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La Nouvelle RevueTome 117 (p. 650-684).

LE ROMAN D’UN RALLIÉ[1]




DEUXIÈME PARTIE

(Suite.)



L’après-midi avait été douce et voilée ; pas un rayon de soleil, pas de vent ; la mer, qu’il aperçut bientôt d’une colline, était elle-même sans couleur et sans mouvement. La nuit tombait quand il atteignit Crozon. Cette fois le siège de la diligence était occupé, mais l’intérieur était vide ; il s’étendit sur une des banquettes. À Châteaulin où il arriva tard, Jean-Marie l’attendait avec impatience pour lui vanter les mérites de l’épagneul. « Une bête superbe, monsieur Étienne, seulement il faut se dépêcher de l’acheter ; y a déjà des gens après ». — « C’est bon, dit le marquis, nous verrons demain ; pour le moment allons nous coucher. Tu veilleras à ce que Coquette soit attelée à 6 heures 1/2 précises, car je veux être à Kerarvro pour midi ».

VIII

Éliane d’Anxtot avait éprouvé un grand soulagement en apprenant à son réveil qu’Étienne était parti pour la journée. La veille au soir, prétextant sa migraine, elle s’était abstenue de paraître à table. Elle devinait fort bien qu’entre eux tout était fini et que jamais elle ne s’appellerait la marquise de Crussène. Elle en ressentait certes du dépit, mais cet échec ne l’abattait pas. Confiante dans ses charmes et dans sa bonne étoile, elle continuait de sourire à l’avenir. Ce qui l’angoissait un peu, c’était la crainte que l’attitude du jeune homme n’indiquât trop clairement qu’un incident grave était survenu entre eux. Le regard qu’Étienne lui avait jeté après l’avoir surprise pesait encore sur elle. Elle se félicitait d’avoir vingt-quatre heures devant elle pour envisager la situation et en tirer le meilleur parti. Vers trois heures comme, enfermée dans sa chambre, elle réfléchissait à ces choses, un domestique vint la prier de descendre au salon. Il y avait une visite. C’était Yves d’Halgoët qui, rentré chez lui depuis deux jours après une absence de plusieurs semaines, était pressé d’avoir des nouvelles de son ami. Éliane se mit en frais pour lui et découvrit tout de suite qu’en affectant une gaîté insouciante et de l’ingénuité mêlée à un peu de blague parisienne, elle lui plairait. Il la trouva gentille en effet et la fit parler, tâchant de savoir ce qu’elle faisait à Kerarvro ; car il connaissait trop bien Étienne pour douter un seul instant qu’il pût s’éprendre d’une pareille femme et l’épouser. Grâce à cette diversion, Éliane passa une journée moins maussade qu’elle ne s’y attendait. Elle avait constaté d’ailleurs, qu’Yves professait une très haute estime pour le caractère chevaleresque du marquis et elle sentait ses craintes s’évanouir et sa sécurité s’accroître.

Étienne, en toute autre circonstance et malgré ses efforts eût peut-être éprouvé quelque peine à demeurer lui-même en face d’une jeune fille dont la seule présence lui semblait déjà un défi jeté à celle qu’il aimait et dont le caractère lui apparaissait maintenant sous un jour odieux. Mais il rentrait de sa brève expédition, si ému, si résolu, ayant reçu au tombeau de son grand-oncle une telle secousse morale qu’il domina plus facilement cette impression. Il lui semblait que des semaines et non des heures s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté Kerarvro. Ses manières vis-à-vis d’Éliane restèrent donc ce qu’elles avaient été jusque-là avec en plus une imperceptible nuance de mépris dont celle-ci fut seule à s’apercevoir.

Le lendemain du retour d’Étienne, Éliane très rassérénée et ayant recouvré tout son aplomb, alla trouver sa sœur et avec mille cajoleries lui insinua qu’elle avait hâte de regagner le Berri. La comtesse parut étonnée : « Pourquoi, dit-elle, es-tu si pressée de partir ; tu t’amuses ici ; on y est si bien et d’ailleurs ce ne sera pas long puisque nous devons être rentrés pour la fête de mon beau-père ; il n’y a que quinze jours d’ici là ». Éliane insista. « Tu comprends, fit-elle enfin en baissant modestement les yeux et en jouant avec un plissé de sa jupe… c’est par délicatesse que je désire m’en aller ». L’excellente madame d’Alluin s’étonna de plus en plus. « Mais Éliane, tout le monde est si gentil pour nous !… quelle indélicatesse y aurait-il à rester ? » Les yeux de la jeune fille se relevèrent et avec une audace tranquille qui jouait la parfaite franchise ; « Marguerite, dit-elle, je ne pourrai jamais me faire à l’idée de ce mariage ». Pour le coup, la comtesse demeura stupéfaite. « Oui, reprit Éliane, je savais combien vous le désiriez tous et j’ai fait ce que j’ai pu… mais c’est fini ! Je ne m’habituerai jamais… alors je trouve que c’est mieux de s’en aller ». Éliane se pencha vers sa sœur et appuya sa déclaration d’une tendre caresse. Celle-ci lui rendit son étreinte ; elle était touchée de tant de gentillesse et de droiture d’âme. « Ma chérie, dit-elle, ne te tracasse pas ; sans doute, nous le désirions, car cela semblait devoir assurer ton bonheur ; mais s’il doit en être autrement, il ne faut plus y penser. Il faut s’en remettre à Dieu qui arrange les événements pour le bien de tous… c’est drôle, ajouta-t-elle après un silence, j’avais cru remarquer qu’il te plaisait beaucoup ».

