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La Nouvelle RevueTome 117 (p. 452-482).

LE ROMAN D’UN RALLIÉ[1]




DEUXIÈME PARTIE

(Suite.)



Elle prit le gouvernail d’une main ferme, se mit au courant de la fortune de son fils et de la sienne et les administra comme un intendant fidèle. La lecture occupa une part considérable de son temps ; elle lut tout ce qui pouvait l’éclairer sur sa tâche d’éducatrice, mais ses idées sur ce point se modifièrent peu parce qu’elle avait un credo trop détaillé dont les articles ne se discutaient point. Elle se créa aussi de nombreux devoirs de charité ; elle visita les pauvres à cinq lieues à la ronde et étudia même un peu de médecine pour leur donner des soins à l’occasion. Un jour par semaine elle se tint à leur disposition et distribua chez elle des secours, des conseils, des médicaments. C’était alors un défilé interminable de loqueteux, d’estropiés, de femmes portant des enfants malades ; la procession contournait le beau château entouré de parterres fleuris et passait devant le lion de granit armé du glaive… c’était un spectacle étrange. Un jour un petit docteur radical qui faisait plus de politique que de clientèle la dénonça pour exercice illégal de la médecine. La marquise partit pour Saint-Brieuc et le Préfet vit entrer dans son cabinet une dame jeune et belle, vêtue de noir, qui avec une politesse exquise et glaciale l’invita à venir se rendre compte par lui-même de la portée qu’avait la dénonciation. Le fonctionnaire troublé n’accepta pas mais s’empressa d’étouffer l’affaire. Autour de Kérarvro et jusque dans les cantons voisins, madame de Crussène était sinon très aimée, du moins admirée et respectée de tous.

Mais les paysans qui, devant elle, se sentaient intimidés, gardaient leur tendresse pour Étienne, pour le petit garçon vif et remuant qui parlait leur langue avant de savoir un mot de français et s’en servait pour leur dire des choses gentilles et drôles. Étienne de bonne heure accusa un caractère bien à lui ; il ne rappelait son père en aucune façon ; sûrement il ne lui ressemblerait pas, n’aurait jamais son humeur égale, sa douceur de langage et sa quiétude d’esprit. La marquise lui en voulut d’abord, comme d’une désillusion pénible ; elle s’était attendue à voir revivre en son fils celui dont elle ne cessait de pleurer l’absence et se sentait souvent désorientée en face de ce petit breton dont elle comprenait les longs silences moins encore que les accès d’effervescence sauvage. Mais l’enfant était si attachant qu’en plus de son dévouement, elle lui donna bientôt tout son cœur, et un peu de joie lui revint à le regarder grandir.

Elle s’était imaginée être au bout de son évolution féminine et n’avoir plus qu’à vieillir. Mentalement elle se comparait à une vigne dévastée par le feu où rien ne peut plus germer ; il y avait du vrai dans cette comparaison : la douleur avait bien mis à nu l’ossature de son âme comme un incendie, en détruisant la végétation qui couvre une colline en dessine le squelette de terre et de pierres. Mais le feu ne stérilise pas le sol ; les arbres repoussent et la colline sous un nouveau manteau de verdure reprend ses lignes ondulantes. La femme qui se croyait ainsi retranchée du monde vivant n’avait pas trente ans ! Elle avait été une épouse trop aimante et trop fidèle pour que jamais un second amour pût la faire vibrer ; mais il lui restait les joies maternelles, pâles à côté des autres, réelles pourtant et auxquelles d’avance elle ne voulait pas croire. Et combien elle en eût tiré de consolation sans le malentendu intellectuel qui, de bonne heure commença de se creuser entre son fils et elle : l’éternel malentendu qui résulte de la différence de niveau entre deux générations et de l’inaptitude séculaire des parents à comprendre les illusions des enfants et à deviner leurs sentiments. Un jour vient immanquablement où, chez l’être que vous avez engendré, quelque chose vibre qui doit trouver en vous un écho. Veillez, veillez sans trêve afin de pouvoir répondre à cette recherche d’unisson ; elle peut se produire tôt après l’aurore, ou plus tard, aux approches de midi. Ce ne sera qu’un son très faible et probablement un son inaccoutumé, car si nos enfants par hasard s’éprennent des mêmes choses que nous, ils les voient sous des angles différents et les chantent sur des modes nouveaux. Et qui sait comment s’éveillent leurs affinités futures, quelles associations lointaines et irraisonnées s’opèrent au fond d’eux-mêmes, pourquoi un rien les émeut qui, des siècles durant, n’avait touché personne !

Veillez, car s’ils voient que le rien fugitif qui les trouble n’a pas d’aboutissement en vous, la séparation commence. Ils croient dès lors cette chose terrible : qu’en eux une force vient de naître qui n’existait pas encore, qu’ils ont créé une façon nouvelle d’envisager ou de considérer ; et souvent l’expérience de toute la vie ne sera pas de trop pour déraciner cette folle prétention et leur en faire voir le néant. De là sortent mille désordres : l’architecture disparate et les éboulements dangereux de l’édifice social, auquel l’homme travaille sans souci des points d’appui préparés par ses ancêtres, ni des nécessités qui s’imposent à ses descendants — l’absolu et l’intolérance des opinions qui supposent la science parvenue à son point final et l’horizon ayant atteint son maximum de recul — les regrets inutiles et vains, les éloges exaltés donnés au passé par ceux qui mécontentent ou découragent le présent et qui, n’ayant pas la notion de l’avenir, sont incapables d’y chercher une consolation ou une espérance. Tout cela vient de l’exclusivisme dans lequel s’enveloppe chaque génération ; mais le pire de tous les maux engendrés par cet exclusivisme, c’est peut-être l’émiettement moral qu’il produit dans la famille, l’espèce de barrière qu’il dresse entre les consciences et les entendements de ceux que la nature destinait à se succéder, à s’appuyer les uns sur les autres, à se continuer selon l’ordre calme et logique de l’univers. Lorsqu’une fois la fissure s’est faite, imperceptible, insignifiante d’abord, l’unité familiale est dissoute : cette unité qui ne réside nullement dans une identité de caractères ni même dans une communauté de vues et de croyances et que fortifie, bien loin de l’affaiblir, la notion de l’éternelle évolution et de l’équivalence des générations, égales par leurs conceptions et par leurs efforts, sinon par leurs résultats !

Entre la marquise de Crussène et son fils, la fissure avait été prompte. Le jour où Étienne, encore tout petit garçon préféra déjeuner avec du pain sec que de s’asseoir à table près de l’homme dont la parole inconsidérée avait ulcéré son patriotisme naissant, elle s’était largement étendue. À partir de ce jour-là il sut qu’il y avait des sujets dont il valait mieux ne pas parler à sa mère, car il ne pouvait sentir comme elle et répugnait à la blâmer… Ils suivirent chacun leur route, éprouvant l’un pour l’autre une grande tendresse, mais ne se comprenant guère et parfois se blessant inconsciemment… surtout ils n’entendaient pas les appels qu’ils s’adressaient parfois pour penser ensemble, étonnés et froissés que ce qui touchait l’un laissât l’autre indifférent, que la clarté perçue par l’un ne fût pour l’autre qu’une nuit ténébreuse.

III

Le samedi, avant-midi, il y avait toujours chez Perros, le garde, un cercle choisi. Perros habitait une gentille petite maison sur la lisière de la forêt. Du château on ne la voyait pas parce que le bâtiment des écuries la cachait, mais il fallait deux minutes pour s’y rendre. Personne n’eût pu dire d’où venait l’usage de cette réunion hebdomadaire dont le principal attrait résidait dans les crêpes de blé noir arrosées de cidre doux ou de lait caillé que la vieille Anne-Louise, la femme de Perros, servait aux visiteurs. Ces crêpes devaient être absorbées sur place à mesure qu’elles s’échappaient des mains de l’habile ménagère. Sur des bancs disposés autour de la table tout le monde s’asseyait tenant son verre en main. Dans la grande cheminée très haute où tout un tronc d’arbre se fut consumé à l’aise, la « plaque aux crêpes », large surface métallique, ronde, portée par trois pieds, était placée au-dessus de la braise. Dans une marmite suspendue à une crémaillère, au coin de la cheminée, Anne-Louise plongeait sa louche immense et la retirait pleine d’une bouillie jaunâtre qu’elle versait aussitôt sur la plaque. C’était là le geste important, car au contact du métal surchauffé, la crêpe se prenait instantanément ; à peine le temps de l’asperger d’une bonne cuillerée de crême.

À voir Anne-Louise répandre la bouillie, on comprenait tout de suite qu’elle avait le « coup de main » et que sa réputation n’était point imméritée. Elle n’en ratait pas une. Chaque crêpe présentait au centre un très léger renflement qui la maintenait un peu molle tandis qu’elle devenait craquante sur les bords. Avec une fourchette on la faisait glisser prestement sur un plat rond que la fille cadette de Perros présentait tour à tour à chacune des personnes présentes. L’heureux destinataire de la crêpe levait alors le pouce et l’index la prenait et la repliait une première fois, sur elle-même, puis une seconde, puis une troisième de façon à lui donner l’apparence d’une part de galette ; après quoi, faisant un petit salut à la fille de Perros, il enlevait le gâteau du plat et l’avalait. Étienne, en sybarite, saupoudrait préalablement sa crêpe avec du sucre ce qui détenait trop longtemps la fille de Perros, interrompait le rythme des mouvements d’Anne-Louise et faisait que la crêpe suivante était un peu brûlée.

« Ah ! monsieur Étienne, exclama la vieille femme avec dépit, vous revenez tout comme vous êtes parti ! Voilà que vous me faites encore brûler celle du père Antoine ». — « Ça ne fait rien ! observa le père Antoine ; je les aime mieux ainsi parce qu’elles sont plus légères et qu’on peut en manger davantage ». Et toute la salle se mit à rire. Les Bretons qui étaient là vivaient d’une manière sobre le reste de la semaine, se contentant, au dîner de midi, d’une assiette de soupe et d’un morceau de lard ou de fromage. Mais le samedi la capacité de leurs estomacs se trouvait subitement quadruplée ; tant que la marmite contenait de la bouillie, Anne-Louise faisait des crêpes et tant qu’elle en faisait, ils en mangeaient, allant de là à leur dîner comme si de rien n’était. Étienne lui-même n’avait pas moins d’appétit ce jour-là pour avoir absorbé au préalable cet étrange apéritif auquel il se réaccoutumait dès qu’il sentait autour de lui sa chère atmosphère bretonne.

