Le Roi des aventuriers, 1932/Partie I

Le Courrier de Sion (p. 1-37).

LE ROI DES AVENTURIERS
Roman par Maurice BOUÉ

PREMIÈRE PARTIE

UN RIVAL D’ARSÈNE LUPIN


La maison mystérieuse


C’était une sombre et orageuse nuit d’octobre, une de ces nuits qui semblent propices aux crimes et aux drames obscurs.

Sous une pluie battante, une automobile couverte, aux stores baissés s’engagea dans la rue de Clignancourt et s’arrêta devint l’impasse du même nom. Deux hommes, dont le chapeau baissé sur les yeux et le collet du pardessus relevé dissimulaient les traits, en descendirent et sonnèrent à la porte d’une maison de l’impasse.

L’huis tourna sur ses gonds. Une femme apparut sur le seuil.

— Monsieur Corbier est-il chez lui ? demanda un des inconnus.

— Oui, monsieur.

— Nous désirons le voir, lui parler personnellement…

— Il est bien tard, messieurs, dit la femme dont le regard méfiant cherchait à dévisager les inconnus, mon mari allait se mettre au lit… Ne pourriez-vous revenir demain matin ?

— Non, madame, il s’agit d’une affaire très urgente… et de la plus haute importance.

Intriguée, la femme hésita un instant encore, puis elle prit une décision :

— En ce cas, veuillez entrer, messieurs. Je vais avertir mon mari.

Elle introduisit les visiteurs dans une petite chambre meublée très simplement.

Les deux inconnus s’assirent.

Quelques instants d’après, un homme d’une quarantaine d’années, à la tournure d’ouvrier aisé, fit son apparition dans la pièce.

— Monsieur Corbier ?

— C’est moi, monsieur.

— Vous êtes bien maître-maçon ?

— Oui, monsieur !

— La proposition que nous venons vous faire vous semblera peut-être étrange… mais nous sommes disposes à payer à prix d’or le service que nous attendons de vous.

— Je vous écoute.

— Voici de quoi il s’agit : vous allez vous munir de vos outils de maçon et nous accompagner !

— Quand ?

— À l’instant, même.

— À une pareille heure, messieurs ! n’y songez pas !…

— L’ouvrage sera rapidement exécuté : il suffit de murer une porte.

— Je puis vous envoyer un ouvrier demain à la première heure…

— Non… demain, il sera trop tard… et puis l’ouvrage que nous vous confions exige de la discrétion… la discrétion la plus absolue. C’est pourquoi nous avons tenu à nous adresser à vous personnellement.

— Mais, messieurs, vous ne supposez pas que je vais entreprendre un travail à une heure aussi tardive !

— Je vous l’ai dit, nous mettrons le prix… vous fixerez vous-même la somme.

— Nous ne regardons pas à la dépense, vous dis-je, mille francs vous semblent ils une somme suffisante ?

— Mille francs ?

— Pour deux ou trois heures d’ouvrage

— Mille francs ! mille francs !… répétait le maître-maçon, étonné, alléché par cette offre royale.

— Acceptez-vous ?

— Si j’accepte !… mille francs !… ah ! ben oui, que j’accepte !… On ne gagne pas ainsi tous les jours cinq cents francs l’heure !…

— Alors, vous êtes prêt à nous accompagner ? Notre auto vous attend…

Un éclair de méfiance, qui n’échappa pas aux étrangers, passa dans les yeux de M. Corbier.

L’un des inconnus ouvrit son portefeuille et en tira deux billets de cinq cents francs qu’il tendit au maître-maçon en disant :

— Pour dissiper les soupçons que pourraient faire naître dans votre esprit la singularité de notre proposition et notre visite à une heure un peu tardive, je tiens à payer par anticipation le service que nous attendons de vous.

L’argent a toujours été pour l’homme le mobile suprême, l’argument sans réplique. Rien n’inspire confiance comme la main qui le tend, cette main fût-elle celle d’un escroc ou d’un meurtrier.

Les mille francs avaient mis des ailes aux pieds de M. Corbier qui, avec l’agileté de Mercure, rassembla ses quelques outils et se précipita pour ainsi dire, dans l’automobile qui stationnait en face de l’impasse. Ses deux clients avaient déclaré qu’il trouverait chez eux toutes les briques et le ciment nécessaires pour terminer le travail qui lui était commandé.

Le maître-ouvrier venait à peine de prendre place dans l’auto que l’un des inconnus lui banda les yeux, tandis que son compagnon disait d’un ton menaçant :

— Pas un mot, ou vous êtes un homme mort !

Et M. Corbier sentit sur son front le cercle froid du canon d’un revolver.

Plus étonné encore qu’effrayé, il résolut de se tenir coi et d’attendre.

La voiture fit des tours et des détours, dans le but évident de dérouter toute observation et, après plus d’une heure de cette course singulière, elle s’arrêta.

L’ouvrier, à qui, durant ce trajet, les inconnus n’avaient pas adressé une seule parole, sentit qu’on lui prenait la main, tandis qu’un des étranger disait sur un ton de commandement :

— Suivez-nous sans rien dire : votre vie dépend de votre silence.

M. Corbier tenait assez à la vie pour obéir à ce prix. Les yeux toujours bandés, il suivit donc ses deux conducteurs.

Ceux-ci l’introduisirent dans une maison, lui firent gravir des escaliers et enfin lui enlevèrent le bandeau qui lui couvrait les yeux.

Le maître-maçon constata qu’il était dans une chambre fort spacieuse, mais entièrement, vide, pas un meuble, pas une chaise, pas un rideau aux fenêtres.

Les deux hommes délibérèrent à voix basse puis ils firent passer M. Corbier dans une chambre voisine qui, comme l’autre, était entièrement dénudée. Ils lui montrèrent, dans un coin, un petit réduit qui semblait ouvert dans l’épaisseur d’une muraille et que dissimulait une porte recouverte de la même tapisserie que celle de la chambre.

— Voici l’espace à murer, dit un des étrangers. Vous enlèverez aisément la porte dont les gonds sont rouilles. Dans la cour de l’hôtel vous trouverez des briques et du ciment. Si vous vous acquittez consciencieusement du travail que nous vous confions, nous augmenterons votre salaire.

Sous la conduite d’un des deux inconnus, qui un revolver à la main, surveillait ses moindres gestes, le maître-maçon travailla son mortier, monta les briques et se mit à l’œuvre.

Bientôt le mur s’éleva.

Tout en travaillant. M. Corbier examinait le réduit : celui-ci ne contenait qu’une caisse assez spacieuse, ou plutôt une espèce de malle fermée par deux verrous.

L’ouvrier se demandait la raison mystérieuse qui poussait ses deux clients à faire murer ce réduit la nuit. Quant à cette malle qu’on ensevelissait dans sa tombe, quel secret profond et terrible contenait-elle ?

Problème troublant ! Question angoissante !

Le maître maçon travaillait avec ardeur.

Lassés sans doute de leur surveillante ou appelés à quelque autre endroit, les deux inconnus avaient laissé M. Corbier à son travail et s’étaient retirés, disant qu’ils reviendraient dans quelques instants.

L’ouvrier profita de ce répit pour se reposer un instant et examiner à nouveau la malle mystérieuse.

Soudain, il lui sembla percevoir une plainte sourde, un épouvantable râle d’agonie.

Il frémit et sentit l’effroi le gagner.

Il crut deviner que cette lamentation sourde, presque inaudible, sortait de la malle qu’il entrevoyait dans l’ombre du réduit.

Un instant la plainte devint plus perceptible, puis elle s’éteignit, comme étouffée. Mais cet instant avait suffi pour persuader M. Corbier que l’étrange lamentation sortait du réduit.

Il sentit ses cheveux ! se dresser. Quelle abominable besogne accomplissait-il ? Dieu sait ! Il ensevelissait peut-être à jamais dans la tombe une innocente victime !…

Cette idée l’incita à agir.

Il n’avait pas de temps à perdre. À tout instant, ses étranges clients pouvaient réapparaître.

Sans plus d’hésitation, il approcha le chandelier du réduit, enjamba le mur qu’il construisait et fit glisser les verrous de la malle. Si celle-ci était fermée à clef ou clouée, il n’aurait certes, pas le temps de l’ouvrir. Aussi fût-ce avec une crainte mêlée d angoisse qu’il étendit la main vers le couvercle.

Mais ce couvercle céda. M. Corbier le souleva en tremblant. Puis, approchant le chandelier, il plongea avidement ses regards à l’intérieur du coffre mystérieux.

Et soudain un tremblement nerveux l’agita et il recula avec effroi. Une seconde avait suffi pour imprimer à jamais dans son cerveau un spectacle horrible. Oui, une seconde avait suffi pour que ce spectacle, dût-il vivre mille ans, il ne l’oubliât jamais.

Qu’avait-il donc vu ?

Il avait vu deux éclairs, un regard de feu dardé sur lui, un regard terrible qui reflétait à la fois l’horreur la plus violente et la haine la plus menaçante. Oui, c’était aussi une menace épouvantable qui brillait dans ces yeux que l’on eût dit à demi arrachés de leurs orbites et qui le fixaient de leurs flammes fascinatrices.

Qu’y a-t-il au monde de plus expressif, de plus doux ou de plus effrayant qu’un regard ? Qu’y a-t-il de plus mystérieux que deux yeux qui vous contemplent dans l’ombre ?

Or, les yeux qu’avait vus M. Corbier étaient d’autant plus impressionnant qu’ils éclairaient de leur flamme un visage blafard, un visage mort, aux traits crispés par la douleur.

Et le regard qui l’avait frappé était comme une dernière lueur de l’âme dans un cadavre déjà froid.

Quant au visage de l’inconnu, l’ouvrier l’aurait désormais reconnu entre mille, malgré le sang coagulé qui le maculait. C’était une tête mâle et hardie, aux traits fins et, nettement accusés, au nez droit, aux sourcils bien arqués aux lèvres fines qu’ornait une coquette moustâche noire relevée en crocs, au menton volontaire d’où jaillissait une « royale » en bataille telle que la portaient les seigneurs de la cour de Louis XIII.

Oui, c’était une de ces têtes du XVIIIe siècle comme on n’en voit plus que dans les tableaux anciens, comme le maître-maçon n’en avait vu qu’au théâtre lorsqu’on jouait les « Trois Mousquetaires » ou quelque autre pièce de cape et d’épée.

M. Corbier, à l’aspect de cette tête blafarde et sanglante, de ces yeux au regard fixe et terrible, de ce corps qu’il devinait contorsionné par les atroces souffrances qui précèdent la mort, avait reculé en poussant un cri d’effroi.

Aussitôt, il entendit du bruit derrière lui. Des pas se rapprochèrent. Ses deux clients inconnus lui apparurent, graves, muets, implacables comme des justiciers.

Enfin l’un d’eux lui dit d’une voix tranchante, chargée de menaces latentes :

— Pourquoi avez-vous ouvert ce coffre ?

— J’avais cru entendre une plainte… balbutia M. Corbier.

— Ce n’est pas une raison. Nous avions exigé de vous la discrétion ; nos secrets n’appartiennent qu’à nous. Continuez votre travail ; nous statuerons tantôt sur votre sort.

Le maître-maçon se rebiffa :

— Continuer mon travail ! s’écria-t-il, murer un cadavre ! ensevelir un crime dans une tombe, alors que la victime crie vengeance ! Jamais.

D’un geste mesuré et calme, l’inconnu leva son revolver.

L’ouvrier vit la gueule menaçante de l’arme, le fin cercle d’acier d’où jaillirait la mort qui allait le frapper.

Il trembla, non pour lui, mais pour sa femme et ses deux enfants.

Et il hésita : d’un côté le devoir, de l’autre, l’amour familial, la vie des siens, le bonheur…

L’inconnu sembla lire les pensées qui agitaient l’ouvrier, deviner le combat qui se livrait en lui, car il dit :

— Songez que nous faisons partie d’une association puissante qui frappe dans l’ombre et se venge. Songez à votre famille !

L’ouvrier courba la tête : il était vaincu.

— Préférez-vous terminer votre besogne, ou mourir ? reprit l’inconnu.

— Je terminerai ma besogne, dit M. Corbier en frémissant.

Il se remit au travail fiévreusement, en songeant. Il cherchait à excuser sa lâcheté en se disant :

— Après tout, je ne puis rien faire pour l’instant… Ma mort ne sauverait pas l’inconnu qui repose dans la malle… Et puis, cet inconnu est mort maintenant, selon toute vraisemblance. Le parti le plus sage à prendre, c’est d’attendre… Quand je serai libre, je révélerai à la police tout ce que j’ai vu…

Une demi-heure après, le réduit était muré.

— Bien, dit un des inconnus à l’ouvrier, nous sommes satisfaits de votre ouvrage. Vous allez retourner chez vous comme vous êtes venu. Mais souvenez-vous que nous exigeons de vous le secret le plus absolu : une seule parole imprudente sortie de vos lèvres, la moindre révélation faite à votre femme, et notre vengeance sera implacable : elle vous frappera vous et ceux à qui vous auriez révélé notre secret.

M. Corbier ne répondit rien. Il avait presque honte de lui-même et frissonnait d’indignation. Il se laissa toutefois bander les yeux et conduire par la main.

Les inconnus le firent descendre les escaliers qu’il avait gravis en venant ; puis il monta dans l’auto qui partit à grande vitesse et refit de nouveau de nombreux détours, pour dérouter l’observation.

Enfin la voiture ralentit peu à peu sa marche.

— Descendez, dit une voix, et pas un mot.

Au même instant, M. Corbier sentit qu’on lui enlevait son bandeau. Il franchit le marche pied et sauta à terre.

L’auto, dont le moteur était toujours en mouvement, partit avec un ronflement sourd et précipité. Un instant après, elle avait disparu dans l’ombre de la nuit.

M. Corbier, d’abord étourdi et ébloui par la clarté d’un réverbère, tourna la tête autour de lui, cherchant à reconnaître l’endroit où il se trouvait.

Il reconnut la rue de Clignancourt. L’impasse où il habitait était à quelques pas.

Tout frémissant encore du souvenir des étranges événements auxquels il venait d’assister, il rentra chez lui.


La mort rôde dans l’ombre.


Depuis cette nuit néfaste, M. Corbier se sentait assailli par les remords. Sa femme, remarquant le changement soudain qui s’était opéré en lui et son perpétuel état de surexcitation, ne cessait de le questionner sur la cause du mal mystérieux qui semblait le ronger.

N’y pouvant plus tenir, il lui avoua tout. D’accord avec elle, il se décida à faire une déposition au bureau de police. Le commissaire prit note de ses déclarations et lui demanda des renseignements complémentaires.

Mais le maître-maçon était dans l’impossibilité de fournir le moindre indice, d’indiquer la moindre piste. L’auto dans laquelle il avait été enfermé, les yeux bandés, avait décrit dans les rues les méandres les plus désordonnés, dans le but de désorienter l’ouvrier. Ensuite, celui-ci n’avait pas vu l’extérieur de la maison dans laquelle on l’avait fait pénétrer. Dans ces conditions, il devenait presque impossible de retrouver la mystérieuse habitation où vraisemblablement s’était déroulé un drame atroce. Toutefois les plus fins limiers de la police se mirent en campagne sur les vagues indices de M. Corbier.

On présumait que la maison tragique devait être située non loin de l’habitation de M. Corbier. Plusieurs remarques judicieuses corroboraient cette hypothèse : tout d’abord, les trop nombreux détours de l’automobile prouvaient que les mystérieux inconnus craignaient que le maître-maçon ne s’orientât et reconnut l’endroit où on le conduisait, crainte qui n’eût pas été fondée si M. Corbier eût été conduit dans un quartier inconnu de lui ou trop éloigné. Autre raison : si à cette heure tardive les meurtriers présumés avaient précisément choisi M. Corbier pour lui faire effectuer un travail de confiance, c’était vraisemblablement parce qu’il habitait le même quartier qu’eux et que, en s’adressant à lui ils ne perdaient pas un temps précieux.

