Le Règne de l’esprit malin/VII

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IModifier

On raconte que ce fut un jour qu’elle avait été faire paître sa chèvre (si on se souvient encore d’elle, la petite Marie Lude, qui était la fille de ce Lude qui avait déplacé ses bornes et s’était sauvé). Alors, au milieu de l’hiver, elle était partie avec sa mère, ayant été chassées par la méchanceté des gens. C’était dans le milieu de l’hiver, un jour qu’il neigeait un peu. Le mulet allait sous son bât ; il y avait dans la haie un gros oiseau à tête rouge. Et les deux femmes avaient marché longtemps et jusqu’à ce qu’elles fussent arrivées à une petite maison qu’elles avaient dans une commune écartée ; – c’était très loin du village, de sorte qu’elles n’avaient rien su de ce qui s’y était passé.

Maintenant, c’est de nouveau le printemps. On raconte que, ce jour-là, la petite Marie avait été faire paître sa chèvre, s’étant assise sous un mélèze qui semblait entouré d’une vapeur verte parce que ses aiguilles repoussaient. Elle tricotait son bas ; c’était un bas de laine bleue où l’acier des aiguilles faisait des points brillants comme quand les poissons sautent hors de l’eau.

On raconte qu’à ce moment, elle avait été appelée. Et, elle, levant la tête, avait regardé autour d’elle, mais elle ne voyait personne et voyait seulement le soleil sur les prés et voyait seulement plus loin les grandes montagnes blanches ; mais, s’étant remise à son ouvrage, de nouveau la voix l’appelait.

Et elle reconnaissait la voix.

C’était son père. C’était ce Lude, ce pauvre Lude, qui s’était sauvé. Seulement, on a dit depuis qu’il n’avait pas été bien loin, étant tourmenté par le repentir et par le regret de celles qu’il avait laissées à la maison ; ayant été ramené ainsi par le remords et par l’amour ; ayant poussé jusqu’au village ; et, comme il ne les y avait pas trouvées, il avait été les chercher.

Mais Marie avait beau continuer à regarder tout autour d’elle, elle continuait à ne rien voir.

Il n’y avait que la voix qui venait ; la voix disait :

— Marie !

La voix disait :

— Marie, est-ce que tu viens, parce qu’on a besoin de toi…

La voix venait du côté du village ; et c’est de ce côté qu’il lui faudrait aller, pensait-elle, pendant qu’elle ne voyait toujours personne ; il y avait seulement la pente du pré où la chèvre tirait sur les touffes d’herbe fraîche en secouant sa barbiche blanche, et puis, posé dans le haut de la pente, le ciel qui avait l’air d’un plafond peint en bleu.

Elle se demanda si elle ne s’était pas trompée ; mais non, la voix venait encore une fois.

Sa grande force fut de ne pas hésiter. Son père l’appelait ; il fallait bien qu’elle obéît. Tout de suite, elle avait arrangé le voyage dans sa tête pour le lendemain de bonne heure et avait décidé de ne rien dire à sa mère. Elle irait seulement faire paître la chèvre un peu plus loin que les jours précédents, prenant prétexte dans le fait qu’aux environs de la maison, l’herbe était déjà broutée ; elle emporterait avec elle son repas de midi, comme elle faisait parfois ; puis, enfonçant un pieu en terre, elle y attacherait la bête, prenant soin de lui laisser assez de corde pour qu’elle eût à manger tout le jour. « Et, avant le soir, on sera là, pensait-elle, et avant que ma mère soit trop inquiète à mon sujet ; d’ailleurs, tout sera oublié bien vite, parce que je le lui ramènerai. »

La voix l’appelait de nouveau ; elle n’eut qu’à aller là d’où venait la voix. C’est une longue route. C’est un long chemin de montagne, qui monte, qui descend, qui monte de nouveau, et il n’est même pas toujours bien marqué, mais elle le connaissait par cœur. Un premier rideau de forêt fut traversé, il en vint un autre ; entre eux s’étendaient de grands espaces d’herbe, qu’elle traversa aussi. Là où le chemin manquait tout à fait, elle le cherchait plus loin des yeux, finissant par le retrouver, indiqué par un peu de gris comme quand un bout de fil est resté pris dans le drap. D’ailleurs, sitôt qu’elle s’arrêtait, pour peu seulement qu’elle en fît semblant, aussitôt la voix se faisait entendre de nouveau.

