Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/7

Lecomte (p. 440-448).


VII

LES MILLIONS DU PÈRE KATERS.



Chez Furnie et Cie ; 50,000 livres ; à la Banque, 120,000 ; en actions du Northern-Railway, 10,000 ; en obligations des Docks, 15,000 ; en titres divers, 22,000 ; en caisse, 6,000 livres. Eh ! Tout cela fait bien, si je sais additionner, 223,000 livres, c’est-à-dire, en bon argent de France, quatre millions cinq cent soixante-quinze mille francs. Eh bien ! vous ne m’écoutez pas, mistress Katers, ni vous non plus, Betsy ! J’ai dit quatre million cinq cent soixante-quinze mille francs !

— Mais si, père, nous t’écoutons.

— Et nous t’admirons, mon ami !

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Il ne laissa plus passer aucune occasion de le plaisanter, même devant lady Maury.

— Si j’ajoute à ce chiffre, déjà fort respectable, continua avec orgueil celui qui comptait, notre cottage de Greenwich pour 4,000 livres, notre maison de Westminster-place pour 15,000, celle que nous habitons pour 3,000, et enfin notre mobilier et vos bijoux pour 2,500, nous arriverons à plus de 6 millions, c’est-à-dire, pour être exact, à 244,500 livres, soit 6,115,500 francs en chiffre rond. La moitié de cela, mademoiselle Katers, suffirait pour faire de vous une des plus nobles ladies des trois Royaume-Unis, soyez-en certaine.

— Oh ! je n’y tiens pas, père, je te l’assure.

— Mais moi, j’y tiens, et cela sera. Dieu et maître Abraham s’en mêlant un peu. Vous ne dites rien, mistress Katers ?

— Je dis, monsieur Katers, qu’il serait peut-être plus raisonnable de faire épouser à Betsy quelque bon et honnête garçon, et que tous tes rêves d’ambition sont insensées.

— Nous le verrons bien.

— Comment veux-tu qu’un noble seigneur vienne la chercher ici ?

— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez.

Cette conversation se tenait, un matin, dans un petit salon bourgeois de la rue Pater-Noster, une des plus commerçantes de la Cité, entre M. Katers, sa femme et sa fille.

M. Katers, qui avait commencé par la hotte du chiffonnier, en était arrivé, à force de travail et d’intelligence, à cette fortune princière dont il avait le droit d’être fier.

Mais, malheureusement, au fur et à mesure qu’il avait vu ses millions augmenter, il avait de plus en plus caressé son idée fixe : celle de faire épouser sa fille par un homme titré.

Sa femme, honnête et simple créature pour laquelle son mari était naturellement un être extraordinaire, l’avait jusqu’alors laissée dire, pensant que cela était certainement impossible.

La pauvre mistress comptait sans Abraham Darton, avec qui Katers était en relations depuis de longues années, et qu’il avait chargé tout spécialement de lui procurer un époux pour Betsy.

Quant à celle-ci, c’était une assez jolie fille, très-vertueusement élevée, bercée par son père dans l’idée qu’elle devait être un jour une grande dame et toute disposée à lui obéir lorsque le moment serait venu.

Miss Betsy était grande, bien faite, avec de fort beaux yeux, un teint frais et rose. Le bonhomme Katers était convaincu qu’elle tiendrait fort bien sa place dans un salon du West-End.

Pour lui, il se trouvait fort présentable, malgré ses grosses mains rouges, ses grands pieds et le collier de dure barbe rousse qui ornait son visage commun.

L’honnête homme croyait fermement que sa probité et sa fortune péniblement et loyalement acquise devaient lui faire pardonner son extraction plébéienne.

Il avait, le matin où nous nous introduisons chez lui, une physionomie rayonnante ; son compère Abraham lui avait dit la veille qu’il pensait bien être sur le point de trouver son affaire.

C’était en l’attendant qu’il comptait et recomptait si amoureusement les livres sterling que depuis quarante ans il entassait les unes sur les autres, sans toutefois priver son intérieur de quoi que ce fût.

Pour lui-même et pour mistress Katers, il se contentait de peu, mais pour sa fille, rien n’était trop beau ni trop cher.

La jeune fille avait un appartement complet pour elle seule, une femme de chambre, un coupé et un cheval de selle. Rien enfin du luxe bien compris ne lui manquait.

Le brave père avait au moins la logique de sa sotte vanité. Il avait élevé sa fille pour ce qu’il désirait qu’elle devint un jour.

Il venait à peine de terminer sa brillante énumération, lorsqu’un employé monta le prévenir que Darton le demandait.

Il embrassa presque respectueusement Betsy et se hâta de descendre dans son bureau.