Ces hypothèses éliminatoires restreignaient dès lors le champ d’investigations des policiers dont le cercle des recherches se limite d’abord aux artères voisines de la rue de Clignancourt.

M. Corbier avait déclaré que les chambres où il avait été introduit n’étaient point meublées et que les fenêtres n’étaient point garnies de rideaux. On présuma donc que la maison du crime était inhabitée, et l’on visita toutes les habitations non occupées.

Mais, contrairement à ces prévisions, toutes les recherches de la police restèrent sans résultat. On émit des doutes sur les déclarations du maître-maçon et, à la suite d’un ordre venu de haut lieu, l’affaire fut classée, ce qui en termes judiciaires signifie : « tenue en suspens » et en simple bon français « oubliée ».

Quant à M. Corbier, depuis le jour où il avait signé sa déposition, il avait recouvré son calme et la paix intérieure. Mais bientôt des événements imprévus firent renaître toutes ses appréhensions.

Un jour qu’il venait de pénétrer au rez-de-chaussée d’une maison en construction où son travail l’appelait il remarqua, en levant les yeux, deux ouvriers étrangers qui, entre les poutrelles du premier étage, semblaient l’observer avec insistance. En l’apercevant, l’un de ces inconnus fit un signe à son compagnon en disant :

Il pleuvra ce soir.

L’autre répondit :

Oui, le vent souffle de l’ouest.

Ces phrases, bien simples en elles-mêmes avaient été prononcées sur un ton singulier qui n’échappa pas au maître-maçon.

Il allait interpeller ces deux hommes lorsque soudain une énorme pierre de taille tomba avec fracas à quelques centimètres de lui.

M. Corbier trembla de tous ses membres : il venait de voir la mort s’abattre à côté de lui et il n’y avait échappé que grâce au brusque mouvement de recul qu’il avait fait en levant la tête qu’il devait de n’avoir pas été tué.

Ayant recouvré son sang-froid, il gravit l’échelle qui menait au premier étage, à l’effet de déterminer la cause de cet accident et d’en demander compte aux ouvriers inconnus : mais ils avaient disparu. D’où venaient-ils ? Par où étaient-ils partis ? En cherchant, M. Corbier aperçut, apposée contre l’ouverture d’une fenêtre du premier étage, une échelle qui n’était pas là la veille et qui, selon toute vraisemblance, avait servi à faciliter la fuite des inconnus.

Quelques heures après, il questionnait l’entrepreneur qui lui répondit qu’il ne savait quels pouvaient être les ouvriers qu’il avait vus.

M. Corbier ne pouvait donc attribuer au hasard l’accident dont il avait failli être victime et il trembla à l’idée des périls inconnus qui le menaçaient et dans lesquels il voyait l’œuvre d’une main mystérieuse.

Deux jours après, comme il traversait la rue Le Nôtre, une automobile lancée à toute vitesse vira si brusquement dans sa direction qu’il n’eut que le temps de se garer pour ne pas être écrasé. La voiture passa si près de lui qu’il ressentit dans les reins une violente secousse produite par le garde-crotte.

Avant qu’il ne se fût rendu compte du péril auquel il venait d’échapper, l’auto avait disparu. Mais, comme dans une de ces vagues réminiscences qui succèdent aux rêves, il crut se souvenir avoir entendu une voix prononcer ces mots étrangers, malgré leur apparente simplicité :

Il pleuvra ce soir.

Que signifiait cette phrase énigmatique qui pour la seconde fois, précédait le péril qui le menaçait ?

Trois jours s’écoulèrent, sans qu’aucun incident ne se produisît.

Mais le soir du quatrième jour, alors qu’il revenait de La Villette en prenant une rue peu passante à cette heure, il croisa trois voyous à la mine mauvaise, coiffés de casquettes et vêtus en apaches. Ces trois personnages semblaient ivres et titubaient. Ils n’eussent point attiré l’attention de M. Corbier, si l’un d’eux : n’eût chuchoté à l’oreille d’un de ses compagnons :

Il pleuvra ce soir !

— Oui, répondit l’autre, le vent souffle de l’ouest !

Le maître-maçon n’en entendit davantage. Il fit un brusque écart. Il était temps. Un de inconnus, simulant le chancellement de l’ivrogne, allait le heurter au passage.

M. Corbier vit, dans l’ombre, luire l’éclair d’un couteau. Il se sauva en courant, aussitôt poursuivi par les trois voyous qui l’invectivaient en termes argotiques, l’accusant de les avoir provoqués.

Le maître-maçon voyant à nouveau paraître le mystérieux danger qui le menaçait, redoubla d’ardeur et précipita sa course.

Il eut la chance de gagner une artère importante et d’apercevoir un gardien de la paix. Il courut à lui, pour lui demander assistance. Mais lorsqu’il se retourna afin de montrer ses agresseurs, ceux-ci avaient disparu.

Ce dernier incident attisa ses craintes et, à partir de ce moment, il vécut dans des terreurs continuelles. Il ne pouvait désormais attribuer au hasard les périls dont il avait failli, par trois fois être victime. Il pressentait qu’il avait des ennemis inconnus et puissants qui mettraient tout en œuvre pour le frapper, tôt ou tard.

Ç’avaient d’abord été des ouvriers faisant tomber une pierre de taille, puis des automobilistes lançant leur voiture sur lui, enfin des apaches cherchant à le poignarder à l’improviste…

Oui, une main mystérieuse guettait incessamment dans l’ombre, prête à le happer au moment propice et à lui donner le coup suprême…

Quels étaient ces ennemis puissants qui le poursuivaient inlassablement de leur haine, employant les auxiliaires et les instruments les plus imprévus pour assouvir leur vengeance ?

Pouvait-il espérer leur échapper ? Un jour viendrait où les faits presque miraculeux qui l’avaient préservé jusqu’alors feraient défaut et où il tomberait sous l’arme inconnue, tandis que, grâce aux moyens employés, on attribuerait, sans doute, sa mort à une cause tout accidentelle !

Il demanda assistance à la police. Le commissaire à qui il s’adressa crut voir en lui un maniaque ; toutefois, sur ses insistances réitérées, on promit de le protéger et de surveiller les alentour de sa maison. Mais cette surveillance se relâcha peu à peu.


Le revenant


M. Corbier redoublait de prudence, ne sortant plus le soir, évitant, le jour, les rues peu passantes, se barricadant la nuit…

Il vivait dans un perpétuel état de terreur.

Qu’y a-t-il de plus effrayant qu’un danger occulte qu’on devine sans pouvoir le déterminer, que l’on appréhende sans pouvoir l’éviter ?

Cependant, M. Corbier eut quelques jours de répit. Ses ennemis semblaient lui avoir accordé une trêve provisoire. Sans doute était-ce pour mieux choisir leur heure et frapper à coup sûr !…

Le maître-maçon reprenait peu à peu espoir lorsqu’un nouvel événement, plus inattendu encore que les précédents, vint à nouveau jeter le trouble dans son esprit.

Un matin qu’il venait de franchir la Porte Saint-Denis et s’engageait dans le boulevard Bonne-Nouvelle, une véritable apparition surgit à ses yeux et le fit frémir de surprise et de stupeur.

Il s’arrêta, médusé, pétrifié sur place. Devant lui arrivait, en sens inverse, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, au port hautain, à l’attitude fringante. Il marchait, la tête légèrement relevée ; ses nobles traits avaient à la fois une expression à la fois dédaigneuse et provocante. Il portait la moustache relevée en croc et la « royale » ; mais ce qui frappait surtout dans cette mâle physionomie, c’étaient deux yeux noirs au regard flamboyant d’audace et d’intelligence.

C’était une de ces têtes peu communes qu’on n’oublie pas quand on les a vues, ne fût-ce qu’un instant.

Et moins que tout autre, M. Corbier ne pouvait avoir oublié ce visage qui était gravé en traits indélébiles dans sa mémoire, depuis le travail macabre qu’il avait entrepris dans les tragiques circonstances que nous avons rapportées.

Le maître-maçon venait, en effet, de reconnaître dans l’inconnu qui traversait le boulevard Bonne-Nouvelle, la victime dont il avait vu le cadavre enfermé dans un coffre, au fond du réduit muré de la maison mystérieuse !

Quel était ce prodige ? Comment expliquer ce miracle ? L’homme mort reparaissait, débordant de vie, fringant et joyeux. Il s’avançait de son pas hautain et calme et il allait dépasser M. Corbier, lorsque celui-ci, dans un mouvement spontané, se dressa devant lui, les yeux écarquillés, le visage reflétant la stupeur.

L’inconnu abaissa sur lui le regard étonné de quelqu’un qui se heurte soudain à un obstacle.

— Vous ! vous ici ! s’écria le maître-maçon sans trop savoir ce qu’il disait.

Et il balbutia des paroles incohérentes.

L’étranger s’était arrêté et le regardait, impassible, attendant qu’il s’expliquât. Enfin, il dit d’un ton impatienté :

— Eh bien ! que me voulez-vous ?

— Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur ? demanda le maître-maçon.

— Non. À qui ai-je l’honneur de parler ?

— À Gustave Corbier, maître-maçon.

M. Corbier ?…

— Oui, monsieur. Mon nom ne vous apprendra rien, je le sais. Mais vous vous souviendrez de moi, lorsque je vous aurai dit que je suis l’ouvrier qui a été chargé… malgré lui, monsieur ! oh ! bien malgré lui !… de murer le réduit au fond duquel vos infâmes meurtriers vous avaient enfermé !…

— Où ai-je été enfermé ?… mes meurtriers ?… un réduit ?…

Et l’étranger, après avoir écouté avec étonnement les explications qui venaient de lui être données, releva dédaigneusement la tête et darda un regard sévère sur son interlocuteur en lui disant d’un ton sec :

— Ah ! çà ! monsieur, nous ne sommes pas en temps de carnaval et je ne suppose pas que vous auriez l’audace de vous rire du chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac !…

— Loin de moi, monsieur, l’envie de rire, balbutia M. Corbier. J’ai vu des choses trop terribles pour songer à plaisanter.

Et le visage du maître-maçon refléta une si douloureuse expression mêlée de soumission et de franchise que la flamme d’indignation qui avait brillé dans les yeux de l’étranger s’adoucit et fit place à la compassion.

— Pauvre homme, c’est un fou ! murmura-t-il.

Et il se disposa à continuer son chemin.

Mais le maître-maçon leva sur lui un regard si désespéré et si suppliant que l’étranger s’arrêta à nouveau pour l’écouter.

— Je vous en supplie, monsieur ! dit M. Corbier, ne me repoussez pas ! Vous pouvez peut-être sauver un homme, le protéger contre les assassins acharnés à sa perte…

À ces mots, un revirement soudain parut se faire dans l’âme de l’étranger. Un éclair de bravoure et de générosité illumina ses beaux yeux :

— Jamais, monsieur, je n’ai repoussé de bras qui se tendaient vers moi et imploraient ma protection. Vous souffrez, dites-vous, vous êtes en danger, des ennemis vous menacent. Très bien, monsieur, en ce cas, je suis à vous. Vous pouvez compter entièrement sur mon aide à toute heure du jour ou de la nuit. Chaque fois qu’un ennemi lâche ou puissant cherchera à vous nuire, venez me trouver, je serai là entre vous et lui.

— Et, monsieur, où pourrai-je vous trouver ! demanda le maître-maçon à qui le ton décidé de l’étranger inspirait confiance et qui, comme le noyé qui se rattache à une dernière branche, espère trouver quelque secours inattendu.

— À l’Hôtel de Provence, quai des Grands Augustins. C’est là que je suis descendu. Vous demanderez le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac de Savignac.

— Mon Dieu, dit l’ouvrier d’une voix hésitante, pardonnez-moi, mais je ne parviendrai jamais à retenir tous ces noms.

— En ce cas vous demanderez tout simplement le chevalier d’Arsac. C’est ainsi que je permets qu’on m’appelle dans l’intimité. Je regrette, ajouta-t-il, avec un sourire, de ne pouvoir vous donner ma carte de visite. Je suis un peu le compatriote de Cyrano de Bergerac : lui oubliait ses gants sur la face de ses adversaires ; mes cartes à moi se trouvent dans les poches de mes ennemis, à six pieds sous terre.

Et le chevalier d’Arsac, ayant salué son interlocuteur, continua son chemin de son pas calme et majestueux de conquérant en promenade.

Le maître-maçon le regarda partir :

— C’est étonnant ! se disait-il. C’est bien l’homme que j’ai vu en cette nuit tragique et et dont les traits resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Oui, c’est bien ce visage que je n’oublierai jamais et que je ne pourrais confondre. Pour quelles mystérieuses raisons ce chevalier d’Arsac nie-t-il être la victime que j’ai vue baignée de sang. Il y a dans tout cela un secret terrible et inexplicable.


Et de deux !


Le soir même, M. Corbier était assis à table au milieu de sa femme et de ses deux fillettes, dans la chambre à manger dont les deux fenêtres s’ouvraient sur l’impasse Clignancourt, lorsque tout à coup un éclair traversa la pièce, aussitôt suivi d’une détonation et d’un bruit de vitre brisée.

Le maître-maçon poussa un cri de douleur tandis que sa femme et ses enfants se levaient, effrayés.

Quelqu’un avait tiré un coup de revolver à travers une des fenêtres.

Un jet de sang coula sur la nappe blanche, M. Corbier avait été blessé au bras droit au moment où il étendait la main vers une de ses fillettes.

Recouvrant son sang froid il courut à la porte, en criant.

— À l’assassin.

Il constata que l’impasse était déserte. Sa femme, qui était accourue derrière lui, le fit rentrer. Elle lui donna les premiers soins que nécessitait son état, pendant qu’une voisine allait quérir un médecin et prévenir la police.

Une heure après le praticien avait extrait la balle. Il déclara que la blessure n’était pas grave ; mais il ordonna deux jours de repos absolu au maître-maçon. Quant à la police, elle fit des recherches qui n’eurent aucun résultat. Personne dans l’impasse Clignancourt n’avait vu fuir le meurtrier.

M. Corbier reconnut une fois encore, avec un réel effroi, la façon de faire adroite de la Main mystérieuse.

Deux jours après, il put sortir, le bras droit en écharpe. Il était toujours incapable de travailler ; mais il pouvait faire quelques promenades.

Cet incident avait retardé la visite qu’il comptait faire au chevalier d’Arsac.

Or, un matin qu’il se promenait dans l’avenue des Champs-Élysées, il vit descendre d’une automobile l’étranger qu’il avait rencontré boulevard Bonne-Nouvelle.

Heureux de revoir l’homme qui avait promis de le protéger, il courut à lui en disant :

— Pardonnez-moi, Monsieur le chevalier, de ne pas encore m’être rendu à votre aimable invitation…

L’étranger le regarda avec surprise, et répondit :

— Mais, monsieur, je ne vous connais pas

— Je suis Gustave Corbier, maître-maçon.

— Ce nom ne m’apprend rien.

— Je comprends, monsieur le chevalier, que vous ayez oublié un nom aussi humble ; mais permettez-moi de vous rappeler que c’est moi que vous avez vu boulevard Bonne-Nouvelle et que vous m’avez invité à me rendre à l’Hôtel de Provence.

— Monsieur, dit l’étranger d’un ton cassant, il y a méprise. Je ne connais pas l’Hôtel de Provence, je ne vous ai jamais vu avant ce jour et je ne suis pas chevalier. Je suis le comte de Beaulieu.

— Mais…

— N’insistez pas, je vous prie, je vous l’ai dit, il y a méprise.

Et l’étranger tourna les talons.

