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  Messieurs,

Une spirituelle maîtresse de maison, experte dans l’art d’éviter les calmes plats de la conversation, disait, il y a peu de jours, devant moi : « Avec la tour Eiffel et le surmenage, j’ai toujours le moyen de faire parler mes invités. » — Je ne suis point venu vous entretenir des mérites de la tour Eiffel et me bornerai à faire observer que, tandis cette construction est si commentée, si discutée, si attaquée, elle grandit toujours, donnant jusqu’ici une victorieuse réponse à certains de ses contradicteurs : le surmenage marche aussi vers sa solution ; sur ce sujet, chacun dit son mot, chacun a proposé son remède, et de cet ensemble d’idées nouvelles ou renouvelées s’en est détachée une qui rencontre encore bon nombre d’adversaires, mais autour de laquelle on sent pourtant que doivent venir se grouper tous ceux qui cherchent la solution du problème : cette idée mère, c’est l’amélioration de l’éducation physique.

Les premiers qui ont crié : Au surmenage ! comme on crie : Au feu ! n’ont pas manqué de s’attaquer aux programmes ; ils l’ont fait avec une grande violence ; ils ont étalé devant les parents subitement épouvantés la liste, épouvantable en effet pour qui la prend au pied de la lettre, de tout ce que les enfants ont à apprendre : ils ont établi par A + B que cette somme de connaissances dépassant de beaucoup celle que l’on est susceptible d’acquérir entre 8 et 17 ans, les enfants ainsi instruits ne savaient rien, absolument rien, en vertu du proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. » Bref, si on les avait écoutés, rien ne serait resté debout des programmes actuels : quelque chose d’entièrement nouveau, basé sur d’autres principes et d’autres méthodes, tendant à un but encore mal défini, les aurait remplacés. Je ne sais combien de désillusions amènerait l’exécution d’un plan aussi imprudemment conçu : mais la première de toutes, ce serait que cette grande révolution n’a pas atteint son but et qu’après comme avant, le surmenage subsiste ou du moins ces symptômes d’affaiblissement moral dont le surmenage paraît être la cause. Ce qui me surprend, pour ma part, ce n’est pas que les programmes soient surchargés, mais plutôt que quelqu’un puisse s’en étonner. Les progrès incomparables de la science moderne n’ont cessé d’agrandir cette base de connaissances précédemment acquises sur laquelle chaque génération doit élever le monument qui marquera son passage ; et puis ces mêmes progrès scientifiques ont rapproché toutes les distances, confondu tous les rangs, détruit l’ancienne organisation sociale et créé une concurrence redoutable à l’entrée de toutes les carrières. Et l’on veut que les programmes ne soient pas chargés à cette heure psychologique où la spécialisation des études n’est pas encore réalisée et où tous les jeunes voyageurs entrent dans la vie active avec le même bagage.

Il y a là encore une injustice de même qu’il y a injustice à méconnaître systématiquement ce qui a été fait avec un peu de timidité peut-être pour remédier à cette fâcheuse uniformité des examens : injustice à ne pas voir les efforts sincères et les constantes recherches des chefs de l’armée universitaire. Plaise à Dieu qu’ils n’écoutent pas leurs contradicteurs et qu’ils ne fassent jamais usage du procédé révolutionnaire ; détruisant en haine de ce qui existe sans remplacer au fur et à mesure les matériaux hors d’usage ; c’est pas des tâtonnements qu’il faut procéder, et pour ma part je n’aurais pas meilleur opinion d’un projet de refonte totale des programmes d’enseignement que de ces élucubrations constitutionnelles que leurs auteurs nous présentent comme devant assurer à tout jamais le bonheur et la tranquillité du pays. Dans l’un et l’autre cas c’est le raisonnement pur et souvent l’imagination qui font tous les frais ; cette observation impartiales des choses que
Le Play nous appris à regarder comme la base nécessaire de tous progrès, il n’en est tenu aucun compte.

Quand on en a fini avec les programmes c’est à l’hygiène que l’on s’attaque ; certains citoyens, de ceux qui ne vont pas par quatre chemins et dont les projets de loi sont remarquables en ce qu’ils n’ont jamais plus d’un ou de deux articles, en présenteraient volontiers un par lequel : article premier : il serait interdit d’ouvrir une école dans une ville et article 2, toutes les écoles actuellement existantes seraient transférées à la campagne. Un point, c’est tout. — Et pas d’objection, s’il vous plaît… à la campagne et plus vite que cela.