Le samedi qui suivit son retour, la réunion fut particulièrement nombreuse chez Perros. Pierre Braz l’honorait de sa présence ; il en profita pour soumettre au jeune marquis l’ordonnance du repas de noces qu’il devait présider et lui demander des conseils sur le genre de décoration qui conviendrait pour la grange où le festin devait avoir lieu. « Mettez de la verdure, dit Étienne, beaucoup de verdure ; des branches de sapin et de houx mélangées ». — Pour sûr, ce serait bien joli, monsieur Étienne ; mais on dit pourtant que ça porte malheur, ces arbres-là, hasarda le fermier, un peu inquiet. Ils engagèrent une discussion, lui, le père Antoine et un gars du village, pour savoir quels étaient les feuillages les plus inoffensifs et de quelle façon on conjurait les sorts en pareil cas. Étienne se désintéressa d’abord de ce qu’ils disaient, puis les écouta et songea aux belles réformes dont il avait caressé le projet. Que la Bretagne en était loin, mon Dieu ! et peu faite pour les accueillir. Il ne comprenait même plus comment il avait pu concevoir cette anomalie d’une Bretagne modernisée, ouverte au progrès ; l’idée d’une séance de comité présidée par le père Antoine ou d’une bibliothèque communale administrée par Pierre Braz le fit sourire. Et pourquoi ?… ce n’était certes pas l’intelligence qui leur manquait ; ils avaient même de l’esprit de répartie, de la rapidité et surtout de la justesse dans le raisonnement. Les superstitions alors ? Mais ils n’y croyaient guère. Ce n’était plus chez la majorité d’entre eux qu’un sujet habituel de causerie, une coutume attachante, un goût invétéré pour les histoires d’imagination. En Amérique il avait parfois causé avec des ouvriers agricoles ou autres et même avec des employés d’ordre subalterne qui en savaient un peu plus long mais ne semblaient pas en comprendre beaucoup plus que ces Bretons ; ils donnaient pourtant l’impression d’une autre catégorie d’êtres, plus simples, plus associables. Était-ce invétéré cette différence ou bien cela passerait-il plus tard avec le temps ? Si cela ne devait pas passer, la République serait un non-sens, car sa raison d’être est d’obtenir la participation de tous aux travaux de détail ou d’ensemble qui satisfont les intérêts collectifs, de faire de chaque citoyen un machiniste ayant, à côté de ses occupations professionnelles, une roue à faire mouvoir, un piston à graisser, une goutte d’huile à verser ici ou là… Et le marquis de Crussène se demanda s’il n’aimerait pas mieux se nommer John n’importe quoi, être né dans une ville de l’Ohio et avoir sa fortune à faire, puisque non seulement il ne serait pas une utilité sociale proportionnée aux forces dont il disposait mais qu’encore mille riens le séparaient de la femme aimée.

Mille riens ! pas davantage. Qu’étaient-ce en effet, ces froissements, ces difficultés minimes mais quotidiennes, ces oppositions, ces blâmes silencieux, ces tiraillements que Mary pressentait si bien et redoutait si fort ? Qu’étaient-ce, sinon des riens, indignes de créatures humaines, fruit d’intolérance et de mièvrerie ?… De tels riens suffisent à barrer une route. Il avait beau y réfléchir il ne parvenait plus à se représenter la jeune Américaine à Kérarvro, autrement qu’en visite. Il la voyait bien sur les pelouses, au salon ou dans la forêt ; il ne la voyait pas chez Perros, ni à l’église, ni dansant des jabadaos, les jours de pardons. Elle y eût mis toute sa grâce, toute sa bonne volonté ; mais non ! il manquerait encore quelque chose. Alors il interrogea sa conscience pour savoir si vraiment il était tenu de vivre dans ce pays. Le devoir si nettement, si douloureusement formulé par Mary n’était-il pas imaginaire ? N’avait-il pas le droit de s’en aller planter sa tente ailleurs ?

La cloche du déjeûner sonna comme on lui servait la dernière crêpe. Il eût le sentiment d’avoir un peu attristé tous ces braves gens en se montrant terne et préoccupé, en ne leur apportant pas le joyeux entrain des samedis d’autrefois. Anne-Louise résuma l’impression générale en disant que « Monsieur Étienne » s’était trop fatigué là-bas, qu’il avait passé des nuits dans des chemins de fer et des bateaux, de quoi attraper la mort et qu’il fallait maintenant qu’il reste bien tranquille à manger beaucoup de crêpes et à fumer sa pipe en lisant dans le feu sans trop courir la forêt… » Étienne. approuva en riant et s’en alla heureux tout de même de leur contact sain et de leur affection si vraie.

IV

Les d’Alluin arrivèrent la semaine suivante. Ils avaient retardé leur visite afin d’attendre le retour d’EÉtienne auquel ils amenaient une fiancée éventuelle. Le duc d’Alluin leur père et beau-père, bien vieux maintenant ne quittait plus le Berri ; mais ses infirmités ne lui avaient rien enlevé de sa vivacité d’esprit et il continuait de porter à sa nièce le plus tendre intérêt. Madame de Crussène de son côté restait profondément attachée à cet homme qui avait été mêlé si intimement aux deux circonstances tragiques de sa vie, de qui elle avait tenu le bonheur et reçu ensuite les premières consolations après la catastrophe. Il n’était pas dans sa nature de faire à autrui beaucoup de confidences : aussi ne s’était-elle pas ouverte à son oncle des préoccupations que lui causait l’avenir d’Étienne autrement que pour lui parler mariage. Et le Duc, rajeuni par cette perspective matrimoniale, avait aussitôt songé à la jeune sœur de sa belle-fille, mademoiselle Éliane d’Anxtot. À vrai dire, le marquis de Crussène pouvait prétendre à de bien autres alliances. Mais il s’agissait avant tout de lui trouver une femme à son gré. Jamais Étienne ne consentirait à faire un mariage de raison ou de convenance et si, par impossible, il se fut laissé persuader, c’eut été certes au détriment de son repos et de son bonheur futur. Or on disait grand bien de mademoiselle d’Anxtot. Elle était fort jolie, très instruite, très entendue aux choses de la vie pratique et avait des goûts à la fois simples et raffinés. La marquise qui croyait deviner admirablement les préférences de son fils, pensait que ce serait exactement là ce qui lui conviendrait et cette conviction la disposait à ne pas se montrer exigeante sur les chapitres de la naissance et de la fortune. Les d’Anxtot du reste, étaient de très bonne noblesse normande et le mariage de l’aînée avec l’héritier de l’illustre maison d’Alluin avait singulièrement accru leur prestige. Quant à la dot dont le chiffre n’était pas très élevé, Étienne était riche pour deux et ce ne serait sûrement pas une objection à ses yeux.

Le voyage d’Amérique dérangea les plans de la marquise, encore qu’ils fussent, à cette époque, un peu embryonnaires faute de quelques détails qui lui manquaient. En l’absence d’Étienne elle continua son enquête et ne recueillit que des renseignements favorables. Elle espérait d’autre part que son fils reviendrait assagi, plus maniable et mieux disposé à entrer dans ses vues qui, elle en était certaine, étaient le plus avantageuses pour son avenir. L’arrêt prolongé à Washington lui causa une vive inquiétude. Elle aperçut soudain le péril qu’elle avait dédaigné ; elle conçut un type d’Américaine qui se rapprochait plus de la rudesse des ranches de l’Ouest que de la distinction élégante des salons de Washington et vécut enfiévrée par la crainte de voir Kérarvro aux mains d’une maîtresse de maison exotique et anguleuse qui aurait des cheveux courts, des gestes de garçon et des jupes de gros drap beige. L’annonce du retour ne suffit pas à calmer ses appréhensions. Mais quand Étienne eût repris sa place auprès d’elle, elle fut enfin rassurée, Elle entrevit une partie de la vérité, comprit que son fils s’était épris là-bas d’une femme — peut-être d’une femme mariée et crut qu’il avait eu le courage de s’arracher à une passion déraisonnable et sans issue. Ainsi s’expliquait qu’il eut l’air triste et fatigué. Elle lui sut de cette victoire imaginaire un gré infini et chercha à l’en récompenser par des attentions sans nombre. Elle mit une délicatesse extrême à détourner tout sujet de conversation susceptible d’aviver ses regrets. Elle l’interrogea sur son voyage avec un tel tact qu’il ne fut jamais embarrassé pour répondre. Enfin elle lui annonça comme la chose la plus naturelle du monde que sa cousine d’Alluin devait amener sa sœur avec elle. Étienne distrait ne broncha pas, et la marquise, songeant à l’Américaine tant redoutée, se dit : ce n’était pas une jeune fille — ce qui la satisfit pleinement.