« Cette fois, je n’y comprends plus rien, pensa M. Corbier. Mais j’en aurai le cœur net. Je ne suis pourtant pas fou ! »

Et pendant une heure, il suivit l’inconnu qui avait dit s’appeler, cette fois, le comte de Beaulieu. Il le vit aller au devant d’un homme âgé et se promener avec lui tout en parlant avec animation.

Puis les deux inconnus, après avoir parcouru diverses artères, s’engagèrent dans le boulevard St-Germain. Arrivés là, ils se séparèrent : le vieillard salua avec respect le comte de Beaulieu et celui-ci pénétra dans un somptueux hôtel.

M. Corbier attendit pendant une heure sans le voir sortir.

— Il est chez lui, sans doute, pensa-t-il. Mais pour quelle raison dit-il aujourd’hui s’appeler le comte de Beaulieu et affirme-t-il ne pas me connaître ? Que de mystères !

Le maître-maçon désespéra dès lors de l’appui que lui avait été promis le chevalier d’Arsac.

Mais une nouvelle surprise l’attendait.

Le surlendemain, il allait s’engager sur le Pont-Neuf, lorsqu’il revit l’homme mystérieux qui avait dit une première fois s’appeler le chevalier d’Arsac et, la seconde fois, être le comte de Beaulieu.

Déçu de l’accueil qui lui avait été fait, M. Corbier se borna à saluer l’étranger et il allait continuer son chemin lorsque le jeune homme vint à lui la mine accueillante :

— Mordious, mon ami, lui dit-il, pourquoi donc n’êtes-vous pas venu me voir ?

— Mais, monsieur le comte, j’avais cru comprendre, quand je vous ai revu avenue des Champs-Élysées que…

— Vous m’avez revu avenue des Champs-Élysées, dites-vous ?

— Avant-hier…

— Avant-hier ! Mais je n’y suis plus passé depuis mon retour ici. J’ai fait de longs voyages en Amérique et je ne suis à Paris que depuis le 6 de ce mois. C’est vous dire que je n’ai plus vu l’avenue des Champs-Élysées depuis cinq ans.

— Je ne comprends plus rien.

— Expliquez-vous donc. Mais, que vois-je, vous portez un bras en écharpe ? Auriez-vous été blessé ? Parlez donc !

Sur l’invitation du chevalier, le maître-maçon raconta les événements terribles auxquels il avait été mêlé.

Quand il eût terminé son récit, le chevalier s’écria :

— Si je ne voyais votre blessure, je mettrais en doute ce que vous venez de me conter, tant ces faits semblent invraisemblables !

Je vous avoue, du reste, que je vous avais cru un peu fou. Mais désormais je vous prends sous mon égide et je vous prie de croire que — quelque puissants que soient vos mystérieux ennemis — ils ne se frotteront pas impunément au chevalier Gaston Tarrail de Bayard d’Arsac de Savignac. Et, pour commencer, vous allez avoir l’honneur, mon ami, de me conduire là où habite ce comte de Beaulieu qui a l’audace de me ressembler d’une si insolente façon. Mordious ! le chevalier d’Arsac est unique ! Il ne faut pas qu’il y en ait deux !

— Mais, monsieur le chevalier, si…

— S’il y en a deux, allez-vous dire ? Ah ! Capédious ! en ce cas là il faut que l’autre disparaisse…


Où est l’ombre du Chevalier ?


Quelques temps après, le chevalier d’Arsac et M. Corbier descendaient d’un taxi en face d’un somptueux hôtel du boulevard Saint-Germain.

— C’est là qu’est entré le comte de Beaulieu, dit le maître-maçon.

— Bien, mon ami. Comme j’ai oublié mon laquais à mon hôtel de Provence, veuillez avoir l’obligeance de sonner.

M. Corbier s’acquitta de cette tâche.

Quelques secondes après, un valet en livrée ouvrit la porte. À la vue du chevalier d’Arsac, il s’inclina très bas et s’écarta pour lui livrer passage.

Le chevalier d’Arsac entra, la tête haute, suivi de M. Corbier. Un second valet, après s’être incliné devant lui aussi bas que son prédécesseur, l’introduisit dans un vaste salon, sans mot dire.

M. le comte de Beaulieu est-il chez lui ? demanda le chevalier.

Le valet leva vers lui des yeux ahuris, et vaguement inquiets :

— Monsieur le comte désire ? demanda-t-il en s’inclinant de nouveau.

— Je désire savoir si M. le comte de Beaulieu est ici.

Pour la seconde fois, le valet leva des yeux ahuris et balbutia d’une voix humble :

— Oui, monsieur le comte.

— Très bien. Faites-lui savoir que le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac, le prie de vouloir bien lui accorder une entrevue de quelques instants.

Le valet semblait ébranlé. Son visage reflétait l’étonnement poussé au paroxysme. Il attendait, bouche bée.

— Vous ne m’avez pas compris ? s’écria le chevalier, impatienté. Mais, allez-vous répondre ?

— Que Monsieur le comte daigne me pardonner, balbutia le valet, mais je n’ai pas bien compris son ordre.

— Je vous ai dit, reprit le chevalier d’une voix tranchante, que je désirais parler à votre maître. M’avez-vous compris, maintenant ?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bien ? Mordious ! pourquoi donc restez-vous figé comme une statue ? Allez prévenir votre maître.

— Que monsieur le comte me pardonne, mais je ne sais comment accomplir une chose impossible.

— Impossible ! Monsieur de Beaulieu refuse-t-il de recevoir ?

— Non, monsieur le comte.

— Serait-il malade ?

— Non, monsieur le comte.

— Bref, où est-il votre maître ?

— Que Monsieur le comte me pardonne si je ne saisis pas très bien la plaisanterie, mais M. le comte est devant moi.

— Ah ! je comprends ! s’écria le chevalier en éclatant de rire, c’est moi que vous prenez pour le comte de Beaulieu.

Le valet, rassuré par le rire du chevalier, sourit avec discrétion de la plaisanterie dont voulait bien l’honorer celui qu’il croyait être son maître. Il répondit par une respectueuse inclination de la tête.

— Mordious ! s’écria d’Arsac, il faut croire que je lui ressemble fameusement. Non, je ne suis pas le comte de Beaulieu. Je porte le titre de comte de Savignac. Mais dites-moi, quand pourrai-je trouver ici mon sosie, le véritable comte de Beaulieu ?

Ce ne fut point sans difficulté que d’Arsac parvint à tirer de son mutisme ce valet têtu qui persistait à voir en lui son maître. Finalement, il apprit que le comte de Beaulieu voyageait beaucoup et ne faisait dans son hôtel du boulevard Saint-Germain que de courtes apparitions. Il résolut de revenir un autre jour et il sortit, suivi de M. Corbier, avec toutes les marques de respect et tous les honneurs dus au comte… de Beaulieu.

Décidément, le chevalier d’Arsac devait terriblement ressembler à un homme considérable.

Bien qu’il fût presque inconnu à Paris où il n’avait plus séjourné depuis cinq ans, il ne pouvait aller se promener au Bois de Boulogne ou sur les grands boulevards, sans que des messieurs ou des dames passant en auto ou en voiture de maître ne le saluassent, il répondait à toutes ces marques de civilités avec le plus profond détachement, en personnage accoutumé à recevoir des hommages. Mais cette soudaine notoriété n’était point sans le surprendre. Il connaissait sa valeur, il trouvait tout naturel qu’on admirât le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac de Savignac, mais il s’étonnait toutefois un peu que les exploits qu’il avait accomplis dans le Nouveau Monde fussent connus déjà dans la vieille Europe.

Mais ce n’était point tout : d’autres surprises l’attendaient.

Un jour qu’il se trouvait attablé dans un grand restaurant, un étranger très correctement vêtu le salua et, s’approchant, lui dit d’un air mystérieux en se penchant à son oreille :

Il pleuvra ce soir.

Le chevalier d’Arsac s’attendait à une entrée en matière plus distinguée. Aussi, offusqué de la banalité du propos, il répliqua d’une voix cassante :

— Il est possible, mais ça m’est égal.

L’inconnu esquissa un geste d’excuse et se retira.

D’Arsac pensa :

« Ou c’est un fou ou bien cet homme se moque de moi. Dans ce dernier cas, il faut qu’il m’en rende raison. »

Et il se leva, cherchant du regard l’inconnu ; mais celui-ci avait disparu.

Une autre fois qu’il flânait sur les quais, regardant en passant les livres exposés par les bouquinistes, un vieux monsieur le salua en souriant, comme s’il se trouvait en présence d’un sien ami.

Puis, s’avançant, il lui dit d’un ton confidentiel :

Il pleuvra ce soir.

« Encore ! pensa d’Arsac. Décidément, j’ai à faire à des fumistes qui se sont donné le mot pour se rire de moi. » Et à haute voix, il dit à son interlocuteur :

— Monsieur, c’est la seconde fois qu’un inconnu me tient le même propos banal. Votre âge m’impose le respect ; je me bornerai donc donc à vous demander si vous vous moquez de moi.

— Comment… vous n’en êtes pas ?…

— Continuez…

Le vieillard parut se raviser. Il reprit :

— Vous n’êtes pas de ceux qui observent la direction du vent ?

— Non, monsieur, je ne m’inquiète aucunement du vent et de la pluie.

Et il lui tourna le dos, décidé à prendre sa revanche, lorsqu’un homme plus jeune oserait lui reparler du vent ou du beau temps sur un ton aussi solennellement stupide. L’occasion ne se fit pas attendre.

Le soir même, un dandy l’accosta en lui répétant les paroles sacramentelles :

Il pleuvra ce soir.

— Oui, monsieur, dit le chevalier, les yeux brillants de colère, il pleuvra des coups d’étrivières si vous ne décampez pas au plus tôt.

Et faisant siffler la cravache qui ne quittait jamais sa main et lui tenait lieu de canne, il menaça d’un tourbillon cinglant le dandy. Celui-ci s’excusa avec volubilité et déguerpit rapidement.

— Que signifie cette phrase stupide, ce lieu commun ? se demandait le chevalier. Un mot de passe ? Peut-être. Mais je n’aime pas ça.

Et chaque fois qu’un étranger se représentait devant lui avec ces paroles aux lèvres, la cravache menaçante sifflait et mettait en fuite l’importun.

Entre temps, notre chevalier protégeait M. Corbier, l’accompagnant dans ses promenades, le reconduisant chez lui, veillant sur lui à toute heure du jour.

— Si un homme a l’audace de toucher à un de vos cheveux, avait-il dit, je le pulvérise.

Et, de fait, depuis qu’il était sous la protection inlassable du chevalier, M. Corbier n’avait pas couru le moindre danger. La blessure de son bras ne lui avait pas encore permis de se remettre au travail et il ne sortait que pour se promener.

Un jour que le chevalier d’Arsac sortait de l’hôtel de Provence et tandis que la tenancière le suivait d’un regard admiratif, murmurant : « Quel fringant et admirable cavalier ! » un étranger portant une longue barbe noire pénétra dans l’établissement. Il avisa un garçon :

— J’ai quelques renseignements à vous demander. Servez-moi une chopine de blanc.

Le garçon servit la consommation.

— Pouvez-vous me fournir en quelques mots des renseignements sur le chevalier d’Arsac qui est descendu dans cet hôtel ?

— C’est un Gascon. Vingt-cinq ans. Il est comte. A voyagé dans le Nouveau-Monde. A cherché fortune. Ne l’a pas trouvée.

— C’est tout ?

— Tout ce que je sais.

— Personne ne pourrait compléter ces renseignements ?

— Oui, l’homme qui l’accompagne et qu’il appelle son domestique.

— Est-il ici ?

— Oui.

— Allez le chercher. Je voudrais lui parler.

Quelques instants après, un homme d’une cinquantaine d’années, replet, aux yeux fureteurs, entra dans l’établissement, conduit par le garçon.

— Vous êtes le domestique de M. le chevalier d’Arsac ? demanda l’homme mystérieux.

— Son domestique ? s’écria le nouvel arrivant. Non, monsieur, j’accompagne M. le chevalier, il est vrai, et il m’appelle son domestique, mais je suis, en réalité, son créancier : M. le chevalier d’Arsac me doit à l’heure actuelle cent trente et un mille neuf cent soixante treize francs trente-cinq centimes. J’ai le compte sur moi, monsieur.

— Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter un verre ? dit l’inconnu.

— Très volontiers, monsieur.

Les deux hommes s’installèrent.

— Vous êtes donc son créancier, reprit l’inconnu ?

— Oui, monsieur, je me nomme M. Poiroteau.

— Poiroteau ?

— Poiroteau ?

— Oui, monsieur, César Poiroteau, pour vous servir.

L’inconnu « cuisina » habilement le naïf M. Poiroteau qui lui fournit sur le chevalier d’Arsac les plus amples renseignements. Nul ne peut être mieux renseigné qu’un créancier.

Il apprit ainsi que le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac de Savignac avait vu le jour à Meilhan, dans un vieux château dont les murs baignaient dans la Garonne, qu’il prétendait descendre en ligne directe du chevalier Bayard — détail fort secondaire, du reste — et que son père en mourant lui avait légué cent dix mille francs de dettes — détail d’autant plus important celui-ci que la majeure partie de cette somme était due à M. César Poiroteau.

Le jeune Gaston était parti pour l’Amérique dans le but de faire fortune : il en était revenu couvert de gloire, mais non d’or, après avoir accompli les exploits les plus fantastiquement inutiles, exploits qui lui avaient valu le titre de « Roi des Aventuriers ».

— Mais comment et pourquoi M. le chevalier d’Arsac vous fait-il passer pour son domestique ? demanda l’inconnu.

— C’est bien simple. On prétendait qu’il avait fait fortune au Canada et qu’il y menait une vie de grand seigneur. Je partis dans le but de liquider mes créances. Je tombai dans les mains des Peaux-Rouges qui allaient me brûler vif lorsque M. le chevalier arriva juste à temps pour me délivrer.

— Vous eûtes de la chance !

Et de la malchance aussi. Jugez de ma désillusion lorsque j’appris de la bouche même du chevalier qu’il n’avait pas fait fortune et qu’il était bien aise de me voir à l’effet d’élargir son crédit. Comme il ne me trouvait pas l’allure assez noble pour me considérer comme son compagnon, il me fit passer pour son domestique et… il m’imposa même ces fonctions.

— Et c’était le monde renversé : c’était le domestique qui payait son maître.

— Hélas, oui, monsieur.

— Et vous avez toléré ces prétentions extraordinaires ?

— Que voulez-vous monsieur ! Lorsque je récriminais sur l’élévation des dépenses, il se fâchait tout rouge en disant : « Si vous persistez à me tenir un langage aussi irrespectueux, je vous congédie, « César » ! Je lui disais alors : Mais Monsieur le chevalier, vous oubliez que je ne suis votre domestique que de nom. Savez-vous ce qu’il me répondait, Monsieur ?

— Non.

— Il me répondait : En ce cas, « Monsieur Poiroteau », je vais vous quitter, car je ne veux pas qu’on vous prenne pour mon ami.

— Et pourquoi donc ne l’avez-vous pas laissé partir ?

— Le laisser partir, Monsieur ?… Mais vous n’y songez pas ! Ne vous ai-je pas dit que M. le chevalier d’Arsac représentait pour moi près de cent trente deux mille francs. On n’abandonne pas ainsi une somme de cette importance !

— Et vous avez continué à payer les frais de voyage ?

— Hélas ! oui, M. le chevalier était à la recherche d’un filon d’or. Il m’a fait parcourir tout le Canada, traverser les Montagnes Rocheuses. Nous en avons vu du pays !

— Un beau pays, n’est-ce pas ?

