Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/14

Lecomte (p. 509-524).


XIV

UN BAISER MORTEL.



C’était bien, en effet, miss Emma que le capitaine George avait rencontrée dans l’antichambre de sir Richard Mayne, et pour expliquer cette étrange démarche de la fille du manufacturier, il nous faut faire quelques pas en arrière, afin de retracer les événements qui se sont succédé avec une rapidité fatale après l’incendie de l’usine de M. Berney.

Le mouvement populaire de Beaumont square n’avait pas été isolé ; des tentatives du même genre avaient été faites dans d’autres quartiers de Londres, à Manchester et à Liverpool ; mais partout la répression avait été si rapide que force était toujours restée à la loi.

Harris et Villaréal avaient immédiatement compris qu’ils devaient se montrer fort prudents et s’abstenir, momentanément du moins, de tous rapports avec les chefs fenians, que cet échec avait sinon refroidis, tout au moins dispersés.

De plus encore, chacun de nos deux personnages était préoccupé d’intérêts absolument personnels.

Le comte, instruit par Yago de l’incident Bob, avait flairé là un piège et un danger, sans supposer toutefois que le tavernier oserait tenter, vu ses antécédents, des rapports même les plus indirects avec le chef de la police.

C’était compter, nous n’oserions dire sans les désirs de l’ex-convict de devenir honnête, mais sans sa colère et son amour de l’argent.

Villaréal avait bien fait chercher Bob ; mais on ne l’avait pas trouvé dans son honorable établissement de Star lane ; ce qui s’explique assez, puisqu’il avait établi son quartier général sous les ombrages de Bedford square.

Quant au docteur, depuis qu’il avait retrouvé sa fille et courbé le front devant lady Maury, il n’était plus le même. Il semblait vivre surtout, non pour cette œuvre sociale à laquelle il avait voué sa vie, mais pour cette vengeance que Villaréal lui avait annoncée comme prochaine.

Cependant, malgré ces préoccupations constantes, Harris n’avait pas commis la lâcheté d’abandonner les malheureux qu’il avait poussés en avant, et il était parvenu, grâce aux nombreux amis que lui avait conquis son ministère, à faire mettre en liberté la plus grande partie des ouvriers de M. Berney.

Ses efforts étaient restés inutiles à l’égard de trois de ces hommes : James, Welly et Cromfort.

Dès le surlendemain des événements que nous avons racontés, l’instruction de l’affaire avait été ouverte, et on se souvient que le document principal de cette instruction était le rapport dans lequel le pauvre James, grâce à M. Berney lui-même, était compris dans la même accusation de vol que les deux misérables dont la fatalité et la haine aveugle du manufacturier le faisaient le complice.

Lorsqu’elle fut au courant du danger que courait celui qui l’avait deux fois sauvée et qu’elle aimait, miss Emma se jeta aux genoux de son père ; mais celui-ci fut inflexible.

Il ne voulut voir dans les prières de sa fille qu’une preuve de plus de son amour pour James ; et quand, quelques jours plus tard, il se laissa émouvoir par les larmes de madame Davis et de Mary, il était trop tard ; le malheureux jeune homme était déjà renvoyé par le jury d’accusation devant la cour centrale criminelle ainsi que Cromfort et Welly.

Pour sauver James, il eût fallu que M. Berney démentît le rapport qu’il avait signé et les dépositions qu’il avait faites.

Furieux de la perte de sa fortune, car l’incendie de son usine l’avait à peu près ruiné, et de la disparition de son fils, le manufacturier n’eut pas le courage de faire ce que l’honneur lui commandait.

Pour chasser de son esprit tout remords, il s’efforça de se persuader que James était véritablement coupable, et qu’agir ainsi qu’il le faisait à l’égard de ce malheureux n’était de sa part que de la fermeté.

Pendant ce temps-là, James était au secret et se croyait abandonné de tous.

Sa mère, sa sœur et Tom sollicitèrent vainement la faveur de le voir un instant.

L’infortuné ne put conférer qu’avec son avocat d’office, qui sourit avec incrédulité, lorsque, sans phrases et en toute franchise, il lui raconta comme les choses s’étaient passées et ce qu’il savait des causes de son arrestation.

James surprit ce sourire et, à partir de ce moment-là, il ne chercha même plus à se défendre.

