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Sommaire

IModifier

Alors il y eut des inondations, et il y eut des avalanches. Le printemps s’était fait trop vite, le printemps cette année-là était venu bien avant le temps ; la neige fondit partout à la fois : il y eut encore ce malheur d’une ruine générale. Ravinements, éboulements, débordements. Si vous étiez montés en haut de la tour de l’église, vous auriez été effrayés. Au lieu du revêtement vert et de cette jolie peinture de banc de jardin qui se voyait, en cette saison-là, de toute part, le long des pentes, avec l’émaillage dessus des crocus et des anémones, il y avait partout des traînées de gravier ; la terre était fendue et retournée (quelle charrue avait passé par là ?). Les écluses de l’étang avaient fini par céder ; il montrait son fond de vase craquelée comme la faïence d’une vieille assiette. Mais le plus étonnant encore, parmi cette désolation, était l’absence de tout être vivant : pas même le petit chat qui se glisse, allongeant les pattes sous la porte de la grange, la poule qui penche la tête, tandis que sa crête lui pend sur l’œil. Et la grande lumière revenue avec les chauds rayons d’avril, quand, d’ordinaire, les premiers bourgeons se montrent aux buissons comme si des griffes leur poussaient, la grande lumière revenue accentuait encore l’horreur de tout. Le vide. Le vide que c’était, le désert que c’était. Non seulement celui des rues, mais aussi celui des champs, quoique si animés d’ordinaire en cette saison, qui est la saison des semailles, des barrières à réparer, des premiers blés qui sortent et qu’on va herser ou qu’on roule, et les petites filles vont faire des bouquets, et les amoureux, le dimanche soir, commencent à sortir ensemble. Partout ça remue d’ordinaire sur les pentes : on va, on se croit seul, une tête se lève de derrière une haie : on pousse plus loin dans les bois, tout à coup un homme paraît, avec une charrette attelée d’une vache. Et, cette année-là, plus personne, plus personne nulle part. Là-bas dans la plaine, à droite et à gauche, et en face de vous également sur l’autre versant des montagnes, l’homme continuait d’être l’homme : mais, ici, plus on s’approchait du village, plus la solitude grandissait. Les chemins coupés, les prés ravinés, les forêts tombées indiquaient assez à l’œil les limites au delà desquelles on n’osait pas s’aventurer. Et ces limites étaient celles de la commune, parce qu’une malédiction était sur elle, et le bruit s’était répandu que ça devait être la peste ; et vainement, une nouvelle fois, des messagers avaient été envoyés pour demander du secours : on leur avait dit : « Pas un pas de plus, ou bien on vous tire dessus. » Tous prisonniers dans le village, à l’exception du curé, qui, depuis le jour de la procession, avait disparu.

Et ç’avait été le complet silence sauf les cris des corbeaux et des autres oiseaux de proie, désormais seuls à se faire entendre, tous ceux des haies ayant été mangés ; sauf aussi par moment des éclats de rire bizarres, des chansons, des airs de danse, particulièrement la nuit.

C’est qu’on s’amusait ferme à l’auberge, où ils étaient une douzaine et plus. Ils avaient à manger et à boire tant qu’ils voulaient, ils avaient de l’or et des femmes. Qu’un tonneau fût vide, l’Homme n’avait qu’à le toucher : le tonneau était plein de nouveau. On a décroché ce beau jambon de la cheminée, il n’en reste que le manche : l’Homme s’approche, étend la main et le jambon est plus dodu qu’avant. L’or, supposez que vous en demandiez, encore qu’il ne vous soit guère utile, puisque vous avez tout pour rien, mais vous en demandez quand même, l’Homme : « Regarde ta bourse », elle est pleine de louis. Avec nous la vie est bonne. Cet homme qu’on appelait Branchu et que nous appelons à présent le Maître, il est bien le maître, en effet. Il tire tout de rien, comme Dieu. Il nous donne tout ce dont on a besoin, même plus que ce dont on a besoin. Et, quant aux femmes qui sont avec nous pour notre joie, c’est les plus jolies du village.



IIModifier

Dans le village, ils se débattent contre la mort. L’homme, la femme, les enfants étaient dans le même lit. À quoi bon se lever ? Ce serait dépenser inutilement le peu de forces qui nous restent ; il s’agit de les ménager le plus qu’on peut ; bientôt, on ne va pas savoir comment se nourrir. C’est bien une pitié que les récoltes, l’année passée, aient été si belles, quand on se réjouissait tant, songeant au gros tas de foin qu’on aurait : le foin est en train de pourrir, la farine s’est aigrie dans la huche. Déjà toutes les bêtes, ou à peu près, sont crevées. « Catherine (c’était Tronchet, le plus riche propriétaire de la commune), Catherine, combien est-ce qu’on a déjà à la banque ? » « Cinquante mille francs ! » « Et dire que, si ça continue, on va mourir de faim ! » Il regardait sa femme couchée à côté de lui sous la couverture ; elle soulevait difficilement sa figure devenue grise, et il lui venait une espèce de sourire comme aux folles. Cinquante mille francs, pour ce à quoi ils servent : autant posséder un tas de cailloux ! Le vieux Jean-Pierre, assis dans sa cuisine devant un tout petit feu de débris, était appelé par sa femme. « Qu’est-ce qu’il y a ? » « Est-ce que tu crois que ça va durer encore longtemps ? » « On ne peut pas savoir… » Il y avait un court silence. « Jean-Pierre, pourquoi ne dis-tu plus rien ? j’ai peur, tu sais, je me tourmente. » Mais le vieux Jean-Pierre : « À quoi sert ? Il faut avoir confiance… » C’est un mot dont il aimait à se servir. Sa femme alors se mettait à sangloter, parce que ce n’était point si haut qu’elle mettait sa confiance, elle, et, celui en qui elle croyait encore le plus, est-ce qu’elle existait seulement pour lui ?

