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Vous apercevrez aisément, messieurs, quels sont les motifs qui empêchent les autres Écoles de suivre purement et simplement l′exemple donné par l′École Monge. Pour les lycées en particulier, on n′y peut songer, ils sont loin du bois de Boulogne, à l′exception d′un seul, le lycée Janson de Sailly ; ils renferment un très grand nombre d′élèves : il faut trouver pour eux un régime général, applicable à tous ; enfin ils ne jouissent pas des ressources financières indispensables en pareil cas : ils n′ont pas chacun leur administration spéciale et ne profitent pas de leurs bénéfices, s′ils en font — mais en revanche, les lycéens font, le jeudi, une promenade pour laquelle je n’ai aucune sympathie, à Monge, les promenades du jeudi se font à la campagne ; grâce aux omnibus qui y transportent les élèves ; on a tenu à les conserver, c’est tout simple : presque partout ailleurs, c’est à travers Paris qu’elles se déroulent ; je les verrais disparaître avec une immense satisfaction pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici. Il y aurait de plus une réforme facile à faire : elle consisterait au lieu de donner congé les jeudis, de midi jusqu’au soir, à donner cinq heures deux fois par semaine ; il ne faut pas croire en effet que l’on ne puisse pas, même avec les programmes actuels, réduire la durée des heures de travail : le contraire a été prouvé et archiprouvé, et je dois dire que si ces heures n’ont pas été réduites, c’est au fond, parce qu’on ne savait quoi mettre à la place.

Vous me demandez ce que j’y mettrais moi-même, je vais vous le dire.

Sur un plan de Paris, si vous représentez exactement la position des principaux établissements d’enseignement secondaire, (ce sont les seuls dont je m’occupe) vous voyez qu’ils forment à peu près trois groupes : l’un a un débouché naturel vers le Bois de Boulogne soit directement ; c’est le cas du Lycée Janson de Sailly et de l′école Gerson situés à Passy, rue de la Pompe, et aussi de l′école Monge ; soit par la gare de Saint-Lazare, c′est celui du Lycée Condorcet et de ses dépendances, du collège Chaptal, de l′externat de la rue de Madrid.

Les deux autres groupes sont sur la rive gauche, là vous avez un lycée en construction, boulevard de Vaugirard ; et le collège des Jésuites, aux portes de Paris, le lycée de Vanves ; sur le chemin de fer de Sceaux, Lakanal, Arcueil et Sainte-Barbe-des-Champs ; auprès de l′embarcadère de cette ligne qui, il est vrai, n′a qu′une vague ressemblance avec un chemin de fer, l′École alsacienne ; enfin le groupe des lycées Saint-Louis, Henri iv, Louis le Grand et Sainte-Barbe de Paris, où l′on est à peu près à égale distance des chemins de fer d′Orléans, de Sceaux et Montparnasse ; le lycée Charlemagne isolé au haut de la rue Rivoli n′est pas très éloigné de la gare d′Orléans.

Dans ces trois directions, il faut que nos collégiens trouvent ce qui leur manque à Paris, des champs de jeu et des jeux organisés : il s′agit donc de créer des parcs scolaires se composant de vastes prairies divisées et maintenues selon les besoins de ces jeux, possédant en plus un abri, un préau couvert et des vestiaires ; alternativement les élèves des différentes écoles y viendraient passer l′après-midi et là, en pleine campagne, on pourrait leur fournir les plaisirs les plus variés ; promenades, courses à pied, chasses aux petits papiers, cricket, tennis… etc.

Messieurs, vous le voyez, il s’agit là d’un projet restreint, précis, limité mais néanmoins difficile à réaliser ; j’en désespérerais si un appui chaleureux et unanime ne me donnait pas confiance dans sa prochaine exécution. Un comité va prendre en main cette œuvre, car c’en est une, j’ose le dire ; il est présidé par un homme éminent entre tous, dont la parole éloquente a retenti parmi nous l’an passé, M. Jules Simon ; à côté de lui MM. Gréard et Morel, directeur de l’enseignement secondaire, représentent l’Université ; M. Picot, l’Institut ; le général Thomassin, l’armée ; M. Patinot, la Presse ; M. le Dr Rochard, M. le Dr Brouardel et M. le Dr Labbé, l’Académie de médecine, qui a mené la campagne contre le surmenage ; puis les directeurs des écoles Monge, Alsacienne et Gerson et le supérieur de Juilly, où les exercices du corps sont fort en honneur ; enfin les présidents de la Société d’Encouragement de l’escrime, du Sport nautique, de l’Union des Sociétés d’aviron et du Racing Club de France.