C’est ainsi que les signes commencèrent enfin à apparaître. Les signes, et toujours plus nombreux, toujours plus redoutables à voir : à peine si elle s’en aperçut. Il y eut tout à coup devant elle plusieurs grosses plantes de sapin blanc qui s’étaient abattues en travers du chemin : elle n’en fut même pas retardée, parce qu’elle n’était pas bien grosse et il lui fut facile de passer par-dessous. Et, à présent, peu à peu, la lumière qui change, tout l’air qui change également, un air vide, privé de sons (à cause de ces chants d’oiseaux qu’il y avait, ces bruits de cloches, ces sonnailles, et plus de chants, plus de cloches, plus de sonnailles) : elle n’en allait pas moins.

Elle arriva ainsi en haut de la dernière pente, où le village se découvre dans son creux : là, tout à coup, ce fut alors une odeur de corruption qui lui vint contre, comme celle d’un tombeau ouvert ; et pas rien que l’odeur, mais l’aspect du tombeau : les ossements des murs arrachés à leurs fondations et ceux du terrain mis à nu au flanc des talus éboulés, entre les mottes retournées ; – et ce silence encore, et puis cette lumière grise qui est la couleur qui se voit sur le front des morts ; – rien n’y fit cependant, parce qu’elle avait été appelée ; si bien qu’elle continua son chemin.

Et jusqu’alors aucun être vivant ne s’était encore présenté ; ce fut comme elle passait devant la maison du meunier, aux murs fendus, à la grosse roue moussue tombée ; là, brusquement :

— Où est-ce que tu vas ?

Une fenêtre s’était ouverte, une tête se montrait, c’était la femme du meunier.

Marie ne la reconnut pas, tellement elle était changée. Et donc la femme du meunier :

— Ne va pas plus loin, ou tu es perdue !

Mais elle :

— L’avez-vous vu ?

— Qui ?

— Mon père.

Et, parce qu’on ne l’avait pas vu, elle continua son chemin.

Elle n’était déjà plus qu’à quelques pas des premières maisons du village ; des fenêtres s’y ouvraient aussi :

— Arrête-toi ! Ne va pas plus loin !… C’est que tu ne sais pas encore !…

Mais elle n’écoutait pas, parce que voilà, à présent, elle avait cru voir son père, qui sortait la tête de derrière un mur, comme s’il la guettait sans oser se montrer ; et elle : « Sûrement que je vais le trouver chez nous. »

Et, comme il lui fallait, pour aller chez elle, traverser la place, c’est vers la place qu’elle se dirigeait, malgré qu’on continuât à l’appeler, certains d’entre les habitants s’étant maintenant enhardis jusqu’à sortir de chez eux ; – et est-ce seulement qu’ils cherchent à la retenir, ou bien s’ils avaient vu comme une lumière qui était sur elle, et voilà qu’un bon air venait déjà d’en haut ?



IIModifier

Sur la place, ils commençaient à se réveiller.

L’un après l’autre, se soulevant difficilement sur le coude, ils bâillaient, puis se laissaient retomber.

C’était sur la place, où ils dormaient, parce qu’ils auraient eu trop chaud dans les maisons, et étaient couchés pêle-mêle sous le grand vieux tilleul sans feuilles. Là où le sommeil les surprenait, là ils se laissaient tomber à terre, sans plus. Là où le plaisir les abandonnait, là le plaisir du lendemain les retrouvait.

Une fois de plus, ce matin-là ; un jour pour eux comme les autres jours. Sous le grand tilleul nu, qui avait l’air taillé dans de la pierre noire, le tronc, les grosses branches travaillés à coups de ciseau, les fines petites branches de plus haut patiemment fouillées à la pointe, – le matin, une fois de plus, était venu, ah ! ressemblance des journées, et ils se cherchaient malgré eux l’un l’autre, étant obligés à se chercher. Quelques-uns étaient couchés comme des bêtes dans de la paille ; d’autres dormaient à même le sol. Ils étaient cent cinquante et plus, hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, – Criblet, Clinche, la grosse Lucie, le père, la mère et leurs cinq petits, Trente-et-Quarante, Labre, Gentizon, tous ceux qu’on sait, et Lhôte non plus n’était pas loin, quoiqu’il ne se mêlât pas à eux. Des bougies brûlaient encore sur les tables, où étaient des litres de vin, dont beaucoup s’étaient répandus. Des flaques luisaient sur le bois peint en brun ; elles s’égouttaient par les fentes. Il y avait, dans le silence, ce bruit d’égouttement comme un tic tac de pendule ; il y avait aussi, de temps en temps, qu’une bougie crépitait, étant sur le point de s’éteindre. Et, eux, ils étaient pêle-mêle autour, comme on voit les tués sur le champ de bataille. Pourtant, de plus en plus nombreux, il y avait ces bras qui se tendaient, des genoux étaient ramenés, des corps se tournaient de côté ; il y avait des bâillements, des soupirs ; du dedans même de leur sommeil, ils se tendaient vers le plaisir, à cause d’une obligation, comme d’autres au travail.