Partout on est dans les larmes. Il y avait la femme Clinche que son mari avait quittée, elle et ses cinq enfants. Jamais encore il ne l’avait tant battue. Mais, quand elle l’avait vu ouvrir la porte, et qu’il s’était mis à lui dire : « Heureusement que là où je vais je serai mieux traité qu’ici », tout avait été oublié. Tout, pourvu qu’il ne partît pas ! Il riait maintenant : « Ah c’est ça, lui disait-il, tu es jalouse ! tant mieux, ça t’apprendra. Allez, crevez de faim, vous autres ; où je vais on a de la viande tant qu’on en veut… » Elle, se traînait sur les genoux : « Oh ! s’il te plaît, s’il te plaît, pas là-bas… où tu voudras, mais pas là-bas, s’il te plaît, Clinche ! » Tout avait été inutile. Et, à présent, elle était seule avec ses cinq enfants. Le plus petit, qui n’avait que deux ans, venait justement de se réveiller. Elle s’assit sur le lit (d’où elle ne bougeait plus et elle avait couché tous ses enfants près d’elle pour tâcher de les réchauffer car elle n’avait plus de bois) : « Mon petit, dit-elle, qu’est-ce qu’il y a ? » et elle le serrait contre sa poitrine, mais le petit : « Ai faim. » Elle se leva et, à tâtons, car elle n’avait plus de pétrole, elle alla ouvrir l’armoire de la cuisine. Il n’y restait qu’un demi-sac de farine gâtée qu’elle délayait dans de l’eau et en faisait une bouillie, mais le petit ne la supportait plus. Elle en mit un peu dans une tasse et vint. Le petit refusa d’y goûter, il pleurait. Et les autres enfants dans le lit, ayant été tirés de leur sommeil, eux aussi réclamaient du pain, alors elle se dit : « Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ? Faut-il que j’aille me vendre et faire comme mon mari ?… Mais tout de suite : « Non, j’aime mieux qu’ils meurent ! Je leur dirai de venir se mettre près de moi, je tiendrai leurs mains dans les miennes, je leur soufflerai mon souffle au visage ; mon Dieu ! si seulement ils pouvaient s’en aller doucement jusqu’à ce que je reste seule, et je me coucherais alors pour mourir au milieu d’eux qui seraient morts… » Ainsi elle parlait, et, quelques maisons plus loin, il y avait Baptiste le chasseur, celui qui avait eu le pouce emporté ; la maladie, comme on a vu, lui était montée dans l’épaule : il pourrissait vivant. Des taches vertes se montraient sur son ventre ; mais il se mettait à rire, parce qu’il se disait : « Dieu sait pourtant si j’étais sûr de la maladie qui m’emporterait : eh bien, non, c’en sera une autre ! Tant pis pour la gangrène si la faim va plus vite qu’elle : elle n’aurait eu qu’à se dépêcher. Ainsi encore une maison ; il y en avait une centaine. Ils rampaient sur les mains, à cause que beaucoup ne pouvaient plus se tenir debout ; ils ouvraient leurs mâchoires comme des bêtes ; la salive leur coulait sur le menton. Il y en avait qui mordaient dans des planches ; ils mettaient le bois en sciure, pour essayer de s’en nourrir. On avait d’abord tué les chats, les chiens, jusqu’aux souris ; mais il n’y avait bientôt plus eu de bêtes d’aucune sorte. Ça n’allait plus tarder ; les maladies redoublaient de violence, ulcères malins chez les grandes personnes, membres noués chez les enfants : pas de maison où on n’eût au moins trouvé un cadavre, parce qu’ils n’osaient plus aller les enterrer. Ainsi notre père que nous aimions bien est couché dans un coin de la cuisine sur la terre nue ; tout ce qu’on a pu faire a été de lui mettre un coussin sous la tête, et on se détourne, quand on passe, pour ne pas le voir. Le petit Julien n’avait pas deux ans : on lui a fait un cercueil avec les planches d’une caisse. Son père a été prendre un pot de couleur, il s’est mis à peindre le cercueil en bleu. Il cherchait peut-être ainsi à se tromper lui-même, mais, pour peu qu’il y réfléchisse, il voit qu’il ne va pas tarder à suivre son fils, si ça continue, et pour lui il n’y aura peut-être même pas de planches assemblées, n’ayant plus rien à espérer que de crever comme un rat dans un coin.

Cependant, ces musiques continuaient à se faire entendre et ces gros rires à venir. C’est qu’il y en a qui s’amusent. Qu’est-ce qui nous empêcherait d’en faire autant ? Ayant attendu que la nuit fût là, parce que travaillés malgré tout par la honte, plusieurs entrouvraient leur porte, puis ils se coulaient dehors. Ils se dirigeaient vers la place, au-dessus de laquelle une grande lueur bougeait. Toutes les fenêtres de l’auberge étaient éclairées, comme on voit sur les abat-jour à découpures. Collés derrière l’angle d’un mur, d’où ils ne laissaient sortir que la tête, ils tendaient leurs regards vers là-bas, avidement, comme des mains. Ils voyaient ces tables, avec du vin dessus ; des hommes et des femmes assis à ces tables. Chaque fois que la porte s’ouvrait, une bouffée chaude vous venait contre, qui vous apportait un fumet de viandes et de toutes sortes de choses bonnes à manger. Ils se cramponnaient à la pierre, ils mordaient dedans ces odeurs. Bientôt ils n’y tenaient plus. Ils étaient pris par les épaules, ils étaient poussés en avant. Ils venaient, ils levaient les bras, ils roulaient jusque sous les tables.