— Le pays, je m’en moque ; je ne voyais d’ailleurs que l’argent qui filait entre mes doigts. Au lieu de trouver de l’or dans ces maudites Montagnes Rocheuses, j’en ai laissé. Enfin, un beau jour, le chevalier après avoir traversé le Canada de part en part arriva avec moi devant l’Océan Pacifique. Il me dit alors, d’un air très sérieux :

« Je crois, mon brave César, que nous nous sommes trompés de chemin. Nous n’avons pas trouvé d’or au Canada ; donc c’est qu’il n’en reste plus. Nous sommes arrivés cinquante ans trop tard. — Il fallait venir plus tôt, lui dis-je d’un ton aigre-doux. — J’en conviens, répliqua-t-il, j’aurais dû le faire ; mais songez que c’était impossible : je n’ai que vingt-cinq ans ! »

— C’est vrai, concédais-je. Mais qu’allons-nous faire ? Il me montra la mer, « La Providence vous répondra pour moi, dit-il. Elle a mis devant nous l’Océan Pacifique pour nous inciter au repos : c’est d’ailleurs à peu près tout ce que nous avons gagné. Profitons-en : c’est plus que rien. » Nous nous reposâmes donc à Vancouver pendant huit jours, puis le chevalier me dit : « En réalité, les mines américaines sont vides, l’or après avoir vu le jour ici a émigré. Retournons chez nous : j’ai l’impression que je ferai fortune. » Nous partîmes et nous arrivâmes ici le 6 de ce mois.

— Eh bien ! dit l’inconnu d’un air finaud, le chevalier avait peut-être raison ; je trouve aussi que, s’il le veut, la fortune l’attend ici. Ménagez-moi une entrevue avec lui et je crois que, après avoir été son créancier, vous pourrez bien un jour devenir son débiteur.

— Pas possible !

— Vous verrez.

— Et qui pourrai-je annoncer à M. le chevalier ?

M. Messager. Ne suis-je pas, du reste, le messager de la fortune ? Dites-moi, à quelle heure pourrais-je trouver ici M. d’Arsac ?

— Demain entre 9 et 10 heures du matin.

— Très bien, je serai ici demain à 9 heures.

Et l’inconnu sortit.

M. Poiroteau fit part au chevalier de l’entretien qu’il avait eu avec l’inconnu. Le Gascon répondit qu’il daignerait recevoir le dit inconnu le lendemain à 9 heures du matin.

Le prétendu M. Messager fut exact au rendez-vous et M. Poiroteau le conduisit dans le petit cabinet qu’occupait le chevalier d’Arsac. Celui-ci était assis à sa table. Sans se lever, il fit signe à l’étranger de s’asseoir.

— Mon valet de chambre m’a dit, monsieur, que vous aviez des propositions à me faire, prononça-t-il.

L’étranger s’inclina :

— C’est vrai, en effet, monsieur le chevalier. Mais je désirerais d’abord, si vous le permettez, vous poser une question.

— Posez, monsieur, et soyez bref, je vous en prie.

L’étranger se recueillit un instant. Il voulait porter un grand coup. Il dit :

— Cette question, monsieur, la voici, en un mot ; voulez-vous faire fortune ?

— Cela dépend de mes conditions.

L’étranger sursauta : le grand coup qu’il avait cru donner n’avait point porté et c’était lui qui le recevait dans cette réponse inattendue.

— Comment, monsieur le chevalier, fit-il étonné, je viens vous proposer, moi, de faire fortune et c’est vous qui y mettez des conditions.

— Parfaitement. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?

— Mais… je ne comprends pas.

— Je m’explique. J’accepte de faire fortune, il est vrai, mais comme certaines fortunes sont échafaudées sur des moyens malhonnêtes, je tiens à vous déclarer que je refuse à priori de faire quoi que ce soit qui ne soit pas conforme à l’honneur.

L’étranger réprima furtivement une grimace et reprit, avec calme :

— C’est bien mon avis, monsieur le chevalier.

— Très bien. En ce cas, je vous écoute.

— Voici de quoi il s’agit. Mon frère et moi nous cherchons un homme beau, distingué, vaillant, capable de porter un grand nom. Vous pourriez excellemment être cet homme.

— C’est aussi mon avis. Continuez.

— Nous sommes riches. Nous mettrions un magnifique hôtel à votre disposition : vous auriez tout le luxe désirable, laquais, chevaux, automobiles. Cela vous convient-il ?

— Mais oui. Continuez.

— En échange de tout cela, nous ne vous demanderions qu’un peu d’obéissance.

Le chevalier bondit sur son fauteuil.

— Plaît-il ? De l’obéissance ? Obéir, moi, qui suis d’une race qui commande depuis cinq siècles, dix siècles que sais-je ? Obéir, moi, le descendant du chevalier Bayard ! Vous m’insultez, je crois, monsieur, et si vous n’étiez mon hôte…

— Pardonnez-moi, monsieur le chevalier, je me suis mal exprimé. J’ai voulu dire : condescendance.

— Ah !… très bien. Continuez.

— Nous vous demandons simplement de ne pas contrecarrer nos projets.

— Et ces projets, quels sont-ils ?

— Voilà ce que nous désirons garder secret mais je vous donne ma parole d’honneur que ces projets n’ont rien que de très honorable.

— En réalité qu’attendez-vous de moi en échange de vos hôtels, valets, chevaux et voitures ?… Car je suppose que ce n’est pas pour le seul plaisir de me voir occuper le rang qui m’est dû que vous allez me procurer tous ces avantages ?

— Je vous l’ai dit, monsieur, nous ne demandons qu’une seule chose, c’est que vous consentiez à porter un grand nom, un très grand nom.

— Je ne comprends pas très bien. Quel est ce grand nom ?

— C’est celui du comte de Beaulieu !…

— Hein ? le comte de Beaulieu !… mon fameux sosie ?… Et c’est cela que vous exigez de moi ?…

— C’est tout, monsieur le chevalier, absolument tout. Et maintenant, il ne manque plus que votre consentement. Acceptez-vous ?

— Je refuse.

— Et… puis-je en connaître la raison ?

— La raison ! Mais supposez-vous donc que lorsqu’on a l’honneur de s’appeler le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac, on va s’abaisser à échanger des titres aussi glorieux contre celui de comte de… comment disiez-vous ?… de Beaulieu ?…

— Mais, monsieur, la noblesse des Beaulieu remonte aux Croisades.

— En ce cas, monsieur, la mienne remonte à Charlemagne, à Moïse, et qui sait… peut-être même à Adam…

— Vous voulez rire, monsieur le chevalier ?

— Je ne ris jamais, quand je parle de mes ancêtres, monsieur. Je ne ris que lorsqu’il s’agit de « votre siècle ». Vous oubliez, monsieur, que vous avez devant vous le dernier descendant du grand Bayard…

— Je le sais, monsieur le chevalier, je connais votre noblesse et vous admire. C’est pourquoi je me suis adressé à vous. Réfléchissez à ma proposition… je reviendrai prendre votre réponse.

— Inutile, monsieur, s’écria le chevalier de sa voix claironnante, inutile, je refuse, vous dis-je, je refuse.

À ce moment, un soupir profond et sonore éclata dans la salle. Le chevalier se retourna vivement pour voir d’où provenait ce bruit insolite : il aperçut dans l’entrebâillement de la porte la figure déconfite de M. Poiroteau. Il comprit tout de suite la nature de ce soupir digne d’un homme à qui l’on doit cent trente-deux mille francs : il se borna à lancer à son malheureux laquais un regard foudroyant. M. Poiroteau disparut comme par enchantement.

— Votre refus catégorique, votre brusque décision m’attriste, dit l’étranger. Vous auriez pu faire une bonne action, éviter peut-être un grand malheur…

À ces mots, le chevalier sursauta. Sans le savoir, l’étranger venait de toucher en lui une corde sensible et tout ce qu’il y avait en lui de bonté native et de générosité en notre Gascon se réveillait.

— Vous dites, monsieur, une bonne action ?… éviter un grand malheur ?… En ce cas, c’est autre chose… Je suis prêt à faire certains sacrifices… Expliquez-vous, je vous écoute.

L’étranger réprima un sourire : il avait découvert le point faible de la cuirasse et il se proposait d’en tirer parti. Il parut réfléchir un instant, et dit enfin :

— Me promettez-vous de garder le secret que je vais vous révéler ?

— Je vous en donne ma parole.

— Merci. Je vais vous dire le mobile très louable, très charitable même qui m’a décidé à faire une démarche auprès de vous. Une dame du monde, madame la comtesse de Beaulieu, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a perdu un fils qu’elle chérissait comme son dieu. Elle en a conçu un chagrin qui la mine et la conduira à la tombe.

— Ce fils est mort ?

— Il a disparu… on est sans nouvelles… le bruit de son décès a circulé.

— Je comprends.

— La comtesse deviendra folle ou succombera au désespoir si le fils chéri ne reparaît pas ! Vous comprenez ! Nous avons pensé à vous parce que vous ressemblez au jeune comte Louis de Beaulieu d’une façon étonnante : il a votre taille, votre mâle visage, et comme vous il a été élevé dans le Midi. Il a votre accent. Bref, je vous le répète, la ressemblance est étonnante.

— Je sais, je sais.

— Comment ! vous auriez connu le comte Louis de Beaulieu ?

— Je ne l’ai jamais vu.

— Ah !

— Mais je me suis rendu dans son hôtel, boulevard Saint-Germain et ses laquais m’ont pris pour lui.

— Ah ! ah ! expliquez-moi cela.

Le chevalier raconta son aventure.

— Et c’est ce jeune comte qui a disparu ? demanda d’Arsac.

L’inconnu ne répondit pas. Il semblait songer. D’Arsac renouvela sa question.

— Oui, c’est lui, dit enfin l’étranger.

— Pauvre jeune homme et pauvre mère ! balbutia le chevalier.

— C’est, reprit l’inconnu, ce jeune homme que nous voudrions remplacer par vous, pendant quelque temps du moins, pour sauver la mère.

— Oui, oui… je comprends.

— Et…

— Inutile, ne continuez pas. J’accepte votre proposition.

Un nouveau soupir, mais qui cette fois manifestait un soulagement suprême, sortit de l’entrebâillement de la porte.

Le chevalier d’Arsac ne se retourna plus : mis en joie à l’idée de faire une bonne action, il ne voulait pas gâter le plaisir fort légitime de son fidèle César Poiroteau.


Le chevalier rentier


Trois jours après, le chevalier d’Arsac fit sa joyeuse entrée dans son magnifique hôtel du boulevard Suchet entre une double haie de laquais inclinés sur son passage.

Dès le soir même, notre Gascon était tout à fait habitué à son nouveau genre de vie ; il commandait comme un prince et était obéi comme un roi. Il était satisfait de lui et de son personnel. Il rédigeait lui-même ses menus et faisait bombance.

Inutile de dire que son inséparable M. Poiroteau l’avait suivi sur le chemin de la fortune avec autant de fidélité que sur la route des aventures.

— César, lui dit le chevalier, vous le voyez mon étoile s’élève au firmament comme je l’avais toujours prévu. Puisque je monte en grade, j’ai trop le souci de la justice pour ne pas vous entraîner dans mon orbe. À partir de ce jour, vous n’êtes plus un domestique subalterne.

— Ah ! monsieur le chevalier !

— Désormais vous serez mon intendant.

— Et, monsieur le chevalier, me permettez-vous une question ?

— Certes.

— Me payerez-vous mes gages ?

— Ne les ai-je pas toujours payés, César ?

— Jamais, monsieur le chevalier.

— Jamais ! C’est un simple oubli que je vais réparer sur l’heure. Combien vous dois-je ?

— Cent trente et un mille neuf cent soixante-treize francs 35 centimes.

— Très bien. Je vais vous payer ce petit arriéré.

Notre Gascon fit résonner une sonnerie électrique. Un laquais parut :

— Faites venir mon majordome, ordonna-t-il

Un instant après, un gros homme obséquieux vint s’incliner devant le chevalier.

— C’est vous mon majordome ? demanda le Gascon.

— Oui, monsieur le comte.

— Très bien. Vous allez payer à M. Poiroteau ici présent la somme de cent trente et un mille francs.

— Neuf cent soixante-treize francs 35 centimes, rectifia respectueusement M. Poiroteau.

— Cent trente deux mille francs tout rond, reprit le chevalier.

— Que monsieur le comte me pardonne, balbutia le majordome, mais je ne dispose pas, pour l’instant de cette somme.

— Bien, prenez vos dispositions pour l’avoir ce soir. Vous pouvez vous retirer.

Le majordome s’inclina très bas et sortit.

Et le chevalier, ayant congédié César, se retira dans son boudoir.

Deux jours après, l’homme mystérieux qui avait dit se nommer M. Messager vint trouver le chevalier.

— Êtes-vous satisfait de votre installation, Monsieur le comte ? demanda-t-il au Gascon.

— Oui, répondit celui-ci, jusqu’à présent je n’ai pas à me plaindre.

— J’en suis bien aise, Monsieur le comte. Si vous le voulez bien, demain je vous conduirai à l’hôtel de Mme votre mère.

— De ma mère, monsieur ?

— Mais oui, de Madame la comtesse de Beaulieu.

— Ah ! c’est vrai. Mordious ! Je l’avais oublié.

— À demain, monsieur le comte.

— À demain, monsieur.

Le soir même, en pénétrant dans son cabinet pompeusement appelé cabinet de travail — dans lequel le chevalier ne travaillait, du reste, jamais — d’Arsac trouva sur un pupitre une missive à son adresse, mais non timbrée.

Il constata que l’enveloppe portait d’énormes cachets dont le sceau représentait un poignard entouré d’éclairs, sans initiales, ni inscriptions.

Il l’ouvrit et en retira une lettre dont la lecture lui fit pousser des jurons d’apparat.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Monsieur,

« Vous avez pris la place et le titre du comte Louis de Beaulieu dans un but inavouable. En agissant ainsi vous ignoriez sans doute que vous défiez une association puissante qui tôt ou tard vous frapperait dans l’ombre. Nous vous sommons de renoncer à votre imposture et nous vous accordons vingt-quatre heures pour abandonner vos prétentions. Si ce laps de temps écoulé, vous n’avez pas obéi, vous pourrez vous considérer condamné par notre Haute-Cour et vous préparer à la mort.

Les Compagnons de la Sainte-Vehme ».


Le chevalier rejeta avec fureur la lettre sur le pupitre et sonna son valet de chambre :

— Qui donc a eu l’audace de déposer cette lettre dans mon cabinet de travail, demanda d’Arsac.

— Je l’ignore, Monsieur le comte ; mais si M. le comte veut bien me l’ordonner, je vais me renseigner.

— Oui, faites vite.

Quelques instants après, le domestique vint déclarer qu’aucun membre du personnel n’avait déposé de lettre dans le cabinet de M. le comte.

— Voilà une maison mal tenue ! s’écria le comte. Comment ! des étrangers pénètrent ici sans qu’on le sache ! Que le fait ne se reproduise plus ! vous pouvez vous retirer.

Le valet s’inclina et se retira.

— Mordious ! se dit le chevalier, quels sont ces fumistes ou ces gens mal intentionnés qui ont l’audace de se frotter au chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac ? Les Compagnons de la Sainte-Vehme ! Quelle est cette mascarade ? Il me semble en avoir entendu déjà parler.

Le chevalier sonna et fit venir son majordome.

— Et il y a longtemps que vous êtes à Paris ? lui demanda-t-il.

— Dix-huit ans, monsieur le comte.

— Avez-vous déjà entendu parler des Compagnons de la Sainte-Vehme.

Le majordome ne put réprimer un mouvement de terreur involontaire.

— Dites-moi, continua le chevalier, ce que sont ces gaillards-là. J’ai voyagé à l’étranger et ne suis ici que depuis le 6 de ce mois. J’ignore donc les nouvelles d’Europe.

Le majordome se tourna vers la porte comme s’il eût craint qu’une oreille indiscrète ne l’eût entendu.

— Parlez donc, dit le chevalier.