— Eh bien ! dit-il à l’Israélite, quoi de nouveau ?

— Que miss Katers sera baroness quand vous voudrez.

Le marchand de chiffons ne put retenir un mouvement de satisfaction : il ne se croyait réellement pas aussi près de la réalisation de ses rêves.

Il approcha son siège de celui d’Abraham.

— Et quel est le futur ? demanda-t-il en souriant.

— Un noble gentleman auquel j’ai rendu quelques services et qui a toute confiance en moi : le baronnet sir Arthur Maury, veuf en première noces de la fille unique du comte d’Esley ; un charmant cavalier, le meilleur homme du monde, pas encore trente ans.

On voit que maître Darton savait, à l’occasion, défendre ses amis.

— Il a des enfants ? hasarda Katers.

— Oui, trois, mais qui possèdent une fortune indépendante et vivent chez leur grand’père.

— Et le baronnet sir Arthur Maury ?

— Ah ! dame ! il n’est pas riche, au contraire. Vous comprenez, Katers, que…

— Oui, oui, je comprend ; ces grands seigneurs ! Heureusement que les millions du père Katers sont là. Vous savez, Darton, je donne à ma fille cent cinquante mille livre de dot.

— Elle sera baroness, ira à la cour, répondit l’usurier sans se laisser éblouir, à l’étonnement du marchand de chiffons, qui avait pensé que ce chiffre allait surprendre son visiteur.

Il ne savait pas que maître Abraham connaissait sa fortune tout aussi bien que lui-même.

— Sir Arthur connaît-il ma fille, ma Betsy ?

— Non, pas encore, mais je lui en ai fait le portrait frappant et elle lui plaît d’avance.

— Quand le verrons-nous ?

— Aussitôt que cela vous conviendra. Cependant, avant d’aller plus loin, peut-être serait-il bon que nous soyons bien d’accord. J’ai mission de tout terminer, mais sir Arthur m’a ordonné de vous dire la vérité sur sa situation. Il a des dettes.

— Parbleu ! tous les gentilshommes en ont beaucoup ?

— Oh ! une misère… 30,000 livres.

— Peste ! une misère ! comme vous y allez ! C’est le cinquième de la dot de Betsy. Enfin, va pour les dettes, on les payera.

— Il désire se marier sous le régime de la communauté.

— C’est trop juste.

— Maintenant, vous donnerez bien une commission à votre serviteur.

— Fixez-la vous-même. 500 livres, est-ce suffisant ?

— 500 livres, soit !

— Alors, vous avez ma parole.

— Moi, je retourne chez sir Arthur et je vous rapporte la sienne.

Quelques minutes après, l’honnête Katers appelait sa fille madame la baronne pendant qu’Abraham, en se frottant les mains, reprenait le chemin de l’hôtel Maury, avec les 15,000 livres qu’il avait promises à son client, somme qu’il ne lâcha que contre la promesse écrite du baronnet.

Maître Darton était sérieux en affaires.

Le plus clair pour lui dans celle qu’il venait enfin de traiter, après l’avoir soigneusement nourrie depuis plus d’un an, était qu’il rentrait avec un intérêt raisonnable dans les avances faites à sir Arthur, et que, de plus, il empochait les 500 livres de Katers.

Lorsque, pour la première fois, M. Katers vint à l’hôtel de son futur gendre, Albert Moore s’y trouvait, et il ne fallut rien moins que tout l’intérêt personnel qu’il avait à la conclusion de ce mariage pour ne pas faire quelque sortie inconvenante contre ce pauvre richard qui, poussé par la vanité, livrait ainsi son enfant et son argent.

Puis, sir Arthur vit Betsy, et tout amoureux qu’il fût de la dot, il ne trouva cependant pas la jeune fille trop désagréable.

Dès ce moment les choses marchèrent si rapidement que, moins d’un mois après la démarche de Darton, le baronnet était l’époux de la fille du marchand de chiffons, au tolle général de l’aristocratie londonienne, mais aux applaudissements unanimes des compagnons de plaisir du nouveau marié et à la satisfaction particulière d’Albert Moore.

Le martyre de la jeune femme devait, hélas ! bientôt commencer.

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés que lady Maury, seule dans son splendide hôtel, durant des journées entières, regrettait déjà la maison paternelle.

Les seuls moments de bonheur qu’elle eût étaient ceux qu’elle passait auprès de sa mère, pendant que son mari était à son club ou chez ses maîtresses.

Là, elle écoutait patiemment le père Katers, qui, pour la consoler, s’efforçait de lui prouver qu’il en était ainsi dans tous les ménages des gens du monde.

