposante du British Muséum remplaçant mal, en guise d’horizon pour cette fille de la nature, ses chères montagnes du Westmoreland, ou les paysages rians du Surrey, le choc incessant de l’horrible misère et de la richesse sans âme des grandes villes broyant son cœur si largement ouvert à la pitié. Certes, les choses extérieures l’affectent assez peu ; Catherine ne vit guère que de la vie morale ; si Elsmere avait voulu exercer le saint ministère dans une paroisse de Londres, elle l’eût suivi sans regret, en s’accommodant de l’entourage le plus sordide, pourvu qu’elle pût faire du bien ; mais son zèle religieux, resté sans emploi, ne peut lutter contre une invincible nostalgie ; elle s’est jointe, solitaire, à une église évangélique, tandis que son mari publie dans les Revues certains articles qu’elle ne lit pas sur des points discutés de la Bible. De temps en temps, Robert la met en rapport avec telles ou telles gens qui lui déplaisent, avec les Wardlaw, avec Mme de Netteville. Les Wardlaw sont un ménage de positivistes qui baptisent leur enfant selon les rites de la religion de l’humanité dont Elsmere n’est nullement disposé ù devenir l’adepte, mais il admire l’esprit de secours social qu’Auguste Comte contribua si puissamment à développer, et Wardlaw l’aidera avec zèle dans l’entreprise d’Elgood Street dont nous aurons à parler plus tard. Quant à Mme de Netteville, la reine d’un salon parisien qui s’est depuis transporté à Londres, elle brille au premier rang des relations mondaines que le squire a très amicalement imposées à Robert. Lui-même avait été conduit chez elle par M. Renan, dont le nom revient si souvent au cours de ce livre. Il a répété plusieurs fois à son jeune ami avec quelque malice :

— Ayez soin de cultiver Mme de Netteville.

Optimiste par tempérament, sensible à l’esprit, indulgent pour le monde où il trouve l’occasion précieuse d’échanger des idées, Robert n’a rien remarqué d’abord de ce qui choque Catherine dans les allures de cette beauté sur le retour, et l’on se remémore ici tout naturellement une certaine phase de l’histoire du ménage Carlyle. Les conférences qui le rendent populaire dans les quartiers misérables de l’Est attirent en même temps sur Elsmere l’attention des salons du West-End, et de belles dames voilées vont d’aventure l’écouter dans la salle d’Elgood Street où il parle aux ouvriers. Par une étrange perversité, Mme de Netteville tourne contre le jeune réformateur le feu de ses coquetteries ; elle a découvert que cette espèce de quakeresse qui vient chez elle gêner la liberté de la discussion est absolument incapable de comprendre son mari, et là-dessus elle essaie de consoler ce dernier d’une telle façon, qu’il n’a qu’à imiter Joseph dans sa résistance. A partir de ce moment, le trop confiant Robert se méfie davantage de l’enthousiasme des mondaines ; du reste, son œuvre n’a rien de commun avec elles. Il s’occupe tout spécialement de la classe la plus obstinément fermée aux influences religieuses, la plus hostile à toute agence spirituelle, celle des ouvriers intelligens ; d’abord il les attire par des causeries dont ils ne peuvent démêler le but, racontant avec la verve qui lui valait jadis les suffrages des enfans de Murewell d’amusantes histoires empruntées à Dumas, à Walter Scott, à Cooper ; puis ma jour, à propos d’une affiche impie, il leur explique l’action que peut avoir Jésus sur la vie moderne, il leur apprend dans un discours dont nous avons des extraits abondans à reconcevoir le Christ, un Christ humain, le meilleur d’entre les hommes, notre modèle pour tous les temps. Avec une force dramatique étonnante, une audacieuse modernité, il rattache la vie de Jésus à nos existences, à nos aspirations, à nos besoins actuels, et peu à peu les pots de bière, les pipes, sont abandonnés par l’auditoire attentif qui encombre la salle du club, une grande pièce nue, éclairée au gaz, décorée de portraits politiques, de gravures à bon marché où la figure de Jésus de Nazareth alterne avec celle du Bouddha, de Socrate, de Moïse, de Shakspeare, etc. Chacun a le droit de répondre à son tour, de discuter très librement. — La géographie vient au secours de l’orateur. Il fait une conférence populaire sur l’état politique et social de la Palestine et de l’Orient en général lors de la naissance de Jésus-Christ, et les cartes, les photographies dont il s’entoure contribuent, paraît-il, à son succès : « Rien, dit-il, ne réussit mieux à renverser la barrière que les hommes ont élevée autour de cette partie de l’espace historique, à y faire entrer l’air et la lumière de la pensée scientifique, rien ne prépare mieux la voie à une série de conceptions nouvelles. »