Alors on criait : « Encore un ! » mais ils ne voyaient rien, ils n’entendaient rien ; la seule chose qu’ils connussent encore, c’est quand on leur apportait à manger, ce qu’on faisait tout de suite : ils se jetaient sur la nourriture comme un chien qui n’a pas mangé depuis trois jours.



IIIModifier

Il y eut grande fête à l’auberge, cette nuit-là. Après qu’ils eurent bu, ils voulurent danser ; la salle à boire se trouva trop petite, tellement ils étaient nombreux. Un des garçons, nommé Labre, avait sorti sa musique à bouche, et il y eut bien un petit air de danse ; seulement, quand les couples se mirent à tourner, on vit qu’ils se cognaient aux tables.

On ne savait plus quelle heure il était ; la nuit, en tout cas, devait être très avancée. Ils étaient comme les méchants : ils dormaient le jour, ils vivaient la nuit. Ils faisaient de la nuit le jour. La lune qui se levait remplaçait pour eux le soleil ; quand il n’y avait pas de lune, la fausse lumière des lampes était la seule qu’ils connussent encore. Notre plaisir est de telle sorte qu’on n’en jouit entièrement que lorsque les ténèbres sont tirées sur nous comme des rideaux, et nous suppriment le monde. C’est qu’on est à rebours du monde, on est rachetés à rebours. Ils voyaient que tout est permis, mais ce qu’ils chérissaient d’abord, parmi tant de choses permises, c’était justement celles qui ne l’étaient pas autrefois ; ainsi, ayant mangé et bu (et ils n’avaient de plaisir à manger que quand ils mangeaient au delà de leur faim, ils n’avaient de plaisir à boire que quand ils buvaient au delà de leur soif), ils avaient songé à passer à d’autres divertissements.

Quelqu’un eut une idée : « Si on allait à l’église ? » Bonne idée ! ils s’étonnèrent de ne pas l’avoir eue plus tôt : au moins ils seraient à l’aise là-bas, et aussi, tout au fond d’eux-mêmes, ils sentaient que l’amusement y serait plus grand que partout ailleurs.

Ils n’eurent qu’à traverser la place. On voyait seulement dans l’ombre que la porte était grande ouverte ; ils entrèrent, se poussant l’un l’autre. Les filles pincées criaient. Quelqu’un dit : « Mais comment est-ce qu’on fera pour y voir clair ? » « Pardieu, on n’a qu’à allumer les cierges ! » Un des garçons monta sur l’autel, parce qu’ils étaient venus avec une lanterne, et, élevant cette lanterne, l’autel ainsi fut éclairé. On vit que le tabernacle gisait à terre ; l’ostensoir gisait à terre.

Ils ne s’en sentirent que plus en train. Le garçon monté sur l’autel avait sorti des allumettes de sa poche, il les frotta contre son pantalon. Une première petite flamme se mit à trembloter en haut de la hampe de cire couverte d’ornements dorés ; bientôt toute la herse fut en feu. Et ils voulurent allumer aussi la petite lampe de l’adoration perpétuelle, symbole de l’Esprit qui veille parmi nous ; elle pendait à une chaînette qui descendait du sommet de la voûte ; mais elle ne prit pas quoi qu’ils fissent ; pourtant l’huile ne manquait point. Alors ils la brisèrent sur les dalles.

— Ça va bien ! cria Criblet.

Il était là, il regardait, appuyé à une colonne.

— Moi, je suis désintéressé. Celui qui m’a mis au monde (et qui c’est, je ne sais pas trop), ce quelqu’un-là a dit à l’un : « Tu seras jardinier », à l’autre : « Tu seras empereur », à un autre : « Tu seras mendiant », quand mon tour est venu, il n’a pas su que me dire, il m’a dit : « Toi, tu seras Criblet : les autres feront, tu regarderas faire. » Pour que je ne m’ennuie pas, il m’a donné une bouteille…

Tout de suite, il la montra, cette bouteille, n’ayant eu pour cela qu’à glisser la main sous son habit. On entendit un bruit comme quand un bassin de fontaine se vide. Mais on avait déjà commencé à danser. Ils avaient jeté en tas les chaises dans une des chapelles. Tout allait bien, sauf que la musique à bouche de Labre ne faisait pas assez de bruit. C’est de ces petits instruments de poche, bons tout au plus à faire tourner un couple ou deux dans une cuisine (les soirs d’hiver, le dimanche après midi, les jours que c’est fête, et garçons et filles se réunissent en cachette) ; dans cette grande nef, il ne s’entendait pas. On vit Gentizon se glisser dehors. « Plus fort ! » criait-on. Labre dit : « Je souffle à me crever les joues ! » On haussa les épaules, on ne dansait plus. À ce moment, Gentizon reparut. Tout le monde applaudit. C’est qu’il n’était pas seul. « Bravo ! criait-on, il a été chercher le père Creux ; bonne idée ! » Gentizon, en effet, amenait avec lui un petit vieux qu’il tenait par le bras. « Je lui ai dit : prenez votre accordéon, je vous mène chez des amis, mais tâchez de vous distinguer… » Et tout le monde éclata de rire, parce que le père Creux était aveugle et ne savait pas où on le menait. Il paraissait tout content. Il se mit à branler drôlement la tête, tandis que sa lèvre en se relevant découvrait des gencives roses comme celles des petits enfants. Il disait : « Pas besoin de me recommander de m’appliquer, je suis trop content, voyez-vous… Tout va bien, puisqu’on redanse. » Et tout le monde l’entourait maintenant, sans qu’il se doutât de la foule que c’était, croyant être dans un fenil ou une maison du village, les jours qu’on venait le chercher (et on lui donnait cinquante centimes). On le vit empoigner son accordéon par les deux bouts, là où sont les touches de cuivre, et le milieu est un beau soufflet de cuir vert : crâ ! un premier accord, crâ ! un deuxième accord : « Est-ce qu’on est prêt ? » Avec un drôle de sourire dans une figure toute en plis, sous un vieux bonnet en peau de lapin : « C’est que ça me fait plaisir tout de même, depuis le temps que ça ne m’est pas arrivé ! »