Cette triste ressource devait même lui manquer subitement.

Comme si le ciel eût voulu la livrer sans défense à sir Arthur, moins de six mois après le mariage de leur fille, M. et madame Katers moururent à quelques jours d’intervalle, en laissant encore une fortune énorme, qui était déjà presque devenue nécessaire, grâce aux prodigalités du baronnet.

La vie de la pauvre femme ne fut plus alors qu’une suite incessante d’humiliations et de tortures, une de ces tristes odyssées des mésalliances.

Sir Arthur lui avait ordonné de fermer sa porte aux amies d’enfance qu’elle avait reçues tant que son père avait vécu, et, comme il s’était bien gardé de la présenter dans son monde, où sa bonté et sa douceur l’auraient peut-être fait adopter, la malheureuse lady vivait complètement isolée dans cette immense demeure, dont le luxe était pour ainsi dire une insulte constante à sa douleur et à son abandon.

Son mari s’absentait parfois des semaines entières.

Lorsqu’il rentrait chez lui, c’était ou brisé de sa vie de débauche ou pour imposer à sa femme, pendant les repas, la société de ses compagnons habituels, à la tête desquels figurait toujours son inséparable Albert.

Lady Maury, comme si elle eût eu le pressentiment du rôle infâme que cet homme devait jouer auprès d’elle, avait pour lui une aversion qu’elle ne pouvait cacher, tandis qu’Albert, au contraire, soit lassitude des amours faciles, soit par une sympathie réelle dont il ne se rendait pas compte, soit enfin seulement par le fait d’une fatalité étrange, se sentait attiré vers elle.

Malgré son égoïsme, ce viveur, plus fou encore que misérable, n’avait pu s’empêcher de prendre en pitié la pauvre délaissée.

La pensant sans défense contre la séduction, il s’était mis à lui faire une cour assidue, d’abord ouvertement, puis d’une façon plus discrète, au fur et à mesure qu’il avait senti sa passion devenir plus sérieuse et plus vraie.

Mais lady Maury était inattaquable.

Albert Moore en fut pour ses frais, et son amour grandit alors en raison de la résistance qu’il éprouvait à triompher.

Sir Arthur s’était aperçu le premier des tentatives de son ami. Dans le cas où son amour-propre n’aurait pas suffi pour le rassurer sur la vertu de sa femme, le changement qui s’était opéré dans la façon d’être de son compagnon de plaisir lui aurait assez dit l’échec qu’il avait éprouvé.

Albert devint, dès ce jour-là, l’objet des moqueries du baronnet, qui ne laissa plus passer aucune occasion de le plaisanter, même devant lady Maury, et de le présenter partout et ouvertement comme l’adorateur passionné de sa femme.

Il fit même si bien que, profondément humiliée de ces sarcasmes de mauvais goût, la jeune lady finit par consigner l’ami de son mari à la porte de son appartement, et elle signifia à sir Arthur que rien au monde ne la forcerait à le recevoir de nouveau.

Albert devint alors vraiment malheureux.

Forçat du plaisir, rivé à la même chaîne que le baronnet, il commença à mépriser cet homme qu’il ne devait pas tarder à haïr.

Cependant, le ciel, un jour, sembla prendre en pitié lady Maury en lui permettant de devenir mère.

Lorsqu’elle fut certaine que ce bonheur lui était réservé, il lui sembla qu’une existence toute nouvelle allait commencer pour elle, et malgré l’indifférence avec laquelle sir Arthur reçut la nouvelle de son état de grossesse, elle voulut encore espérer le ramener à elle, grâce à ce nouveau lien si puissant sur les cœurs les moins sensibles.

La pauvre femme s’était trompée.

La naissance d’une fille, à laquelle elle donna le nom de Ada, ne changea rien ni aux habitudes du baronnet ni à ses sentiments pour sa femme.

Mais le besoin d’affection de lady Maury pouvait désormais se satisfaire.

En pressant contre son cœur ce petit être blanc et rose, qui était tout son avenir, elle s’efforçait d’oublier l’époux pour lequel, malgré son indulgence, elle ne pouvait plus avoir qu’un profond mépris.

Près de dix-huit mois se passèrent ainsi en alternatives de joies et de douleur pour la jeune mère.

Quant à Albert Moore, il avait vainement cherché à éteindre en lui cet amour qui le torturait.

Malheureux, impitoyablement raillé par le baronnet, il n’avait plus trouvé un refuge que dans l’ivresse.

Il se passait peu de jours sans qu’on le ramenât chez lui, privé de raison, dans un état à faire honte au dernier des portefaix.

Pendant ce temps-là, sir Arthur entretenait ouvertement une danseuse de Drury-lane, pariait et jouait nuit et jour.