Il comprit qu’il était perdu, car on ne lui avait pas caché que M. Berney l’avait accablé dans ses dépositions, et que Cromfort et Welly s’étaient trouvés d’accord pour le désigner comme leur complice, en même temps par vengeance d’avoir échoué et dans l’espoir de gagner l’indulgence de la cour par ces révélations odieuses.

Miss Emma, cependant, avait frappé à toutes les portes et adressé requête sur requête au président de la cour criminelle pour être appelée en témoignage.

Son père s’était absolument opposé à son audition, en mettant en avant que toutes ces démarches de sa fille n’étaient que le fait de son amour ridicule pour un misérable indigne d’elle.

James, qui ne savait rien de toutes ces tentatives généreuses, s’était laissé envahir par le désespoir dans la sombre cellule de Newgate où il avait été transféré, et lorsque, moins de trois semaines après son arrestation, deux gardiens vinrent le chercher pour le conduire devant ses juges, il les suivit avec la docilité d’un enfant.

C’est à peine si l’infortuné se rendit compte de ce qui se passait, quand, après avoir parcouru un long couloir obscur, il se trouva en plein air, dans ce lugubre préau que les habitués de Newgate ont baptisé du singulier nom de Bird’s cage walk, promenade de la Cage-aux-Oiseaux.

C’est cette cour étroite qui met en communication la prison et la salle des assises, et elle est vraiment pour les malheureux ou les misérables qui la traversent comme un avant-coureur du sort qui les attend.

D’un côté Newgate, de l’autre le palais de justice, et pour réunir ces deux termes de la loi, deux grandes murailles noires de plus de dix mètres de hauteur, murailles couvertes d’initiales grossièrement creusées dans la pierre et qui rappellent que, sous les larges dalles de cette cour sinistre, sont enterrés les condamnés à mort.

Enfin, au-dessus de la tête, comme pour empêcher les regards de monter directement au ciel, un épais treillis de fer, qui fait de cet horrible passage une véritable cage.

De là le surnom qui lui a été donné.

Mais James ne vit rien de tout cela, son esprit était ailleurs. C’est à peine même s’il reconnut Cromfort et Welly, qui l’avaient précédé dans ce triste lieu.

Bientôt la porte qui faisait face à celle par laquelle il était sorti de Newgate s’ouvrit. Il gravit machinalement un escalier de quelques marches, et, lorsqu’il revint à lui, le frère de Mary s’aperçut seulement alors qu’il était en présence de ses juges, et qu’il avait pris place, lui, le brave et honnête ouvrier, sur le même banc d’infamie que Welly le faussaire et Cromfort l’assassin.

La foule était immense.

À ses murmures de mépris et d’indignation, James baissa la tête et ses couvrit le visage de ses deux mains.

Les débats commencèrent.

Combien de temps durèrent-ils ? Le malheureux, bien certainement, ne s’en rendit pas compte ; car la loi anglaise, ne permettant pas aux magistrats d’interroger directement les accusés, il demeura de longues heures dans un état de prostration complète qui le laissa indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.

Il lui sembla bien à un certain moment que son nom revenait souvent au milieu d’un discours philosophique et social que prononçait un avocat, le sien ; mais il ne sortit véritablement de sa torpeur qu’à un triple cri de douleur qui s’échappa soudain des rangs de l’auditoire.

Il comprit aussitôt que sa mère, Mary et miss Emma avaient eu le courage d’assister à ces débats, et que, comme un voleur, il venait d’être condamné à mort.

Le sentiment de l’injustice dont il était victime rendit alors à James toute son énergie.

Pendant que Welly et Cromfort retombaient sur leur banc, affaissés et tremblants ; lui, il resta debout et protesta de son innocence d’une voix calme et vibrante qui causa la plus vive impression sur la cour.

Puis, après avoie envoyé à travers l’espace un baiser à ces êtres chéris qui ne l’avaient pas abandonné, il sortit d’un pas ferme et la tête haute, tandis que les deux misérables qui l’avaient perdu étaient entraînés par leurs gardiens.

C’est le lendemain de cette condamnation que miss Emma Berney s’était présentée chez sir Richard Mayne pour lui demander l’autorisation d’aller visiter James dans sa prison, avec madame Davis et Mary.