Étienne à coup sûr eût préféré la solitude. Mais d’autre part il n’était pas fâché d’avoir un prétexte vis-à-vis de lui-même pour reculer une décision qui, chaque jour lui semblait plus difficile à prendre. Par un phénomène dont il ne se rendait pas bien compte il ne retrouvait plus aucun des points d’appui qui lui étaient apparus de loin et sur lesquels il avait pensé asseoir ses entreprises. Malgré qu’il connût bien son pays, il semblait, qu’une fois en Amérique, il en eut oublié le détail pour n’en plus considérer que les contours et les arêtes. Il avait raisonné sur une Bretagne irréelle, vue en ballon, de très haut. Par où commencer ?… Il cherchait le fil conducteur et ne le trouvait pas. Se dévouer à ses concitoyens, rendre leur marche plus sûre, éclaicir leur route, leur enseigner la solidarité, comme cela paraissait facile de loin et comme d’ici, cela devenait imprécis et laborieux ! il avait craint d’hésiter devant l’exécution mais n’avait pas prévu qu’il faudrait tâtonner pour déterminer l’action. Là-bas, les œuvres sociales poussaient toutes seules : un effort initial les mettait debout et suffisait… Il se souvenait d’un professeur appartenant à une famille distinguée et possédant de belles relations qui n’avait eu qu’à faire la tournée de ses amis, leur annonçant son projet de fonder un collège modèle, pour recueillir aussitôt l’argent nécessaire ; il connaissait un homme d’un certain âge dont la vie avait été médiocrement remplie et qui, ayant conçu tout à coup l’idée d’un système ingénieux de mutualité, n’avait éprouvé aucune difficulté pour en faire l’application dans la petite ville qu’il habitait. Il songeait enfin à ce modeste clergyman qui avait pu réaliser en quelques mois le rêve prodigieux du Parlement des Religions de Chicago et à cette grande dame, reine de toutes les élégances, qui avait su faire de la section féminine de la Worlds-Fair quelque chose d’imprévu et de grandiose.

Dès le second jour après son arrivée, ces idées avaient commencé de tournoyer dans sa tête, lui donnant de plus en plus le sentiment de son impuissance et s’embrouillant peu à peu comme les morceaux d’un kaléidoscope. Il n’avait plus qu’un seul point de repère, l’amour de Mary. Mary, se disait-il, peut m’aimer : il manque une chose pour cela. Elle ne me considère pas comme un homme parce que je n’ai rien fait pour prouver que j’en sois un. C’est à moi d’agir en conformité avec la situation que j’occupe et les moyens dont je dispose. Et plus cette nécessité le pressait, plus il se sentait malhabile à s’en faire une règle pratique de conduite. C’étaient les mêmes difficultés qu’avant son voyage, mais accrues par tout ce qu’il avait vu dépenser là-bas d’énergie individuelle et obtenir de résultats remarquables, exaspérées aussi, par la notion que, faute d’en pouvoir faire autant, il perdrait celle qu’il aimait. Il ne doutait pas que Mary ne se trompât elle-même en basant sur d’autres raisons le refus qu’elle avait formulé. Étienne se disait qu’à ses yeux, quelles que fussent ses sympathies pour lui, il devait manquer de prestige, qu’il ne lui offrait pas des gages suffisants de sécurité, qu’il était trop dépendant et trop indécis pour avoir su la conquérir.

C’étaient de telles pensées qu’il emportait chaque jour au dolmen des « Landes Rouges » où s’écoulaient en songeries une bonne partie de ses après-midis. Il s’étendait sur la mousse, au pied du colosse, sur une de ces mousses druidiques qui entourent les vieux granits et semblent de la verdure à demi-pétrifiée. Parfois le soleil avait chauffé la mousse et dans le ciel bleu, vide de nuages, un rappel de l’été passait joyeusement ; ou bien les clartés pâles de l’hiver dominaient, ces clartés longues et lentes qui semblent les messages d’un astre vieilli ; ou bien encore c’était le temps gris et brumeux des contrées de l’Ouest baignées par un océan mélancolique. Par ces temps là, Étienne amassait les brindilles de bois, les aiguilles de pins, les feuilles mortes éparses autour de lui et y glissait une allumette ; une fumée bleuâtre montait vers le ciel, tantôt droite, tantôt courbée en spirales étranges et le jeune homme s’oubliait à tirer de ces particularités des horoscopes ayant trait à lui-même, au combat et aux agitations dont son âme était le théâtre. Il allumait aussi des cigarettes de tabac américain ; leur parfum singulier le pénétrait de souvenirs. Sur ceux qui les analysent rapidement et les perçoivent fortement, les odeurs agissent comme de puissantes évocatrices ; elles développent les associations d’idées plus sûrement que la vue et l’ouïe. Étienne goûtait ainsi la sensation de revivre des minutes oubliées de son existence américaine. Il revoyait des coins de Pullman Cars avec de graves figures de yankees fumant leur pipe en d’interminables silences coupés d’expansions subites et imprévues, ou bien le bar d’un Hôtel dans la région du Mississipi avec le balancement régulier des Rocking Chair, la succession des Cocktails et le calcul entêté emplissant les cerveaux ; puis c’était un match de football à Philadelphie où cette même odeur s’était répandue, dans l’air autour des tribunes bondées de spectateurs et enfin la « crypte » du Métropolitan Club, éclairée après le dîner et pleine de l’encens bizarre qui formait vers la voûte de petites nuées lourdes.

Les « Landes Rouges », outre la mauvaise réputation dont elles jouissaient dans le pays n’étaient proches d’aucune route ni sur le passage d’aucun sentier important. La solitude y demeurait donc introublée pour Étienne et il en profitait largement. Souvent il arrivait à cheval et dessellant aussitôt Rob Roy, laissait l’animal satisfaire en liberté ses caprices. Quand il n’apercevait plus à travers le feuillage des rares buissons, son joli poil fauve à reflets d’or, il le sifflait et Rob Roy accourait au galop. Ces jours-là, quand le feu brillait, l’installation d’Étienne ressemblait assez à un campement : la selle et la sangle traînaient sur l’herbe et le jeune marquis avec son costume de chasseur pouvait être pris pour un Cow-boy amateur ou pour un chouan fin de siècle.

V

Le Comte d’Alluin n’était point gênant ; il avait la physionomie et les allures d’un brave provincial sans en avoir la raideur ni les susceptibilités. Il jugeait avec beaucoup de bon sens que sa fortune n’étant pas à la hauteur de sa noblesse, sa femme et lui ne pouvaient recueillir de la vie de Paris que les ennuis et les tracas. Aussi était-il demeuré berrichon, menant sur le domaine familial une existence saine et large et entourant la vieillesse de son père d’affectueux égards. La comtesse, qui aurait été jolie avec seulement un peu plus d’animation et de piquant dans la physionomie, s’accommodait parfaitement de ce séjour ; elle s’occupait des pauvres et de l’éducation de ses plus jeunes enfants. Elle en avait cinq ; les deux ainés étaient élevés chez des Jésuites au Collège d’Iseulre, près de Moulins ; les trois autres — deux filles et un petit garçon de cinq ans demeuraient auprès d’elle sous la tutelle d’une respectable institutrice qui avait élevé auparavant mademoiselle Éliane d’Anxtot.

Avec cette dernière, Étienne se souvenait d’avoir joué au croquet un matin d’été, vers 1887. Cela se passait en Berri, chez les d’Alluin. Il était arrivé avec sa mère la veille au soir ; madame d’Anxtot et sa fille partaient à midi. Ce croquet unique lui avait laissé un excellent souvenir ; jamais il ne s’était tant diverti que ce matin-là. Mademoiselle Éliane en robe courte, avec ses cheveux dans le dos, son entrain et son rire perlé s’était fixée dans sa mémoire si nettement qu’il ne songeait pas à se la représenter maintenant avec des cheveux relevés et des robes longues. Sept années avaient pourtant passé sur cette rencontre juvénile et à cet âge là, un pareil laps de temps correspond à la plus radicale des transformations, celle qui fait de deux enfants dont la psychologie et la physiologie étaient encore incertaines, un homme et une femme capables de donner la vie à leur tour.

Ce fut donc en toute quiétude d’esprit que, le jour fixé pour l’arrivée de ses cousins, Étienne se dirigea à cheval du côté de Poullaouen, avec l’intention d’aller au devant d’eux et de leur faire escorte. Ils arrivaient quatre : M. et Mme d’Alluin, le petit André et Éliane d’Anxtot. Sans y avoir réfléchi, car ses réflexions le plus souvent l’emportaient bien au delà de l’horizon, Étienne s’attendait à apercevoir au fond du landau découvert les physionomies placides du comte et de la comtesse, puis, sur le devant, les cheveux bouclés de leur fils et les yeux rieurs de la « petite Éliane ». De loin il vit venir la voiture et distingua deux femmes dont l’une avait sur son chapeau quelque chose comme une envolée d’oiseaux blancs, les ailes étendues… Qui diable amènent-ils là ? pensa le jeune homme perplexe, et Rob-Roy reçut l’ordre de trotter un peu plus vite. La voiture s’arrêta ; le cocher souriait, les yeux à terre, d’un air à la fois plein de finesse et de discrétion ; il avait flairé, lui, la « fiancée éventuelle », et la trouvait à son gré. Étienne ahuri, ôta son chapeau et se penchant vers la comtesse lui serra la main, puis salua sa voisine d’un air interrogateur… Celle-ci leva son voile et cria, joyeuse : « Il ne me reconnaît pas ! Eh bien moi, je vous aurais reconnu d’une demi-lieue ! Vous n’avez pas changé ! »

Une rougeur lui sauta aux joues, que la jeune fille prit aussitôt pour le gage de l’admiration produite par sa beauté et qui était, en réalité, l’expression d’une sourde colère qui se formait en lui. Il comprit d’un coup l’arrière-pensée de sa mère et la portée de cette visite et en éprouva une véritable rage. C’est Mary qu’il avait ramenée avec lui ; c’est avec le souvenir de Mary qu’il vivait ; c’est elle qui l’accompagnait dans ses promenades, qui conversait avec lui au coin du feu. À force d’être évoqué, ce souvenir était devenu une sorte de présence. Que venait faire cette intruse au travers de son amour ?… La colère mobilisait tous ses muscles qui se tendirent, tandis qu’une étincelle de défi enflammait son regard. Rob-Roy qui avait du sang, s’échauffa par contact et s’agita. Éliane trouva le tableau charmant, remarqua le feutre mou crânement posé de côté sur la tête du cavalier, les attaches très fines de ses mains et de ses pieds, sa position gracieuse en selle et sa taille bien cambrée. Lui se sentit détaillé et apprécié, ce qui acheva de l’exaspérer. Il prétexta une course pressée qui le forçait de continuer sa route ; on se retrouverait à déjeuner, tout à l’heure… Cela fut dit d’un ton bref, saccadé, et sans attendre de réponse, il salua et piqua des deux. Le comte d’Alluin, très surpris, se pencha par dessus la portière et le vit s’éloigner à une allure folle. « Il va se casser la tête, dit-il ; qu’est-ce qui lui prend ?… » La comtesse aussi s’étonnait, mais Éliane, radieuse, les rassura.