Tout ce christianisme déguisé, modernisé, n’a pas trompé cependant le vieux squire ; il a dit de Robert et de son maître Grey : — Ils s’appellent des libéraux, ils croient être des réformateurs, et tout le temps, ils ne font que jouer le jeu du parti noir. Toute cette philosophie théiste ne sert, en somme, qu’à envoyer de la farine à son moulin.

Mais tel n’est pas l’avis de Mrs Ward. La différence vitale, nous fait-elle observer, entre le théisme et le christianisme, c’est que, comme explication des choses, le théisme ne peut être contredit avec preuves. Au pis-aller, il reste toujours dans la situation d’une hypothèse acceptable pour l’homme de science. L’auteur donne donc, on le sent, approbation pleine et entière à la doctrine d’Elsmere, qui se résume en deux mots : respecter la conscience intellectuelle autant que la conscience morale, selon l’axiome favori de M. Grey : la conviction est la conscience de l’esprit. Il n’y a rien de bien nouveau dans le pseudo-christianisme que professe l’ancien recteur de Murewell ; nombre de gens conservent ce reste de croyance sans avoir jamais songé à en faire la base d’une église à part ; mais chez Elsmere le prêtre subsiste ; il ne peut se contenter d’être l’idole d’un club, il faut que le club devienne secte. Pour cela, il suffira de lui trouver un nom, d’écrire au-dessus d’une porte : The New Brotherhood of Christ, de distribuer aux frères des insignes spéciaux, une plaque d’argent portant la tête du Christ, et de proclamer deux articles de foi, deux articles uniques : — En toi, ô Éternel, j’ai mis ma confiance. — Faites ceci en mémoire de moi. — Ces dernières paroles prononcées au commencement du repas avec la réponse : — Jésus, nous nous souvenons de toi toujours, — représenteront la communion. Quant au service, il sera très simple : un acte d’adoration récité par tous les frères debout, quelque passage de la vie du Christ, lu au point de vue critique et historique, une hymne choisie parmi les sept qui, alternant avec un nombre égal de psaumes, composent tout le rituel, une courte prière recommandant à Dieu l’individu, l’association, la patrie et le monde entier, le Notre Père. Puis Elsmere renvoie son troupeau sur ce mot : — Allez en paix, dans l’amour de Dieu et dans la mémoire de son serviteur Jésus. — La prière doit être reprise et continuée chez soi, devenir une partie de la vie de chaque jour.

Nous ne connaissons pas le tempérament des ouvriers anglais ; chez nous, toutefois, ceux qui ont rejeté les vieilles religions ne se soucieraient pas davantage de cette religion nouvelle ; il faut croire Mrs Ward sur parole quand elle nous raconte les merveilles que produit le New Brotherhood, quand elle nous assure que, malgré le tort que lui a fait la disparition prématurée d’Elsmere, il prospère, il grandit et qu’un jour le bon grain semé par les morts trouvera des moissonneurs ; mais nous ne pouvons nous empêcher de signaler ici la parfaite inconvenance de ces détails à la place qu’ils occupent. Si Mrs Ward écrivait tout de bon la biographie d’un réformateur quelconque, si elle proclamait ouvertement ses propres opinions, nous pourrions nous intéresser aux tentatives faites pour donner au vin nouveau des outres neuves ; leur présence dans un roman est au contraire profondément choquante. Ces coups portés à la révélation, à la divinité du Christ, au milieu des duos d’amour entre Rose et Langham, des scènes galantes chez Mme de Netteville, de tout ce que l’auteur a plaqué sur sa thèse pour la rendre attrayante, ne sauraient être acceptés comme le serait dans un ouvrage de philosophie ou de critique historique la thèse toute nue. Nous lirions peut-être volontiers les sermons laïques de feu le professeur Green ou Grey, mais à la condition qu’ils fussent à leur place ; leur présence débordante est ici tout au moins une faute contre l’art et le bon goût ; elle répand une intolérable froideur à travers ce livre d’un genre mal défini qui s’achève sur le ton prophétique : « Le combat n’est pas seulement celui d’Elsmere ; son effort ne représente qu’une fraction de l’effort de la race. Dans cet effort et dans la force divine qui est derrière lui, nous mettons notre confiance comme il y mettait la sienne. »