— On ne sait exactement, dit le majordome, qui sont les compagnons de la Sainte-Vehme dont l’existence n’est révélée que par leurs crimes. Ce sont, dit-on, des bandits mystérieux et redoutables que la police recherche depuis plusieurs années déjà et qui lui échappent sans cesse.

— Est-ce possible avec une police organisée ?

— Que M. le comte veuille bien me permettre de lui faire remarquer qu’il est fort malaisé de saisir des bandits invisibles qui frappent dans l’ombre et ne laissent d’autres traces de leur passage qu’un poignard fiché dans le cœur de leur victime. La police doit lutter contre une société secrète formidablement organisée dont aucun membre ne lui est connu. Malgré toute sa vigilance, des victimes ont été frappées de la façon la plus inattendue et la plus « accidentelle » sous les yeux mêmes des limiers qui les surveillaient et les protégeaient.

— Mais comment des faits semblables peuvent-ils se produire au vingtième siècle ?

— Que M. le comte me permette de lui donner quelques exemples. Une de ces victimes protégée par la police est morte empoisonnée après avoir bu un verre de vin venant de sa propre cave. Une autre a été écrasée dans un embarras de voitures. Accident ! dit-on d’abord ; mais il y avait dans cette série d’accidents, de telles coïncidences que l’on fit des recherches et que l’on eut la conviction que ces accidents avaient été machinés par les Compagnons de la Sainte-Vehme. Souvent aussi ces meurtriers invisibles sont plus expéditifs et l’on trouve un homme étendu dans un carrefour, le cœur percé du poignard de la Sainte-Vehme.

— Et que signifie cette Sainte-Vehme ? demanda le chevalier.

— Si M. le comte le désire je pourrais aller lui chercher un journal que j’ai conservé parce qu’il relatait un crime et qu’on y parlait de cette association terrible.

— Montrez-moi donc cet article.

Le majordome se retira et reparut peu après avec un quotidien. Le chevalier le parcourut : il lut la description d’un crime étrange. Un banquier très connu avait été trouvé tué chez lui sans que le meurtrier eût laissé la moindre trace de son passage. La victime avait eu le cœur percé par un poignard dont la poignée portait cette inscription : « Sainte-Vehme ».

Le journal reproduisait ensuite quelques notes relatives à cette association qui semait la terreur. Le chevalier lut notamment :

« On ne sait pas qui sont, ni ce que sont les Compagnons de la Sainte-Vehme pour la plus simple raison qu’aucun de ses membres ne s’est dévoilé jusqu’à ce jour. On suppose avec raison qu’il s’agit de membres d’une association occulte ; mais on ignore quel rapport existe entre cette société moderne et les anciennes Cours de la Sainte-Vehme.

On sait que la Sainte-Vehme ou Tribunal des Francs-Juges, comme on l’appelait aussi autrefois, était un tribunal secret, dont la puissance était très redoutée au XVe siècle et qui réprimait les abus des seigneurs et des chevaliers brigands. Vehme est un mot qui dérive de « fehmen » et signifie condamner, bannir. Le but de la Sainte-Vehme était de maintenir la paix publique et la religion.

Les membres de ces tribunaux, dit « Francs-Juges » s’enveloppaient du mystère le plus profond et avaient dans plusieurs pays d’Europe des initiés qui leur déféraient les coupables. Tout adepte était tenu d’exécuter le jugement dès qu’on l’en chargeait. Souvent aussi les juges étaient eux-mêmes les exécuteurs de leurs sentences.

Le condamné était frappé par une main inconnue ; son cadavre était pendu à un arbre dans lequel on fichait un poignard, signe de la vengeance de la Sainte-Vehme. L’origine des Cours Vehmiques paraît remonter au temps de Charlemagne ; mais elles ne prirent d’importance qu’à la fin du XVIe siècle. Ces tribunaux, après avoir réprimé les exactions des seigneurs et des bandits, donnèrent lieu à leur tour aux plus grands abus. Au XVe siècle, les empereurs Sigismond, Albert, Frédéric III, travaillèrent à la combattre. On n’en entendit plus guère parler au XVIe siècle, quand Charles-Quint eut rendu l’ordonnance « Caroline » qui réformait la jurisprudence. Cependant, au cours des siècles, on signala des crimes mystérieux, commis par des mains inconnues et qui semblent rappeler les arrêts des Francs-Juges : on y retrouve le poignard, signe de la vengeance vehmique.

— Ouais ! dit le chevalier quand il eut terminé sa lecture, je vois ce que c’est. Des bandits inconnus profitent du mauvais renom de la Sainte-Vehme. Mais si, Mordious ! ils se frottent jamais à un homme de la trempe du chevalier d’Arsac… du comte de Baulieu, veux-je dire, ils trouveront à qui parler.

Il fit signe au majordome qu’il pouvait se retirer. Resté seul, il se dit :

— Par les cornes du diable ! je crois que mes bandits sont ceux qui ont tyrannisé le malheureux M. Corbier ! Vivat Dious ! en ce cas je les tiens !

Et il rappela son majordome pour lui dicter un menu soigné. Cette histoire de la Sainte-Vehme lui avait ouvert l’appétit.

Le lendemain, M. Messager vint dire au chevalier que Mme la comtesse sa… mère était souffrante. La visite qu’il dut lui rendre fut différée.

Notre Gascon avait oublié la missive qu’il avait reçue la veille, lorsque, en pénétrant par hasard dans son cabinet de travail, il eut la surprise de trouver un poignard fiché dans son pupitre à l’endroit où la lettre mystérieuse avait été déposée la veille, il fit appeler son majordome :

— Qui donc a l’audace, lui dit-il, d’utiliser mon pupitre pour y mettre des boutures de poignards ?

Au lieu de répondre, le majordome recula en roulant des yeux effarés.

— Eh bien ! qu’avez-vous !? lui demanda sévèrement le chevalier.

Le majordome montra du doigt la poignée de l’arme sur laquelle étaient inscrits en caractères dorés ces trois mots : « La Sainte-Vehme ».

— C’est la menace des Francs-Juges ! balbutia-t-il d’une voix tremblante, ce poignard fiché dans le bois, Monsieur le comte, c’est une déclaration de guerre.

— Ah ! Ah ! s’écria le chevalier, les yeux flamboyants de colère, ah ! c’est une déclaration de guerre ! Eh bien ! voici ma réponse !

Et, arrachant d’une panoplie de son cabinet une ancienne rapière d’une longueur démesurée, il la cloua dans le pupitre à un doigt du minuscule poignard.


Les ennemis invisibles


À partir de ce jour, les événements se précipitèrent, à la plus grande joie du chevalier qui revivait sa jeunesse d’aventures et revoyait la mort en face à toute heure. Oui, il se réjouissait de revivre enfin une vraie vie mouvementée et périlleuse.

Les dangers se multipliaient sous ses pas. Le lendemain du jour où il avait relevé le défi des Compagnons de la Sainte-Vehme, le moteur de son auto fit explosion. Il s’en tira indemne, en souriant. Rentré chez lui, il fit asséner, comme au beau temps de jadis, cent coups d’étrivières à son chauffeur et il le congédia.

Le soir même, traversant à pied le boulevard des Italiens, il faillit-être écrasé par une limousine. Il eût voulu faire arrêter les occupants ; mais le gardien de la paix se borna à leur dresser procès-verbal pour excès de vitesse.

Le chevalier réprima lui-même cet abus en cravachant un des personnages qui se trouvait dans la voiture. Le lendemain matin, les deux hommes se retrouvèrent sur le terrain. L’adversaire du chevalier d’Arsac s’appelait le duc de Latour. Le duel eut dieu au pistolet, sans résultat. ! Oui, sans résultat ! C’était la première fois de sa vie que d’Arsac ne tuait pas son adversaire et pourtant il n’avait jamais tiré d’une main plus sûre, il soupçonna quelqu’un d’avoir truqué les armes ; mais comment mettre en doute la bonne foi et la loyauté d’un duc ?

Il rentra tardivement pour déjeuner. Tandis qu’il lisait avant d’entamer deux magnifiques tranches de rosbeef étendues sur son assiette, un beau lévrier, qu’il avait fait acheter tout récemment, avança son long col et enleva, une tranche de viande. Le chevalier allait manger à son tour, lorsqu’il vit la bête se tordre en d’atroces convulsions. Il fit appeler tout son personnel et le passa en revue, menaçant des peines les plus graves quiconque oserait attenter à ses jours.

— À l’avenir, dit-il, deux hommes seront admis à ma table : mon majordome et mon intendant. Tous deux mangeront avant moi…

L’intendant, c’était M. Poiroteau.

Il se récria, en soupirant :

— Ah ! monsieur le comte, c’est trop d’honneur.

— Non, César, ce n’est point trop d’honneur, vous ne mangerez que le second. Mon majordome mangera le premier.

— J’aime mieux ça ! balbutia M. Poiroteau.

— Si l’un de ces deux hommes meurt, continua le chevalier, malheur aux autres ! Je ferai ma justice moi-même ; après quoi je déposerai plainte entre les mains de M. Qui de droit. Ainsi faisaient jadis les rois menacés par le poison, ainsi fera aujourd’hui le chevalier Gaston Terrail de Bayard… et, veux-je dire, le comte de Beaulieu, votre maître. Et, maintenant, qu’on change le menu et les plats.

La nuit du même jour, le chevalier d’Arsac fut providentiellement réveillé par le roulement d’une voiture. Il avait quelque peine à se rendormir et songeait à une foule de choses, excepté à la Sainte-Vehme, lorsqu’un vague bruit venant de son cabinet de toilette éveilla son attention.

Notre Gascon était aussi prudent qu’audacieux. Il sortit, silencieusement de son lit, souleva doucement les couvertures pour leur faire prendre la forme d’un corps humain, puis s’étant légèrement vêtu à la hâte, il s’arma de son revolver et se glissa derrière la vaste tenture d’une des fenêtres.

Il attendit.

Aucun bruit, ne frappa plus son oreille. La lassitude le gagnait et il allait sortir de sa cachette, lorsque tout à coup il aperçut dans le réseau de clarté lunaire qui frappait une partie de la chambre, des ombres humaines s’avançant prudemment vers son lit.

— Mordious, je vous tiens ! rugit le chevalier.

Trois détonations retentirent dans le silence de la nuit. Le chevalier entendit des balles siffler au dessus de sa tête ; mais, suivant sa tactique, il s’était baissé et, à son tour, par quatre fois, il tira sur les inconnus. Des imprécations et des cris de douleur lui prouvèrent que ses coups avaient porté.

Il vit une ombre qui fuyait. Il tira à nouveau. Il entendit le bruit d’une porte qu’on referme et celui d’un pas précipité, puis le silence se fit.

Après avoir attendu quelques instants il fit de la lumière. Deux corps gisaient dans la chambre. Il s’approcha d’eux et constata que les inconnus portaient des habits vulgaires et étaient coiffés de casquettes graisseuses. L’un d’eux était mort, l’autre grièvement blessé.

Le chevalier poussa le bouton électrique pour appeler ses serviteurs afin de faire enlever « cette valetaille » ; mais il s’aperçut bientôt que la sonnerie ne fonctionnait pas ; les fils conducteurs avaient été coupés ! Il sortit toujours armés et gagna d’autres salles. Enfin, la sonnerie d’une pièce voisine donna l’éveil : plusieurs de ses domestiques accoururent à son appel. Il les précéda dans sa chambre et il allait leur donner l’ordre d’enlever le mort et le blessé, lorsqu’il s’aperçut avec surprise que les corps avaient disparu.

Quelqu’un veillait donc dans l’ombre. Une main mystérieuse était venue enlever les complices compromettants. Le chevalier d’Arsac fit visiter l’hôtel de fond en comble, mais on ne trouva pas trace du passage des nocturnes visiteurs. Pas une tache de sang même ne maculait les escaliers et les corridors.

— Sandious ! s’écria le chevalier, voilà ce qui s’appelle travailler proprement.

Il verrouilla toutes les portes de sa chambre et se rendormit, cette fois, d’un sommeil profond et calme, en se disant : « Mes ennemis doivent reprendre haleine ; donc j’ai le temps de me reposer à l’aise ».

Le lendemain, M. Messager vint chercher le chevalier pour le conduire chez Madame la comtesse de Beaulieu. L’auto dans laquelle les deux hommes avaient pris place s’arrêta devant un immense hôtel. Un laquais ouvrit :

— Annoncez M. le comte Louis de Beaulieu, dit M. Messager.

Et tandis qu’on introduisait le chevalier, M. Messager s’effaça et disparut presque mystérieusement.

D’Arsac pénétra dans une vaste salle du premier étage luxueusement meublée où se multipliaient des merveilles d’art.

Une dame d’une cinquantaine d’années, au profil noble et fier dont le visage semblait refléter une grande douleur, était assise dans un fauteuil. Près d’elle se tenait une homme du même âge dont les traits offraient quelque ressemblance avec ceux de la comtesse de Beaulieu.

— Voici M. le comte Louis, votre fils, dit l’inconnu en s’adressant à la dame.

Celle-ci leva sur le chevalier d’Arsac des yeux atones, ternes, sans vie, et le contempla un instant d’un regard vague !

— C’est vous, Louis ? dit-elle enfin d’une voix qu’on eût dit étouffée.

Le chevalier s’inclina sans mot dire. Le mensonge lui répugnait. Il n’avait jamais menti ; il ne savait point mentir. Il voulait bien remplir sa mission, il désirait de tout cœur, au prix de l’imposture même, sauver la vie d’une malheureuse femme, lui rendant l’espoir mais il y mettait des formes.

Sur l’invitation de la comtesse, il s’assit devant elle. Elle le contempla à nouveau de ses yeux ternes, aux paupières rougies, puis elle lui dit d’une voix faible :

— Donnez-moi la main, mon fils !

D’Arsac tendit la dextre.

— Non, dit la comtesse, l’autre main.

Le chevalier satisfit ce désir. La vieille dame baissa les yeux en tenant la main du chevalier serrée dans les siennes.

Elle resta ainsi sans mot dire, pendant de longues minutes.

D’Arsac attendait qu’elle lui adressât la parole pour répondre de la façon qu’il jugerait à la fois la plus digne de lui et la plus salutaire au point de vue de la mission qu’il s’était imposée.

Mais la vieille dame et son compagnon restaient muets.

— Ah ! ça ! pensait le chevalier, suis-je ici au milieu de fantômes ou de morts ? Tout est calme, tout est silencieux comme le séjour de la Belle au Bois Dormant. C’est très beau, mais ça m’énerve. Sandious ! Patientons… Noblesse oblige.

Enfin il vit la vieille dame hocher la tête. Il crut qu’elle allait parler ; elle s’était endormie.

Il se tourna vers « l’autre muet » comme il le qualifiait déjà. Il vit l’étranger mettre un doigt sur les lèvres pour lui ordonner le silence et lui faire signe de le suivre.

D’Arsac se leva. L’étranger le conduisit dans une chambre voisine où il lui dit à voix basse :

— Madame la comtesse, votre mère, souffre beaucoup aujourd’hui, mon enfant.

Et il leva le doigt vers son front pour indiquer le siège du mal.

« Elle devient, folle tout à fait », pensa d’Arsac.

L’étranger ajouta :

— Je vous ferai connaître le jour où votre présence pourra être favorable à notre chère malade. Adieu, Louis.

Et, lui ayant serré la main, l’étranger le conduisit jusqu’à la porte sans ajouter un mot.

— Ouf ! s’écria d’Arsac quand il fut sorti de l’hôtel, j’étouffe. Il était temps que je sortisse. Je commençais à moisir dans cette maison où règne une atmosphère soporifique au plus haut degré. Si Madame ma mère ne guérit pas à une troisième visite, je n’aurai jamais le courage de continuer cette cure. Et pourtant, il le faudra. Pauvre femme !… Son esprit est rudement détraqué et je crois que celui de son compagnon, qui est peut-être mon oncle, ne vaut guère mieux !