Rob-Roy, irrité d’avoir senti l’éperon, galopait furieusement ; Étienne savourait l’âpre jouissance de ce mouvement vertigineux, de l’air frais qui lui fouettait le visage et du danger auquel il s’exposait aux coudes brusques du chemin. Le dieu des amoureux veillait apparemment sur lui, car il ne rencontra pas la moindre charrette. Rob-Roy et son maître eurent ainsi le loisir de calmer leurs indignations respectives et quand cet effet bienfaisant se fut produit, ils se mirent au pas d’un commun accord et tournèrent à gauche dans un vallon latéral très sauvage ; un sentier solitaire et pierreux y serpentait, montant vers la forêt en évitant le village de Keravro. Étienne abandonna les rênes sur le cou de l’animal et se prit à examiner la situation avec le plus de sang-froid possible. Trois points furent acquis tout de suite : on désirait le marier à Mlle d’Anxtot — celle-ci était prévenue ou bien avait deviné ; en tous les cas elle approuvait le projet — enfin ils allaient se trouver dans un tête à tête perpétuel qui serait gênant et pouvait devenir intolérable. Que faire ? La pensée de la fuite le hanta quelques instants ; il trouverait un prétexte pour se rendre à Paris… Mais cela n’allait pas sans difficultés : le prétexte d’abord qu’il fallait vraisemblable et puis on attendrait son retour, une semaine ; quinze jours même, et alors comment s’en tirer. D’ailleurs ayant « consulté » Mary, comme il le faisait inconsciemment en toute circonstance, il découvrit que ce moyen lui déplaisait. Fuir ! Quelle lâcheté ! C’était presque un aveu d’impuissance !

Non, il ne fuirait pas ; il resterait. Il serra les genoux, s’appuya sur ses étriers et sentit la Volonté qui coulait, limpide et calme, dans ses veines.

VI

Albert Vilaret était un self made man. Ses parents — de petits cultivateurs des environs de Rennes — avaient eu sept enfants : il était le sixième et de bonne heure avait compris que ses bras seraient de trop dans la ferme paternelle ; du reste il se souciait peu de les mettre à contributions, non par manque d’énergie ou de santé mais parce qu’il estimait les travailleurs manuels inférieurs aux travailleurs du cerveau et que dès lors, il prétendait compter parmi ceux-ci. C’était chez lui, plus qu’un désir, un véritable besoin de dépasser ceux qui l’entouraient. Dès l’École primaire, il ne pouvait supporter de n’être pas le premier. Il se fouetta jusqu’au sang une fois, parce qu’un prix convoité par lui avait été décerné à un autre. Il n’eût pas, d’ailleurs, l’occasion de recommencer car son intelligence était proportionnée à son ambition et sa prééminence sur ses camarades s’affirma bientôt sans conteste. L’inspecteur primaire en fut si frappé qu’il en parla à l’inspecteur d’Académie lequel prit la peine de convaincre lui-même le père Vilaret que son fils irait loin et qu’on devait le faire entrer au lycée. Le fermier fit la grimace mais céda à condition qu’il ne lui en coûterait rien. Albert entra donc au Lycée de Rennes comme boursier, bien persuadé qu’il deviendrait ministre de l’Empereur et que sa femme irait aux Tuileries en robe de soie. Il n’était point méchant, ni même vaniteux et eût été plutôt tenté de s’énorgueillir de son origine plébéienne que d’en rougir. Les jours de congé on avait peine à l’arracher à ses cahiers ; chaque été à l’époque des vacances il rentrait à la ferme, chargé de couronnes et de livres de prix qu’il avait lus en une semaine.

L’admiration naïve de ses frères et sœurs et la bienveillance de ses parents, tout de même un peu flattés d’avoir couvé ce bel oiseau, ne le grisaient pas. Du reste ses succès n’étaient pour lui que les marches d’un escalier. Jamais il ne s’attardait sur une marche, ni ne tournait la tête en arrière. Il ne pensait qu’à escalader la suivante, et ce qu’il y avait de peu sympathique dans sa physionomie et dans ses manières venait uniquement de cette hâte fébrile, de cette tension perpétuelle vers de nouveaux triomphes. Quand il eût passé son baccalauréat, son père le prit à part et lui annonça que s’il voulait devenir pharmacien M. Guerpnec le prendrait chez lui, l’associerait à ses travaux et plus tard lui cèderait son fonds et sa fille. Ce M. Guerpnec était pharmacien dans un faubourg de Rennes et il honorait le père Vilaret d’une amitié protectrice. Celui-ci doutait qu’il y eût rien dans le monde de plus beau que d’être pharmacien. Un médecin n’est qu’un homme comme tout le monde, obligé de courir après ses malades par tous le temps et risquant de prendre toutes les maladies, tandis qu’un pharmacien réside béatement au milieu d’un grand nombre de bocaux portant des noms latins et reçoit, dans ce sanctuaire, toutes les confidences du voisinage. Le père Vilaret avait longtemps réfléchi à ces choses et comptait qu’Albert accepterait la proposition avec enthousiasme. Mais Albert sans hésiter et sans en témoigner le moindre regret refusa de devenir pharmacien, déclarant qu’il préférait la politique et s’était mis d’accord avec le directeur du Progrès républicain d′Ille-et-Vilaine pour lui fournir deux articles par semaine. Le Progrès républicain d’Ille-et-Vilaine attaquait très vivement la politique du maréchal de Mac-Mahon et l’Église par dessus le marché ; en sorte que tout dernièrement M. le Curé avait cru devoir, au prône, en interdire la lecture à ses ouailles et promettre solennellement l’enfer à son directeur. Le père Vilaret fut saisi, en entendant cette audacieuse déclaration, d’une colère formidable où le regret des bocaux de M. Guerpnec entrait pour autant que la crainte des châtiments éternels. Il offrit à Albert un vigoureux coup de pied et le poussa dehors.

Le jeune homme était beaucoup trop fier pour chercher à rentrer dans une maison d’où on l’avait expulsé de cette façon peu délicate. Mais la fierté ne nourrit point. Très embarrassé, il s’enfuit aux bureaux du journal et conta son aventure. Justement on venait de décider le renvoi de l’unique employé dont les habitudes d’ivresse prenaient des proportions inquiétantes. Albert s’offrit à le remplacer et, agréé, se mit sur le champ à coller des bandes et à écrire des adresses. Le soir, il étala par terre le matelas de son prédécesseur et s’y endormit tranquillement. Le lendemain matin il balaya le plancher et prit la plume pour rédiger son premier article. On était en pleine période électorale. Le 16 mai, le maréchal de Mac-Mahon cédant à la pression de son entourage avait renvoyé brusquement le ministère Jules Simon et lui avait substitué un cabinet réactionnaire. En même temps le Parlement avait été prorogé et la dissolution de la Chambre prononcée. Une période d’arbitraire et d’illégalité commençait. M. de Fourtou, ministre de l’intérieur, destituait les préfets et les sous-préfets par douzaines. Des journaux étaient saisis, des cercles fermés, des poursuites intentées contre tous ceux qui exprimaient en public une opinion contraire à celle du gouvernement.

L’article par lequel Albert Vilaret pour ses débuts « analysait la situation » était intitulé : « Pastiche maladroit ». Le maréchal y était comparé au prince Louis-Napoléon et M. de Fourtou à M. de Maupas. Une ironie âpre en faisait le fond et du rapprochement entre les deux dates (1851-1877), le jeune rédacteur tirait des conclusions serrées susceptibles d’agir sur l’opinion. Un avis comminatoire vint de la préfecture le soir même. Vilaret n’en tint aucun compte et le vendredi suivant parut son second article « Les valets de M. de Fourtou », dans lequel il prenait à partie les fonctionnaires du 16 Mai en termes offensants. Cette fois le numéro fut saisi avant même d’avoir pu être mis en vente. « Qu’allons-nous faire ? » dit le directeur, penaud que les limiers gouvernementaux aient pu tout râfler d’un seul coup. — « Réimprimer le numéro et le distribuer gratuitement », répondit Vilaret. Le directeur s’alarma. « Y pensez-vous ? Cela coûtera très cher ; la police reviendra, brisera les presses et supprimera le journal ; d’ailleurs les ouvriers sont absents ». Vilaret ne se démontait pas. « La suppression du journal, dit-il, c’est son triomphe assuré dans six mois, et quant aux ouvriers je me charge bien d’en réunir quelques-uns ; et puis vous, le prote et moi, nous ferons au besoin la besogne à nous trois ».

À la fin de l’après-midi le tirage était achevé. Des porteurs se partagèrent les feuilles encore humides et se répandirent par la ville. Vilaret était avec eux, ayant lui-même un ballot sur le bras ; il alla avec ostentation se poster devant la préfecture et distribua sa marchandise aux passants. Deux heures après il était arrêté et le lendemain le Progrès républicain était supprimé. Tout cela fit grand bruit dans Rennes et le nom d’Albert Vilaret fut sur toutes les lèvres. Ses anciens camarades du Lycée se montraient fiers de lui et son ex-professeur de philosophie, un vieux libéral, ne se tenait plus de joie. Il y eût une manifestation dans la rue quand l’affaire vint devant la justice. Le tribunal fut envahi ; on échangea des coups de canne, des vitres furent brisées. Le jeune héros, calme et dédaigneux, se borna à dire aux juges : « Vous ferez bien d’abuser de vos pouvoirs, ils prennent fin le 14 octobre ! » Le 14 octobre était le jour fixé pour les élections. Son insolence lui valut une aggravation de sévérité en même temps qu’une augmentation de popularité. Il fut condamné à une amende qu’il ne pouvait payer et à six mois de prison.