Où est ton accordéon, père Creux ? Il nous faudrait un peu de musique. On va retourner à rire, comme on fait à son métier. C’est quand ta vieille figure et tes yeux qui ne voient plus pencheront de côté jusqu’à toucher le soufflet, et tes doigts se mettront à trotter sur les notes. Seulement, attends qu’on soit réveillés.

Ils ne l’étaient encore qu’à demi, en effet ; et c’est ainsi que, quand Marie s’approcha, personne, d’abord, ne la vit venir. Ils auraient parfaitement pu la voir, s’ils en avaient été capables. Ils n’auraient même pas eu besoin de voir s’ils avaient été capables d’entendre. Des fenêtres partout continuaient de s’ouvrir, toujours ces cris : « Va pas ! Va pas ! » Le village ressuscitait. Depuis longtemps, un lourd silence pesait sur lui comme une dalle : la dalle à présent était soulevée.

Il fallut pourtant que Marie se fût encore rapprochée, alors Gentizon l’aperçut. Ce fut Gentizon qui l’aperçut le premier. Il se souleva sur le coude. Labre était couché à côté de lui. Gentizon poussa Labre de l’épaule. Et, d’abord, ils ne l’avaient pas reconnue ; Gentizon avait dit simplement : « Encore une ! » mais, comme elle était maintenant tout près :

— Pas possible ! la Marie ! la fille de Lude, tu sais bien. Depuis le temps qu’on ne l’avait pas vue. Et lui non plus, on ne l’a pas revu…

Il recommença :

— C’est qu’elle est jolie !

Voilà comment l’affaire s’engagea. Labre et Gentizon s’étaient regardés, ils s’étaient compris. Ils avaient vu qu’ils étaient deux et qu’ils allaient se faire concurrence, mais ils avaient besoin l’un de l’autre. En effet, ils n’eussent pas pu se mettre debout tout seuls. Il leur fallut se soutenir mutuellement, ainsi ils eurent un genou en terre, puis ils se prirent à bras-le-corps. Et la chose les faisait rire, mais ce qu’ils se promettaient pour ensuite les faisait rire plus encore, contribuant d’avance à leur plaisir.

Pour elle, elle les vit sortir peu à peu devant elle ; elle s’étonnait, parce qu’ils étaient très grands. Ils s’agitaient là, ils lui tendaient les bras ; ils se balançaient sur eux-mêmes, comme un arbre plus tenu par ses racines. Ils ouvraient la bouche en riant, ils avaient les dents gâtées. Ils avaient les yeux rouges avec une poche dessous. Et, de nouveau, ils tendaient les bras à Marie, disant : « Dépêche-toi ! Depuis le temps qu’on t’attendait !… »

Alors peut-être qu’elle eut quand même un instant d’hésitation. On la vit s’arrêter. Et les autres s’étant réveillés, s’étant mis assis à leur tour, s’étaient aussi tournés vers elle. Il y avait tout ce monde, elle était seule ; elle ne s’arrêta pourtant pas longtemps.

On la vit se remettre en marche. Labre et Gentizon crièrent bravo. Ils n’étaient encore que les deux à être debout, ainsi ils avaient de l’avance. Elle prit sur le côté de la rue, ils prirent du même côté qu’elle. Elle prit de l’autre côté ; ils prirent de l’autre côté. Ils faisaient leurs pas plus grands qu’ils n’auraient voulu, ils la manquèrent plusieurs fois dans leur poursuite. Cependant, tous les autres se levaient, et tous ces autres s’avançaient à leur tour, disant : « Laissez-nous-en ! » Labre et Gentizon comprirent qu’ils n’avaient plus de temps à perdre. Gentizon se décida, Gentizon prit son élan. Gentizon roula par terre.

Il devait avoir mal visé : rien d’étonnant, pensait-on, dans l’état où il était ; Labre le suivait de tout près, on se dit : « C’est lui qui l’aura. » Et il semblait avoir mieux calculé son geste : alors on ne sut plus ce qui arrivait ; mais voilà qu’à l’instant qu’il allait la rejoindre, ce fut comme si Labre se heurtait à un mur. Labre tomba à la renverse.