En Amérique on promène les maisons sur des roulettes quand le site où on les avait bâties a cessé de plaire. Mais nos lycées, si on s’avisait de les emmener de la sorte, se sépareraient en beaucoup de morceaux ; ces vieilles constructions ne peuvent supporter un traitement aussi moderne. Je pourrais — plaisanterie à part — vous parler des difficultés nombreuses qui s’opposent à l’établissement des lycées à la campagne au moins actuellement, mais outre que beaucoup de ces difficultés sautent aux yeux, il est un point plus important et qui touche plus directement à mon sujet, c’est que cela ne résoudrait en rien le problème du surmenage. Le lycée à la campagne n’est pas un mythe : il existe : ce matin même plusieurs d’entre vous ont admiré les magnifiques constructions et les beaux jardins du lycée Lakanal. On a pris là un luxe de précautions hygiéniques tout à fait raffiné ; loin de moi la pensée de médire de l’hygiène. M. le docteur Rochard il y a deux jours, ici même rappelait éloquemment les résultats merveilleux que l’on peut obtenir par l’observance de ses lois : mais franchement quand je vois une discussion s’ouvrir sur la question de l’éclairage unilatéral ou bilatéral dans les classes et les études, je me prends à regretter que nos enfants en soient si bas qu’il faille songer pour eux à de pareils détails.

L’externat est un troisième dada, une troisième panacée, seul remède au surmenage, disent ses partisans : pour moi, l’externat est le meilleur type d’éducation à beaucoup de points de vue, et il est nécessaire qu’on lui donne une grande extension ; mais précisément en ce qui concerne le surmenage, il ne saurait passer pour un remède ; il ne facilite même pas les moyens d’appliquer le remède, au contraire. Les parents ne sont pas toujours libres de se mettre au service de leurs enfants les jours de congé ; et alors, que font-ils de mieux qu’au lycée : on les emmène dans les grands magasins ou faire des visites ; et s’il sont plus grands, ils réussissent trop souvent à s’échapper pour courir Dieu sait où.

Messieurs, j’ai dit tout à l’heure que le régime actuel engendrait l’affaiblissement physique, souvent aussi l’engourdissement intellectuel, toujours l’affaissement moral. Vous devinez donc ce que je pense du projet qui consiste à militariser l’éducation et à fournir par les exercices militaires un contrepoids à la fatigue des études. — Vous ferez peut-être ainsi des muscles plus solides, mais vous êtes assurés également de faire des esprits encore moins ouverts et des caractères de plus en plus incolores ; nous avons assez de moutons comme cela dans notre pauvre pays ; qu’on ne nous en donne pas davantage ; on le ferait sûrement en confondant deux disciplines qui se ressemblent guère, la discipline militaire et la discipline scolaire, en rapprochant deux êtres qui ne se ressemblent pas du tout, le soldat et l’enfant.

Donc ne bousculez pas les programmes : vous les modifierez sagement et peu à peu, cela sera bien préférable. Ne transportez pas à prix d’argent les lycées à la campagne, parce que cela ne résoudrait pas le problème : n’introduisez pas le militarisme dans l’éducation parce que cela le rendrait encore plus complexe. — N’employez aucun de ces grands remèdes moins efficaces que les petits ; je vous demande d’être convaincus d’une seule chose : c’est qu’il faut que vos enfants jouent et qu’ils ne jouent pas, parce qu’ils ne savent pas jouer. Apprendre à jouer ! ce mot vous semble peut-être paradoxal : c’est que nous ne nous entendons pas sur le sens du mot jeu. — Un chef d’institution me faisait les honneurs d’une cour aérée et plantée d’une dizaine d’arbres : là environ 30 enfants se livraient à de petits mouvements lilliputiens et à mille gamineries ; quatre ou cinq étaient aux arrêts dans les coins ; plusieurs se promenaient gravement ; d′autres, accroupis à terre, jouaient aux billes ; quelques autres encore s′amusaient tout simplement à se tirer la langue et à se faire des grimaces… et leur homme de maître, se frottant les mains, me disait : Vous voyez comme ils prennent leurs ébats ! … En effet, quand on lâche les enfants en leur disant de jouer, voilà les jeux auxquels ils se livrent ; ils n′ont rien de commun avec ceux que nous voulons introduire dans l′éducation et qui demandent autrement d′efforts. La première fois qu′on touche un aviron, il s′enfonce dans l′eau de plusieurs coudées puis remonte subitement dans l′air en aspergeant tout le monde… L′escrimeur novice s′étonne de voir son fleuret dévier sans cesse, malgré lui, — au lawn-tennis, les commençants reçoivent les balles plus souvent sur la tête que sur la raquette, exactement comme à la première leçon d′équitation, il suffit au cheval d′un petit mouvement à peine esquissé pour se débarrasser de son cavalier. — Croyez-vous encore, quelque facile que cela en ait l′air, que vous réussirez du premier coup à bien lancer avec le pied un gros ballon… Essayez un peu.

Pour tout cela, il faut un enseignement et un entraînement. Beaucoup comprennent cela : jusqu′à ce jour peu avaient osé le dire et personne n′avait osé le faire.