Deux mois plus tard, il était grâcié. Le coup d’État avait échoué et le cabinet du 16 Mai venait d’être renversé par la nouvelle Chambre. Albert Vilaret n’avait pas perdu son temps en prison, ses amis l’ayant abondamment pourvu de livres. Ils l’avaient aussi inscrit à la Faculté de droit dont il voulait suivre les cours et le professeur de philosophie avait avancé l’argent des inscriptions. Quelques personnes l’engageaient à aller faire son droit à Paris, mais il s’en garda bien ; il comprenait que quitter Rennes c’eût été lâcher la proie pour l’ombre. Le 1er janvier 1878, le Progrès républicain parut de nouveau sous le titre plus anodin d’Écho d’Ille-et-Vilaine. Vilaret y reprit sa place de rédacteur ; son flair ne l’avait pas trompé. Le journal eût tout de suite un chiffre de tirage supérieur au chiffre atteint à la veille de sa suppression. Les années qui suivirent n’apportèrent aucun changement notable dans l’existence du jeune homme. Il passa brillamment son doctorat : Son autorité grandissait avec son talent. Il donnait des répétitions pour augmenter ses ressources et envoyait des correspondances à divers journaux parisiens. Sa plume, très assagie, parlait une jolie langue à la fois sobre et fleurie. La campagne électorale de 1881 fut menée par lui avec une vigueur et une habileté sans égales. Il parcourut non seulement l’Ille-et-Vilaine mais les Côtes-du-Nord et le Finistère, faisant des conférences en français et en breton ; il avait appris cette dernière langue dont il ne savait, comme enfant, que quelques mots. On s’attendait à Rennes à voir Vilaret poser sa candidature aux élections de 1885 et lui même y avait d’abord songé ; mais il se méfiait du scrutin de liste, prévoyant que les réactionnaires y trouveraient leur compte, et quand il vit qu’on songeait à le rétablir, il prit brusquement son parti. Une élection partielle allait avoir lieu dans les Côtes-du-Nord, sur les confins du Finistère ; il se présenta et fut élu ; il avait à peine 25 ans. Réélu en 1885 et en 1889, il venait en 1893 d’obtenir, pour la quatrième fois, les suffrages de ses électeurs. Sa situation à la Chambre, le nombre des amitiés qu’il avait su s’y créer, son éloquence très personnelle et surtout son incroyable puissance de travail semblaient le désigner pour un portefeuille. En Bretagne, son influence s’exerçait en dehors de sa circonscription. Il était devenu propriétaire du journal où il avait fait ses débuts et en avait fondé un autre à Brest qu’il possédait également. Il s’occupait activement de l’un et de l’autre.

La première rencontre de Vilaret et d’Étienne de Crussène datait de 1888. Voyageant dans le même compartiment entre Brest et Paris, ils avaient causé. Le député qui savait le nom de son interlocuteur s’était mis en frais pour lui. Étienne ignorant à qui il avait à faire, s’était laissé aller au charme d’une conversation vive et spirituelle, pleine d’aperçus intéressants. Le lendemain, Albert Vilaret avait posé sa carte à l’hôtel de Crussène. Il s’étaient revus l’été suivant d’une manière très inopinée dans une auberge de village en Bretagne. Étienne, saisi en reconnaissant dans le député de la circonscription son compagnon de route avait éprouvé soudain le remords de n’avoir pas rendu la carte et il s’était excusé de son mieux. Depuis lors, ils avaient eu plus d’une occasion de se revoir ; Vilaret recherchait visiblement la compagnie du jeune marquis. Il ne manquait jamais de venir le voir à Paris. Il avait fini par s’enhardir jusqu’à se présenter à Kerarvro, mais il se gardait de le faire pendant les périodes électorales, tenant à prouver qu’il venait en « voisin » et non en candidat. Jamais il n’avait témoigné le désir d’être reçu par la marquise. Étienne lui savait gré de ces preuves de tact et prenait plaisir à le rencontrer. Il connaissait son histoire et admirait fort l’énergie, la tenacité dont Vilaret avait fait preuve dans sa courte et brillante carrière. Il s’étonnait de ses facultés d’assimilation, le trouvant toujours au courant des sujets les plus divers. Une seule chose le troublait et le contrariait. Il devinait dans cet homme un fond de sécheresse, des convictions plus raisonnées que senties, une chaleur un peu factice, un certain scepticisme inavoué. Mais cela même l’attirait. Que ne ferait-on pas, songeait-il, avec des dons pareils et de l’enthousiasme en plus ?

Quand Vilaret venait à Kerarvro ce qui n’était point fréquent, il laissait sa voiture au village et gagnait le château à pied par la forêt. Ce jour-là — on touchait à la fin de Janvier — la neige couvrait la terre ; sous un grand manteau blanc, la nature avait cet aspect apaisé qui suit les tempêtes d’hiver. Le ciel éclairci prenait des teintes infiniment tendres ; vers le sud fuyaient les dernières nuées, épaisses masses grises dont le soleil déjà près de l’horizon, cuivrait bizarrement les contours. La température baissait. Un peu de givre commençait à briller sur les troncs d’arbres, tout éclaboussés de neige du côté où le vent avait soufflé. Sur tout cela régnait un divin silence, le calme absolu de la mort. Vilaret jouissait de ce spectacle, non en poète mais en impérieux, en homme chez qui la vie déborde et qui a su réduire les choses en esclavage. Petit de taille, les épaules trapues, la figure affinée par une barbe noire taillée en pointe, les yeux vifs, mobiles, pétillants, il donnait bien l’impression de la conquête et sa démarche solide, régulière, faisait de lui comme le maître des lieux qu’il traversait.

Il alla du même pas jusqu’au perron, secoua la neige de ses chaussures contre la dernière marche et sonna. La seule chose qui éveillait toujours dans le tréfonds de son âme un imperceptible malaise, un frissonnement aussitôt réprimé, c’était ce grand lion de granit sculpté sur la façade avec son glaive et sa mine altière. L’animal héraldique représentait pour lui tout l’inquiétant mystère des âges disparus, la faucille d’or des Druides et les armures des Croisés.

Dans le vestibule, il rencontra Éliane qui passait, une partition sous le bras. En l’entendant demander le Marquis d’un ton qui semblait habitué au commandement, la jeune fille se retourna et le toisa avec une suprême insolence. Vilaret mit son lorgnon et dirigea sur elle un regard qui la glaça. Elle flaira aussitôt un ennemi. Lorsque Vilaret eût été introduit chez Étienne, elle redescendit et demanda au domestique le nom du visiteur. Ce nom ne lui disait rien. Un député ; … ce devait être pour quelque affaire d’intérêt local, une prise d’eau ou un chemin vicinal. Cependant Éliane demeura nerveuse et se mit à tournoyer dans sa chambre touchant à tout et repassant à chaque instant devant son miroir pour voir si son visage portait l’empreinte de ses soucis. Ils étaient nombreux, ses soucis bien que provenant d’une source unique. Sa stratégie était décidément en défaut. Elle avait compté tout d’abord prendre Étienne d’assaut. Puis elle s’était résignée à un siège en règle ; elle se voyait réduite maintenant à une sorte de blocus des moins effectifs. Persaduée, dès le premier jour que sa beauté avait fait une vive impression sur le jeune homme, elle n’avait pas tardé à se rendre compte de son erreur. Il était avec elle exactement le même qu’avec sa sœur, aussi aimable, aussi empressé dans la forme et aussi parfaitement indifférent dans le fond. Exprimait-elle le désir de faire une promenade, Étienne priait Madame d’Alluin de se joindre à eux. Celle-ci refusait de temps à autre dans le désir de favoriser les tête-à-tête. Le marquis n’en témoignait aucun dépit et l’on pouvait voir au retour que le tête-à-tête n’avait rien produit.

Éliane avait étalé toutes ses séductions, de jolies toilettes, les coiffures les plus sentimentales : elle avait fait de l’aquarelle, joué du Wagner et chanté du Gounod, brodé un chemin de table, lu du Lamartine et du Gyp. Un soir elle avait souhaité de danser. Étienne s’y était prêté en vrai automate. Une autre fois elle avait demandé en minaudant une cigarette qu’il lui avait aussitôt offerte sans même en paraître surpris. Les premiers jours, le voyant si réservé, elle s’était ·dit : Il est un peu sacristain, ce garçon ! — mais le dimanche, Étienne n’avait pas paru aux Vêpres et elle avait su qu’il s’y rendait rarement, se contentant d’assister à la messe. Alors, une autre idée lui était venue : il a beaucoup d’expérience avait-elle conclu ; il connait les femmes et cherche à savoir ce dont je suis capable. — C’est à la suite de cette réflexion que Gyp avait remplacé Lamartine et qu’Éliane avait tenté de la valse et de la cigarette. Les petits trucs ne prenaient pas. La froideur du marquis se mêlait même, à certains jours, d’un peu d’ironie. Éliane s’appliquait à ne rien laisser paraître de son dépit. Du reste on s’en inquiétait peu autour d’elle. Son beau-frère ne comprenait rien aux subtilités du flirt ; le mariage était à ses yeux une bonne institution bourgeoise, très pratique et très confortable. Madame d’Alluin avait l’esprit si charitable que dans sa crainte des jugements téméraires, elle trouvait tout le monde parfait et pensait toujours que tout allait pour le mieux. Quant à la marquise, ne connaissant de la nature de son fils que les dehors modérés et rien des ardeurs secrètes, elle ne s’alarmait point qu’il fut si long à se troubler. Rien ne pressait du reste. Ce qu’elle avait voulu c’était le mettre à même d’apprécier « cette petite » et vraiment pouvait-on vivre auprès d’elle sans l’apprécier ? Des doigts de fée, des yeux pleins de malice, de l’esprit de répartie, un bon cœur… tout pour elle. Éliane s’était appliquée à conquérir sa future belle-mère par des moyens autres que ceux dont elle employait en vain la séduction sur Étienne. Sous le regard de la marquise, elle avait pansé une vieille femme, confectionné un gâteau d’amandes et regarni un chapeau.