Éliane rougit un peu. « Oh ! fit-elle, il est très gentil… » — « Oui, dit la comtesse, très gentil et très sérieux… Est-ce que tu le trouve trop sérieux ? » — « Non, non… ce n’est pas cela ». Puis ramenant la conversation qu’elle ne voulait pas laisser s’égarer : « Seulement, conclut-elle, du moment que je sens que je devrai refuser s’il me demande, il est plus honnête… je veux dire plus délicat de se retirer tout de suite ». Elle avait hésité en prononçant le mot honnête. Si peu habituée qu’elle fût à scruter sa conscience, cette série de mensonges lui pesait. Elle se leva : « N’est-ce pas, dit elle, d’un ton décidé, tu me promets d’insister auprès de Paul pour que nous partions bientôt ? » Sur la réponse affirmative de madame d’Alluin, elle sortit légère, en envoyant un baiser du bout de ses doigts roses. La comtesse demeura perplexe.

À la même heure, Étienne dans son fumoir lisait avec de longs battements de cœur, une lettre que le facteur venait d’apporter. Elle était timbrée de Washington et datée du 24 janvier. « Mon cher Étienne, écrivait Mary, j’ai lu avec un bien grand plaisir les détails intéressants que vous me donniez sur votre voyage et votre arrivée en Bretagne. C’est une vraie joie de penser que vous êtes de nouveau dans le home et que néanmoins vous n’oubliez pas les amis que vous ayez laissés de ce côté-ci de l’océan. Votre mère doit être si heureuse de vous revoir et moi je me sais gré de vous avoir pressé de partir parce que je crois que vous n’auriez pas trouvé ici le repos d’esprit nécessaire à de grandes résolutions. Sur ma table à écrire est placée la photographie que vous m’avez envoyée, représentant le château avec les fenêtres de votre appartement. De la sorte, je puis m’associer plus étroitement, par la pensée, à votre vie. Quant aux « Landes Rouges », à défaut d’un dessin, je me les figure très bien grâce à la description si artistique que vous m’en faites. Quel joli endroit ce serait pour camper. J’espère que vous n’y perdez pas trop de temps en rêveries. J’ai toujours pensé que lorsqu’on est jeune, il est bon de se laisser aller à la rêverie de temps à autre, à condition seulement de s’arrêter au bon moment ; car il y a un instant précis au delà duquel ce genre d’occupation ne convient plus et cesse de rien produire d’utile et même d’agréable. Peut-être avez-vous fait la même observation.

« Nous avons eu un Xmas très tranquille. La saison est particulièrement terne cette année. Les misses Simpson ont reçu de nouvelles nièces qu’on ne connaissait pas encore et dont elles-mêmes semblaient avoir un peu oublié l’existence car miss Mabel s’est trompée de nom en nous les présentant et les jeunes filles ont dû rectifier elles-mêmes l’erreur de leur tante. Miss Clara est très occupée d’une œuvre pour la régénération des petits nègres par la gymnastique. Elle doit l’inaugurer le mois prochain à Bay-Saint-Louis dans l’Alabama et veut vous convier à la fête. Elle pense que rien ne vous sera plus agréable que de venir passer quelques jours en Amérique à cette occasion et vous engage à voir La Havane en passant. Malgré ce que je lui ai dit pour l’en détourner, je suis certaine qu’elle va vous écrire pour vous inviter.

« Ada a demeuré chez nous pendant dix jours en l’absence de sa famille. J’en ai été bien heureuse. Nous avons parlé de vous sans cesse. Tout ce que vous voudrez me dire sur vos projets me fera toujours tant de plaisir ; d’abord par la confiance que vous me témoignerez en agissant de la sorte — et aussi parce que je crois que vous accomplirez des choses généreuses et utiles à votre pays et que je serai fière d’y avoir un peu contribué. Cher Étienne, si je vous ai causé du chagrin, je le partage et mon cœur saigne. Mais quand l’on éprouve de l’affection pour quelqu’un on songe à lui plutôt qu’à soi. Si j’avais été égoïste je n’aurais pas cherché à hâter votre départ, car il était très doux de vous avoir ici et à présent vous me manquez beaucoup. Mais je veux votre bonheur et ne devais pas le compromettre à la légère. Mes parents et Ada vous envoient leurs meilleurs souvenirs. Que Dieu vous protège. Écrivez-moi souvent et croyez-moi toujours. »

« Votre affectionnée, »
« Mary. »

Le marquis de Crussène se rappela le soir d’automne où dans sa chambre de l’hôtel Normandy il avait décacheté la lettre de sa mère. Il se rappela la sensation de malaise et d’incertitude qui s’était emparée de lui après l’avoir lue. Était-il possible que trois mois à peine se fussent écoulés depuis lors ? En vérité il croyait avoir vécu toute une vie… Il regarda le portrait de Mary qu’il avait posé devant lui pendant sa lecture. Mary lui souriait. Il s’assit, prit une plume et écrivit :


« Cher monsieur Vilaret, »

« Après y avoir réfléchi, je me rends à vos raisons et j’accepte de prendre ici votre succession politique. Mon programme sera le même avec les quelques restrictions que je vous ai indiquées. Je vous prie de garder le secret jusqu’à nouvel ordre. Nous nous reverrons à Paris bientôt et nous entendrons sur divers points de détails. Je vous remercie à nouveau d’avoir pensé à moi et vous serre la main très cordialement. »

Et il signa : Crussène.

TROISIÈME PARTIE


« Tu es un imbécile ! » s’exclama Jean de Chateaubourg quand il eût entendu la confidence de son ami ; et il reprit avec conviction : « Oui, un fameux imbécile ! comment ? te voilà joli garçon, riche et titré ; tu as une position épatante dans le monde ; toutes les mères te guignent pour leurs filles et il y a aussi des jolies femmes qui sont toutes prêtes à te guigner pour elles-mêmes… et tu vas lâcher tout ça pour te fourrer dans la politique !… Et dans quelle politique, sacrebleu ! ». Il arpenta la chambre et revint se placer en face du fauteuil où Étienne s’était assis. « Es-tu fou ? » demanda-t-il.