Il remonta dans l’auto qui l’attendait. Quant à M. Messager, il avait disparu. Le chevalier ne s’inquiéta aucunement de son absence, il l’avait oublié.

Il rentra à son hôtel en se disant :

— Enfin, me voici dans la vraie vie. Je vais revoir, sans doute, mes ennemis. Ça va chauffer, Mordious !

Une heure plus tard, on annonçait M. Corbier. Le chevalier ne l’avait plus vu depuis deux jours. Il le reçut avec empressement.

Le maître-maçon s’excusa de n’être point venu plus tôt et il en expliqua la raison. Ayant failli être victime d’un nouvel attentat — pour la seconde fois on avait tiré un coup de revolver dans la place où il se trouvait — il avait résolu de dépister les meurtriers acharnés à sa porte.

D’accord avec sa femme, il s’était réfugié chez sa vieille mère qui habitait rue Saint-Denis. Il se proposait de s’y tenir caché pendant quelques jours, lorsque sa fillette aînée âgée de neuf ans, était accourue à son nouveau domicile. Elle lui avait appris que Mme Corbier avait disparu !

Le maître-maçon devina un enlèvement ; ses ennemis ne pouvant le frapper, s’attaquaient à une femme sans défense ! Affolé, il rentra chez lui. Le lendemain, il trouva dans la boîte aux lettres une missive. Il reconnut l’écriture de sa femme, ouvrit l’enveloppe et lut ces quelques mots :

« Mon pauvre Gustave,

« Je confie au hasard cette lettre sans savoir si elle te parviendra. J’ai été enlevée par des inconnus et suis emprisonnée dans la sixième maison à gauche de la rue d’Oran (une maison blanche). Je n’ai pu voir le numéro. On m’a prévenue que si la police était avertie, on me tuerait. Si tu essaies de me délivrer, agis avec prudence. Espère, mon cher Gustave, embrasse nos chères petites et reçois les baisers de ton épouse.

« Léonie ».


— Que comptez-vous faire ? demanda le chevalier quand le maître-maçon eut terminé son récit.

— Je ne sais, monsieur le chevalier. Je n’ose avertir la police, dans la crainte d’être la cause involontaire de la mort de ma pauvre femme. Je suis venu vous demander conseil.

— Vous avez bien fait. Nous allons agir avec prudence. Procurez-vous pour ce soir à dix heures, un passe-partout, une lampe électrique et des armes, puis venez me trouver. Jo vous attendrai et tenterai de délivrer votre épouse.

Le maître-maçon remercia le chevalier en termes émus et se retira.

À dix heures du soir, il reparut, avec les objets demandés. Il monta en auto derrière d’Arsac. Celui-ci se fit conduire rue Ernestine, près de la rue d’Oran. Les deux hommes s’engagèrent ensuite dans cette dernière rue et s’arrêtèrent devant la sixième maison à gauche.

— Ce n’est pas une maison blanche comme ma femme le dit, dans sa lettre, remarqua avec regret M. Corbier.

— Non, répondit le chevalier ; mais allons prendre l’autre extrémité de la rue.

De ce côté, ils comptèrent à nouveau six maisons.

— Enfin ! dit le maçon. Voici la maison blanche.

— Silence ! dit d’Arsac. L’immeuble semble habité. Donnez-moi votre passe-partout.

Le chevalier ouvrit la porte, et, s’armant de son revolver, il pénétra dans un vaste corridor.

— Suivez-moi et armez-vous, dit-il à voix basse en rendant le passe-partout à l’ouvrier. Donnez-moi la lampe électrique.

D’Arsac s’arrêta et écouta.

Nul bruit. Le silence le plus complet, régnait dans la maison. Il tourna la poignée d’une porte et pénétra dans une chambre vide, dont les fenêtres seules étaient ornées de rideaux. Il entra dans une seconde pièce, dans une troisième ; toutes ces chambres étaient désertes. Il descendit dans les caves : personne, pas un meuble, pas le moindre indice dénonçant que la maison fût habitée, si ce n’étaient ces rideaux aux fenêtres.

Les deux hommes gravirent l’escalier et inspectèrent le premier étage qui était désert aussi. Ils atteignirent le second, ouvrirent une porte et entrèrent.

M. Corbier étouffa un cri de surprise.

— Qu’avez-vous ? lui demanda le chevalier à voix basse.

— Ah ! monsieur, je reconnais cette chambre. C’est ici que j’ai été amené, les yeux bandés, c’est ici que j’ai accompli la sinistre besogne qui m’avait été commandée. Voilà le mur que j’ai maçonné ! On l’a recouvert d’une tapisserie de la même teinte que celle de l’appartement. Voyez : l’humidité du plâtre apparaît. Oui, c’est bien ici qu’un crime horrible a été commis.

— Continuons notre inspection ; nous examinerons cela tantôt.

Et le chevalier s’éclairant de la lampe électrique, pénétra dans la chambre voisine ; mais comme il venait d’en franchir le seuil, la porte se referma avec fracas derrière lui et six bras armés de poignards le menacèrent.

Resté dans la chambre voisine, le maître-maçon entendit une rumeur sinistre, des clameurs, des cris de rage, suivis de détonations et du bruit de la chute d’un corps.

Il se rua sur la porte ; mais celle-ci résista à ses efforts.

Derrière, le bruit s’élevait formidable.

Que faisait le chevalier d’Arsac ? Qu’était-il devenu ?

Dès qu’il avait entendu la porte se refermer menacer, il avait compris qu’on l’avait attiré dans un guet-apens.

Au lieu de reculer, d’un bond de tigre, il s’élança au milieu de la chambre et compta ses adversaires.

— Six hommes ! rugit-il, on me fait affront ! Je n’ai jamais combattu aussi peu d’adversaires !

Prompt comme l’éclair, il jeta sa lampe, leva son revolver et fit jouer le ressort de sa canne à épée : une lame longue et fine jaillit. Il était armé de pied en cape.

Les six hommes voyant leur adversaire brandir un revolver, saisirent à leur tour leurs brownings et tirèrent dans sa direction.

Mais, toujours fidèle à son ancienne tactique, le chevalier s’étendit par terre au moment où l’on s’y attendait le moins. Les balles sifflèrent, au-dessus de sa tête. Les assaillants crurent leur adversaire blessé et, poussant le cri de joie sinistre qui avait violemment frappé M. Corbier, s’élancèrent sur lui. À ce moment le chevalier tira deux coups qui ne manquèrent pas leur but ; deux hommes tombèrent.

Il y eut un moment d’étonnement, un recul involontaire des assaillants dont d’Arsac profita en abattant un troisième ennemi.

Mais les trois survivants allaient l’atteindre. Mû comme par un ressort, d’Arsac se redressa soudain et bondit sur eux : sa main droite frappa de l’épée, sa main gauche tira. Deux hommes chancelèrent.

Le dernier survivant déchargea son revolver vers le chevalier ; mais celui-ci avait fait une pirouette et se servait de l’homme qu’il venait de transpercer de son épée comme un bouclier. Sa pirouette terminée, il se retrouva en face du dernier ennemi et lui brûla la cervelle à bout portant.

Ce diable d’homme, quand il combattait était partout et nulle part. Il se déplaçait avec une agilité déconcertante et tandis qu’on croyait le frapper à gauche, il reparaissait à droite. C’était sa tactique triomphante. Il unissait la force à la souplesse.

Il enjamba les corps des blessés et des morts et se dirigea vers la porte : il s’aperçut qu’elle avait été verrouillée à l’intérieur. Comme il allait l’ouvrir un coup de feu retentit. Un blessé avait tiré vers lui, sans l’atteindre, heureusement. Il ouvrit enfin la porte.

Quelle ne fut pas la surprise de M. Corbier en le voyant reparaître.

— C’est fini ! dit d’Arsac, mais ne perdons pas de temps !…

— Vous n’êtes pas blessé, monsieur le chevalier, demande anxieusement le maître-maçon.

— Non, mon ami, mais dans la mêlée, j’ai perdu votre lampe électrique. Tâchons de la retrouver.

En tâtonnant, ils eurent la chance de mettre la main sur le précieux luminaire. Ils continuèrent leur inspection. Arrivés devant les mansardes, une porte résista. Ils l’abattirent. Un cri de terreur arriva jusqu’à eux. Ils avancèrent avec angoisse. Dans un coin de la mansarde, Mme Corbier gisait, ligotée.

— Ma femme, ma pauvre femme ! gémissait l’ouvrier.

Mais il s’aperçut bientôt avec une joie déchirante, que sa femme n’était pas blessée. On coupa les liens. Elle raconta alors que des hommes inconnus l’avaient enlevée et conduite dans cette maison, la menaçant de la tuer si elle lançait le moindre appel. L’un d’eux lui avait fait écrire, sous la menace du revolver, la lettre qu’avait reçue son mari, puis on l’avait garottée.

— Cette lettre était donc une amorce pour nous attirer dans un guet-apens, dit M. Corbier.

— C’est bien ce que je pensais, répliqua le chevalier. Ce procédé ne leur a pas porté bonheur et a eu un effet inattendu. Partons.

— Et la victime cachée sous mon mur ? questionna timidement le maître-maçon.

— C’est vrai, je l’oubliais. Allons voir.

Ils descendirent. Le maître-maçon à l’aide d’un marteau et d’un poignard ouvrit la muraille qui, sous une suprême poussée s’effondra. Il déblaya le parquet et mit à jour la fameuse caisse. À la clarté de la lampe, il lut cette inscription qu’il n’avait pas remarquée, la première fois, sur le couvercle : « Ci-gît le troisième imposteur ».

Il ouvrit la malle : un cadavre en état de putréfaction apparut. À l’endroit du cœur était fiché un stylet sur la poignée duquel étaient écrits ces mots : « La Sainte-Vehme ». Quant au visage du mort, il était devenu presque méconnaissable.

Le chevalier d’Arsac sortit, suivi de M. et Mme Corbier. Ceux-ci se rendirent au commissariat de police le plus proche faire leur déposition ; quant à notre Gascon, il se déroba aux témoignages de reconnaissance de ses protégés en leur disant :

— Pardonnez-moi, mes ennemis m’attendent chez moi.


Les compagnons de la Sainte-Vehme


Le lendemain, le chevalier d’Arsac fut appelé au commissariat de police où on le pria de contresigner la déclaration de M. et Mme Corbier et de donner, s’il lui était possible, des renseignements complémentaires.

Des gardiens de la paix avaient fait une perquisition dans la mystérieuse maison de la rue d’Oran. Deux des agresseurs du chevalier n’étaient point morts ; mais ils avaient refusé de fournir le moindre renseignement sur les mobiles de leurs actes et sur leur personnalité.

On devinait que ces hommes étaient liés par un secret terrible dont la révélation eût mis leur vie en danger. Quant au cadavre trouvé derrière le mur élevé par M. Corbier, on n’avait pu l’identifier.

Le mystère de la Sainte-Vehme restait impénétrable.

— Je nage dans une mer, dans un océan d’énigmes, se dit le chevalier d’Arsac. Il faut que j’en sorte. Cette situation m’énerve ; elle ne peut durer plus longtemps. Et tout d’abord, je dois savoir qui était ce comte de Beaulieu, qui avait l’audace de me ressembler si étonnamment et de qui je suis fatigué de tenir la place aussi inutilement. Je ne serai pas fâché de rentrer dans ma peau, à la fin…

Il comptait questionner M. Messager, mais celui-ci ne reparut pas. Le nerveux Gascon monta en auto et se fit conduire à l’hôtel du boulevard Saint-Germain, où habitait naguère le comte de Beaulieu. Comme la première fois, les laquais s’inclinèrent devant lui. Il pénétra dans un boudoir.

Il se retourna vers le valet qui l’avait accompagné et lui demanda à brûle-pourpoint :

— Il y a-t-il longtemps que le comte de Beaulieu est mort ?

Le domestique le regarda interloqué, les yeux écarquillés.

« C’est ça, pensa d’Arsac, ils me prennent à nouveau pour leur maître. Mais d’où vient-il qu’ils ne s’étonnent pas de sa… résurrection ? »

Et il reprit à haute voix :

— Bref, dites-moi quand a eu lieu… mon enterrement.

Le valet faillit tomber à la renverse. Ne sachant si le chevalier plaisantait ou était devenu fou, il n’osait répondre.

D’Arsac eut beau l’interroger, il ne put rien en tirer. Furieux, il le congédia.

— Comment savoir ? se demanda-t-il.

Il s’assit en réfléchissant au parti à prendre. Quelques instants après, un valet vint lui dire que « son » intendant sollicitait un entretien.

— Faites-le venir, dit d’Arsac.

L’intendant, homme obséquieux, aux yeux sournois, parut.

Il pleuvra ce soir, monsieur le comte.

— Oui, je sais, répliqua d’Arsac d’un ton tranchant, continuez.

— Ce que j’ai à dire à M. le comte est très important.

— Bon, je vous écoute.

— Il est très heureux que M. le comte soit revenu !… Nous l’attendions depuis quinze jours.

— Ah ! ça ! vous ne croyez donc pas à ma mort, vous !…

Il est de fait, répondit l’intendant, sans bien comprendre, que l’absence de M. le comte nous causait des craintes. Des événements graves se préparent. Plusieurs « compagnons » sont venus.

— Ah !…

M. le baron d’Avers, M. le duc de Latour, M. le vicomte de Lignan…

— Bon. Que voulaient-ils ?

— Les compagnons vont se réunir, la haute cour va tenir ses assises. La présence de M. le comte est indispensable, m’a dit M. le duc de Latour.

— Et c’est tout ? demanda d’Arsac.

L’intendant se rapprocha mystérieusement du chevalier et lui dit à voix basse :

— Non, il y a autre chose encore. Votre prisonnier pousse des cris effrayants, il demande à vous voir. Je crains que ses appels ne soient entendus…

— Mon prisonnier !… dit d’Arsac.

— Dame ! oui… votre dernier prisonnier… le vrai comte de Beaulieu.

D’Arsac réprima un mouvement de surprise. Que signifiaient ces paroles énigmatiques ? le vrai comte de Beaulieu… un prisonnier ? Voulant éclaircir ce mystère, il reprit :

— Et vous dites qu’il veut me voir ?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bien ! conduisez-moi à lui.

— Si M. le comte le permet, je vais chercher une lanterne sourde.

— Faites vite !

Quelques instants après, l’intendant vint dire au chevalier que tout était prêt.

— Passez devant moi. Je vous suis, dit d’Arsac.

L’intendant descendit dans les caves, alluma la lanterne sourde, puis il s’engagea dans des couloirs humides et ténébreux. Enfin, il s’arrêta devant une lourde porte bardée de fer et l’ouvrit.

— Monsieur le comte désire rester seul avec le prisonnier ? demanda-t-il.

— Oui, répondit d’Arsac. Laissez-moi.

L’intendant se retira d’un pas silencieux. Le chevalier s’empara de la lanterne sourde et pénétra dans une sorte de cachot étroit et humide… Devant lui, il aperçut un homme dont les bras et les jambes étaient attachés au mur par de lourdes chaînes. Le chevalier ne pouvait en croire ses yeux. Quoi ! au vingtième siècle, dans un hôtel du boulevard Saint-Germain, on emprisonnait des êtres humains comme au moyen âge !…

À sa vue, l’inconnu tente de se redresser et, dardant sur lui un regard chargé de haine et de menace, il s’écria, avec cet inimitable accent gascon qui étonna d’autant plus d’Arsac, que la voix de l’étranger ressemblait à la sienne :

— Vous voilà donc ! bandit ! Lâche imposteur !

— À qui donc croyez-vous parler, demanda le chevalier.

— Mordious ! à qui serait-ce, répliqua le prisonnier, si ce n’est au vil aventurier qui m’a trahi après s’être dit mon ami, au félon qui m’a emprisonné pour prendre ma place, pour me voler mes titres ?…

— Mais qui donc êtes-vous ?