On l’avait fait asseoir au pied d’une colonne, quelqu’un lui avait apporté à boire ; tout en la tournant de côté, il se mit à baisser la tête jusqu’à toucher son instrument ; ses vieux doigts maigres allaient si vite qu’à peine si on pouvait les suivre du regard. En même temps, il battait la mesure du pied, il dodelinait de la tête. Et il souriait plus ou moins, selon le degré de difficulté du passage, sans que pour cela cessât d’aller un instant, s’allongeant, se raccourcissant, ou bien se tordant sur lui-même, le beau soufflet de cuir plissé.

Cependant, tout le monde s’était mis à tourner. Il y avait à peu près autant de femmes que d’hommes ; ils se tenaient serrés l’un contre l’autre. Ils devenaient rouges, ils respiraient avec difficulté. On ne sait pas pourquoi on rit de pareille façon. Ça n’est plus nos bonnes vieilles danses tranquilles, quand, tout au plus, à la fin de l’air, ou bien quand on arrive dans un coin sombre, on vole à sa danseuse un petit baiser – et elle se défend. Ils se tenaient si étroitement embrassés qu’ils semblaient ne jamais devoir se défaire l’un de l’autre. Ils se tordaient comme dans la douleur. Et le vieux Creux allait toujours, qui continuait de sourire. À peine un air fini (et le temps seulement de vider son verre d’un trait) qu’il repartait déjà ; c’est des polkas, des mazourques, c’est la valse où on tourne vite et les jambes sont emmêlées comme des branches dans le vent ; c’étaient de ces danses aussi où on se promène deux par deux en se tenant par la main ; celles-ci avaient moins de succès, on criait : « Une autre ! » et de temps en temps un cierge tombait. Un coup de vent entrait parfois jusque dans l’église, à cause des vitres cassées ; on voyait alors les flammes des cierges se coucher de côté. Et, du côté qu’elles se couchaient, roulait une larme de cire. Mais crions et rions surtout ! Soyons rauques, parce que c’est bien. « Hé ! Félicie arrives-tu ? je t’attends depuis un quart d’heure. » « Louis, je viens, mais fais-moi tourner fort. » Moi, j’arrache mon col, parce que j’ai trop chaud. Moi, c’est ma veste que j’ôte. Moi, c’est mon gilet que j’ôte. Ils riaient de nouveau ; et puis quelques-uns, s’arrêtant soudain, ouvrant leurs bras tout grands, éclataient de rire ; et on ne savait plus s’ils riaient ou s’ils sanglotaient.