Étienne s’amusait de son indignation, mais il en était aussi peiné. « Voilà, songeait-il, non sans amertume, comment le monde me jugera. » C’était précisément pour savoir « comment le monde le jugerait » qu’il avait mis son ancien camarade de régiment au courant de ses projets. Jean de Chateaubourg avait un double titre à sa confiance. Il représentait l’opinion de ce singulier personnage qu’à Paris on appelle tout le monde et il l’exprimait avec une franchise absolue. Étienne et lui s’étaient connus au 9ème chasseurs. Un jour qu’ils se baignaient en rivière, Étienne pris dans des herbes avait failli se noyer et il n’avait dû son salut qu’au courage et à la présence d’esprit de Jean. De natures très différentes ils n’avaient pas tardé à s’apprécier. Ils se revoyaient toujours avec plaisir bien qu’ayant peu d’idées communes.

Jean menait à Paris la vie de beaucoup de jeunes gens désœuvrés ; le bal, le club et les courses lui suffisaient pleinement ; il avait un excellent cœur et nombre de qualités qui lui eussent fait honneur si elles n’avaient été annihilées par la maladie chronique de son temps et de son milieu, par cette sorte de flemme qui n’est point la paresse, car elle atteint parfois des actifs aussi bien que des inactifs, mais qui est plutôt une perversion intellectuelle, un désordre des facultés, une absenee de gouvernement intérieur. Si le flemmard travaille, c’est par habitude ou pour chasser l’ennui, mais il ne croit pas à son travail. « À quoi bon ? » est le dernier mot de sa sagesse. Il se réjouit d’apercevoir les côtés contradictoires de chaque question et il prend plaisir à noter les continuels échecs et les perpétuels recommencements de l’humanité. Tout lui parait digne d’être analysé, l’important comme l’inutile, l’absurde comme le raisonnable, et de cette analyse ressort toujours quelque motif d’hésiter, de s’abstenir ou de se méfier : ce que ne manquait jamais de faire Jean de Chateaubourg.

« Es-tu fou ? » demanda-t-il de nouveau, voyant qu’Étienne ne répondait pas. — « Probablement » fit celui-ci en riant. — « Ça, reprit l’autre, je te le pardonnerais encore. La folie, c’est une carrière qui ne doit pas manquer d’intérêt, mais je n’admets pas que tu te laisses rouler par un sous-vétérinaire. » — « Qui appelles-tu un sous-vétérinaire ? » — « Vilaret, parbleu ! Il te réduit et veut t’annuler en te prenant à sa remorque » — « Il ne me prend pas à sa remorque, puisqu’il abandonne sa circonscriptipn pour se présenter à Rennes en remplacement du député qu’on va élire sénateur » — « Est-on jamais certain d’une élection ? » — « Le sénateur n’a pas même de concurrent et quant à Vilaret son succès ne fait pas l’ombre d’un doute. Il est tout ce qu’il y a de plus populaire en Ille-et-Vilaine et ses concitoyens n’ont cessé d’insister depuis dix ans pour qu’il pose sa candidature à Rennes » — « Enfin si tu veux absolument être député, prends sa succession, mais au moins ne prends pas son drapeau ! » — « Je ne tiens pas autrement à être député, je t’assure ; je considère celà un peu comme une corvée mais aussi comme un devoir. »

Jean haussa les épaules. « Oh ! les grandes phrases ! » dit-il. — « Et quant au drapeau, continua Étienne, je ne puis pas me réclamer d’une monarchie dont j’estime que le rétablissement serait nuisible à la France. Ce ne serait pas honnête » — « Encore des grandes phrases ! répliqua Jean. Est-ce qu’il y a en politique, une démarcation fixe entre ce qui est honnête et ce qui ne l’est pas ? Est-ce que les mots de république et de monarchie représentent des états de choses tranchés ? Est-ce qu’un régime peut être blanc et un autre noir ? Tu me fais rire avec tes manières de raisonner. Si tu continues de croire à l’absolu, tu deviendras jacobin ! Il n’y a rien d’absolu. Tout est variable et relatif…… et maintenant, mon vieux, ajouta le jeune homme en changeant de ton, si nous parlions d’autre chose. Car tu sais, c’est crânement embêtant ces sujets-là. Qu’est-ce que tu fais ce soir ? »

— « Rien, dit Étienne. Nous sommes arrivés hier de Kerarvro. Je n’ai encore vu personne » — « Alors, viens avec moi à la Renaissance, voir Sarah dans Izeyl. Ce n’est pas drôle, parait-il ; mais tout le monde en parle. Après nous irons souper chez Maire. Toi qui aimes la musique, il y a là des tziganes qui ne sont pas de Montmartre, je t’en réponds. « Étienne accepta, serra la main de son ami et s’en alla. L’appartement de Jean était un petit entresol situé sur le boulevard Haussmann, presque en face de l’avenue de Messine : entresol élégant, mais trop quelconque ; les photographies d’actrices, les accessoires de cotillon, les cartes d’entrée au pesage ou au Concours hippique, le dernier roman paru posé sur le dernier numéro de la Vie parisienne indiquaient dès l’entrée le genre d’existence du locataire.