Le chef de la police s’était étonné d’abord que cette démarche fût faite par la fille du manufacturier, mais miss Emma lui raconta avec une telle franchise tout ce qui s’était passé, que sir Richard en fut ému et lui accorda ce qu’elle désirait.

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— James ne peut être sauvé que par une seule personne, mademoiselle.


Il lui remit un ordre pour le directeur de Newgate, et dans la journée même, une voiture contenant les trois malheureuses femmes, s’arrêta à la porte de la prison, dans Old Bailey.

Mistress Davis et Mary étaient méconnaissables.

La pauvre mère ne voulait pas croire encore que tout cela fût vrai ; elle s’imaginait être la victime d’un songe affreux que la vue de son fils allait dissiper.

Sa fille était brisée tout à la fois par la douleur et par le remords, car elle ne se dissimulait pas qu’elle était la cause première de la perte de son frère.

Miss Emma seule avait conservé quelque courage.

Surexcitée par son amour, elle espérait encore dans le recours en grâce qui avait été adressé à la reine.

Ce fut elle qui introduisit la mère et la sœur de James dans la prison.

Après avoir passé sous une voûte basse et franchi deux grilles, les trois infortunées, conduites par un guichetier, tournèrent à gauche et gravirent un large escalier de pierre qui les mena au premier étage, où se trouvait le bureau du directeur de Newgate.

La fille de M. Berney marchait la première.

Lorsque, arrivée dans l’antichambre qui précédait ce bureau, elle la parcourut du regard, elle ne put retenir un cri d’horreur.

Sur un large rayon, qui faisait le tour de cette pièce, se trouvaient vingt têtes de suppliciés dont les bouches grimaçantes semblaient entr’ouvertes par une dernière malédiction et qui les regardaient de leurs yeux morts.

Au cri de miss Emma, mistress Davis et Mary, qui marchaient absorbées dans leur douleur, levèrent les yeux, et elles se sentirent également saisies d’effroi à la vue de cette horrible exhibition.

Il y avait, là sur ce rayon lugubre, espèce de pilori posthume, et reproduites à la cire, c’est-à-dire avec une ressemblance frappante, les têtes de derniers condamnés célèbres : celle de Muller, l’assassin, auprès de celle de la fille Manning, la tueuse d’enfants, ce monstre que le peuple avait surnommée la faiseuse d’anges ; celle de Maxwell, le parricide, auprès de celle de Barrett, le fenian.

Heureusement que le guichetier qui conduisait les trois femmes les arracha à cet épouvantable spectacle en les introduisant dans le cabinet du directeur de Newgate, à qui il les avait annoncées.

Miss Emma, déjà revenue à elle, grâce à la fièvre qui la soutenait, expliqua à ce fonctionnaire le motif de sa visite et lui remit l’autorisation de sir Richard Mayne.

Quelques instants après, elles se trouvaient toutes trois au rez-de-chaussée de la prison, dans une cour séparée et à la porte d’une cellule isolée qui était celle de James.

Le malheureux avait déjà été transféré dans le cachot des condamnés à mort.

Au bruit des verrous que tirait le gardien, auquel l’ordre du directeur avait été communiqué, mistress Davis fut obligée de s’appuyer contre le mur.

Lorsque la porte de la cellule fut ouverte, sans les bras de James qui s’étaient tendus vers elle pour la recevoir, la pauvre mère se serait affaissée sur le sol.

Mary s’était jetée aux genoux de son frère en lui demandant pardon.

Miss Emma, debout, immobile à quelques pas du prisonnier, semblait la statue du désespoir.

Cependant James était calme ; l’immensité même de son malheur lui avait rendu toute son énergie.

Ce fut lui qui rompit le silence le premier pour dire à ceux qui l’entouraient :

— Mère, du courage ! car je ne vous fais pas l’insulte de supposer un seul instant que vous me croyez coupable ; Mary, relève-toi, car c’est moi qui dois te demander pardon d’avoir trop peu veillé sur ton inexpérience et ta jeunesse ; et vous, miss Emma, merci du plus profond de mon cœur de ne pas m’avoir oublié et de vous être faite l’amie de celles que je vais bientôt laisser seules sur la terre.

— Mon fils ! dit mistress Davis, à travers ses sanglots, mon fils ! est-il donc possible qu’il n’y ait plus d’espérance ? Oh non, je ne puis le croire !