Mais c’est qu’on est heureux enfin ; on était esclaves, on est libres ; on est comme le petit oiseau qui vient de casser sa coquille, on voit que tout est permis. Qu’est-ce qui m’empêche, Félicie, de te prendre dans mes bras devant tout le monde, au lieu qu’avant je n’osais même pas te parler de peur que quelqu’un ne nous aperçût ? Qu’est-ce qui m’empêche d’empoigner cette chaise par un pied et de la jeter dans les vitres ? Il leur venait des besoins de détruire, ils se démenaient tellement qu’ils tombaient à terre épuisés. Quelques-uns s’abattaient sur des chaises, se tenant des deux mains la poitrine, la bouche ouverte, comme les mourants. Mais le mouvement reprenait déjà dans lequel ils étaient tout de suite entraînés, parce qu’ils s’embrassaient, parce qu’ils se frottaient l’un contre l’autre, parce qu’ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, et de l’eau leur coulait par la figure, cependant qu’ils criaient : « À boire, à boire ! » et on avait apporté un tonneau. Ils l’avaient roulé à travers la nef ; ils renversèrent un confessionnal, ils couchèrent le tonneau dessus ; ils vinrent tous, on plaça la boîte (qui est un robinet de bois). Il y a encore ce plaisir-là, quand on a soif et qu’on ne se tient plus debout de fatigue, d’aller au vin frais. Ayant trinqué, tous faisaient cercle autour du tonneau, le verre à la main. Ils avaient amené avec eux le vieux Creux ; le vieux Creux lui aussi était assez parti. Pourtant il s’ennuyait de son accordéon. Il dit tout à coup : « Avez-vous fini ? Je vais en jouer encore une, et ce sera la plus belle de toutes. » On le suivit : on ne sentait plus la fatigue. Et voilà que, comme on s’en revenait vers l’autel, où les cierges brûlaient encore, – mais ils avaient déjà grandement diminué, – une grosse fille à joues rouges, nommée Lucie, se mit à rire et, se tenant là, les poings sur les hanches : « C’est triste quand même, disait-elle, le peu de changement qu’il y a !… Tous les garçons qui sont là, j’ai déjà dansé avec eux. Ils m’ont déjà tous embrassée. Est-ce qu’il va falloir recommencer ?… » Elle riait. C’était une bonne fille, gaie et dévouée, qui avait seulement trop le goût du plaisir. Où son corps lui disait d’aller, elle allait, et, ce que son corps lui disait de faire, sans penser plus loin, elle le faisait. C’est ainsi qu’elle était venue une des premières à l’auberge. On connaît que certaines gens sont à leur place, d’autres pas. Mais, parce que, plus on va, plus on devient exigeant, et les joies où on a goûté cessent vite d’être des joies, voilà que des bâillements lui venaient jusque parmi les divertissements. Tout se répète, comment faire ? De nouveau les garçons s’approchaient d’elle, parce qu’ils avaient envie d’elle, mais elle les repoussait : « Non pas toi !… toi non plus !… » Et, les yeux brillants, rouge, dépeignée, elle leva ses bras, qu’elle repliait lentement en ramenant ses mains à sa figure, et sa poitrine se haussait sous sa blouse déchirée. Creux était reparti, le cercle s’était reformé, quelques couples tournaient déjà. Soudain quelqu’un cria : « Sais-tu, Lucie ? puisque tu ne nous trouves pas assez bons pour toi… » Il montra quelque chose. La proposition parut toute simple. N’est-ce pas ? une fille si difficile, c’était bien là ce qu’il lui fallait, et puis ce serait du nouveau, et un danseur pas encore eu : ils l’appelèrent : « Veux-tu ? » Elle tendit les bras. Alors il y eut une terrible bousculade. C’était un grand christ pendu au mur. Jaune, avec du rouge par place, la tête tombée sur l’épaule, le ventre creux, les côtes en avant, il ouvrait les bras sur sa croix, mais ils n’eurent qu’à le descendre et à le déclouer de dessus sa croix. Ils tirèrent sur les bras et les pieds où les clous avaient été enfoncés ; les pieds vinrent, les bras ensuite. Ils mirent le christ debout. Elle, elle s’approchait. Ils lui dirent : « Est-ce qu’il te va ? » Elle hocha la tête. Mais en même temps, comme honteuse, elle se cachait derrière son bras nu : ainsi, dans l’amour, quand on voudrait tant, mais on n’ose pas. Ils crièrent à Creux : « Est-ce ta plus belle que tu joues ? » Et Creux ne répondit rien, mais jamais les petites notes claires n’avaient jailli en si grand nombre sous ses doigts.

Le jour venait, ils ne le virent pas venir. Tout à coup, il fit clair. Ils s’arrêtèrent. Ils regardaient tous du même côté. Et, ce qu’ils regardaient, c’était Lucie tombée tout de son long par terre, le christ tombé par-dessus elle.

Vainement essayait-elle de se remettre debout ; comme si le poids eût été trop grand, ou bien si ses jambes ne la portaient plus, à chaque mouvement en avant qu’elle tentait, quelque chose la faisait se rabattre en arrière, et, la bouche grande ouverte, toutes ses dents montrées, son rire ne finissait plus.

Il fallut qu’ils vinssent la délivrer, et eux aussi se tenaient à peine debout, mais ils l’emmenèrent. C’est la lumière qui les chassait. Elle venait, tombant de partout. Rien de ce qui peut se briser ne restait intact dans l’église : les tableaux où étaient les saints et ceux du chemin de croix, on se prenait les pieds dedans ; on enfonçait par place jusqu’aux genoux dans les débris. Seuls les murs tenaient bon encore ; pourtant une grande lézarde se voyait dans celui qui était au levant. Et il y avait partout, offertes également aux yeux, les traces que laissait la fête : le tonneau qu’on avait fini par défoncer s’était vidé de son contenu ; on glissait dans des mares de vin.

Ils avaient pris Lucie, ils la portaient sur leurs épaules, à côté du christ qu’ils portaient aussi. Ils avaient fait, avec leurs épaules et leurs mains levées, un brancard où elle était, avec le christ. On montrera même au ciel, s’il le faut, quelle espèce de gens on est, et qu’on fait tout ce qu’il nous plaît de faire. Ils traversèrent l’église. Le porche ouvrait sa voûte dans le bout ; à ce moment, arrivèrent encore deux ou trois personnes du village, qui dirent : « Donnez-moi d’abord à manger parce qu’on a faim. » On leur répondit : « Allez à l’auberge. » Et, eux, sortirent alors sur la place, avec leur double charge en provocation au grand jour.

Mais rien ne bougea dans le ciel quand ils parurent, parce qu’il semblait bien que tout leur fût permis.

Il semblait bien que désormais ils pussent faire tout ce qu’il leur plaisait de faire ; rien, en effet, ne bougea dans le ciel et rien sur la terre où tout était mort.

Un grand silence, rien que ce grand silence ; une lumière pareille à une pluie de cendre fine, – rien, sinon que l’Homme se montra, et l’Homme leur disait : « Ça va-t-il ?

L’Homme leur disait : « Je vois que ça va. »

Et, se mettant à rire :

— Il n’y a qu’à recommencer.



IVModifier

Et ils recommencèrent. Et les gémissements là-bas ne cessaient plus.