Étienne sur qui les violences de Jean n’avaient pas fait beaucoup d’impression parce qu’il s’y attendait et que d’ailleurs, sa résolution était maintenant irrévocable, descendit paisiblement vers la Madeleine. Avec la mobilité d’impression de la jeunesse, il était enchanté de revoir Paris et jouissait du bruit et du mouvement qui se faisaient autour de lui. Avril cornmençait ; les bourgeons précoces, les premiers fiacres découverts et quelques essais de toilettes claires annonçaient le printemps. Des vendeurs de journaux criaient le numéro sensationnel de la Patrie ou du Jour. Étienne flânait. Il examina des meubles anciens en vente chez un tapissier célèbre, trouva joli l’étalage d’une fleuriste qui exposait ce jour-là une symphonie d’œillets soufre et de jacinthes mauves, donna un coup d’œil à la devanture d’un libraire pour voir les publications récentes, fit une station chez son coiffeur et une commande chez son chapelier et finalement ayant atteint le carrefour du Grand Hôtel, tourna dans larue Scribe et entra au Jockey. Il y venait trois fois par an tout au plus ; la gloriole d’en faire partie n’avait duré que l’espace d’un matin et très vite il avait regretté de s’y être présenté tant on s’ennuyait. L’escalier lui parut plus laid, les salons plus vides, les dorures plus banales encore que de coutume. Sur le balcon, quelques débris du second empire regardaient les femmes aller et venir autour de Old England. Dans le salon de lecture un monsieur ronflait, le nez sur sa gazette. Étienne salua un vieux général qui errait comme une âme en peine d’une pièce à l’autre. « Ah ! bonjour, mon cher ami… très bien, parfaitement,… et vous donc ? » s’écria celui-ci en lui serrant les mains avec effusion. Puis il ajouta : « Vous êtes toujours en garnison à Nancy ?… allons tant mieux… très belle ville, poste d’honneur !… mes amitiés à votre colonel ». Étienne se garda de le détromper, s’assit pour parcourir deux ou trois journaux, puis reprit sa route à travers Paris.

La place Vendôme, la rue de Castiglione, la rue de Rivoli et la place de la Concorde constituaient son itinéraire préféré. Rien n’était à son sens plus parisien que ce quartier qui appartenait au passé par son architecture et ses souvenirs et au présent par les élégances toutes modernes qui s’y donnaient rendez-vous. Succédant aux cohues et aux bigarrures des boulevards, la sobriété grandiose de la place Vendôme, la parfaite ordonnance et les proportions harmonieuses de la place de la Concorde charmaient son regard. Il déboucha derrière la statue de Strasbourg à l’heure où le flot des voitures traçait de la rue Royale aux Champs-Élysées un arc de cercle chatoyant. Une fine poussière nacrée s’élevait autour des statues, des colonnes rostrales et des deux fontaines monumentales. À travers cette poussière on distinguait le pérystyle grandiose de la Chambre des Députés, le jardin de la Présidence et la longue façade du Ministère des Affaires Étrangères ; puis soudain, s’élevant en l’air avec la hardiesse d’une fusée, la tour Eiffel surgissait ; et c’étaient ensuite la ligne ondulante des arbres bordant la place avec les deux trouées profondes des Champs-Élysées et de l’avenue Gabriel ; ligne encore grisâtre à peine frangée de vert clair, avec parfois la note éclatante de quelque maronnier précoce déjà revêtu de sa toilette printanière. Ça et là la vitre ronde d’un réverbère, les gouttelettes tombant d’une des fontaines, une pique dorée de la grille entourant l’obélisque, le métal luisant d’un harnais recevant un rayon de soleil, le renvoyaient en étincelles diamantées. C’était un décor de féerie, la silhouette d’une cité aérienne où la vie serait aimable et facile, sans injustices et sans soucis. Étienne pensa à tout l’éclat trompeur de ce spectacle, à ce que ces gazes brillantes recouvraient d’incompréhensible et d’attristant, à tout ce qu’une ville comme Paris renferme d’efforts infructueux, de déceptions imméritées, de révoltes, de cruautés et d’inutiles souffrances… alors il regretta les bois de Kerarvro.

En approchant du pont de la Concorde, il aperçut trois jeunes gens qu’il connaissait : ils arrivaient par le cours la Reine et le hélèrent de loin avec des exclamations joyeuses. Quand ils furent près de lui ils lui secouèrent la main avec toute l’apparence de la plus vive amitié ; après quoi tous quatre se regardèrent n’ayant rien à se dire. « Tu ne viens pas à l’Agricole ? interrogea enfin l’un d’eux. Nous allons faire un petit bézigue » Le Cercle Agricole dressait en face d’eux sur l’autre rive de la Seine sa somptueuse rotonde. Étienne y allait plus volontiers qu’au Jockey ; il appréciait l’excellente bibliothèque du cercle et la faculté qu’avaient les membres d’inviter des amis à déjeuner et à dîner ; mais il évitait soigneusement l’heure insipide du bezigue. « Merci, répondit-il ; tu sais que j’ai une sainte horreur des cartes ! Je crois que j’irai plutôt à la salle d’armes. » — « Ah ! fit un autre, tu es de la gomme athlétique, toi. Eh bien, tu aurais dû venir au cercle hier. Il y avait une discussion entre Harnois, tu sais, le grand Harnois… et Champclin, celui qui est avec la petite Irma, des Folies-Bergères ; mon cher, c’était roulant ». Étienne demanda quel était le sujet de la discussion. L’autre expliqua : « Harnois prétendait que le sport est un dérivatif, tu comprends ?… et que ça enlève certaines facultés… tu comprends ?… et Champelin disait au contraire que ça en donne et ils argumentaient avec des tas de détails… techniques ; là-dessus on s’est divisé en deux camps et tous les vieux bonzes qui étaient dans le salon de lecture sont arrivés pour dire leur mot ». Tous trois se gondolèrent à ce souvenir et celui qui avait parlé fut pris d’une quinte de toux à cause d’un corset qu’il portait depuis peu et auquel il n’était pas encore habitué.