— Nous irons nous jeter aux genoux de la reine, gémit Mary ; elle comprendra que tes juges ont été trompés. Miss Emma nous a dit que nous pouvions espérer encore.

— Miss Emma vous fait un pieux mensonge, répondit James, en tendant la main à la jeune fille qui ne répondait pas, car elle craignait que toutes les tentatives pour sauver James ne fussent inutiles.

Cette pénible entrevue se prolongea ainsi près d’une heure.

Il fallut arracher mistress Davis des bras de son fils, lorsque le surveillant vint annoncer que le moment de la séparation était arrivé.

— Priez pour moi, mère, dit James dans une dernière étreinte, et toi, ma sœur, recommande à Tom qu’il vienne me voir, il faut absolument que je lui parle. C’est un brave et loyal garçon à qui je veux vous confier toutes les deux.

— Je le lui dirai, répondit Mary en tremblant, car son frère venait de lui rappeler par ces seuls mots tout ce passé maudit dont le souvenir la torturait.

— Quant à vous, miss Emma, poursuivit le condamné, merci encore de votre reconnaissance et de votre sollicitude. Maintenant qu’il n’est plus d’avenir pour moi, je puis vous l’avouer, je vous aimais de toute mon âme, et je pardonne aux vôtres le mal qu’ils m’ont fait.

— Non, pas adieu, James, mais au revoir ! fit vivement la fille de M. Berney, en pressant les mains du jeune homme dans les siennes.

Et sans ajouter un seul mot, car les larmes les suffoquaient, les quatre acteurs de cette scène navrante se séparèrent.

Mistress Davis, pas plus que Mary et miss Emma ne savaient, car leur désespoir les avait empêchées d’entendre cette partie du jugement qui avait fixé l’exécution de son arrêt au 11 juillet, c’est-à-dire qu’il ne restait plus à James que quelques jours à vivre.

Le lendemain de cette visite, ce fut Tom qui se présenta à son tour à Newgate.

L’entrée du colosse dans la cellule de son ami fut celle d’un lion déchaîné qui veut tout briser devant lui.

Deux gardiens l’avaient accompagné et ne le perdaient pas de vue.

Ses yeux étaient injectés ; ses poings fermés semblaient chercher une victime.

Ce fut James qui le calma.

— Tom, lui dit-il doucement, nous sommes des hommes, n’est-ce pas ? Écoute-moi sans m’interrompre ; tu verras ensuite si tu dois me faire le serment que je veux te demander.

— Parle, je t’écoute, grogna l’ouvrier.

Le brave garçon n’osait tenter une plus longue phrase, car il ne trouvait pas de mots pour exprimer sa colère. De plus, il sentait que les sanglots allaient l’étouffer.

James alors raconta à Sanders la séduction dont Mary avait été la victime et les tentatives de Saphir pour amener le fils de M. Berney à réparer sa faute.

— Rien de plus simple, répondit Tom qui, pendant ce récit, avait fait des efforts surhumains pour rester maître de lui, il faut que M. Edgar Berney épouse Mary. S’il refuse !

— Il refusera.

— Eh bien ! je l’écraserai comme une bête venimeuse. Une fois ce misérable mort, c’est moi qui deviendrai le mari de ta sœur et le père de son enfant… si Mary veut de moi, toutefois.

L’ouvrier avait prononcé ces derniers mots avec autant de tristesse qu’il avait mis de simplicité à formuler la proposition qui les avait précédés.

— Ah ! tu est bien le cœur bon et honnête que je savais, répondit James avec admiration et j’accepte ton sacrifice. Mais ce que j’exige de toi, c’est la promesse de n’exercer aucune violence contre M. Berney. D’abord, si je me rappelle bien ce que m’a dit mon avocat à ce sujet, il a disparu et Mary est peut-être déjà vengée.

— Tant mieux, car, vois-tu ! mais enfin, c’est bon, je t’obéirai.

— Une seule personne peut te dicter ta ligne de conduite, c’est cette brave fille qui m’a promis de tout faire pour ramener M. Berney à de meilleurs sentiments. Saphir demeure Dove’s street. Va la trouver, et remercie-la bien sincèrement de ma part de l’intérêt qu’elle porte à ma pauvre sœur.