A quoi les frères d’Elgood Street doivent répondre Amen, tandis que le commun des lecteurs bâille. La fin est complètement manquée. Si Elsmere devait mourir tué par son zèle, dévoré par la charité, il fallait placer l’événement avant l’inauguration solennelle de la nouvelle église et laisser dans l’ombre, où se dérobent les inconsolables, Catherine séparée de lui par quelque chose de plus fort et de plus navrant que la mort. Quel chef-d’œuvre l’auteur d’Amos Barton aurait fait de ce divorce de deux âmes qui n’ont pu concevoir l’amour conjugal sans une parfaite union en Dieu ! Mrs Ward a faussé sciemment le caractère de Catherine en nous montrant cette inflexible puritaine réduite aux concessions. Elle ne devait pas prêter sa qualité favorite, la tolérance, à une personne de cette trempe. Jamais nous ne nous représenterons la Catherine du premier volume comprenant à la fin a que les mots ne sont rien, que l’esprit est tout, que Dieu ne se Rome pas à un seul langage, qu’il en a beaucoup d’autres. » — Jamais nous ne l’entendrons dire à son mari : « Reprenez-moi dans votre vie ; j’écouterai deux voix, la voix qui vous parle à vous et celle qui me parle à moi. » Puis s’en aller, là-dessus, le matin à son église, et dans l’après-midi à celle de Robert. Comment le prodige s’est-il opéré ? D’abord à son insu. Tandis qu’elle se croyait encore tout entière à l’ancienne fin, elle était déjà dans un état d’esprit a aussi différent de celui des premiers temps de son mariage que la philosophie chrétienne de nos jours peut l’être de la philosophie chrétienne du moyen âge. « Et, sur ces entrefaites, la religion nouvelle, pour qu’il ne lui manquât rien, a eu ses martyrs ; Catherine a entendu raconter la mort sublime d’un petit employé au gaz, disciple de son mari. Elle a été comme foudroyée par l’apparition de la vérité ; elle a pu s’écrier : « Je sais, je vois,.. je suis désabusée. Je crois à tout, à mon Dieu et au Dieu des autres, pourvu qu’il conduise au bien, notre seul but ici-bas. » — Même elle a accepté la direction des femmes et des jeunes filles que Robert pourra désormais recevoir, grâce à elle. Catherine va gagner des âmes à la cause maudite. Impossible, encore une fois, impossible ! .. Elle devient ici, par la volonté de l’auteur, un être amoindri, artificiel, qui cesse de nous intéresser, et de fait personne ne nous intéresse plus à la fin, pas même cette séduisante Rose qui, avec son violon magique, son individualité envahissante, ses aspirations sans frein et ses amours de tête, nous avait tant de fois sauvés du découragement et de l’ennui au milieu des interminables expériences d’Elgood Street. Si largement pourvue qu’elle soit de tous les petits défauts inséparables des grands dons de l’artiste, nous lui pardonnions sans peine parce qu’elle était délicieusement naturelle ; mais il fallait jusqu’au bout, faute d’autre boussole, lui laisser la fierté. Tout son roman avec Langham s’en fût ressenti ; elle ne serait pas prise et quittée une seconde fois par ce désenchanté sec et taciturne, elle ne se consolerait pas avec Flaxman, ce type froidement aimable du parfait gentleman, qui réussit à faire un cœur tout neuf des débris d’un cœur deux fois brisé. A quoi bon le violon, à quoi bon l’art, à quoi bon tant de combats pour arriver au développement que chacun de nous a le droit de rechercher et d’atteindre, s’il faut, après tout, aboutir au mariage, et à un mariage qui nous intéresse si peu, avec un être fabriqué de toutes pièces ni plus ni moins que Grandisson, avec un enthousiaste du grand monde, à la fois excentrique et sage, affilié au New Brotherhood pour l’achever ! — Et le tort suprême de Flaxman est d’être un personnage de plus dans ce livre encombré déjà de figures innombrables parmi lesquelles le lecteur ne se retrouve qu’avec un grand effort d’attention.

