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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 447-449).



Or notez Beuveurs, que durant la messe sèche de Homenaz, trois manilliers de l’Ecclise chascun tenant un grand bassin en main, se pourmenoient parmy le peuple disans à haulte voix.

N’oubliez les gens heureux, qui le ont veu en face.

Sortans du temple ilz apportèrent à Homenaz leurs bassins tous pleins de monnoye Papimanicque. Homenaz nous dist, que c’estoit pour faire bonne chère. Et que ceste contribution & taillon l’une partie seroit employée à bien boyre, l’aultre à bien manger, suyvant une mirificque glosse cachée en un certain coingnet de leurs sainctes Decretales. Ce que feut faict, & en beau cabaret assez retirant à celluy de Guillot en Amiens. Croyez que la repaisaille feut copieuse, & les beuvettes numereuses.

En cestuy dipner ie notay deux choses memorables : L’une que viande ne feut apportée, quelle que feust, feussent chevreaulx, feussent chappons, feussent cochons, (des quelz y a foizon en Papimanie) feussent pigeons, connilz, levraulx, cocqs de Inde, ou aultres, en laquelle n’y eust abondance de farce magistrale. L’aultre, que tout le sert & dessert feut porté par les filles pucelles mariables du lieu, belles, ie vous assie, saffrettes, blondelettes, doulcelettes, & de bonne grace. Les quelles vestues de longues, blanches, & deliées aubes à doubles ceinctures, le chef ouvert, les cheveulx instrophiez de petites bandelettes & rubans de saye violette, semez de roses, œilletz, mariolaine, aneth, aurande, & aultres fleurs odorantes, à chascune cadence nous invitoient à boire, avecques doctes & mignonnes reverences. Et estoient volontiers veues de toute l’assistence. Frère Ian les reguardoit de cousté, comme un chien qui emporte un plumail. Au dessert du premier metz feut par elles melodieusement chanté un Epode, à la louange des sacrosainctes Decretales.

Sus l’apport du second service, Homenaz tout ioyeulx & esbaudy adressa sa parole à un des maistres Sommeliers, disant. Clerice, esclaire icy. A ces motz une des filles promptement luy præsenta un grand hanat plein de vin Extravaguant. Il le tint en main, & souspirant promptement dist à Pantagruel. Mon Seigneur, & vous beaulx amis, ie boy à vous tous de bien bon cœur. Vous soyez les tresbien venuz. Beu qu’il eut & rendu le hanat à la bachelette gentile, feist une lourde exclamation, disant. O dives Decretales, tant par vous est le vin bon bon trouvé.

Ce n’est, dist Panurge, pas le pis du panier.

Mieulx seroit, dist Pantagruel, si par elles le mauvais vin devenoit bon.

O Seraphicque Sixiesme (dist Homenaz continuant) tant vous estez necessaire au saulvement des pauvres humains. O Cherubicques Clementines comment en vous est proprement contenue & descripte la perfaicte institution du vray Christian. O Extravaguantes Angelicques, comment sans vous periroient les paouvres ames, les quelles ça bas errent par les corps mortelz en ceste vallée de misère. Helas quand sera ce don de grace particulère faict es humains, qu’ilz desistent de toutes aultres estudes & neguoces pour vous lire, vous entendre, vous sçavoir, vous user, practiquer, incorporer, sanguifier, & incentricquer es profonds ventricules de leurs cerveaulx, es internes mouelles de leurs os, es perples labyrintes de leurs artères ? O lors, & non plus toust, ne aultrement, heureux le monde.

A ces motz se leva Epistemon, & dist tout bellement à Panurge. Faulte de selle persée me constrainct d’icy partir. Cette farce me a desbondé le boyau cullier. Ie ne arresteray guères.

O lors (dist Homenaz continuant) nullité de gresle, gelée, frimatz, vimères. O lors abondance de tous biens en terre. O lors paix obstinée infringible en l’Univers : cessation de guerres, pilleries, anguaries, briguanderies, assassinemens : exceptez contre les Hereticques, & rebelles mauldictz. O lors ioyeuseté, alaigresse, liesse, soulas, deduictz, plaisirs, delices en toute nature humaine. Mais O, grande doctrine, inestimable erudition, preceptions deificques emmortaisées par les divins chapitres de ces eternes Decretales. O comment lisant seulement un demy canon, un petit paragraphe, un seul notable de ces sacrosainctes Decretales, vous sentez en vos cœurs enflammée la fournaise d’amour divin : de charité envers vostre prochain, pourveu qu’il ne soit Hereticque : contemnement asceuré de toutes choses fortuites & terrestres : ecstatique elevation de vos espritz, voie iusques au troizième ciel : contentement certain en toutes vos affections.