À ce moment le vicomte d’Orbec survint et se mêla à leur groupe. C’était un homme d’une quarantaine d’années, veuf sans enfants, allant beaucoup dans le monde, confident de toutes les femmes, en sorte qu’on l’avait surnommé le « consolateur des affligées », aimable d’ailleurs et inoffensif. Il paraissait enchanté de rencontrer Étienne. « Enfin, s’écria-t-il, vous voilà revenu ! J’ai été trois fois chez vous depuis quinze jours, espérant toujours vous trouver. J’ai des choses confidentielles à vous dire ». Et il prit un air important. Ce que voyant, les bézigueurs s’en allèrent après de nouvelles poignées de mains aussi chaleureuses que les premières. D’Orbec pris le bras d’Étienne ; « Venez là haut » dit-il, en montrant les Tuileries que longeait le quai désert. Ils pénétrèrent par la petite porte ouverte dans la muraille de la terrasse à l’angle de la place puis, longeant l’Orangerie, ils marchèrent dans la direction du pont de Solférino. Étienne était intrigué. « Mon cher, dit d’Orbec après un instant de silence, vous n’ignorez pas que Monseigneur le duc d’Orléans réorganise son service d’honneur. » Il parlait avec une sorte de solennité respectueuse. « Le Prince continua d’Orbec, est naturellement désireux d’avoir auprès de lui des représentants des grandes familles françaises. Mais il les veut jeunes, instruits, intelligents… il y tient beaucoup… j’ai pensé à vous » ; il s’arrêta pour juger de l’effet de ses paroles. — « Merci beaucoup, dit simplement Étienne ; vous êtes très aimable d’avoir pensé à moi ; mais je vous avouerai que cela ne me conviendrait pas du tout ». D’Orbec, un peu offusqué reprit : « Je ne vous cacherai pas, mon cher Crussène, que votre nom a été prononcé devant le Prince et que Monseigneur a daigné approuver l’idée que je me permettais de lui suggérer » — « J’en suis très touché, répondit Étienne, mais je tiens à garder toute ma liberté et d’ailleurs je vous le répète, un semblable poste, quelque honorable qu’il soit, ne me conviendrait pas ».

— « Allons, fit d’Orbec avec un sourire mystérieux, je vois qu’il faut employer les grands moyens ; écoutez bien ce que je vais vous dire et promettez moi seulement de n’en souffler mot à qui que ce soit » ; et sans attendre l’engagement du jeune homme, il continua en baissant la voix comme pour une confidence grave : « Vous ne vous souciez pas, je le vois bien, de remplir le rôle de gentilhomme de service parce que vous le trouvez monotone et pour tout dire au dessous de vos talents. Oh ! ne vous en défendez pas ! cela est tout naturel. Vous êtes fort intelligent, vous avez des vues personnelles ; je comprends très bien votre méfiance à l’endroit d’une fonction semblable. Aussi ne serait-elle dans ma pensée qu’un prélude. Le Prince, mon cher — et il marquait, en parlant, une sorte de conviction réfléchie qui stupéfiait Étienne — le Prince est plus près du trône que vous ne le croyez. La prison, l’exil, la mort de son père l’ont mûri ; il travaille énormément, se tient au courant de tout et apporte dans le maniement des hommes et dans l’organisation de son parti un mélange de décision et de prudence tout à fait remarquable. Il est question pour lui d’un mariage magnifique qui lui permettrait, une fois sur le trône, de renouveler au profit de la France, tout le système des alliances européennes. Enfin il a arrêté le plan de la prochaine campagne électorale et cette fois, je crois que nous tenons le succès. Vous ne devinerez jamais quelle idée simple et admirable il a eue ? »

« Non, dit Étienne, je ne devine pas ». — « Eh bien ! mon cher, le Prince a jeté les yeux sur les Conseils d’arrondissement, tout simplement. Il s’est dit qu’il y avait là une force inutilisée. Jusqu’ici, les Conseillers d’arrondissement n’ont rien pu faire, emprisonnés qu’ils sont dans les règlements administratifs. Mais cette inaction leur pèse, d’autant que certains sont partis de là, pour demander leur suppression. Aux prochaines élections, tout l’effort monarchiste portera donc sur les Conseils d’arrondissement et un pointage très sérieux nous permet de compter sur une respectable majorité au premier tour dans 109 conseils et au ballottage dans 91 autres. Ce serait magnifique, n’est-ce pas ? » — « Et alors ? dit Étienne. À quoi cela vous avancera-t-il ? » — « Comment, à quoi cela nous avancera ? Mais les Conseils ainsi formés se lèveront à notre appel. » — « Ah ! Ils se lèveront ? » — « Comme un seul homme et ils constitueront au sein du gouvernement même des foyers d’action et d’influence royalistes. Et puis ce n’est pas tout. Le Prince donne beaucoup d’attention à la Presse en laquelle il reconnaît une des grandes forces de la civilisation moderne. Seulement, ses moyens ne lui permettent pas d’entretenir de nombreux journaux ; il a même dû supprimer la plupart des subventions, dont bénéficiaient jusqu’alors les petites feuilles de province qui, du reste, étaient loin de rapporter de la popularité en proportion de ce qu’elles coûtaient d’argent. Alors, il a eu de nouveau une idée étonnante. »

Étienne s’impatientait un peu en songeant à ses fleurets et aux coups de bouton perdus. Une horloge sonna six heures. « Oui, continua imperturbablement le vicomte, il a institué un office central, où un certain nombre de jeunes écrivains politiques sont occupés à rédiger des articles sur les questions actuelles et à présenter sous un jour satisfaisant les solutions qu’y apporterait la monarchie. Et ces articles sont expédiés à des journaux incolores qui les insèrent moyennant un léger paiement. De la sorte on dépense moins puisqu’on ne paie que les articles insérés, et ces articles paraissant dans des journaux non taxés de monarchisme, agissent bien plus fortement sur l’opinion. Avouez que c’est très fort. » Étienne avoua. D’Orbec allait entrer dans d’autres considérations sur les chances prochaines de restauration, quand il se rappela soudain qu’il avait un rendez-vous pour 5 heures et demie — une charmante veuve qui pensait à convoler et voulait le consulter. Il prit la main d’Étienne : « Enfin, mon cher Crussène, dit-il, réfléchissez-bien. Je vois que je vous ai ébranlé. Nous en recauserons. Croyez-moi, c’est là que sont l’avenir de la France et le vôtre. » Ils s’en allèrent chacun de leur côté. Étienne, malgré son dépit d’avoir été tenu si longtemps à écouter ce verbiage ne pouvait s’empêcher de rire à l’idée des Conseils d’arrondissement, se levant « comme un seul homme » au cri de : Vive le Roi !