Mrs Ward a voulu entourer Elsmere de toutes les variétés du prêtre : Newcome, le clergyman de la haute église, le ritualiste inflexible, l’ennemi juré de la tolérance religieuse, qu’il traite de trahison et de lâcheté, l’adversaire de la science moderne, l’ascète qui ne voit dans les ministres de Dieu qu’autant de soldats obéissant à un ordre inflexible sans discuter ; Vernon, le broad churchman, qui appartient au mouvement de la réforme, mais qui mène ce mouvement avec prudence, ne prêchant pas ce qu’il ne croit plus et ne prêchant ce qu’il croit qu’autant qu’il le faut absolument, obligé à beaucoup de compromis par suite de ce manque de franchise, pratiquant a la politique des omissions et interdisant l’attaque, » bref, en contradiction perpétuelle et forcée avec lui-même ; Murray Edwards, le ministre unitairien qui a renouvelé « la plus illogique peut-être de toutes les sectes et la moins susceptible de fournir une religion aux pauvres ; » il se borne à donner l’exemple d’une vie pure, à enseigner sans relâche et à réunir sous sa direction, pour l’aider à éclairer et à moraliser les masses, des hommes de professions et de croyances diverses, mais possédés du désir d’ouvrir des sentiers nouveaux à l’humanité ; c’est ainsi qu’il a aidé aux débuts de conférencier de Robert Elsmere. — Ajoutez à ceux-là l’entourage du squire, les habitués du salon de Mme de Netteville, la famille et les invités de cet autre bel esprit, lady Charlotte, les paysans de Murewell et du Westmoreland, les professeurs d’Oxford, que domine la grande figure de Grey, le vieux médecin Meyrick, qui joue auprès du squire mourant le rôle de Gloucester auprès du roi Lear, tant d’autres encore fourmillant à travers plus de onze cents pages, et vous aurez la sensation presque étourdissante de tout ce monde qui ne nous donne pas toujours l’illusion de la vie, car l’action, entrecoupée, décousue, surchargée, est conduite vers un seul but, le triomphe des idées de Grey soutenues par Robert Elsmere et approuvées par Mrs Ward. Un caractère bien justement observé jusqu’au bout, c’est celui de Langham ; nous laissons cet enfant du siècle au fond de sa retraite d’Oxford, figé pour ainsi dire dans les habitudes minutieuses et ridicules d’un valétudinaire que l’égoïsme a rongé jusqu’aux moelles. Il a eu cependant son heure de séduction, il l’a eue à deux reprises auprès de Rose, cette fille ardente et affamée de bonheur que le plus aveugle des entraînemens jette entre les bras d’un pessimiste de profession. Mais déjà celui-ci ne savait plus aimer, ne savait plus vouloir ni se résoudre ; il restait tout juste capable de s’enivrer, dans un transport aussitôt refroidi, du parfum de la fleur qu’il finit par ne jamais cueillir. On le plaint et on le déteste ; on l’a rencontré dans des circonstances diverses à de nombreux exemplaires, on le rencontrera encore et de plus en plus à mesure que s’accentuera le règne envahisseur du moi. Par bonheur, Mrs Ward ne lui donne à dévorer qu’une victime qui, si elle n’est pas du même tempérament, est de la même école et qui se gardera d’en mourir. Il y a sans cela bien assez de morts au cours du roman : celle de Mrs Elsmere, qui n’existait apparemment que pour nous faire comprendre le caractère irlandais dont elle a passé quelques traits à son fils et pour nous donner l’impression qu’elle eût été la première convertie à son église ; celle de Charles Richard, l’ouvrier écrasé par un haquet fort à propos pour décider de la conversion de Catherine, un hors-d’œuvre en somme, ni plus ni moins que l’agonie ; si belle d’ailleurs, de Mary Backhouse ; la fin tourmentée du squire, bien rigoureusement puni d’avoir laissé loin derrière lui, dans ses explorations sur la mer sans fond de la pensée spéculative, le point précis où Mrs Ward prétend que l’on fasse halte… Il est de bonne foi autant qu’Elsmere lui-même : des travaux désintéressés ont rempli sa vie laborieuse ; ne suffirait-il pas que son orgueil fût châtié par la découverte, après ce grand passage, que l’âme est immortelle, comme l’espère et le désire l’ex-recteur de Murewell, récompensé, quant à lui, par la mort du juste, de ses aspirations assez vagues ? Voila une distribution quelque peu arbitraire, convenons-en.