Agenouillés là-bas devant leur crucifix, ils priaient tout le jour, ceux du moins qui le pouvaient encore, et, bien que ce secours leur eût déjà fait défaut une fois, ils s’y obstinaient néanmoins, comme au seul sur lequel ils pussent encore compter. Ils ne faisaient rien que prier, et ils ne savaient pas faire autre chose ; alors tout le jour ils priaient. « Parce que, pensaient-ils, peut-être y aura-t-il plus d’efficacité à faire chacun pour soi ce que nous avons fait ensemble, peut-être que la prière est mieux entendue qui n’est dite que par moi seul » ; c’est pourquoi tous les chapelets avaient été sortis et ils les égrenaient dans leurs doigts devenus longs.

Ainsi, et plus assidûment que tous, priait le vieux Jean-Pierre, agenouillé contre son lit, au chevet duquel était une image avec un rameau de buis dans un bénitier d’étain.

Dès le matin il était là et jusqu’au soir il était là, souvent même la nuit entière : il jetait les mains en avant, toutes les prières qu’il savait venaient, il les recommençait quand il n’en savait plus. Sa femme lui demandait à boire, il ne l’entendait même pas. Elle ne pouvait plus bouger, étant aux portes de la mort ; elle appelait avec un râle, ses ongles grinçaient sur le drap. Il n’en restait pas moins fermé à tout, sauf aux vains mots qui bougeaient sur ses lèvres. Elle mourut deux ou trois jours après : à peine s’il s’en aperçut. Parce qu’il s’acharnait, se disant : « peut-être qu’il faut seulement forcer. » Les autres faisaient comme lui, dans les petites chambres noires où fermentait un mauvais air, tous, sauf Joseph, qui restait immobile, pensant : « Que m’importe, à présent ? » Et on ne savait pas comment il se faisait qu’il vécût encore ; mais pas davantage les autres. Chaque jour donc plus malheureux et chaque jour tombés un peu plus bas, comme disait aussi un colporteur qui était descendu des cols, avec l’intention de faire la tournée du village :

— Et heureusement, continuait-il, que je me suis arrêté à temps. Parce que ce n’est plus un village, c’est un cimetière, avec plein de corbeaux dessus et ces autres oiseaux, qui aiment la viande gâtée. Faites seulement attention que le mal ne vienne pas chez vous.

On faisait attention. Mais il ne se présentait plus personne. On pensait : « peut-être qu’ils sont tous morts. »

Ils n’étaient point tous morts. Il se passait quelque chose de pis, c’est qu’ils étaient toujours plus nombreux à faiblir. D’abord ils étaient venus à l’auberge isolément : maintenant ils venaient par groupes. Comme le soleil sur un tas de neige, qui le travaille dans sa masse et le ruine par le dedans, ainsi faisait la tentation en eux, et en eux bougeaient leurs pensées, et se déplaçaient leurs pensées. D’abord ils s’étaient dit : « Il faut rester fidèles à ce qui est notre loi même si elle devait nous coûter la vie ! » Maintenant ils se disaient : « La vie est peut-être quelque chose de plus précieux que la loi. » On voit qu’il faudra choisir. On a beau penser à son âme, le corps finit par crier plus fort qu’elle. Ils se rappelaient cette procession ; ils pensaient : « peut-être que Dieu nous a abandonnés » ; et maintenant ils se décourageaient d’avance de le prier dans leurs prières. Mais, s’ils étaient abandonnés de Dieu, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils eussent un autre protecteur, sans quoi ils s’avanceraient seuls et condamnés à une affreuse mort ? Chacun s’en allait ainsi dans ses pensées. L’avare se demandait à quoi lui servirait son or. Le paresseux se disait qu’il n’aurait plus jamais besoin de travailler. Ceux qui aimaient les jouissances, d’en avoir été si longtemps sevrés, cette morsure en eux n’en était que plus douloureuse ; le gourmand voyait des viandes, l’ivrogne aspirait au vin, ceux que la chair tente davantage meuglaient après la chair comme la vache qui sent l’herbe. Il y avait aussi les colères, parce que certains commençaient à accuser le trône d’en haut, avec des blasphèmes ; et une révolte se levait ainsi un peu partout ; et d’autres maladies pendant ce temps s’étaient déclarées, et des sortes de boules noires leur venaient maintenant au cou qui finissaient par crever ; – il y avait toujours plus de morts, toujours plus de cadavres pas enterrés, toujours moins de farine dans les huches.

Alors on entendait ces voix, c’étaient ceux de l’auberge ; ils chantaient en descendant la rue. Ils heurtaient aux portes, ils criaient : « Hé ! là dedans, est-ce qu’on ne se décide pas ? Ça vous amuse donc de crever comme ça, tandis que vous n’auriez qu’à venir avec nous pour être plus heureux que vous ne l’avez jamais été dans votre ancienne vie ! On ne vous demandera pourtant pas grand-chose : un signe de croix à rebours. Vous venez, le Maître vous dit : « Faites ça » ; vous faites ça. Et vous voilà roses et gras comme nous. »

C’est vrai qu’ils avaient bonne mine. On écartait un rien les rideaux ; ils étaient là, hommes et femmes, bien habillés, avec des figures rondes, des bouches à grosses lèvres, des yeux brillants, le regard éveillé ; ils cognaient de nouveau à la porte et le plus souvent elle restait fermée, mais d’autres fois elle s’ouvrait.

— Bravo, criaient-ils, encore un ! et ils emmenaient le nouveau venu.

C’est ainsi qu’Amélie a entendu qu’on l’appelait, parce que c’étaient ses anciens danseurs et ils connaissaient sa maison.