Pauvre Éliane ! tant de diplomatie pour n’arriver à rien ! Car elle ne le savait que trop, ses actions n’avaient pas monté d’un point dans l’esprit d’Étienne (elle n’en était pas encore à suivre la cote dans son cœur). Ce qui la mortifiait le plus, c’est que la veille, à la noce de la fille de Pierre Braz, où elle s’était mortellement ennuyée, il avait paru, lui, s’amuser beaucoup. La tempête faisait rage, la neige fouettait les vitres, mais la fête n’en avait pas été attristée. Le temps n’est jamais parvenu à arrêter des Bretons qui ont résolu de s’égayer ! Au contraire, chaque nouvel invité qui entrait en se secouant comme un chien sorti de l’eau et en aspergeant ses voisins de flocons neigeux, excitait des transports d’hilarité. Le repas avait duré trois heures. Au dessert, Étienne avait fait un petit discours en breton, puis des gars avaient chanté des chansons dont le refrain était repris en chœur par les convives. Ensuite les tables desservies et démontées, on s’était mis à danser au son du biniou et cela avait duré jusqu’à plus de 8 heures du soir. Elle était rentrée à 6 heures, prétextant une migraine, lasse en réalité de voir Étienne rire et danser et de l’entendre parler cette langue dont elle ne comprenait pas un mot… Elle eut volontiers, dans l’insomnie qui suivit, traité le jeune marquis de rustre et de paysan, mais elle se rappelait son appartement pour y être entrée une ou deux fois : le luxueux cabinet de toilette entrevu sous une portière soulevée, la chambre en andrinople avec les grandes peaux d’ours blancs et le petit fumoir en rotonde avec ses lambris de bois sculpté et sa tenture en cuir de Cordoue. Tout cela était empreint d’un tel cachet d’élégance personnelle et impliquait des habitudes et des goûts si raffinés que l’accusation ne tenait pas debout.

C’est dans ce même appartement qu’on venait d’introduire M. Vilaret. Inquiète et désorientée, la jeune fille ouvrit la porte et regarda dans le corridor. Il était obscur et désert. Tout au bout, une mince raie de lumière filtrait. Éliane s’avança un peu dans cette direction : le tapis épais étouffait le bruit de ses pas. Une sorte d’instinct la poussait ; elle ne songeait pas à écouter. D’ailleurs, quelle apparence que la conversation des deux hommes pût offrir pour elle le moindre intérêt ?… En s’approchant elle vit que la première porte était restée ouverte ; elle donnait sur une sorte de petite antichambre qui prenait jour au moyen d’un vitrage dépoli, sur le cabinet de toilette. C’est par la seconde porte, celle de la chambre à coucher, que la lumière filtrait. Arrivée là, Éliane entendit une voix échauffée par la discussion, qui disait avec vivacité : « Sans doute, vous serez élu aussi comme droitier, seulement toute votre carrière en sera frappée de stérilité. Dans l’opposition, mon cher M. de Crussène, vous serez réduit à l’inaction, dans le parti constitutionnel, vous agirez aussi librement que vous voudrez. Notez-le bien, vous ne pouvez pas grand chose contre la République : elle peut beaucoup pour vous. Elle seule fécondera vos projets. Et puis, vous n’y resterez pas dans l’opposition. Vous n’avez ni ses idées, ni ses passions ; vous êtes un indépendant. Alors, pourquoi arborer ses couleurs pour les répudier après ? C’est toujours une chose grave qu’un changement de drapeau… » Il se fit un peu de bruit à l’autre bout du corridor. Éliane revint précipitamment vers sa chambre située au centre près du grand escalier qui faisait une trouée de lumière dans l’obscurité du premier étage. Elle s’accouda à la rampe et regarda en bas : personne dans le vestibule. Elle descendit et entra dans le grand salon. La marquise et la comtesse d’Alluin brodaient. M. d’Alluin lisait à haute voix les mémoires du général de Marbot. Éliane s’assit et s’efforça de prêter attention à la lecture, mais elle n’y réussit point ; au bout d’un quart d’heure, la marquise qui la regardait à la dérobée, interrompit le comte. « Éliane, dit-elle, vous m’inquiétez. Qu’avez-vous ? Est-ce votre migraine d’hier qui vous reprend ? » — « Oui Madame, justement, répondit la jeune fille ; mais ce ne sera rien. Je vous en prie, n’y faites pas attention. » — « Tu devrais te reposer, dit la comtesse d’Alluin à sa sœur ; il y a encore une heure et demie avant le diner ; mets-toi sur ton lit et tâche de dormir. » La marquise approuva et insista. Éliane se laissa persuader et remonta. Mais, une fois dans le corridor, elle fut saisie d’un violent désir de savoir si la conversation d’Étienne et de Vilaret avait pris fin et de nouveau se glissa vers l’appartement du marquis.

Cette fois, c’était lui qui parlait. Il parlait lentement, ayant l’air de peser tous ses mots. « Je suis plus libre que vous ne le pensez, disait-il ; vous avez touché ce sujet avec tant de délicatesse que je me dois, à moi-même, de vous répondre en toute franchise. J’ai évidemment à ménager les sentiments de ma mère ; c’est mon devoir. Je ne considère pas cependant qu’il aille jusqu’à faire abdication de mes idées. Quant à l’éventualité de mon mariage laissez-moi vous dire que je n’épouserai jamais qu’une femme avec laquelle je puisse vivre en parfaite et entière communauté d’esprit et que d’ailleurs je suis tout à fait résolu à ne pas me marier avant que ma vie ne soit définitivement orientée vers un but quelconque. C’est bien le moins que j’épargne à ma femme les difficultés et les tâtonnements inséparables d’une telle orientation et dont elle subirait, sans cela, le contre-coup » — En entendant ces derniers mots, Éliane tremblante, s’était approchée inconsciemment et s’était appuyée au mur de la petite antichambre…… Il y eut un silence, puis tout à coup la porte s’ouvrit. Étienne venait de se souvenir que son domestiqne négligeait sans cesse de fermer la première porte et il s’était levé brusquement pour le faire.

Ils se trouvèrent en face l’un de l’autre, stupéfaits. Le mouvement avait été si soudain qu’Éliane n’avait pas même eu le temps de reculer. Elle était prise en flagrant délit. Une seconde d’angoisse passa entre eux. Puis, frémissant, Étienne fit un pas en avant. La jeune fille battit en retraite précipitamment : il la suivit jusque vers l’escalier. Alors, perdant la tête, elle se retourna : « Vous savez…… balbutia-t-elle en esquissant un sourire, vous savez…… je…… je n’écoutais pas. » — Il remua les lèvres comme pour répondre quelque chose, mais il se contint, tourna les talons et rentra chez lui.

vii

La nuit suivante, Étienne se leva à quatre heures, se vêtit très chaudement, glissa dans sa poche une gourde pleine de rhum et ayant posé sur la table, bien en vue, un billet pour sa mère que le domestique trouverait en entrant dans la chambre, il descendit dans le vestibule et enleva les barres de fer de la porte d’entrée. Il gelait dehors et bien qu’il n’y eut pas de lune, la neige éclairait suffisamment le paysage pour qu’on vit à se conduire. Le marquis contourna le château et se dirigea vers les écuries. Arrivé là, il chercha un endroit d’où la neige eût été balayée et y ramassa une poignée de gravier puis la lança vigoureusement contre une fenêtre située au premier étage du bâtiment. Au bout de quelques minutes la fenêtre s’ouvrit ; puis la voisine s’ouvrit aussi. Jean Marie et l’un des palefreniers parurent simultanément. Étienne se mit à rire : « Allez-vous coucher, Claude, dit-il, je n’ai pas besoin de vous. C’est Jean-Marie qu’il me faut. Nous allons faire une petite promenade nocturne. » L’homme disparut. Étienne passa dans la sellerie, frotta une allumette, alluma une grosse lanterne ronde, prit un harnais de cuir fauve très simple, et entra dans l’écurie. Il adorait atteler lui-même. Les bêtes réveillées s’agitèrent : il y eût un cliquetis de métal et le bruit d’un coup de pied contre une stalle. Il pénétra près de la jument qui traînait d’habitude sa charrette anglaise et la caressa. Puis il commença de la harnacher.

Jean-Marie arrivait, l’air joyeux. « En voilà une bonne surprise, s’écria-t-il avec sa familiarité habituelle ; je commençais à m’ennuyer, moi ; je croyais que vous n’aimiez plus les fantaisies. » — « Tire la charrette, dit Étienne, j’amène Coquette ». Quand l’attelage fut prêt, les lanternes allumées, ils revêtirent des sortes de paletots en peaux de mouton et étendirent sur leurs jambes une couverture de fourrure. « As-tu pris de l’avoine ? » demanda le marquis. — « Cristi ! fit Jean-Marie, sautant à bas de la voiture, j’avais oublié ! Pauvre Coquette ! » Il apporta un sac d’avoine et un licou et les roula sous la banquette. Étienne prit la gourde, avala trois bonnes gorgées de rhum et la passa à son compagnon ; puis ils allumèrent des cigarettes et la voiture fila sur la neige. « Où allons-nous ? » demanda Jean-Marie. — « À Chateaulin ». répondit le marquis. Jean-Marie le regarda, ahuri. « À Chateaulin ! Monsieur Étienne, vous n’y pensez pas ! Et par ce temps ! Coquette y restera ». Étienne sourit. « N’aie pas peur. La neige n’est pas épaisse et d’ailleurs, elle nous servira de prétexte pour ne revenir que demain, si cela nous plait ». — « Ah ! comme ça ! » fit le jeune Breton rassuré. Il se tut un moment, puis la curiosité reprenant le dessus, il s’apitoya sur les inquiétudes de la marquise. « Cette pauvre Madame, elle va se faire des tourments, sûr. C’est toujours comme ça quand vous courez les routes la nuit, sans le dire d’avance… Et par dessus le marché que vous n’avez pas pris de fusils. Elle verra bien que ce n’est pas pour chasser que vous êtes parti ». — « Je lui ai laissé un mot, expliqua Étienne, lui disant que nous allions à Quimer’ch voir l’épagneul qu’on m’a signalé ! » Jean-Marie le regarda en dessous d’un air méfiant. « C’tépagneul là, Monsieur Étienne, m’est avis à moi, que c’est… un canard ! » — « Ce n’est pas un canard du tout : seulement je ne le verrai pas : c’est toi qui iras le voir ». — « Moi ? j’irai à Quimer’ch ? » — « Parfaitement. Tu prendras le train. Nous nous retrouverons à Chateaulin, dans l’après-midi ». — « Alors, c’est sérieux ? Vous allez voir le tombeau de votre grand-oncle, là-bas, près de la mer ? » — « Oui, dit le marquis ; c’est là que je vais. Mais rappelle-toi ce que tu m’as promis ? Je n’ai confié ce projet qu’à toi et j’entends que personne ne sache demain d’où nous venons ». Jean-Marie protesta véhémentement qu’il n’en soufflerait mot à qui que ce soit et un long silence suivit. Le jeune Breton paraissait réfléchir profondément. Tout à coup, il communiqua le résultat de ses pensées. « Eh bien ! Monsieur Étienne, je trouve que c’est très bien comme cela, voyez-vous. Parce que moi, je ne tiens pas du tout à voir le tombeau du vieux Monsieur, soit dit sans vous offenser, J’aime beaucoup mieux voir l’épagneul. »