Les autres s’étaient tus ; tout fit silence sur la place. Et c’est à la faveur de ce silence que la rumeur qui venait du village se fit entendre de nouveau.

Est-ce toujours la crainte, ou seulement la pitié, ou encore qu’on est curieux ? mais de maison en maison, de toit en toit, de porte en porte, dans l’air à la fois et sur la terre, comme avec des ailes et des pieds, la bonne nouvelle allait circulant, ils recommençaient de vivre.

Est-ce vrai ? Est-ce possible ? Ils ne glissent plus seulement la tête dehors, ils glissent dehors le corps tout entier.

Et, pendant ce temps, ceux sur la place commençaient à s’impatienter, particulièrement les femmes : « Allez chercher le Maître ! criaient-elles… Elle se moque de nous, allez le chercher !… »

On entendit encore ces voix venir ; il y avait surtout les femmes, à cause que la jalousie leur était entrée dans le cœur : « Le Maître ! recommençaient-elles, où est-ce qu’il est ? elle va voir… »

Et on eut juste encore le temps de s’étonner qu’il n’eût pas paru de lui-même, mais à présent on allait le chercher ; juste encore le temps de voir une dernière fois l’auberge, sa façade blanche, Criblet à une des fenêtres, Criblet disant : « Moi, je regarde ; moi, je suis désintéressé » ; juste encore le temps de heurter à la porte, – après quoi, l’Homme avait paru.

L’Homme fut là. « Tu vas voir ! tu vas voir !… » criaient les femmes à Marie ; l’Homme était là, il s’avança.

Il fit deux ou trois pas, il fit de nouveau deux ou trois pas.

Il ne paraissait plus si assuré. Il souriait d’un sourire forcé. Il s’était remis à avancer, mais il n’allait pas si vite, ni si droit qu’on aurait pu croire. Et voilà que sa peau avait commencé à se détendre, sa peau de plus en plus se détendait sur sa figure, sur son cou, sur ses mains ; elle pendait autour de lui, elle se détachait de lui comme un habit qui va tomber.

Il s’arrêta cette fois tout à fait ; Marie ne s’était pas arrêtée.

Et elle n’eut qu’à faire le signe, le vrai signe…



IIIModifier

Ils ont raconté depuis qu’une grande lueur rouge avait rempli le ciel ; la terre se mit à bouger, les maisons penchèrent tellement qu’on pensa qu’elles allaient tomber.

« Et puis, disent-ils, ça a été tout… On a écouté, plus rien ; on a été regarder à la fenêtre. »

Et ce qu’ils virent par les fenêtres, quand ils allèrent regarder, ils n’y purent pas croire d’abord ; mais que oui ! il le fallait bien : et c’est que le soleil à présent rebrillait, tandis que, dessous, se voyait un village comme refait à neuf.

Un soleil comme il n’y en avait pas eu depuis longtemps, et, dessous, des toits réparés, des murs réparés et repeints, et tout le village d’avant, mais comme plus joli qu’avant, comme quand c’est dimanche, comme quand on s’est fait beau parce que c’est dimanche : – alors ils comprirent, et bien tard, mais il n’est jamais trop tard.

« C’est elle ! » Ils se levèrent partout pour l’aller voir.

Ils se levaient pour l’aller voir, ils se levaient d’entre les morts, ils venaient par toutes les rues.

Certains ne pouvaient pas marcher ; on les portait. Quelques-uns s’étaient fait des béquilles avec des bouts de planches, d’autres se traînaient sur les genoux. N’importe comment. Ils venaient. Et déjà les maladies qui s’étaient abattues sur eux commençaient à se dissiper ; de même que les maisons, ils étaient refaits dans leurs corps ; ceux qui étaient voûtés étaient droits de nouveau, ceux qui étaient tordus avaient cessé de l’être ; les signes écrits sur les figures, dartres, ulcères noirs, plaies ouvertes, tout s’effaçait ; ils présentaient au jour des faces pures, ils buvaient la lumière avec des yeux nettoyés.

Ils eurent pourtant l’étonnement de ne trouver personne sur la place (pas même les corps de ceux qu’ils s’attendaient à y trouver) : une place parfaitement vide, parfaitement nette et en ordre ; sans doute que la terre en s’ouvrant avait tout englouti. Et là fut donc leur premier étonnement (d’avoir trouvé la place vide), mais l’autre fut plus grand encore, qui fut que celle qu’ils cherchaient, elle non plus, n’y était pas.