Tels sont les noms pour la plupart déjà connus et estimés sous les auspices desquels nous allons faire appel aux souscripteurs ; mais la création des parcs n’est pas le but unique ; pour rendre les jeux populaires il faut de puissants encouragements, des concours et des prix ; il y a là toute une organisation à établir ; au début, nous rencontrerons beaucoup de mauvais vouloir parmi les élèves eux-mêmes si ce n’est qu’après des efforts persévérants que nous pourrons triompher de leur apathie ; mais nous en triompherons, je n’en doute pas.

Vous êtes venus, messieurs, entendre parler de la transformation des lycées de Paris : vous attendiez sans doute des considérations plus élevées, des vues d’ensemble et vous pensez peut-être que le « plan » que je vous expose est un peu mince pour s’appeler une transformation. Quelque importance que j’attache au sport en lui-même et pour lui-même, j’avoue qu’ici je le considère surtout comme un moyen et, d’accord avec tous les maîtres anglais et avec plus d’un maître français aussi, j’attends de lui trois choses : la première, c’est qu’il rétablisse, dans nos jeunes générations, l’équilibre rompu depuis longtemps entre le corps et l’esprit, c’est qu’il leur donne non pas tant une force passagère qu’une santé durable et ce prolongement de jeunesse qui permet à l’homme de laisser derrière lui une œuvre solide et achevée. La seconde, c’est qu’il écarte, à l’âge critique, des tentations contre lesquelles rien, dans notre régime actuel, n’opère efficacement ; c’est qu’il fournisse un terrain d’enthousiasme, c’est qu’il procure une saine fatigue, c’est qu’il apaise les sens et l’imagination.

Mais, messieurs, j’en attends une troisième chose.

Toute l’attention de nos maîtres, depuis cent ans, a été tournée vers les questions d’enseignement, que l’on a confondu et parfois affecté de confondre avec l’éducation. Celle-ci est encore aujourd’hui ce que l’Empire, greffé sur l’ancien régime, l’a faite ; l’enfant est un numéro ; on écarte de lui tout ce qui pourrait exercer son initiative, on refuse pour lui toute responsabilité ; faire des enfants de vingt et un ans, voilà quel semble être le but. Le sport, tout doucement et sans secousses, détruira cela ; il suppose, en effet, le groupement volontaire, et produit l’esprit de conduite, le bon sens, le caractère ; il hiérarchise et met en avant des personnalités qui deviennent les auxiliaires des maîtres ; il rend les enfants plus semblables à des hommes.

Il est permis d’espérer que lorsque le sport aura amené la transformation dans ce sens du régime à la fois de caserne et de couvent qui est encore en vigueur, il est permis d’espérer, dis-je, qu’il y aura dans les masses du pays autre chose que des socialistes et des boulangistes.

Je ne vois pas, messieurs, s’il y a des œillets rouges parmi vous, mais je m’en inquiète fort peu ; nous sommes ici réunis sous les auspices d’un homme[1] pour lequel la science de la grandeur et de la décadence des peuples n’avait plus de secrets et qui flétrissait ces gouvernements de hasard, issus de l’affolement d’un jour de désordre ; j’ai donc le droit de dire et de répéter que nous attendons de l’éducation transformée des citoyens qui n’auront plus besoin de recourir à de pareils procédés, des citoyens actifs et déterminés qui porteront aussi au dehors la gloire du nom Français — des citoyens qui prendront pour devise celle du ministre, dont je vous parlais tout à l’heure, qui aimeront Dieu, la patrie et la liberté.

  1. Le Play.