Étienne ne put s’empêcher de rire à cette déclaration et ils parlèrent du chien, des mérites qu’on lui prêtait et des points sur lesquels devrait porter l’examen que Jean-Marie lui ferait subir. Ils avaient suivi d’abord la route de Poullaouen, puis l’avaient laissée sur la droite pour gagner Plounevezel. Le village dormait encore quand ils passèrent. La neige amortissait le bruit des roues : pas une lumière ne brillait aux fenêtres. Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent pour laisser souffler la jument ; mais elle était pressée de repartir et tapait du pied. Les lanternes jetaient des lueurs bizarres sur la route. Au loin s’étendait le grand linceul, visible malgré l’obscurité. Il y avait longtemps que les paysages familiers avaient disparu lorsque le jour commença de poindre, un jour blafard, vilain à regarder, une vraie aube d’enterrement. Tout le pays était désert. Un bourg se montra enfin au tournant du chemin. Étienne ralentit dans l’espoir d’une auberge où on pourrait lui servir du café chaud. Il y en avait une en effet où des ouvriers terrassiers se trouvaient déjà attablés ; ils parlaient un patois morbihannais et avaient près d’eux des pics et des pioches. Les deux jeunes gens se réchauffèrent avidement à un grand feu qui pétillait dans la cheminée de pierre grise ; le café acheva de dégourdir leurs membres. Quand ils repartirent, il faisait plein jour. Un peu au delà du bourg la neige cessait ; l’ouragan de l’avant-veille n’avait pas soufflé là. La température plus douce, le paysage agréablement varié et surtout le repas réconfortant qu’ils venaient de prendre les mettaient en belle humeur.

À dix heures moins le quart, les sabots de Coquette heurtèrent le pavé des rues de Chateaulin : il y avait un peu plus de cinq heures qu’ils s’étaient mis en route. Étienne s’occupa d’abord de la jument et l’installa confortablement dans l’écurie du meilleur hôtel. Puis il fit servir à déjeuner et entre temps s’enquit des moyens de se rendre au Menhir Noir. Tout ce qu’il savait de cet endroit dont la marquise ne prononçait jamais le nom, c’est qu’il était situé à environ 25 kilomètres de Chateaulin, dans cette longue presqu’ile qui sépare la rade de Brest de la baie de Douarnenez. L’hôtelier consulté, envoya quérir le cocher de la diligence qui fait le service entre Chateaulin et Crozon. « Le Menhir-Noir ? dit cet homme, ah ! oui, parfaitement ; il faudra descendre un peu avant Crozon et prendre à droite ; vingt minutes de marche environ et vous y serez ». À onze heures, la vieille patache s’ébranla. Dans l’intérieur se trouvaient trois Bretonnes à coiffes blanches ayant chacune un panier à provision et un gros livre de messe. Elles avaient cumulé les avantages matériels et spirituels du marché hebdomadaire et d’une grand messe en l’honneur d’un saint local. Étienne prit place sur le siège à côté de l’automédon, lequel commença aussitôt de lui faire les honneurs du pays. En homme de progrès, il attira les regards de son client vers les gros globes électriques suspendus aux croisements des rues. « Monsieur, dit-il, c’est le soir qu’il faut être ici. Vous ferez bien de revenir ce soir. Peut-être n’avez-vous jamais vu de ville électrique. Celle-ci a été la première en Gaule où l’on ait inventé cette lumière » Étienne sourit : cela lui rappelait la naïveté du patriotisme américain. — « Monsieur, reprit l’autre, j’ai été à Paris dans les temps. Mais je ne crois pas qu’il y ait rien là d’aussi beau que Chateaulin et quant à Brest, cela ne vaut pas d’en parler ».

Malgré l’enthousiasme et les velléités bavardes de l’excellent Breton, la conversation tomba vite. Étienne ne releva pas ses appréciations sur la cathédrale de Quimper et les remparts de Concarneau. Le cocher ne s’en formalisa pas ; il pensa que le jeune homme « se causait dans le cœur » et respecta sa rêverie. Étienne rêvait, en effet, à l’étrange destin de celui auquel il allait rendre visite. Depuis longtemps il s’était promis d’accomplir ce pèlerinage et il se félicitait que la scène pénible de la veille en lui inspirant le désir de s’éloigner de Kerarvro eût précipité sa résolution. Maintenant que le terme du voyage approchait, il sentait son émotion grandir. Des pensées tumultueuses, des impressions contradictoires le troublaient. La seule idée qui ne lui vint pas, c’est qu’il allait rencontrer là le néant, le silence éternel, l’énigme qu’on ne pouvait plus déchiffrer. Il lui semblait au contraire que son grand-oncle était vivant, qu’il le verrait, tout au moins qu’il se trouverait en communication directe avec lui, l’entendrait parler, percerait le secret de sa vie.

Le balancement de la voiture finit par amener le sommeil. Il était fatigué de sa nuit blanche et de son départ matinal. Alors les visions prirent la netteté des songes. Debout sur le seuil d’un manoir très antique, l’abbé de Lesneven attendait son neveu. Ses traits étaient bien tels que la miniature trouvée à Kerarvro les avait fixés dans la mémoire de celui-ci. Seulement un sourire bienveillant en atténuait l’étrangeté. L’abbé tenait un livre entre ses mains ; il mit un doigt sur ses lèvres et fit un signe. Étienne comprit que « les autres » dormaient et qu’il fallait prendre garde de les éveiller. Alors tous deux marchèrent en silence vers un sommet sablonneux que couronnaient des broussailles sèches. L’abbé glissait sur le sol sans paraitre y adhérer. En haut il y avait un cercle farouche au milieu duquel se dressait le Menhir Noir, une énorme aiguille druidique bizarrement cornée par en haut, lisse sur toutes ses parois et complètement noircie comme si elle avait passé par le feu. Un cahot, un arrêt brusque, et la voix du cocher disant : « C’est ici, Monsieur », rappelèrent Étienne à la réalité. Il ouvrit les yeux. À trente pas le Menhir dessinait sur le ciel sa sombre silhouette et tout autour s’étendaient des broussailles. Tout cela était identiquement semblable à ce que le jeune homme venait de voir dans son rêve.

D’abord il ne comprit qu’à demi la mystérieuse coïncidence. Mais, la notion des choses lui revenant, une terreur s’empara de lui. Il entendit à peine les explications qu’on lui donnait sur la route à suivre. Il courut plutôt qu’il ne marcha vers le monument, C’était bien la clairière au sol dur, parsemé de graviers noirs qui ressemblaient à des morceaux de charbon. Le Menhir était noir aussi et lisse et se terminait par la même échancrure, et là bas il entrevoyait, glacé d’effroi, le sentier à travers lequel, il y a dix minutes, l’abbé guidait ses pas. Il s’assit : la sueur perlait à ses tempes. Il avait la certitude absolue, non seulement de n’être jamais venu là, mais de n’avoir jamais su qu’un pareil lieu existât. Le nom même de Menhir-Noir n’évoquait jusqu’ici dans son imagination aucune idée précise. La Bretagne est parsemée de ces restes druidiques… Et puis en admettant qu’une gravure, un dessin aperçus dans son enfance et oubliés depuis eussent imprimé dans son cerveau les lignes de ce paysage, il n’aurait pu avoir connaissance du sentier qu’il apercevait à dix pas de lui, parmi les broussailles. Il s’attendait à tout moment à voir son grand-oncle venir par là ; et vraiment cette apparition lui eût été un soulagement, tant la solitude lui pesait.

Enfin, rassemblant son courage, il se leva et se dirigea résolument vers le sentier. D’abord il ne se reconnut pas ; les buissons étaient hauts ; il marcha six à sept minutes sans savoir où il allait. Puis subitement le terrain changea d’aspect, devint sablonneux et s’abaissa. Quand Étienne eût atteint le bas de la pente, il se retourna. La même émotion qui l’avait étreint là-haut le reprit, car il voyait la colline de sable couronnée de broussailles sèches vers laquelle l’abbé l’avait mené. Il eût envie de fuir ces lieux, de courir après la diligence, de s’en aller à Crozon, à Morgat, n’importe où. Puis il se raidit, s’accusant de lâcheté, et reprit sa marche. Une campagne verte, paisible et insignifiante, s’étendait devant lui. À 500 mètres il apercevait à travers des bouquets d’arbres, une habitation. Il eût grand peur de se trouver en face du manoir au seuil duquel l’abbé l’avait accueilli, le livre dans ses mains et le doigt sur les lèvres. Mais en approchant il constata qu’il n’y avait point là de manoir. C’était une simple maison de ferme, d’aspect riant ; la construction semblait relativement neuve. Deux enfants jouaient sur le pas de la porte. Leur mère parut, un ouvrage à la main, en entendant Étienne leur adresser la parole. Elle n’eût pas l’air surprise de le voir. « C’est ici, interrogea le jeune homme, la ferme du Menhir-Noir ? — « Parfaitement, Monsieur, répondit la Bretonne ; le Menhir est là-bas sur la hauteur ; ce n’est pas loin : si vous voulez un des enfants vous conduira ». — « Vient-il souvent du monde pour le voir ? » fit Étienne qui ne voulait pas marquer trop vite le but de sa visite. — « Dans cette saison, Monsieur, il ne vient personne ; mais l’été nous avons les baigneurs de Morgat ; on vient aussi de Brest. La ferme est réputée pour son lait et il ne se passe pas de jour que nous n’ayons du monde à goûter ». Le marquis était désorienté. « Ah ! vraiment, du monde à goûter », répéta-t-il machinalement comme se parlant à lui-même.