ii

La foule qui sortait du théâtre de la Renaissance, semblait sortir d’une Église, tant elle était sérieuse et comme recueillie. On entendait bien çà et là, formuler quelque appréciation ironique sur la représentation qui venait de prendre fin, mais les plaisanteries sonnaient faux, les rires se perdaient tout de suite dans le silence, ou bien, si, dans certains groupes, l’on critiquait, c’était à voix basse et d’un ton presque respectueux, Jean de Châteaubourg attendit pour parler, que son compagnon et lui sentissent l’asphalte du trottoir sous leurs pieds : « En voilà une plaisanterie, bougonna-t-il, de vous attirer au théâtre, pour vous faire entendre un pareil sermon ! » Étienne ne répondit pas. Il était à cent lieues de là. Le drame d’Armand Sylvestre avait éveillé en lui trop de pensées angoissantes, fait vibrer trop de cordes intimes pour qu’il pût se reprendre si vite. Il avançait machinalement dans la grande clarté blanche que les lampes électriques projetaient sur le boulevard.

Ce n’était pas la voix d’Izeyl, la pécheresse en pleurs qui chantait en lui, c’était la voix du prophète, de ce fils de roi devant le trône duquel avaient défilé au premier acte, toutes les misères et tous les chagrins de ce monde et qui, désenchanté, désabusé, rejetant les insignes de son rang, refusant les hommages menteurs de ses courtisans, était descendu sur la route pour aller, pauvre volontaire, prêcher par son royaume la parole de Dieu et les promesses éternelles ; on le retrouvait plus tard, au pied du cèdre sacré, enseignant ses disciples, puis priant sur leur sommeil, tandis que le soleil levant dorait les cimes des vallées hindoues et les clochers blancs des monastères enfouis dans les forêts sombres. Puis il apparaissait à la fin, proclamant auprès d’Izeyl mourante les infinies grandeurs du repentir et de la souffrance… et c’était sous le voile symbolique d’une tragédie boudhiste, la grande révolution chrétienne qui venait d’être résumée devant le public fin de siècle d’un théâtre parisien. C’était le souffle rénovateur de Jésus qui avait passé sur ces élégantes et sur ces blasés, c’était l’Évangile indéfiniment jeune que des acteurs venaient de prêcher… Quelques fragments du dialogue s’étaient accrochés dans la mémoire d’Étienne qui se les répétait inconsciemment ; mais les paroles étaient quelconques. C’est l’idée qui le possédait. Une Force s’emparait de lui : l’ambition de traverser la vie en grandissant toujours, en montant toujours, en aimant de plus en plus. Quand, le rideau prêt de tomber, le prophète avait élevé les bras dans un geste de bénédiction suprême qui dépassait la morte gisant à ses pieds, pour atteindre l’humanité, l’habileté de l’acteur et la perfection de la mise en scène avaient donné l’illusion d’un début d’ascension miraculeuse. L’homme avait paru transfiguré, sur le point de redevenir un Dieu, ses pieds ne tenant plus au sol. Et toute sa prédication, tout son langage s’étaient résumés dans son regard chargé d’amour et profond comme l’éternité. Étienne avait conservé en lui cette vision. Toute sa nature celte en était remuée, exaltée, au point qu’il ne s’étonnait même pas des circonstances et du lieu dans lesquels s’accomplissait un tel bouleversement de tout son être.

Et tout à coup ils entrèrent dans le salon illuminé d’un restaurant encore à moitié vide. Des garçons s’empressèrent autour d’eux. Dans un angle, des musiciens vêtus de rouge écarlate accordaient leurs instruments. Le long des divans de velours, des tables étaient dressées presque toutes retenues d’avance comme l’indiquait le carré de papier roulé dans une flûte à champagne et portant le nom de celui qui avait commandé. Châteaubourg se nomma. « Voici, Monsieur le Comte », s’écria le maître d’hôtel, la bouche en cœur. Et il écarta du divan pour le laisser passer, une table à trois couverts sur laquelle le menu, doré sur tranches, s’étalait au milieu d’une douzaine de belles roses rouges. Jusque-là, Étienne absorbé, n’avait rien regardé ; les roses brusquement lui rappelèrent K Street ; il revit la salle à manger des Hebertson, les convives, Ada à côté de lui et Mary en face, ayant au corsage ces mêmes fleurs qui couraient sur la nappe comme au devant d’elles…

L’absence de Mary, avait été pour lui, ce soir, un regret persistant : il aurait voulu l’avoir là, à ses côtés, partageant son émotion, et à force de l’appeler, de lui parler au fond de son cœur, il semblait qu’un fluide mystérieux les eût mis en communication ; il la sentait près de lui : la distance qui les séparait, n’existait plus, sa vue seule lui manquait.