— C’est tout, hasarda Tom, tu n’as plus rien à me dire ?

— Rien, mon ami, rien ! Embrasse-moi, nous ne nous reverrons plus.

— Tu crois que je vais te laisser comme ça ?

— Il le faut, la révolte ne servirait à rien, et sans toi que deviendraient ma mère et Mary ?

— C’est vrai ! murmura Sanders en tombant dans les bras de James et en le serrant contre son cœur, c’est vrai ! Adieu !

Et, sans oser jeter un regard derrière lui, l’Hercule sortit de la cellule en se heurtant à la muraille.

Quelques instants après, Tom se retrouvait dans Old Bailey.

Sans se rendre compte de la route qu’il avait suivie, il s’éloignait en trébuchant comme un homme ivre.

Au même moment à peu près, Yago avertissait Saphir que miss Berney désirait la voir.

La fille du manufacturier s’était présentée d’abord à Dove’s street, et ayant appris là que l’ancienne amie de Mary ne rentrait plus dans son hôtel, mais demeurait chez le comte de Villaréal, elle n’avait pas hésité à venir l’y trouver.

Saphir, en effet, n’avait plus voulu retourner chez elle.

Tout ce qui aurait pu lui rappeler sa vie d’autrefois lui était devenu odieux.

Elle vivait si complètement auprès de sa mère, isolée du dehors et absorbée dans ses douloureuses pensées, qu’elle ignorait même l’arrestation de James.

Aussi fut-elle aussi surprise que douloureusement émue lorsque miss Emma, qu’elle s’était empressée de recevoir, lui apprit la condamnation à mort du frère de son amie d’enfance.

— Oh ! cela est horrible, miss, lui répondit-elle, mais que faire maintenant ?

— James ne peut être sauvé que par une seule personne, mademoiselle, reprit la jeune fille ; c’est par mon père que la disparition d’Edgar a aigri, bien qu’il ait été secrètement averti qu’il ne lui était arrivé rien de fâcheux et que ses ennemis le gardaient seulement en otage. Je ne comprends rien à tout ce mystère. Peut-être savez-vous où est mon frère ?

— Je l’ignore, miss, je vous le jure.

— C’était là mon seul espoir. Si Edgar avait pu retourner aujourd’hui auprès de son père, je suis certaine que M. Berney ne se serait pas refusé plus longtemps à reconnaître son erreur. Mais vous, mademoiselle, vous avez des amis puissants, la reine est à Windsor, nous avons plusieurs jours devant nous.

— Il est trop tard, miss Emma, répondit, pour Saphir qui se taisait, un personnage qui venait d’entrer dans le salon où s’entretenaient les deux jeunes filles.

C’était le comte de Villaréal, que Yago avait averti de la visite de la sœur d’Edgar et qui de la chambre voisine avait tout entendu.

— Trop tard ! répéta miss Emma en pâlissant.

— Oui, miss, la reine a refusé ce matin d’user de son droit de grâce en faveur de James Davis.

— Mais cela est affreux, monsieur ! Vous ne savez dont pas que James est le plus honnête des hommes, qu’il est la victime de deux misérables qui, ne pouvant être sauvés, ont voulu le perdre avec eux, que mon père le hait parce qu’il m’aime ?

— Et surtout parce que vous l’aimez ! Pardonnez-moi, miss, je sais tout cela. Je sais aussi que vous êtes une noble et courageuse jeune fille, et je vous jure que si quelque chose était encore possible pour ce malheureux, je n’hésiterais pas à le tenter. Mais je vous l’ai dit : il est trop tard ! C’est la fatalité qui veut que, dans ces soulèvements populaires, comme si l’heure n’en était pas encore sonnée, les bandits creusent des abîmes de boue et de sang, où ils entraînent avec eux les rêves généreux et les âmes honnêtes.

C’était à lui-même surtout que Villaréal, le front soucieux et l’œil voilé, adressait ces dernières paroles.

On eût dit que sa pensée, se détachant de ce drame intime dont il était témoin, planait dans des sphères supérieures, et que ce qui se passait près de lui n’était qu’un point imperceptible dans cet espace immense que voulait embrasser son esprit.

— Il n’y a plus d’espoir ! dit miss Emma d’une voix étranglée et en se laissant diriger par Saphir vers un fauteuil dans lequel elle tomba pâle et mourante. Plus d’espoir !