Grey, lui aussi, s’en va paisible et consolé, bien que, jusqu’au dernier instant, il se défende de parler de la vie future, non pas qu’il la nie, mais parce qu’il semble que ce soit la volonté de Dieu que nous ne soyons ici-bas certains de rien que de Lui. Si jamais un homme fut gottbetrunken, selon l’énergique expression allemande, ce fut ce philosophe, et pourtant « il ne hasarde pas un mot au-delà de ce qu’il sait être la vérité, au-delà de ce que l’intelligence peut concevoir. » Cette réserve, toute scientifique, prévaudra tôt ou tard, Mrs Ward en est persuadée, contre les aberrations du sentiment. Il faudrait peut-être s’entendre sur ce mot de sentiment, toujours opposé sous sa plume à la raison. Oui, certes, la religion, telle que nous l’avons comprise et pratiquée jusqu’ici, n’est qu’un sentiment, mais un sentiment mêlé à la trame de notre vie et qui tient beaucoup plus au fond intime de l’être que toute affection et tout désir humain. On ne doit pas le confondre avec des émotions plus ou moins passagères, ce sentiment qui n’est autre que la conscience de ce que nous sommes tous les jours, de ce que nous ne pouvons nous empêcher d’être, sans cesse remués par des impressions particulières et mystérieuses qui ne dépendent pas de notre volonté, qui nous font sentir partout une puissance invisible dont nous dépendons. Le jour où le squire, si coutumier qu’il soit de la négation raisonnée, jette involontairement ce cri : « Mon Dieu ! » devant la vision terrible qui s’impose à ses sens dans une heure d’abandon et de désespoir, il éprouve, malgré toute sa science, que nous vivons au milieu de choses étrangères à nous-mêmes, qui restent fermées aux investigations des plus forts et représentent, en somme, le miracle, le miracle objet des contradictions de Mrs Ward, comme si ce n’était pas un miracle, et l’un des plus invraisemblables, que les conversions rapides et nombreuses accomplies par son héros ! Pourquoi, s’il s’agit d’offrir à l’imitation du monde un Christ purement et simplement humain, l’unitarisme ne réussit-il pas aussi bien que l’elsmerisme ? Pourquoi veut-elle que l’une des sectes soit illogique et impopulaire, tandis que l’autre se fait accepter comme le dernier mot de la sagesse ? Il y a là une inconséquence. L’apôtre d’Elgood-Hall ne s’entendra ni avec les vrais chrétiens, ni avec les esprits aventureux, qui, plutôt que de se bâtir une demeure à mi-côte de la montagne, préféreraient ne point commencer l’escalade, et s’il s’agit en particulier du peuple, des ouvriers incroyans, combien parmi ceux-là ne verront dans la seconde réforme « qu’une arme de plus aux mains des bourgeois ! »

Non, Robert Elsmere ne fera rien pour précipiter l’avènement d’une nouvelle révélation, en admettant que cette révélation Approche, préparée par toutes les forces de l’histoire et de l’esprit moderne. Mrs Ward n’a pas la fièvre d’éloquence qu’il faudrait pour cela, aucune des qualités, en somme, qui permirent à Mrs Beecher Stowe de remuer le monde avec un livre. La froide érudition qui la distingue convient surtout aux articles spéciaux qui lui valent l’admiration du professeur Huxley, si vivement engagé lui-même dans les débats à la mode entre l’agnosticisme et le christianisme. Peut-être l’auteur de Robert Elsmere comprendra-t-il pourtant, malgré un premier et périlleux succès, qu’il ne faut pas mêler deux genres tout opposés.

Nous avons fermé le dernier des trois volumes sur le souvenir de cette leçon faite à Jean-Jacques : Lascia le donne, e studia la matematica. Il serait bien fâcheux que Mrs Ward optât pour les mathématiques, c’est-à-dire pour la théologie, après avoir montré quelque chose de plus qu’un grand talent littéraire dans la peinture des luttes suprêmes qui peuvent s’engager entre la conscience et l’amour, après avoir fait vivre des caractères tels que Catherine, le squire, Langham et Rose. Attendons son prochain roman pour décider si vraiment George Eliot a trouvé un successeur.


TH. BENTZON.

  1. Robert Elsmere and the Battle of Belief, by the Right Hon. W-E. Gladstone, — the Nineteenth century n° 135.