Ce ne fut pas elle qui vint, ce fut une petite brune, gentille, délurée, avec des yeux vifs, l’air aimable et bon, et une certaine distinction parisienne dans la toilette et les manières. « Je vous ai fait attendre, dit-elle, en s’asseyant souriante : c’est que votre Izeul finit plus tôt que les autres théâtres ; ça repose Sarah de jouer une pièce courte !… Est-ce qu’il y a longtemps que vous êtes là ? » — « Non, dit Jean : dix minutes à peine », et il présenta son ami. Étienne vivait double ; il savait qu’il était chez Maire, qu’on venait de poser devant lui une assiette d’huîtres et d’apporter du champagne frappé, que les tziganes allaient jouer et que cette femme s’appelait Henriette. Il se souvenait très bien de l’avoir vue déjà, il y a deux ans, soupant dans un autre restaurant du boulevard, en compagnie d’un des jeunes abrutis qu’il avait rencontrés tantôt, allant faire un bezigue à l’Agricole. Mais pendant que s’inscrivaient en lui ces sensations banales, son âme planait haut, haut, dans des espaces insondables, à travers des éthers infinis, et Mary s’y trouvait avec lui. Il avait laissé en bas tous les détails de l’existence accoutumée et il avait emporté là-haut tout ce qu’Izeyl avait soulevé en lui d’espoir, de force et d’amour.

Le chef des tziganes ayant rassemblé ses hommes d’un coup d’œil et ayant fait passer en eux un peu de la flamme qui s’allumait déjà dans sa prunelle, leva son archet et le concert commença. Il y avait dans le salon, un jeune Hongrois blond, la barbe en pointe, les yeux bleus très clairs, le sourire extatique qui, tout à l’heure, sans les connaître, était venu leur parler familièrement dans leur langue natale. Et tournés vers l’angle où il était assis, le regardant par instants et cherchant sur son visage, l’effet de leurs mélodies, les tziganes jouaient pour lui seul, tout autre chose que les valses accoutumées. Le mur du restaurant avait disparu ; ils voyaient la pousta sans limites, les mirages de midi, l’ombre des nuages courant sur les herbes et le vol des grands oiseaux dans le ciel vide. Leur jeu s’anima encore quand le chef, par hasard, se fût aperçu de quelle façon Étienne les écoutait. Celui-là n’était pas hongrois certainement, mais il eût mérité de l’être… et ils l’acceptèrent comme un compatriote en harmonie. La sensibilité musicale des peuples du midi est à fleur de peau : celle des peuples dont les ancêtres ont rêvé dans les bois solitaires ou sur les landes tristes, s’enfonce au delà des chairs jusque dans la moëlle des os.

Un moment la jeune femme se pencha vers Jean et lui dit en regardant Étienne : « Il est joliment musicien, ton ami. » Elle jouissait, elle aussi, de cette musique, la comprenant et l’interprétant à sa façon, en parisienne affinée, plus sensible, il est vrai, aux entraînements sensuels de la Czardas qu’aux grandes déchirures mélancoliques, que l’imagination des Tziganes ouvrait soudain à travers les rythmes les plus furieux. Et parmi les viveurs qui se trouvaient là, peu demeuraient indifférents, tant était puissante l’action de cet orchestre endiablé. Ils se turent presque brusquement, redevenus calmes, comme retombés à terre, l’inspiration tarie, et tandis qu’on les couvrait d’applaudissements, ils s’assirent en tournant le dos, très dédaigneux.

Jean avait retrouvé sa belle humeur et dévorait du pâté de canard et de la salade russe. « À la bonne heure, dit-il en versant du champagne dans son verre, voilà ce que j’appelle se distraire. Ce prophète avec son renoncement aux biens de ce monde m’avait tapé sur les nerfs. C’est idiot, tout de même, cette Izeyl ! » Henriette s’insurgea. Comme beaucoup de ses pareilles, elle était sujette à des accès de mysticisme intermittent. Elle défendit la pièce qu’elle avait vue précédemment. « J’aurais voulu y retourner ce soir avec vous », dit-elle. Et s’adressant à Jean : « Tu m’y ramèneras une autre fois, n’est-ce pas ? Il faut que tu conviennes que c’est beau. » Ce qui avait frappé surtout son imagination, c’était le côté romanesque du caractère d’Izeyl, la Madeleine repentante, éprouvant pour son sauveur une passion que l’auteur avait négligé de définir et dont la nature demeurait imprécise. Étienne se mêla à la conversation pour la détourner. Cela l’ennuyait d’entendre analyser ainsi l’œuvre qui se résumait pour lui en une pure évocation de l’Évangile et à laquelle il avait associé le souvenir bien-aimé de Mary. Il demanda « ce qu’il y avait d’autre à voir », affectant un grand désir, après sa longue absence, de courir les spectacles. Jean et la jeune femme passèrent en revue aussitôt toutes les pièces de l’année, les détaillant, y mêlant des souvenirs personnels et se disputant dans leurs appréciations. Lui n’avait plus qu’à écouter ; il prêta à leur conversation une oreille distraite et se reprit à songer.

Les Tziganes jouaient de nouveau, mais sans fièvre. Le Hongrois blond s’était retiré : on causait et on riait à la table d’Étienne ; il n’y avait plus personne qui fût digne de les entendre. Les violons ne chantaient plus comme tout à l’heure et les vibrations du tsimbalon ne montaient plus frémissantes, les unes sur les autres comme pour une chevauchée fantastique. Henriette se leva : « Tu me reconduis ? » dit-elle à Jean, et pendant qu’elle attachait sa voilette, Jean dit à Étienne d’une voix où le champagne mettait un peu d’attendrissement : « Comme elle est bon enfant ! » Dehors, Étienne prit un fiacre pour sortir des boulevards ; à l’entrée du Carrousel, il le renvoya, voulant rentrer à pied.