— Je n’en vois pas, miss, répondit le comte, rappelé à lui par ce cri de douleur.

— Ainsi, continua la jeune fille, l’honnête homme que ces juges aveugles ont condamné mourra comme un voleur et un assassin, sur un échafaud infâme. Le bourreau lui mettra la main sur l’épaule ; sa mémoire sera flétrie ; et moi qu’il a sauvée deux fois, moi qui l’aime, qui donnerais ma vie pour la sienne, je ne puis rien pour lui, rien !

— Pardon, miss, vous pouvez encore beaucoup pour cet infortuné, reprit Villaréal avec un accent étrange, mais il vous faudra du courage.

— Oh ! j’en aurai, monsieur, s’écria la fille de M. Berney en se levant brusquement ; que faut-il faire ?

— Je vous le dirai quand le moment sera venu, mais ayez foi dans ma parole. Je vous jure que James ne mourra pas sur l’échafaud. C’est, hélas ! tout ce que je puis vous promettre.

— Oh ! merci, monsieur ! merci pour lui et pour tout ceux qui l’aiment !

— Il ne faut pas que M. Edgar puisse donner pour excuse à son refus d’épouser Mary que son frère est un supplicié.

— Edgar, savez-vous donc où il est ?

— Peut-être ! Rentrez chez vous, miss, je vous ferai prévenir lorsqu’il sera temps.

Après lui avoir fait cette promesse, le comte reconduisit respectueusement miss Emma jusqu’à sa voiture, puis il rentra dans son appartement sans repasser par le salon où était restée Saphir.

Depuis la nuit où il avait dû dire à la sœur de miss Ada que celle-ci était sa femme bien-aimée, Villaréal évitait de se trouver seul avec la pauvre enfant, qui changeait à vue d’œil, malgré l’affection que chacun s’efforçait de lui témoigner.

La comtesse, surtout, qui ne se doutait pas du mal qui brisait la jeune fille, l’entourait des soins les plus touchants, mais, tous ses efforts étaient inutiles.

Non plus que lady Maury, dont la raison se raffermissait chaque jour et le docteur Harris, qui ne laissait échapper aucune occasion de voir sa fille, miss Ada ne parvenait à ramener le calme dans son esprit et le sourire sur ses lèvres.

Ses beaux yeux s’étaient cernés, ses joues avaient pâli.

Elle ne se plaignait jamais, mais il était facile de juger que sa douleur était d’autant plus profonde et plus vraie qu’elle semblait souffrir avec plus de résignation.

C’est dans cette situation d’esprit que miss Emma l’avait trouvée, et elle était encore dans ce même état d’accablement et de désespoir lorsque Tom, après l’avoir cherchée dans Dove’s street, parvint à savoir où elle s’était réfugiée et se présenta pour la voir.

Harris était auprès de sa fille, au moment où Yago introduisit l’ouvrier, et celui-ci ne fut pas peu surpris de retrouver là « le docteur », ainsi que ses amis et lui l’appelaient, bien qu’ils ignorassent réellement sa profession.

Harris reconnut aussi l’ami de James, toutefois il le laissa d’abord expliquer à Saphir le but de sa visite, ce que le brave garçon fit sans nul embarras, mais aussi sans mesurer ses menaces contre Edgar Berney s’il refusait d’épouser Mary.

La jeune fille lui ayant répondu, ce qui était vrai d’ailleurs, c’est-à-dire qu’elle ignorait ce qu’était devenu son ancien amant, Tom s’adressa alors au docteur pour lui demander s’il ne pouvait rien tenter en faveur de son malheureux ami.

— Tenez, docteur, lui dit-il, je connais cent bons compagnons qui n’hésiteront pas à renverser les murs de Newgate. Si vous le voulez, demain nous serons dix mille.

— Ah ! sir Richard Mayne a pris ses précautions, mon ami, répondit Harris. L’événement de Clerkenwell a été une leçon pour la police anglaise. Le jour de l’exécution, elle sera sur pied tout entière. De plus, vous savez que depuis la mort de Barrett, l’échafaud est toujours dressé dans l’intérieur de la prison.