— Hé ! Amélie, nous as-tu oubliés ? Pourquoi ne veux-tu plus de nous ? Et puis, tu sais, maintenant on fait ce qu’on veut, ça n’est pas comme dans le temps. Voyons, décide-toi, ne boude plus, sois bonne fille…

Couchée sur le plancher, elle levait la tête et, appuyée sur le coude, écoutait. Son père et sa mère étaient dans la chambre, mais l’homme n’avait plus sa connaissance, à peine s’il respirait encore ; sa mère, elle non plus, n’avait pas fait un mouvement. Et Amélie alors, pendant que cette voix venait, levait de plus en plus la tête, parce qu’elle se rappelait bien et que, celui qui l’appelait, souvent en effet elle avait tourné avec lui, souvent même elle s’était promenée avec lui par les sentiers au clair de lune, souvent ils étaient descendus ensemble des chalets d’en haut où on va danser, les dimanches soir. Elle fut toute remuée. Elle pensait : « Si j’y allais, comme il me dit de faire ? Il y a bien été, lui. » Un court instant encore, son cœur se balança comme une pomme au bout de la branche ; puis elle se décida, elle se mit sur les genoux. Ayant jeté un regard du côté du lit, elle vit son père qui ne bougeait point, sa mère semblait endormie. Dehors la voix continuait à appeler. Elle fit un effort, fut debout ; elle se tourna vers la porte. Mais, parce qu’on est femme quand même, elle ne put pas s’empêcher, en passant, de se regarder dans le miroir. Elle fut effrayée de voir comme ses yeux étaient cernés : « Tant pis, se dit-elle, il comprendra », et refit seulement ses tresses, parce que la voix appelait toujours. Et elle se glissa jusqu’à la porte, ayant traversé la cuisine, mais il se trouva que la porte était fermée à double tour. Et c’est pendant qu’elle s’efforçait de l’ouvrir, ayant pris dans ses deux mains la grosse clef, qui s’était rouillée dans la serrure, pendant qu’elle était là que, tout à coup, ce cri vint (après la voix qui appelait dehors et la voix dehors s’était tue). Le cri vint et déchira l’air, le grand pesant silence des chambres où on meurt et c’est de faim qu’on meurt dedans – le cri disait : « Va pas ! Va pas ! » monta encore, et de nouveau : « Va pas ! Va pas ! » puis se tut, alors il y eut le bruit de deux pieds nus sur le plancher. Elle s’appliquait toujours à ouvrir, la clef ne tournait toujours pas. Et ainsi sa mère eut le temps de la rejoindre.

Elle était en chemise ; elle était tellement maigre que, sur le devant de son cou, la peau tombait comme un rideau.

Elle avait pris sa fille par les épaules :

— Amélie, s’il te plaît, tu sais bien qui t’attend là-bas. Et pense aux tourments de plus tard, quand il y aura les flammes et le soufre, et ils durent éternellement…

Mais, d’un grand violent mouvement du corps, Amélie se défit de cette chaîne et ce lien fait de sa chair fut dénoué ; et voilà que la clef grinça dans la serrure. Sa mère avait roulé à terre devant elle ; vivement, elle fit glisser le pêne : elle sentit qu’on l’avait prise par les pieds. Alors, elle se retourna et, de sa main fermée, frappa par deux fois ce visage tout recouvert de cheveux gris, parce qu’à présent la voix dehors disait : « On a ouvert, c’est elle… viens vite, petite chérie ; tu verras comme on te soignera bien… »

La bande s’éloigna du côté de l’auberge : une autre, à ce même moment, passait dans une rue voisine : là un fils appelait sa mère, ou c’était un mari sa femme ; les sœurs, leurs sœurs, les frères, leurs frères ; et toute une famille venait à présent, le père, la mère et leurs cinq enfants, mais eux ne riaient point, comme faisaient les autres ; ils venaient, la tête baissée, en se tenant par la main.

Ils s’approchèrent ; le père se mit à parler tout bas.

— On a tenu tant qu’on a pu, ils sont trop petits pour mourir encore ; faites de nous ce que vous voudrez…

Ils furent amenés comme les autres à l’auberge ; on dit au père : « Il te faut seulement te signer à rebours. »

Il fit comme on lui disait de faire. Et pareillement fit sa femme. Puis, ce fut le tour des enfants, qui, eux, ne surent pas bien.

Seulement quelle joie quand on leur apporta à manger ! Ils eurent une bonne soupe, du macaroni, de la viande et toute espèce de gâteries auxquelles ils n’osaient pas toucher. C’étaient des gâteaux au chocolat, d’autres à la crème, d’autres avec des étoiles faites avec des morceaux d’écorce de fruit ; ils n’osaient pas d’abord ; on leur disait : « Allez-y ! » Ils tendaient les deux mains, leurs yeux brillaient de plaisir.

C’est qu’il fait bon être enfin sortis de ces chambres où l’air était tellement épais qu’il vous remplissait la bouche sans passer ; il fait bon sentir le soleil. Il fait bon pouvoir s’installer à son aise, autour d’une grande table, parmi ces gens qui ont l’air si heureux. Il arrivait tout le temps des bouteilles ; à cause d’une musique à bouche, on ne manquait pas d’airs, non plus.

Criblet était installé dans un coin avec Clinche ; les deux hommes ne s’entendaient pas très bien.

— Tiens-toi tranquille, disait Clinche, tu causes trop.

C’est que Clinche avait le vin assez triste. Criblet, en revanche, était toujours gai. Il disait : « Moi, je suis détaché. » Et, se tournant vers Clinche : « Tandis que, toi, tu as femme et enfants, c’est ce qui te pèse ! »

— J’ai eu… disait Clinche. À présent je suis comme toi.