Car c’est vers elle qu’ils s’étaient tous portés, mais vainement la cherchaient-ils, vainement se demandaient-ils l’un à l’autre : « Et elle ? » personne n’avait vu Marie. Et une grande inquiétude leur venait, comme si de nouveau ils eussent été sans protection.

Heureusement qu’à ce moment quelqu’un cria : « La voilà ! » Aussitôt tout fut oublié. Tous ils se poussaient du côté où elle s’était montrée, qui était dans le fond d’une petite rue, laquelle conduisait chez elle.

Elle venait, ils se poussaient, ils l’entourèrent, ils auraient voulu lui parler : ils ne pouvaient pas ; alors, du moins, n’est-ce pas ? être là, du moins la voir et la toucher.

Mais qu’est-ce qu’il y avait de nouveau ? C’est elle, à présent, qui semblait inquiète ; elle les écartait d’elle, disant : « Laissez-moi ! Laissez-moi !… »

Elle continuait son chemin, les écartant ; puis, comme si elle essayait d’un dernier moyen sans trop y croire : « Et vous, ne l’avez-vous pas vu, mon père ? vous ne l’auriez pas rencontré ? J’ai été le chercher chez nous… » Elle s’arrêtait. « Il n’y était pas. »

Ils étaient tombés à genoux, des femmes baisaient le bas de sa jupe.

C’est que lui, hélas ! n’osait toujours pas, il continuait de se cacher. Même maintenant que tout revivait, et que tous avaient été pardonnés, et que clairement ce pardon était écrit partout dans l’air, il n’avait pas encore osé venir, pensant : « Même si tous l’ont mérité, moi, je ne le mérite pas. »

Il fallut d’abord qu’il fût découvert, il fallut ensuite qu’on l’amenât.

Il se laissa tomber, la face contre terre.

Et Marie :

— Est-ce toi ? Père, père ! Est-ce bien toi ?…

Il ne répondit point, on l’entendit qui sanglotait, il se cachait la tête dans ses mains. Il fallut qu’elle le prît contre elle.

Mais la grosse Marie-Madeleine, dans ce même instant, sortit du clocher, sans que personne y fût monté ; d’elle-même, elle s’élança et toutes les petites cloches à sa suite.

Depuis si longtemps, plus de cloches, et les voilà qui sonnaient toutes seules, et, toutes seules, la grosse en tête et les petites à sa suite, s’acheminaient vers les hauteurs.

Elle venait de le relever, et, aussitôt qu’il avait été debout : « Viens, père, maintenant, parce qu’elle doit nous attendre » ; il avait dit oui, il osait. Mais déjà les cloches allaient, comme pour leur montrer la route.

Et ainsi, il y eut les cloches, puis il y avait Marie et son père, il y avait enfin tout le village qui venait.

Tout le village qui venait, en manière de procession, mais pas de l’espèce de l’autre, à cause du calme où ils étaient, et l’allégresse où ils étaient, malgré leurs douleurs et leurs deuils. Guère nombreux pourtant, à cette heure, bien moins nombreux que l’autre fois, mais leurs souffrances étaient oubliées. Comme si vraiment ils avaient été morts, s’ils avaient ressuscité. Le Président en tête, tout de suite après Communier, le vieux Jean-Pierre avec ses prières. Ils voyaient les prés refleurir, les rochers brillaient comme des bannières. Quelques-uns étendaient les bras, ils faisaient comme des croix avec leurs bras qu’ils étendaient. Tous qui s’avançaient consolés, jusqu’à ce Joseph Amphion, parce que voilà que, levant les yeux, il avait cru voir dans le ciel celle qu’il avait perdue.

C’était dans le moment qu’ils arrivaient à la forêt ; elle fut devant eux, ouvrant son porche peint en belles couleurs claires ; et lui, ayant levé les yeux, il la vit, au-dessus des arbres, qui était à présent dans le bleu de là-haut comme un autre morceau de bleu.



IVModifier

Ils étaient tellement enfoncés dans leur joie et tellement fermés à tout le reste qu’ils n’aperçurent même pas, comme ils passaient près de l’église, le pauvre Lhôte seul épargné, parce que seul pur d’intentions, mais qui s’était laissé tomber dans un coin, la tête cachée au creux de son bras.

C’est l’automne d’après seulement que Bonvin, un jour qu’il chassait, découvrit le curé dans le fond d’une ravine ; il s’y était pendu aux branches d’un mélèze ; il n’avait plus d’yeux, ni de nez, ni de bouche, ni de figure, à cause que les corbeaux étaient venus, qui savent faire.




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