— Alors il faudra que mon pauvre James soit pendu, murmura Sanders, en essuyant du revers de sa main les grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Ah ! malheur ! pourquoi me suis-je sauvé comme un lâche au lieu de le suivre chez M. Berney ? On m’aurait tué avant de mettre la main sur lui ! James, un voleur ! By God !

— Tenez, Tom, interrompit Harris, si vous ne pouvez sauver James, vous pouvez au moins le venger.

— Comment, oh ! comment ? hurla le colosse.

— Vous connaissez Bob, le tavernier de Star lane ?

— Parbleu !

— Eh bien, je suis certain que c’est ce misérable qui vous a dénoncés. De plus, il s’est allié à nos ennemis, et comme nous ne pouvons le retrouver, nous ne savons pas au juste ce que nous avons à craindre de lui. Seulement s’il se cache, c’est qu’il complote quelque nouvelle infamie.

— Que faut-il que je fasse ?

— Mettez-vous à sa recherche et lorsque vous l’aurez découvert, venez m’avertir, je me charge de lui.

— Ah ! s’il est à Londres, serait-ce au fin fond de High Holborn, je vous jure que je saurai bien l’arracher de son trou.

Et sur ce serment, appuyé d’un juron énergique, le brave Tom sortit en courant pour commencer sa chasse.

On était alors au samedi. Effrayé de l’importance qu’avait failli prendre le mouvement fenian, le lord chancelier n’avait pas été d’avis de commuer la peine des condamnés et la reine avait refusé, en effet, de leur faire grâce.

La triple exécution avait été fixée au lundi suivant, à 10 heures du matin.

James, par une espèce de faveur, devait mourir le premier. Il en avait été averti et son courage n’avait pas failli un instant.

Ce jour-là, vers six heures du matin, au moment où le chapelain de Newgate entrait dans la cellule du frère de Mary, miss Emma, le visage couvert d’un voile épais, montait dans un petit coupé qui l’attendait derrière les arbres du square de Beaumont et se dirigeait vers l’hôtel de Villaréal.

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— Adieu, mon fiancé, embrassez-moi, je vous aime !.


Le comte la reçut dans son cabinet de travail ; ils restèrent seuls un instant, puis la jeune fille prit le chemin de la Cité.

Une fois dans Old Bailey, la voiture dut aller au pas tant la foule y était grande.

Elle parvint enfin sur la place de Newgate, où un détachement de troupes tenait les groupes à distance, mais grâce à un constable à qui miss Emma fit voir l’ordre de sir Richard Mayne, les policemen la laissèrent arriver jusqu’à la porte du sombre édifice.

Huit heures sonnaient à Saint-Paul, à l’instant où elle pénétrait dans la prison.

Il y régnait une animation lugubre.

Les portes des ateliers étaient fermées afin que les détenus ne pussent en sortir, et les surveillants, qui étaient plus nombreux que de coutume, paraissaient échanger des ordre à voix basse.

Un gardien conduisit la jeune fille au directeur ; celui-ci, sans mot dire, lui fit signe de le suivre.

Il sembla alors à miss Emma qu’elle ne prenait pas le même chemin qu’elle avait déjà parcouru.

Lors de sa première visite à James, elle avait traversé plusieurs cours ; cette fois elle longeait un long corridor.

Elle ne comprenait pas que son guide voulait lui éviter la vue de l’échafaud qui était déjà dressé depuis le point du jour dans cette partie retirée de la prison.

Après avoir fait une centaine de pas, le guichetier qui précédait le directeur de Newgate ouvrit une lourde grille, et la fille de M. Berney reconnut en face d’elle la porte de la cellule de James.

Cette porte donnait sur un petit préau où se trouvaient réunies une dizaine de personnes, et la vue de l’un de ces individus frappa si vivement miss Emma que son guide dut la prendre par le bras pour la soutenir.

Mais ce n’était là qu’un instant de faiblesse que la courageuse enfant sut rapidement surmonter.

Elle releva la tête et fixa ce personnage.

C’était un homme de moyenne taille, d’un certain âge déjà, au teint coloré, aux yeux singulièrement mobiles et aux pommettes saillantes.

Il portait les cheveux courts, coupés en brosse, et des favoris étroits.

Son costume se composait d’une redingote foncée, d’un pantalon gris-perle et d’un chapeau noir. Sa main gauche seule était gantée.