La nuit était claire ; la grande place, avec ses deux foyers électriques et ses rares passants l’attirait ; elle donnait l’impression d’une ville morte, à demi-ruinée, vue au clair de lune. Il s’arrêta sur le terre-plein central. En face de lui, au pied de la pyramide blanche, Gambetta, dans sa redingote démocratique étendait le bras d’un geste impérieux. Alentour se tenaient les silhouettes figées des Français d’autrefois : magistrats à perruques, officiers en costume de guerre, écrivains tenant la plume. Leur cortège immobile tournait le long du vieux palais dont les ailes ensuite s’élargissaient dans le vide du jardin en train de pousser sur les décombres des Tuileries. Jamais Étienne n’avait senti comme dans cette minute, le symbolisme historique de ces lieux. Là-bas, il devinait la cour carrée, fermée des quatre côtés, n’ayant pour issues que des portes étroites et grillées. Plus près, la seconde cour, avec son double square ; ouverte celle-là sur une de ses faces et regardant du côté de l’avenir, du côté de cet Occident vers lequel une loi mystérieuse pousse les cités et les peuples. Et puis enfin, la cour du Carrousel, très large, débarrassée des constructions parasites qui l’encombrèrent si longtemps et recevant à flots par la grande trouée de l’incendie purificateur, l’air et la lumière.

Sur cet ensemble, chacune des périodes du passé avait laissé son empreinte. Le sol de la première cour montrait, incrusté dans l’asphalte, le tracé des tours de Philippe-Auguste et les sculptures des dernières corniches portaient, au milieu de leurs somptueux enroulements, le monogramme de la république. La signature des Bourbons et celle des Bonaparte se touchaient presque aux encoignures et l’arc de Napoléon embelli par Louis xviii faisait vis-à-vis au monument du petit avocat de Cahors. Que tout cela était grand au sein de cette nuit tranquille ! Étienne avait toujours, dans l’histoire, cherché passionnément l’unité de sa patrie. Était-ce un instinct ou bien cela venait-il d’une visite faite jadis vers 14 ans, au musée de Versailles ? Il se rappelait encore son émotion juvénile en lisant au fronton du palais de Louis xiv, la belle dédicace inscrite là par l’éclectisme de Louis-Philippe : à toutes les gloires de la France. Dans les galeries, ce qui l’avait captivé et rendu songeur, c’étaient les dernières salles tout récemment ouvertes où l’on voyait, pour ainsi dire, l’histoire se bâtir, pierre par pierre. Après Napoléon ier, après la Restauration, après la monarchie de juillet, voici que la République de 1848 et le second Empire y entraient à leur tour. Il détestait d’une double haine d’orphelin et de vaincu « l’homme de Sedan » et sans savoir pourquoi, il avait été bien aise de le trouver là, comme aussi d’y voir un médaillon de Gambetta mort de la veille et sur la tombe duquel les passions du jour menaient encore leur triste sabbat… Mais en rentrant, il s’était gardé de conter ses impressions à sa mère, il savait qu’elle ne les eût pas comprises et lui-même se sentait incapable de les expliquer et de les défendre par des arguments. Une tristesse l’avait envahi à constater l’éternelle divergence des générations qui se succèdent et bien souvent depuis, il y avait réfléchi. Il se rappelait aussi sa première visite à Westminster, lorsqu’à 19 ans, il avait couru Londres pendant 8 jours, en collégien émancipé. Là, au milieu des rois, des princes, des grands citoyens, serviteurs fidèles de la couronne, se perpétuait le souvenir d’Olivier Cromwell. Étienne était demeuré stupéfait devant cette mosaïque historique. Quelle leçon de tolérance et de philosophie !

Combien cela lui semblait peu de chose, aujourd’hui, ce sacrifice de quelques habitudes d’esprit, de quelques ressentiments héréditaires que demande la France moderne. Le Louvre à l’achèvement duquel tous les gouvernements avaient travaillé, n’était-ce pas l’image même de la patrie et fallait-il abandonner les travaux parce que sur les façades, la lettre emblématique de la démocratie avait remplacé l’initiale de la dynastie préférée ? Il était confondu de tant de mesquinerie et qu’on pût abaisser jusque-là, une question si haute, le repos, le bonheur, la gloire de la France ! Car enfin, quels sont les fondements du repos, du bonheur, de la gloire d’une nation, sinon l’accord qui s’établit entre ses enfants, le sentiment unanime qui les inspire, l’ambition commune qui les fait mouvoir ?

iii

Plus de quatre mois s’étaient écoulés depuis le retour d’Étienne, et la marquise de Crussène observait avec inquiétude, le Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/665 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/666 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/667 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/668 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/669 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/670 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/671 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/672 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/673 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/674 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/675 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/676 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/677 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/678 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/679 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/680 combat, il encourage ses frères de sa parole et de sa présence. Et quand bien même tout croule autour de lui, le désespoir ne pénétre pas en lui.

La vie est solidaire, parce que la lutte est solidaire. De ma victoire dépendent d’autres victoires dont je ne saurai jamais les heures ni les circonstances et ma défaite en entraîne d’autres dont les conséquences vont se perdre dans l’abîme des responsabilités cachées. L’homme qui était devant moi a atteint vers le soir le lieu d’où je suis parti ce matin et celui qui vient derrière profitera du péril que j’écarte ou des embûches que je signale.

La vie est belle, parce que la lutte est belle : non pas la lutte ensanglantée, fruit de la tyrannie et des passions mauvaises, celle qu’entretiennent l’ignorance et la routine, mais la sainte lutte des âmes poursuivant la vérité, la lumière et la justice.

La philosophie d’Étienne en est là. Où sera-t-elle dans vingt ans ? Il l’ignore, mais que lui importe ? En ce lieu sauvage, confident de ses effort vers le bien et le vrai, devant cette nature qui resplendit il vient de se regarder face à face et ce regard l’a réjoui. Car il se sait désormais digne de celle qu’il aime.

Georges HOHROD.
  1. Voir la Nouvelle Revue des 15 février, 1er et 15 mars, 1er avril 1899.