— Qui je suis ? Vous osez demander au véritable comte de Beaulieu qui il est ?…

— De grâce ! monsieur, calmez-vous, dit le chevalier d’une voix douce, vous vous méprenez à mon égard. Il est de fait que je ressemble étonnamment au propriétaire de cet hôtel ; mais je suis, en réalité, le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac comte de Savignac.

— Vous mentez.

— Vous mentez !

Sous l’insulte, le chevalier se cabra : une telle flamme de franchise et d’indignation passa dans ses yeux que le prisonnier en fut frappé. Ce fut une illumination soudaine.

— Serait-ce possible ?… balbutia le malheureux.

— C’est ainsi, je vous en donne ma parole de chevalier. Si je suis venu jusqu’à vous, c’est à cette invraisemblable et cependant réelle ressemblance. Je ne demande, monsieur, qu’à vous être utile et à vous secourir. Mais, dites-moi, je vous en prie, par quelle étrange fatalité vous êtes séquestré ici ?

À mesure que d’Arsac parlait, la confiance renaissait dans l’âme du prisonnier.

— Après tout, dit-il, enfin, il n’y a rien d’invraisemblable à ce que vous ressembliez à ce bandit, puisque lui-même a pris ma ressemblance ! Mes paroles vous étonnent, je le vois… Mais vous avez devant vous un homme méconnaissable : ma barbe et mes cheveux ont poussé dans ce cachot. J’étais, il y a quelques mois, ce qu’est aujourd’hui, l’imposteur qui s’est, en quelque sorte, façonné, créé à mon image. Voici, d’ailleurs, en quelques mots l’histoire de ce drame mystérieux :

— Je vous écoute, monsieur, dit le chevalier.

— Je vous l’ai dit, je suis le comte Louis de Beaulieu. Une étrange et terrible fatalité s’appesantit sur ma famille quand j’étais bien jeune. Mon père mourut d’une maladie mystérieuse, en pleine force de l’âge. Quant à moi, je fus enlevé alors que j’avais à peine quatre ans. Mon père adoptif me révéla à sa mort le secret de mon origine. Je mis tout en œuvre pour reprendre mes droits et mes titres. J’avais un ami, Marcel Legay, qui promit de me seconder.

J’ignorais qu’il fût un aventurier sans scrupules. Il me dit être membre d’une puissante association secrète. Il fit agir des influences et il allait triompher. C’est alors que l’idée de se substituer à moi germa dans son esprit. Je devinai ses projets, je menaçai de le démasquer. Il m’attira dans un guet-apens et l’on m’amena dans ce cachot, où j’ai vécu depuis ce jour.

— C’est horrible et c’est infâme ! s’écria le chevalier. Mais vos mauvais jours sont passés. Dans une heure, comte de Beaulieu, vous serez délivré et je vous prierai d’accepter, chez moi, l’hospitalité que je vous réserve en attendant que vous ayez revendiqué vos droits. Mais laissez-moi agir avec prudence et circonspection.

Ne voulant pas éveiller les soupçons, d’Arsac remonta et fit appeler l’intendant.

— La présence du prisonnier ici est un péril. À la nuit tombante je l’enlèverai et, sous la menace du revolver, je le conduirai dans un endroit plus sûr.

Tout se passa comme l’avait prévu le chevalier. Le soir même, le comte de Beaulieu était installé dans l’hôtel du boulevard Suchet.

— Maintenant, lui dit d Arsac, il est indispensable de démasquer votre imposteur. Laissez-moi agir. Je veux le prendre dans son propre hôtel comme dans une souricière. En attendant, soignez-vous, monsieur le comte, et reprenez des forces, car vous en aurez besoin dans l’avenir.

Et le lendemain, le chevalier retourna à l’hôtel du boulevard Saint-Germain.

Rien ne lui répugnait plus que le rôle d’espion, mais comment lutter contre des ennemis invisibles qui frappent dans l’ombre sans être réduit soi-même à employer un jour une de leurs armes ?

D’Arsac était résolu à attaquer loyalement dès qu’un de ses adversaires inconnus se serait dévoilé ; mais, avant tout, il importait de surprendre l’ennemi aux aguets.

D’Arsac s’était installé dans un hôtel du boulevard St-Germain. Là au moins, il était certain de n’être pas empoisonné. Il comptait voir arriver d’un jour à l’autre le faux comte de Beaulieu. Mais celui-ci ne parut pas. Où était-il ? Qu’était-il devenu ?

D’Arsac acquit bientôt la conviction que l’intendant de l’hôtel était un complice ou tout au moins un auxiliaire de l’imposteur que le comte de Beaulieu avait dit s’appeler Marcel Legay. Il fallait que celui-ci ressemblât étrangement au chevalier pour que ce serviteur ne s’aperçut point de la substitution.

Deux jours après son installation, on annonça à d’Arsac le vicomte de Lignan et le baron de Bercy.

— Faites entrer, dit le chevalier.

Deux gentilhommes du meilleur monde firent leur apparition, en criant :

— Ce cher comte ! Enfin, vous voilà. Il était temps !…

— Et pourquoi donc ? demanda le chevalier.

Il pleuvra ce soir.

D’Arsac eut bien voulu se fâcher. Cette phrase insipide avait le don de l’énerver au plus haut point. Il parvint cependant à se maîtriser et se borna à répondre :

— Ah ! ah !

— Nous viendrons vous prendre ce soir, si vous le voulez bien.

Le chevalier ne demandait pas mieux ; aussi remercia-t-il ses amis de leur délicate attention. L’entretien dura quelque temps encore : on parla courses, théâtre, soirées, etc. Puis le vicomte de Lignan et le baron de Bercy se retirèrent.

Le soir, à 9 heures, les jeunes gens vinrent chercher le chevalier et tous trois partirent en automobile. D’Arsac, selon son habitude, s’était armé de deux revolvers, d’un poignard et de sa canne à épée.

Après quinze minutes de course, l’auto s’arrêta devant un hôtel vraiment princier. Des laquais en livrée firent traverser aux visiteurs des salons somptueux. Puis les trois hommes s’arrêtèrent dans un boudoir. Les laquais se retirèrent silencieusement. De Lignan mit un doigt sur la bouche et fit signe à ses compagnons de le suivre. Ils pénétrèrent alors dans de nouvelles salles et s’arrêtèrent devant une porte.

De Lignan frappa six fois d’une façon spéciale. La porte s’ouvrit.

— Qui est là ? demanda une voix.

— Trois compagnons du Grand Maître.

— D’où viennent-ils ?

— Du Sud-Sud-Est.

— Quel temps fait-il ?

— Il pleut, et pour nous c’est l’orage.

— Bien… Entrez.

Les trois arrivants pénétrèrent dans une espèce d’antichambre où une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents étaient postés comme des gardiens. Au fond de la pièce s’ouvrait un passage secret.

Sous la conduite d’un des hommes armés, portant une lumière, d’Arsac et ses compagnons descendirent un escalier ténébreux, traversèrent plusieurs couloirs et furent introduits dans une vaste salle souterraine, éclairée à l’électricité, et qui avait l’aspect d’un prétoire. Une assemblée nombreuse y avait pris place.

— C’est le tribunal de la Sainte-Vehme ! pensa d’Arsac. Tout va bien. Je vais enfin pouvoir contempler mes ennemis à l’aise.

Et il s’assit à l’endroit que lui indiqua le vicomte de Lignan.

Pendant un quart d’heure environ, de nouveaux personnages firent leur entrée. Tous semblaient appartenir au meilleur monde.

Enfin une sonnette retentit et une voix annonça :

— Le Grand-Maître !

D’Arsac vit s’avancer un homme d’une beauté et d’une prestance vraiment royales, à la tête hautaine, rayonnante d’intelligence et de noblesse.

— Le prince d’Armor ! pensa d’Arsac. Il n’a pas l’air d’un bandit celui-là ! Mordious ! Voilà une tête de prince qui me plaît.

Le Grand-Maître s’était assis à la place d’honneur. Il prit la parole d’une voix claire, harmonieuse, mais autoritaire, qui décelait l’habitude du commandement.

— Messieurs, dit-il, nous allons statuer sur un crime ancien qui échappe aux lois humaines et qui, en raison des grands noms portés par les victimes et les assassins, exige un arrêt secret. Notre Grand-Assesseur va vous exposer les faits contenus dans l’acte d’accusation et vérifiés par notre Haute-Cour. Qu’on introduise les accusés.

Quatre hommes armés apparurent entourant deux personnages dont les mains étaient liées et que notre Gascon reconnut aussitôt :

— Sandious ! se dit-il, c’est ce cher M. Messager et ce brave oncle, l’homme quasi-muet que j’ai vu près de Madame ma mère la comtesse de Beaulieu. Quel crime ont-ils commis ?

— Introduisez l’épouse de la victime, dit ensuite le Grand-Maître.

La comtesse de Beaulieu apparut alors soutenue par deux hommes : elle prit place dans un fauteuil. Puis le prince d’Armor donna l’ordre au Grand Assesseur de lire l’acte d’accusation.

— Voici, dit le lecteur, les faits résumés :

Le 24 juin 1887, le comte Georges de Beaulieu mourut, empoisonné par une main inconnue, dans son château. Le crime resta ignoré et impuni. Le poison employé par les meurtriers tuait lentement, affaiblissant peu à peu l’organisme de la victime, le conduisant sûrement à la tombe. Cette constatation résulte de l’aveu même du complice des assassins.

Peu après la mort du comte de Beaulieu, son fils unique, Louis de Beaulieu, alors âgé de 4 ans, tomba gravement malade. Le même poison employé pour tuer le père, commençait son œuvre sur l’enfant. Ce fut alors qu’un fidèle serviteur du feu comte, Jules Bréhat, surprit par hasard une conversation secrète des meurtriers et de leur complice : il acquit ainsi là certitude que le comte de Beaulieu avait été assassiné et que son unique héritier était menacé.

Il eut d’abord d’intention de les dénoncer : mais les assassins occupaient une situation si élevée qu’il craignit de ne point posséder de preuves suffisantes pour les mettre hors d’état de nuire.

Il prit une autre décision : une nuit, il enleva le jeune comte Louis de Beaulieu et le confia à son frère Paul Bréhat, habitant Carmeaux, dans le Tarn, en lui recommandant de garder le secret le plus absolu. Il rentra au château ; le lendemain, il disparut sans que l’on sût s’il avait été tué ou s’il avait fui.

L’enfant grandit, ignorant son origine. Paul Bréhat, fidèle à sa promesse, s’était tu. Ce ne fut qu’au moment de sa mort que cet homme révéla au jeune comte le secret de sa naissance. À partir de ce moment, Louis de Beaulieu tenta de reprendre ses droits et ses titres. Il se présenta à l’hôtel qu’occupait sa mère la comtesse de Beaulieu, née baronne de Gramat, qui pleurait la mort de son époux et la disparition de son fils.

Jules Bréhat craignant, que cette mère ne s’opposât à l’enlèvement de l’enfant et ne mît en doute les révélations qu’il eût pu lui faire ne lui avait pas fait part de son projet. Vous comprendrez la raison de ce silence lorsque vous connaîtrez le nom des assassins.

Louis de Beaulieu fut reçu par un de ses oncles, le baron de Gramat, qui l’accusa d’imposture et le fit chasser par ses valets. Mais le jeune homme ne désespéra pas. À plusieurs reprises, il se présenta à l’hôtel de sa mère. Ce fut en vain.

Il s’adressa à la Sûreté ; mais ses prétentions ne furent point prises en considération. Enfin, il fit appel à la Haute-Cour Vehmique. Nous fîmes des recherches. Nous parvînmes à découvrir le complice des assassins, le majordome Bastien Génis et à lui arracher l’aveu de son crime. Il déclara avoir été soudoyé par Jérôme et Victor de Gramat, pour faire périr, par le poison, le comte Georges de Beaulieu et son fils unique Louis.

Ce double crime accompli, les meurtriers espéraient ainsi devenir, durant la vie de leur sœur, les gérants de l’immense fortune du comte de Beaulieu, et, à sa mort, les héritiers. Vous comprendrez dès lors la raison du silence de Jules Bréhat. Ce serviteur pouvait-il porter une accusation contre les barons de Gramat devant leur sœur ! La comtesse de Beaulieu, qui avait dans ses frères une confiance sans borne, aurait-elle ajouté foi à la déclaration d’un valet ?

À ce moment on entendit des gémissements étouffés et plusieurs hommes se précipitèrent vers la comtesse de Beaulieu qui s’évanouissait. Quand elle eut repris ses sens, l’assesseur continua sa lecture.

— Notre Haute-Cour parvint peu à peu a réunir toutes les pièces nécessaires pour établir les droits légitimes du jeune comte Louis de Beaulieu. Les coupables, avertis du péril, et craignant de perdre le fruit de leur crime, par la réhabilitation du dernier comte de Beaulieu, usèrent d’un subterfuge aussi habile qu’original. Ils suscitèrent des imposteurs, ils firent surgir de faux comtes de Beaulieu !

Ils cherchèrent adroitement des hommes dont la physionomie ressemblait à celle du vrai comte, et ils les achetèrent, exigeant d’eux qu’ils portassent le nom et les titres du malheureux jeune homme qui avait échappé à la mort qu’ils lui réservaient.

— Mordious ! murmura d’Arsac, les misérables ! et dire que j’ai eu la honte d’être, sans le savoir, un de leurs instruments.

— Vous devinez le résultat de leurs machination. Lorsque le véritable comte paraîtrait, on allait s’écrier : « Encore un imposteur ! C’est le troisième ! c’est le cinquième, etc. »

Les misérables allèrent plus loin : ils présentèrent des imposteurs, les uns après les autres, à la malheureuse comtesse de Beaulieu qui, chaque fois espérait retrouver son fils. Imaginez-vous la torture de cette mère trompée, espérant sans cesse, et sans cesse déçue ! Le but des barons de Gramat transparaît ici encore : lorsque son enfant véritable lui serait présenté, la comtesse le repousserait avec mépris en lui lançant à la face le mot terrible : imposteur !

Mais, continua le Grand-Assesseur en élevant la voix, la Haute-Cour Vehmique veillait et déjouait les projets obscurs des assassins. Au fur et à mesure que ceux-ci nouaient l’intrigue, la Main puissante des Francs-Juges la dénouait. Dès que les barons de Gramat faisaient surgir un nouvel imposteur, la Sainte-Vehme le supprimait. Elle faisait mieux. Afin que les meurtriers ne pussent exhumer plus tard un cadavre et tenter de faire reconnaître en lui la dépouille du comte Louis de Beaulieu, les corps des imposteurs étaient secrètement murés dans des lieux ignorés.

— Capédedious ! voilà pourquoi on eut recours aux services de ce malheureux Corbier, se dit d’Arsac.

Le Grand-Assesseur continuait :

— Quatre imposteurs sont morts sous le poignard de la Sainte-Vehme. Il n’en restait qu’un ; mais celui-là jusqu’à ce jour avait échappé presque miraculeusement à notre vengeance. Grâce au don qu’il possédait de se métamorphoser et de glisser entre les mailles de notre filet avec une habileté si remarquable que, pour cette raison, on l’avait surnommé « le Rival d’Arsène Lupin », il nous a échappé jusqu’à ce jour.

Depuis six mois déjà il apparaissait simultanément sous les traits du comte de Beaulieu, du marquis de Mirande, de l’ingénieur Paray, de l’inspecteur de la Sûreté Quinaux, du juge Clayette, etc. Enfin, il y a quelque temps, le comte de Beaulieu nous signala qu’il venait de s’installer dans un hôtel du boulevard Suchet.

— Hein ! mais c’est de moi qu’on parle, se dit le Gascon. Et, Mordious, par les cornes du diable, ils poussent l’audace jusqu’à m’appeler « le Rival d’Arsène Lupin » !… Et pourquoi pas Zigomar ?