Miss Emma avait deviné le bourreau.

C’était Calcraff, en effet, entouré de ses aides et de quelques curieux qu’il avait amenés avec lui.

Soudain, au moment où la sœur d’Edgar fixait avec un étrange regard de défi l’exécuteur des hautes-œuvres, la porte du cachot de James s’ouvrit.

Le condamné en avait fini avec le prêtre, la loi lui permettait de consacrer les derniers instants de sa vie à ses amis.

Le directeur de la prison invita du geste miss Emma à pénétrer dans la cellule ; elle obéit et jeta un cri de douleur, en apercevant James assis sur un escabeau, et déjà retenu par les entraves qu’il devait garder jusqu’après sa mort.

Des courroies de cuir retenaient ses bras attachés en arrière et liaient ses jambes de façon à lui permettre à peine de marcher.

À la voix de miss Emma, l’infortuné leva la tête et ses lèvres essayèrent un sourire.

Après l’avoir embrassé une dernière fois, le chapelain rejoignit le docteur et les gardiens qui, par pitié, se tenaient dans un des angles du cachot.

— Que c’est bien à vous, miss, dit le malheureux, d’avoir eu le courage de venir encore une fois ! Vous porterez à ma mère et à ma sœur ma dernière pensée.

— Ce n’est pas tout, mon ami, répondit la jeune fille en s’agenouillant, il faut que vous pardonniez à vos ennemis.

— Oh ! je leur pardonne du fond de mon cœur.

— Pardonnez-nous aussi à celui qui vous donnera la mort ?

— Comme à ceux qui m’ont condamné.

— Prions alors, James, pour eux et pour vous.

En disant ces mots, la jeune fille, qui tenait son mouchoir à la main, s’en couvrit le visage comme si elle eût voulu étouffer ses sanglots.

Les témoins de cette scène étaient visiblement émus et pouvaient à peine retenir leurs larmes.

Soudain miss Emma se releva, la physionomie inspirée et le regard brillant ; puis se rapprochant de James et se penchant vers lui, elle lui dit :

— Adieu, mon fiancé, embrassez-moi, je vous aime !

Et sa bouche entr’ouverte chercha les lèvres du condamné pour s’y presser convulsivement dans un baiser suprême.

Cette étreinte dura quelques secondes à peine.

Lorsque la jeune fille se rejeta en arrière pâle et frémissante, le visage de James sembla rayonner d’un bonheur infini.

Il se passa alors, dans l’espace d’un instant, un phénomène inexplicable pour ceux qui assistaient à cette scène douloureuse.

Miss Emma, qui se tenait debout à quelques pas de James, ses yeux fixés sur les siens, porta tout à coup la main à son front, étendit le bras comme pour chercher un point d’appui, et avant même qu’on eût eu le temps de venir à son secours, s’affaissa sur le sol.

Pensant que la jeune fille venait de succomber à l’émotion, le directeur de Newgate se précipita vers elle ; mais à ce moment il aperçut James qui, après s’être soulevé de son siège par un mouvement convulsif, retombait contre le mur et de là à terre.

Au cri d’alarme des gardiens, Calcraff et ses aides accoururent accompagnés du médecin de la prison.

Ce dernier n’eut qu’à jeter un coup d’œil rapide sur les victimes de cet accident étrange pour comprendre ce qui venait de se passer.

— Ils sont morts tous deux, dit-il à l’exécuteur des hautes-œuvres, qui tentait de rappeler le condamné à la vie, tués par un poison que j’ignore, mais qui les a frappés comme l’eût fait la foudre.

Villaréal avait tenu la promesse qu’il avait faite à la sœur d’Edgar : James ne devait pas monter sur l’échafaud.

En glissant entre les lèvres de celui qu’elle aimait une des perles empoisonnées que lui avait données le comte, miss Emma l’avait tué dans un baiser et elle était morte avec lui.

Pendant que les assistants se retiraient épouvantés et que le directeur consterné passait avec Calcraff et ses aides dans la cellule voisine où tremblait Cromfort et Welly qui, eux, ne pouvaient pas échapper au gibet, le chapelain de Newgate s’agenouillait auprès des deux corps et demandait au Dieu d’amour et de pardon de réunir auprès de lui les âmes de ceux qui n’avaient pas voulu vivre séparés sur la terre.