Sa nouvelle fortune lui avait ouvert un crédit qu’il pensait si complètement inépuisable qu’il crut rêver, lorsque son notaire lui répondit un jour à une demande d’argent en exigeant la signature de lady Maury.

De toute cette colossale fortune, si péniblement amassée par Katers, il ne restait que ce qui, personnellement, appartenait à lady Maury et à son enfant ; cela grâce aux dernières dispositions du vieillard, qui, en mourant, avait eu au moins le bon sens de profiter de la terrible leçon qu’il avait reçue.

Déjà, plusieurs fois, sir Arthur, dans des circonstances pressantes, avait eu recours à sa femme et il l’avait trouvée sans résistance.

Il pensait qu’il en serait toujours de même.

Seulement, comme chacune de ses demandes à lady Maury avait été pour lui une véritable humiliation, et qu’il allait être obligé de vivre désormais dans une espèce de tutelle constante, il se décida à en terminer d’un seul coup, en obtenant d’elle une donation pure et simple de tous ses biens.

Il fit préparer un acte dans ce sens, et un matin, il se fit annoncer chez sa femme.

Lady Maury berçait son enfant sur ses genoux au moment où il entra dans son appartement.

La jeune femme leva vers son mari un regard étonné ; il y avait plus de quinze jours qu’elle ne l’avait vu.

— J’ai besoin de votre signature, lui dit-il après quelques phrases banales de politesse et un semblant de caresses à sa fille.

— Pourquoi ? demanda doucement lady Maury.

— Oh ! ce serait très-long à vous expliquer. Tenez, signez ceci.

Il lui présentait un écrit de quelques lignes à peine.

— Permettez-moi au moins de lire, dit la jeune mère.

— C’est inutile. Vous ne comprendriez pas ; ce style d’affaires est si embrouillé.

— Il me semble, au contraire, fort clair, répondit lady Maury, à laquelle il avait abandonné l’acte été qui l’avait rapidement parcouru. C’est une cession complète de toute ma fortune que vous me demandez là, sir Arthur ?

— Vous avez des sommes importantes très-mal placées ; je désire augmenter nos revenus.

Mais en prononçant ces mots, il n’avait pu s’empêcher de rougir, car sa femme avait arrêté sur lui un regard ferme qu’il ne lui avait jamais connu.

Il eut comme le pressentiment que ce n’était plus contre l’épouse qu’il allait avoir à lutter, mais contre la mère.

Lady Maury s’était levée, et après avoir doucement couché sa fille dans son berceau, elle était revenue lentement vers son mari.

— Je ne signerai cet acte, sir Arthur, lui dit-elle, qu’après avoir consulté Stephen.

— Votre notaire ?

— Lui-même !

— Pourquoi ?

— Parce que je pense qu’il me conseillera de n’en rien faire.

Le baronnet ne put retenir un mouvement de colère.

Cette résistance de sa femme lui semblait chose si inexplicable qu’il ne pouvait encore y croire.

— Voyons, lui dit-il, j’ai besoin de cet acte, je le désire, je le veux. C’est la première fois que vous me refusez.

— Oui, cela est vrai, c’est la première fois ; mais si je ne me reproche pas ce que j’ai fait jadis, je ne pourrais pas me pardonner de céder aujourd’hui. Ce qui reste de ma fortune n’est pas à moi, mais à notre enfant. Je veux qu’Ada soit plus heureuse que moi un jour.

— Ah ! je n’ai pas besoin de vos reproches. Signez, vous dis-je, ou sinon…

— Que ferez-vous donc ?

— Je saurai vous y contraindre.

— Par la force, peut-être ?

— Eh ! par la force, si cela est nécessaire, répondit-il aveuglé par la colère.

— Eh bien ! vous vous trompez, sir Arthur ; si ce que je vous ai follement abandonné a été la proie de vos maîtresses et de vos vices, il n’en sera pas de même de ce qui est à moi seule ; en voici la preuve.

Et, avec une énergie dont son mari ne l’aurait pas crue capable, la jeune femme indignée déchira l’acte et en jeta les morceaux à ses pieds.

Sir Arthur, furieux, se conduisit alors comme un laquais.

Sans respect pour sa fille qui dormait à quelques pas de lui, sans pitié pour cette épouse chaste et pure qui défendait le bien de son enfant, le misérable osa la frapper.

Lorsque la femme de chambre, attirée par des cris de douleur, pénétra dans la pièce où s’était passée cette scène odieuse, elle trouva lady Maury étendue sur le parquet, au pied du lit d’Ada, et le front ouvert par une large blessure dont le sang coulait à flots.