— Par trois fois, continuait l’Assesseur, il échappa à notre vengeance. Brusquement, nous perdîmes sa piste et nous supposions qu’il avait fui à l’étranger, lorsque trois des nôtres le retrouvèrent à Orléans, sous le déguisement d’un propriétaire connu dans la contrée. Celui que nous appelions « le Rival d’Arsène Lupin » ne travaillait pas seulement pour le compte des barons de Gramat, mais entre temps, aussi, pour le sien. C’était un gentleman-cambrioleur.

— Mais, se dit d’Arsac, cette fois, ce n’est plus de moi qu’il s’agit : mais de mon sosie, du faux comte de Beaulieu du boulevard Saint-Germain, de ce misérable qui m’avait dénoncé pour se débarrasser d’un compétiteur gênant. Ah ! Sandious !… le bandit, en me ressemblant, me faisait passer pour un cambrioleur !… Mais qu’entends-je ?…

L’assesseur continuait :

— Les trois compagnons de la Sainte-Vehme, ayant reconnu l’homme que leur avait signalé le comte de Beaulieu, le filèrent habilement et pénétrèrent dans la maison qu’il occupait à Orléans.

Se voyant menacé, cet homme-protée usa d’un subterfuge : il déclara être le vrai comte de Beaulieu, celui qui avait dénoncé son dernier imposteur du boulevard Suchet : nos compagnons nous téléphonèrent ce matin. Nous fîmes deux visites dans l’hôtel du boulevard Suchet : l’imposteur avait disparu. D’autre part, deux des nôtres se rendirent à l’hôtel du boulevard Saint-Germain, et y trouvèrent le comte Louis de Beaulieu.

Le doute n’était plus possible. Nous donnâmes aussitôt l’ordre d’exécuter l’arrêt de la Sainte-Vehme : « Le Rival d’Arsène Lupin » a été poignardé ce matin à onze heures et son cadavre amené ici dans une malle. Le dernier imposteur est mort ! La justice de la Sainte-Vehme peut suivre désormais son cours normal.

— Il faudra ajouter l’acte de ce décès au dossier, remarqua le Grand-Maître. Il pourrait nous être utile pour justifier de l’identité du comte de Beaulieu. Il faudra indiquer le véritable nom de l’imposteur. Est-on parvenu à le découvrir ?

— Oui, bien que le nom soit compliqué. Le voici : c’est le chevalier Gaston Terrail de Bavard d’Arsac, comte de…

Il n’acheva pas. Une tempête de jurons venait de l’interrompre et le chevalier d’Arsac, mû comme par un ressort, s’était dressé en s’écriant :

— Sandious ! Mordious ! Capédédious ! par les cornes du diable ! Ah ! çà, est-ce bien moi qu’on a l’audace de traiter de la sorte ? C’est la première fois de ma vie que j’entends insulter le dernier descendant du grand Bayard !

Toute l’assemblée tournait vers le Gascon des yeux étonnés. Le Grand-Maître éleva la voix :

— Comte de Beaulieu, expliquez-vous. Nous ne comprenons pas ce que vous voulez dire.

— Mordious ! monsieur ! vous ne comprenez donc pas que je vous défends d’insulter le nom du chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac.

— Mais, comte, pourquoi donc ?

— Pourquoi, monsieur ? Mais tout simplement parce que le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac de Savignac, c’est moi !

Il y eut un mouvement de stupeur générale.

Et brusquement, l’assemblée crut comprendre que, par suite d’une terrible méprise, on avait épargné la vie de l’imposteur et tué le véritable comte de Beaulieu.

Au silence de la stupeur succéda un formidable cri de vengeance.

Le Grand-Maître s’était levé. Il étendit la main en faisant un signe mystérieux. Ce signe c’était un arrêt de mort.

En un clin d’œil, vingt, trente, cinquante poignards brillèrent, s’avancèrent, menacèrent le chevalier d’Arsac. Il voulut parler : la rumeur couvrit sa voix. Il comprit qu’il allait être frappé sans pouvoir s’expliquer et, d’un geste décidé, il fit sortir son épée de sa canne et brandit un revolver.

Il vit un tourbillon humain bondir vers lui et, sans trembler, s’acculant à une muraille, il attendit de pied ferme.

Mais à ce moment, une sonnerie brusque retentit : la sonnerie du Grand-Maître. Le silence se rétablit comme par enchantement.

— Un instant, messieurs, dit le prince d’Armor d’une voix calme et imposante. Madame la comtesse de Beaulieu désire s’assurer que l’étranger que nous avons devant nous n’est pas son fils.

D’Arsac vit le cercle qui le menaçait s’élargir.

— Approchez-vous, monsieur, lui dit le Grand-Maître.

— Je n’approcherai, monsieur, que lorsque vous m’aurez entendu. J’ai à vous révéler un secret à côté duquel le vôtre n’a pas d’importance. Je vous prouverai que, si je ne suis pas le comte de Beaulieu, l’homme que vous protégiez l’était bien moins que moi. Enfin, je vous montrerai que, seul et dans l’espace de quinze jours, j’ai fait plus que votre association tout entière en six mois. Et je vous en donnerai la preuve en amenant devant vous le véritable comte Louis de Beaulieu vivant !

Il y eut un moment de silence solennel que le Grand Maître rompit pour dire à d’Arsac :

— Parlez, monsieur, nous vous écoutons.

Le chevalier fit alors, en termes clairs et précis, le récit de ses aventures depuis son arrivée à Paris jusqu’au moment où il avait découvert Louis de Beaulieu dans un cachot et l’avait sauvé.

Quand il eut terminé, le prince d’Armor se leva et dit :

— Monsieur le comte de Savignac, je ne doute pas de la parole d’un gentilhomme et je lis la loyauté dans vos yeux. Ce que vous avez fait est très beau et l’on peut dire que si vous n’êtes pas le véritable comte de Beaulieu, vous étiez digne de l’être.

— Eh ! mordious ! monsieur, c’est un affront que vous me faites !

— Et pourquoi donc, monsieur ?

— Parce qu’il y a eu six comtes de Beaulieu et qu’il n’y aura jamais qu’un chevalier d’Arsac ! On a imité ceux-là, on n’égalera jamais celui-ci.

Sur l’ordre du prince d’Armor, trois compagnons partirent en auto, accompagnant le chevalier d’Arsac, qui allait chercher le comte de Beaulieu. Celui-ci, dépouillé de sa barbe touffue et de ses cheveux en broussailles, était redevenu un fringant cavalier qui ressemblait étrangement au chevalier d’Arsac.

L’accent même ne manquait pas !

On le présenta à la comtesse de Beaulieu. Celle-ci se pencha vers lui comme elle s’était penchée vers d’Arsac, lui prit la main gauche et, baissant les yeux, la tint serrée dans les siennes.

— C’est bien mon fils, s’écria-t-elle en se redressant rayonnante de joie. Celui-ci est bien le vrai comte Louis de Beaulieu. Je viens de retrouver au poignet de sa main gauche une tache de naissance dont seule je connaissais l’existence.

— Madame ma mère, dit le jeune comte, en attirant vers lui d’Arsac, permettez-moi de vous présenter un second fils, mon sauveur, mon frère.

En ce moment, on entendit la voix du Grand-Maître disant aux deux assassins :

— Reconnaissez-vous dans ce jeune homme le comte Louis de Beaulieu ?

Ils restèrent muets.

— En ce cas, on se passera de votre témoignage.

Et il étendit la main en faisant un signe mystérieux.

Vingt poignards s’enfoncèrent jusqu’à la garde dans le corps des deux assassins.

L’arrêt de mort de la Sainte-Vehme était exécuté.


Vingt jours après.


Le chevalier d’Arsac, après avoir été l’ennemi des Compagnons de la Sainte-Vehme, en était devenu l’ami. Les membres de cette puissante association se recrutaient surtout parmi la noblesse. Mais selon l’ordre hiérarchique, les francs-juges étaient secondés par une légion de compagnons subalternes qui leur obéissaient aveuglément.

Au nom de la confrérie, le Grand-Maître remercia d’Arsac de son intervention inespérée. Quant au chevalier, il s’engagea sur l’honneur de ne révéler aucun des secrets qu’il avait surpris. Enfin, il obtint la promesse formelle que les Francs-Juges ne poursuivraient plus de leur ressentiment le maître-maçon Corbier.

Le prince d’Armor et le vicomte de Lignan, chargés par la belle humeur et la franchise du Gascon, insistèrent pour qu’il acceptât un grade dans leur confrérie.

— Je porte déjà tant de titre !… s’écria le chevalier ; mais, si mon adhésion peut vous être agréable, je vous la donne avec joie…

Et il devint Franc-Juge. Il apprit ainsi ce que signifiaient les phrases conventionnelles qu’il avait maintes fois entendues.

« Il pleuvra ce soir », par exemple, était à la fois un signe de reconnaissance et den ralliement et pouvait se traduire par ces mots : « Es-tu des nôtres ? » — « Oui, le vent souffle de l’ouest » était la réponse et voulait dire « J’en suis ».

Les mots d’ordre et de passe changeaient chaque jour. Pour pénétrer dans un lieu de réunion, l’initié devait tantôt répondre « Je viens du sud-sud-est », tantôt du « Nord-ouest », etc., etc.

Enfin, entre compagnons qui s’étaient reconnus, la répétition de « Il pleuvra ce soir » signifiait : « Attention ! le moment d’agir est venu ! » et la seconde réponse « Oui, le vent souffle du nord », « Je suis prêt ».

On s’explique dès lors pourquoi ces paroles fatales résonnaient aux oreilles du maître-maçon Corbier comme l’avertissement d’un danger inconnu.

Un peu du mystère planait encore sur le drame de la rue d’Oran. Le vicomte de Lignan le dissipa. Il raconta au chevalier d’Arsac, qui était devenu son ami intime, comment le crime avait été commis.

La Haute-Cour de la Sainte-Vehme avait été avisée qu’un troisième imposteur, soudoyé par les barons de Gramat, avait surgi. Le vicomte de Lignan fut chargé d’ouvrir une enquête. Il apprit que l’homme qui se substituait au véritable comte Louis de Beaulieu se nommait François Deschamps. C’était un rastaquouère de bas étage traqué par la police pour vols, abus de confiance et meurtres. Il ne manquait toutefois pas d’intelligence, ni d’habileté. Il avait accepté les offres du faux M. Messager qui n’était autre que le baron Victor de Gramat.

François Deschamps avait les traits réguliers et expressifs. Il offrait donc quelque ressemblance avec Louis de Beaulieu. Il lui avait suffi de relever sa moustache, de laisser pousser sa barbiche, de faire tailler ses cheveux d’une certaine façon et enfin de teindre tous ces ornements capillaires pour offrir le portrait vivant de son modèle.

C’est là un talent que possèdent tous les comédiens et dans lequel tout homme habile peut exceller. Il est, du reste, curieux de constater que le modèle de Deschamps n’était autre que Marcel Legay qui, de son côté, n’était qu’une imitation du comte Louis de Beaulieu, alors enfermé dans les caves de l’hôtel du boulevard Saint-Germain.

L’identité du nouvel imposteur ayant été établie, les Francs-Juges condamnèrent à mort le nommé François Deschamps. Cinq compagnons furent chargés d’exécuter la sentence : ils enlevèrent le condamné en auto et le conduisirent dans la maison inhabitée de la rue d’Oran, dont le propriétaire était affilié à la Sainte-Vehme.

Là, on le somma de renoncer à son imposture : comme il refusait de signer les engagements qu’on attendait de lui, les cinq compagnons le poignardèrent.

Puis, deux Francs-Juges s’étant déguisés, se rendirent chez M. Corbier et firent, comme on sait, murer la porte du réduit dans lequel le cadavre, jeté dans un coffre, avait été caché. Il s’agissait, en effet, de faire disparaître à jamais ce corps compromettant dans lequel les barons de Gramat eussent pu déclarer reconnaître Louis de Bourbon et en profiter pour faire dresser son acte de décès. De ce fait, le véritable héritier eût perdu tout droit… Il fallait donc que le crime ou, si l’on préfère, le châtiment, restât inconnu. On ne pouvait mieux le cacher qu’en faisant secrètement murer une tombe dans une maison inhabitée, par un ouvrier maçon dont on banderait les yeux et qui ignorerait jusqu’à son genre de travail. Mais on a vu comment le suprême cri d’agonie de la victime avait découvert le crime.

Les deux compagnons de la Sainte-Vehme, après avoir délibéré, ordonnèrent au maçon de garder le silence le plus absolu sur les faits dont il avait été témoin. Le malheureux n’ayant pas tenu sa promesse, fut condamné par la Sainte-Vehme qui craignait que ses indications ne fissent découvrir l’endroit où était caché le cadavre du faux comte de Beaulieu.

C’est alors que parut le chevalier d’Arsac qui devait, à son tour, devenir, sans le savoir, un nouvel imposteur. La vindicte de la Sainte-Vehme le menaça dès ce moment.

En outre, Marcel Legay, l’homme-protée en qui les barons de Gramat, aussi bien que les Francs-Juges croyaient voir le véritable comte de Beaulieu, devina dans le Gascon un concurrent dangereux. Le « Rival d’Arsène Lupin » était devenu suspect à beaucoup ; il accusa le chevalier d’Arsac d’être, non seulement un imposteur, mais aussi le gentilhomme-cambrioleur qui avait nom Marcel Legay.

C’était une tactique habile. Mais les Francs-Juges crurent voir dans le chevalier d’Arsac installé boulevard Saint-Germain le vrai comte de Beaulieu et dans l’accusateur, qui se trouvait en ce moment à Orléans, l’accusé. La flèche lancée par Legay devait se retourner contre lui et le frapper.

Disons enfin, pour terminer, que la comtesse de Beaulieu, tout en ignorant le crime dont avait été victime son époux, soupçonnait ses frères d’avoir fait enlever son enfant. Elle ne leur avait pas confié que son fils portait au poignet gauche une tache de naissance. Elle craignait, en révélant ce détail, que les imposteurs habiles n’imitassent cette marque originelle qui tôt ou tard devait lui permettre de reconnaître son véritable héritier.

Vingt jours après les incidents que nous venons de rapporter, le chevalier venait de se rendre dans l’hôtel du boulevard Suchet qu’il occupait jusqu’à nouvel ordre, lorsqu’il reçut les doléances de M. Poiroteau. Celui-ci attendait toujours les 132 000 francs que devait lui payer le majordome.

— Mordious ! vous n’êtes pas encore payé ! s’écria le chevalier furieux. Voilà une maison mal tenue !…

Et il sonna son majordome :

— Monsieur ! lui dit-il, je suis très mécontent de vos services. D’où vient que le versement que je vous ai ordonné de faire entre les mains de M. Poiroteau n’ait pas encore été effectué ?

— Que M. le comte me pardonne, j’ai fait part de sa demande à M. Messager ; mais jusqu’à ce jour M. Messager ne m’a pas envoyé cette somme, ni d’autres qui seraient fort nécessaires en ce moment, car je dois avouer à M. le comte que ma caisse est vide.

— Bon, j’aviserai. Retirez-vous.

Quand le chevalier fut seul avec M. Poiroteau, il lui dit d’un air maussade :

— Je crois, monsieur, qu’il est temps que nous sortions de cette galère. Le personnel finissait par vivre à nos dépens.

— Ah ! monsieur, je suis dans de beaux draps ! Que vais-je faire sans la somme que j’attendais…

— Mais, mon digne M. Poiroteau, c’est bien simple. Je vous ai appris que lorsqu’on parvient à avoir plus de cent mille francs de dettes on en vit.

— Tout ça c’est très beau, monsieur le chevalier, mais ça ne me fait pas vivre.

— Hé, mordious ! monsieur mon intendant. Une leçon ne coûte jamais trop cher quand on sait la mettre à profit. Faites donc comme moi.