La femme reprit : « Et même on nous presse d’ouvrir un restaurant pour la saison prochaine ; mais cela, c’est une grosse affaire et nous ne sommes pas décidés à la tenter ». Elle s’exprimait bien et avait des manières de la ville… Étienne, de plus en plus surpris, demanda : « N’est-ce point ici qu’est enterré monsieur de Lesneven ? » — « Oui, dit-elle, c’est là — et son geste indiqua un petit bois de chênes, mais c’est fermé… Vous auriez désiré voir le tombeau ? Nous avons bien la clef ; seulement quand nous nous sommes établis ici, on nous a recommandé de n’ouvrir à personne… Du reste, personne n’a jamais demandé à entrer ». Sur l’insistance du jeune homme, elle alla consulter son mari qui se fit tirer l’oreille : « il n’y a rien à voir du tout » répétait-il. Étienne était résolu à ne se nommer qu’à la dernière extrémité. Il expliqua qu’ayant lu les écrits de monsieur de Lesneven et connaissant son histoire il désirait vivement voir son tombeau. Finalement, une pièce de cent sous qui brillait dans ses doigts eût raison des scrupules du fermier ; « Bah ! dit celui-ci, cela ne fait de mal à personne ». — La femme était pleinement de cet avis ; désireuse de retenir le voyageur le plus possible dans l’espoir de lui faire accepter une collation quelconque, elle suggéra que « Monsieur serait peut-être bien aise de causer avec le vieux Simon qui était déjà là du temps de monsieur de Lesneven et s’en rappelait bien ». — On dépêcha aussitôt un des enfants à la recherche du vieux Simon. Étienne prit la clef des mains du fermier, déclarant qu’il préférait aller seul au tombeau et, perdu dans ses réflexions, il s’achemina vers le petit bois de chênes.

Les arbres en étaient rabougris, leurs branches dépouillées de feuilles se contournaient tragiquement. Au centre un espace d’environ 60 pieds carrés était clos par un mur trop élevé pour qu’on pût voir par dessus. Une petite porte basse donnait accès dans l’enceinte ; Étienne eût grand peine à l’ouvrir. Dans la serrure rouillée la clef ne tournait pas. Elle céda enfin et grinça sinistrement sur ses gonds. Il s’attendait à trouver tout envahi par les ronces, mais des ronces lui eussent semblé préférables à la nudité lamentable qui s’offrit à lui ; sur le sol poussait un gazon maigre qui paraissait avoir été fauché récemment et que n’encadraient pas même un arbuste, pas le moindre feuillage. Le regard n’était arrêté que par le mur, le mur hideux dont la maçonnerie mangée par une humidité verdâtre s’effritait par endroits. Nul préau de prison n’aurait été plus lugubre. Au milieu s’élevait un sarcophage de forme très simple qui ne portait ni croix ni inscription d’aucun genre : sépulture anonyme que la mousse et les lichens dévoraient. Le cœur du jeune homme se souleva ; des larmes lui vinrent aux yeux. Il s’approcha du sarcophage et posa la main sur la pierre comme pour promettre à celui qui dormait là de le protéger contre le scandaleux ostracisme qui le poursuivait · jusque dans la mort. Une grille remplacera ce mur, pensa Étienne : j’édifierai ici une tombe de marbre surmontée d’une croix et portant une inscription et tout autour on entretiendra des fleurs ; et il ajouta tout haut comme si le mort pouvait l’entendre, comme s’il voulait prendre à témoin des esprits invisibles : « cela sera ainsi, parce que je le veux ».

Quelle mystérieuse puissance ont donc sur ceux qui les prononcent certaines paroles dites à certaines heures décisives. En prenant ce solennel engagement, Étienne se sentit un autre homme ou plutôt il se sentit un homme. Il lui sembla qu’en lui la volonté longtemps retenue, rompait les digues et s’emparait de tout son être. Il avait senti cela déjà le jour de l’arrivée de ses cousins lorsque la tentation de la fuite s’était présentée à son esprit et qu’il l’avait repoussée, mais combien cette fois la sensation était plus forte et plus complète. De l’endroit où il se trouvait, nul horizon matériel n’était visible, mais les regards de l’âme s’étendaient très loin. Ce tombeau était, après tout, celui d’un lutteur, d’un homme sincère et droit, orgueilleux sans doute, mal inspiré peut-être, mais noble dans la bataille et dans le trépas. Il savait que Mary penserait comme lui. « Je reviendrai ici avec elle, se dit-il. C’est elle qui m’a dit que la vie était simple. Elle a raison. La vie est très simple en effet ; elle consiste à se battre ».

On avait enfin trouvé le vieux Simon ; il arrivait, clopin clopant, rabougri et contourné comme les chênes entre lesquels Étienne, qui sortait de l’enclos, le voyait s’avancer. Son œil atone annonçait un ivrogne de profession, mais la perspective d’un bon pourboire lui déliait la langue. « Pour sûr, monsieur, pour sûr, que j’ai connu monsieur l’abbé, sauf votre respect, car c’est toujours ainsi que nous l’appelions, malgré qu’on lui eût fait défense de dire sa messe. Il a vécu ici six ans, tout juste, pas vingt-quatre heures de moins, car il est mort le 1er mai 1851, l’anniversaire du jour qu’il s’était installé dans le manoir. J’avais vingt ans quand il est venu, aussi vrai que j’en ai 69 aujourd’hui, pour mon malheur… » — « Où est le manoir ? » interrompit Étienne. « Le manoir, dit le paysan étonné, et comme cherchant dans ses souvenirs… ah ben ! on l’a démoli. Il n’était pas beau, allez. La maison qu’on a bâtie à la place est bien plus jolie ». — « Qu’est-ce qui a fait démolir le manoir ? » demanda encore Étienne.

« — On nous a dit que c’était madame la comtesse qui demeurait là-bas près de Poullaouen, la belle-sœur de M. l’abbé qui héritait de lui avec ses enfants. Mais c’est monsieur le Recteur de Crozon qui a tout conduit. Il venait souvent ici, monsieur le Recteur, même que, dans les derniers temps, cela mettait monsieur l’abbé dans des fureurs parce qu’ils se disputaient tous les deux et monsieur l’abbé était très colère quoiqu’il fût très bon et donnait tout aux pauvres, au point qu’il se réduisait lui-même au dénuement ; toutes les quinzaines il envoyait de l’argent dans tout le pays, anonyme qu’il disait — pour pas qu’on sache que ça venait de lui. Alors, les derniers jours, comme il s’affaiblissait, il était devenu doux comme un agneau et il avait l’air très content ; mais il ne voulait pas entendre monsieur le Recteur, quand même, et il avait toujours auprès de lui son ami, monsieur Hamel, commissaire de la marine à Brest, un vieux célibataire qui est mort tout de suite après, et il lui disait comme ça : Hamel ! vous êtes témoin que je reste fidèle à mes idées. Pauvre cher homme, il y tenait tant à ses idées et il avait bien tort car elles ne lui ont jamais rapporté que des tracas. Il est mort tout doucement, comme un enfant, en tenant les mains de M. Hamel. Le lendemain monsieur le Recteur est arrivé avec des ordres de madame la comtesse et de monseigneur l’Évêque ; les gendarmes étaient avec lui. Pendant qu’on enterrait le pauvre monsieur dans le bois de chênes ici, on a sorti tous les meubles, les livres, tout ce qui se trouvait dans sa chambre et on a fait un grand tas auquel on a mis le feu. Pendant ce temps, monsieur le Recteur tournait autour en récitant des prières en latin. M. Hamel regardait ça, très en colère, et il a dit à monsieur le Recteur : Vous êtes un misérable et un lâche ! L’homme dont vous profanez les restes aura une meilleure place que vous dans votre paradis ! — Un des gendarmes voulait l’arrêter. La semaine suivante, les ouvriers sont arrivés pour démolir le manoir ».

Étienne recueillait avidement ces détails ; Simon cependant était au bout de son rouleau. Cette scène tragique avait marqué dans son souvenir, mais il ne se rappelait plus les faits antérieurs et ne put rien dire de plus de l’existence du réprouvé, les circonstances de son arrivée au manoir, ses écrits ou les visites qu’il recevait. « Y a quarante-trois ans qui ont passé là-dessus, monsieur, répétait-il comme pour s’excuser de ne pouvoir répondre aux questions du jeune homme. Celui-ci dut enfin songer au retour ; dans son trouble, il n’avait convenu d’aucun rendez-vous avec le cocher de la diligence. Il apprit qu’elle ne passait pas ordinairement près du Menhir Noir ; le cocher, sans doute, avait fait ce détour pour lui être agréable. Le mieux maintenant, serait d’aller jusqu’à Crozon. C’étaient les deux tiers de la presqu’île à traverser, mais le chemin était joli et on ne risquait pas de se tromper. Le marquis se mit en route après avoir remis au fermier et au vieux Simon de larges gratifications ; il se promettait d’avoir l’œil sur eux afin d’empêcher l’établissement d’une guinguette. L’idée que ce lieu, consacré par tant de souffrances et par un drame intérieur si poignant, pût devenir un centre à pic-nics lui faisait horreur.

***
(À suivre.)

  1. Voir la Nouvelle Revue des 15 février, 1er et 15 mars 1899.