Mais Criblet haussait les épaules, et de là venaient leurs querelles que Clinche prétendait ressembler à Criblet, tandis que Criblet, lui, le traitait en inférieur.

Clinche donna un coup de poing sur la table :

— Après tout, qu’est-ce que tu es ? Qu’est-ce que tu as jamais fait pour dire ? Si on te pesait, toi aussi. Pas un sou, pas même un métier ! Vois-tu, mon vieux Criblet, tu n’as pas de quoi faire le fier…

Il tâchait de rire, mais Criblet, calmement, car il gardait toujours son calme :

— C’est que tu juges du dehors.

Clinche se leva ; on crut qu’il allait se jeter sur Criblet.

Mais l’Homme savait maintenir l’ordre. L’Homme n’eut qu’un geste à faire.

Il reste seulement qu’on est des gens réunis pour le plaisir de se trouver ensemble et que dehors un beau soleil brille.

Le beau soleil se mirait dans les assiettes, faisant jaune le fond des verres où l’étincelle du petit vin dort tant qu’on n’y touche pas ; on se raconte nos histoires.

Tout ce dont ils auraient eu honte autrefois, c’est maintenant de quoi ils se vantaient. De quoi ils se fussent vantés, c’est ce qu’à présent ils cachaient.

J’ai volé mon père, j’ai trompé ma mère. Tel avait mis de l’eau dans son lait, et le disait. Tel avait fraudé sur le poids du foin, le meunier allongeait sa farine avec du plâtre.

Ils s’inventaient des crimes quand ils n’en avaient pas commis, sans quoi on se fût moqué d’eux, mais ce qu’ils aimaient, c’est l’enflure.

Trente-et-Quarante, lui aussi, était là, et Trente-et-Quarante venait avec son histoire.

— Il avait dix mois et il m’a souri. Parce qu’il venait de téter, une de ses joues était rouge, l’autre blanche. Comme une pomme, sa figure. Je suis venu, il m’a souri. Je l’ai mis dans le sac, un sac de forte toile ; à ce moment il a crié. Je lui ai pris la tête sous le bras. Il a voulu donner des coups de pied, je n’ai eu qu’à les lui serrer. J’ai bien senti que ça craquait, mais il me fallait faire vite, et puis ça ne m’a pas empêché de courir. Ça a fait : clouc ! dans l’eau ; il y avait la pierre ; j’ai vu encore un petit peu descendre, par l’effet de la transparence, le sac et le petit dedans, mais aussi remontaient à moi les cinquante francs qu’il me coûtait par mois. Dites, ai-je raison ? Était-ce construit ?

Il vidait son verre d’un trait, tout le monde en faisait autant : c’est qu’on connaît la vraie ivresse.

Je vois bleu, je vois vert, je vois orange, je vois rouge ; il pend autour de moi des morceaux de soleil comme autant de fruits mûrs. Une table croula, entraînant les verres et les bouteilles dont elle était chargée ; le fracas en fut étouffé par les rires qui s’élevaient. À peine si on la vit tomber, tant il y avait de désordre.

Cependant, devant l’auberge, des hommes dormaient étendus, d’avoir trop bu ou trop mangé (et les autres plaisirs également fatiguent) : quelques-uns couchés sur le flanc, la tête sur leur bras, quelques-uns le derrière en l’air, d’autres leur chapeau sur les yeux. Il y avait la grosse Lucie. Elle était toute débraillée. Et il y avait ainsi la place de l’auberge, mais, quelques pas plus loin, c’était l’église : tout changeait. Elle faisait peur à voir, avec sa grande porte aux gonds arrachés, ses lézardes, et son haut clocher qui penchait, mais le village était plus effrayant encore, montrant ses toits crevés, le ravinement de ses rues, et, jetés au hasard, comme on jette l’ordure, des cadavres partout qui gisaient.

Une troupe parut venant par la rue en pente ; ils crièrent : « On en amène encore trois… » On vit qu’ils en amenaient encore trois, deux hommes et une femme, qui ne pouvaient plus marcher, c’est pourquoi on les portait.

Ceux-ci furent introduits, eux aussi, dans l’auberge, et celui qui y régnait les reçut, leur fit faire, comme aux autres, le signe à rebours. Et, comme il ne se cachait plus, voici maintenant qu’il disait : « Savez-vous qui je suis ? » Il riait. « Il n’y a plus ni bien, ni mal. »

Il riait, il dit : « Il vous faut renoncer au ciel pour la terre », mais tous ceux qui étaient là avaient renoncé au ciel pour la terre, et, lui, il riait.

« Il n’y a plus ni bien, ni mal », recommençait-il et tous rirent comme lui parce que l’esclave imite le maître, sauf Lhôte, qui était assis à l’écart, et Lhôte depuis longtemps ne parlait plus. Il semblait étranger aux choses. Il était pâle. Ses yeux étaient devenus plus grands, sa barbe plus longue et plus noire.

L’Homme l’appela :

— Et toi, Lhôte, qu’en penses-tu ?

Lhôte avait relevé la tête.

— Et qui penses-tu que je suis ?

Lhôte, gravement répondit :

— Je pense que tu es le Christ et tu te manifestes comme il te semble bon.

— Mon pauvre Lhôte, tu te trompes. Regarde.

Il s’approcha de la fenêtre, il n’eut qu’à lever la main : un nuage noir parut, un coup de tonnerre se fit entendre.

— Tu vois !

Mais Lhôte, secouant la tête :

— Je dis que tu es le Christ quand même, parce que les morts t’ont obéi…




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