Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/II/14

Lecomte (p. 338-347).


XIV

À TRAVERS LES JUNGLES.



Après avoir accompagné le convoi de Nadir à Velpoor, maître Stilson était rentré à Golconde si vivement ému qu’il s’était hâté de noyer son chagrin, d’abord immédiatement, cette nuit-là même, puis ensuite les jours suivants.

Il buvait, disait-il, pour chasser de son esprit le souvenir de cette cérémonie funèbre et touchante dont Sita lui avait donné le spectacle ; mais il paraît que ce souvenir était persistant, car, quels que fussent ses efforts, le trop sensible guichetier en chef ne parvenait pas à s’en défaire.

Il l’affirmait du moins, et décidé sans doute à vaincre ou à mourir, il se grisait du soir au matin, avec l’énergie du désespoir.

De plus, il faut le dire, Stilson ne se souvenait pas seulement de Nadir et de Sita, il avait aussi gardé mémoire de cet incomparable whisky que Roumee lui avait offert ; et, comme il ne se doutait pas du tour que lui avait joué le cipaye, il ne comprenait pas que l’ingrat ne fût pas revenu passer quelques bons moments avec lui. Il lui donnait donc consciencieusement une grande part de ses regrets.

C’est dans cette situation d’esprit que l’ancien brasseur passait presque tout son temps, et c’est au moment où il avait obtenu un commencement d’oubli, grâce au pot de gin à peu près vide qu’il caressait de son regard hébété, qu’un beau jour le capitaine George, ouvrant brusquement la porte de sa chambre, apparut soudain devant lui.

Stilson se leva de son siège, tout surpris, car il y avait plus de quinze jours qu’il n’avait aperçu l’aide de camp de sir William Dudley.

Sa stupéfaction fut plus grande encore lorsqu’il entendit le jeune officier, dont la politesse et la modération étaient proverbiales, lui dire sans répondre à son salut :

— Maître Stilson, vous n’êtes qu’un triple sot !

— Capitaine ! balbutia le guichetier.

— Un âne !

— Oh ! capit…

— Un ivrogne !

— Peut-on dire…

— Un traître que je vais faire pendre.

Il n’en fallait pas tant pour accabler l’honorable fonctionnaire.

À cette menace, il retomba sur sa chaise, terrassé, demi-mort, se voyant déjà flotter au bout d’une corde neuve entre le ciel et la terre, le long de la vieille muraille d’Hyderabad.

— Oui, master Stilson, un traître ! reprit l’officier en secouant durement le malheureux, car je suis certain que vous saviez que Nadir n’était pas mort !

— Nadir, pas mort ! balbutia l’ivrogne que ces reproches dégrisaient.

Il avait levé sur son interlocuteur ses gros yeux démesurément ouverts.

Toute sa physionomie disait qu’il n’y était plus et ne comprenait absolument rien de ce qu’il entendait.

— Non, Nadir n’était pas mort, continua George, et si vous ne le saviez pas, il s’est moqué de vous, naïf imbécile ! Il court en ce moment les grands chemins en compagnie de la fille de sir Arthur Maury qu’il a enlevée.

Comme si ces derniers mots l’eusse galvanisé, Stilson se releva brusquement.

La lumière venait de se faire dans son cerveau.

Il se rappelait tout cette scène de la nuit où Roumee l’avait grisé, et sans bien se rendre compte encore de la façon dont les choses s’étaient passées, il comprenait instinctivement qu’à partir de ce moment-là, il avait été pris pour dupe.

Cependant il ne prononça pas le nom du cipaye qui était venu sur ses lèvres, car il sentait qu’il était plus prudent de ne pas tout dire.

— Mais ce scélérat, se contenta-t-il de répondre alors avec indignation, était cependant bien mort lorsqu’on l’a cloué dans son cercueil. Le docteur Pauwels a constaté lui-même son décès.

— Le docteur Pauwels a été aussi bête que vous.

— Plus bête, capitaine, plus bête, car moi je n’ai pas étudié à l’Université de Cambridge, et somme toute, je n’étais chargé que de garder mon prisonnier dans son cachot. C’est égal, j’aurais dû me défier de lui, il paraissait trop sûr de son affaire. Et dire que j’étais ému en pensant à lui. By God ! je donnerais mon dernier verre de gin pour le rattraper !

Le gros guichetier, tout à fait dégrisé, marchait à grands pas, faisant résonner d’un air redoutable son trousseau de clefs et s’arrachant par poignées ses épais cheveux roux.

— Je m’en charge, répondit sir George, quand je devrais fouiller toutes les forêts de la presqu’île.

— Voulez-vous de moi pour compagnon ? répliqua Stilson, enflammé d’un courage subit.

— Vous !

— Oui, moi. Je jure par saint Georges de ne pas boire même une pinte d’ale avant de l’avoir rattrapé.

— Soit ! Montez-vous à cheval ?

— Si je monte à cheval ? Comme tout bon Anglais, capitaine. Jusqu’à vingt ans, j’ai été le plus intrépide jockey du Devonshire. C’est l’embonpoint seul qui m’a fait quitter la carrière.

— Eh bien ! nous partirons demain. J’emmènerai également Roumee.

— Roumee !

— Oui, c’est un brave garçon qui connaît à fond le pays et nous sera fort utile.

— C’est que…

— Quoi ?

— C’est que, voyez-vous, Roumee était l’amoureux de Sabee, la femme de chambre de miss Ada, et je n’aurais pas grande confiance en lui.

— L’amoureux de Sabee, vous en êtes certain ?

— On me l’a dit.

— Raison de plus alors pour que je le voie. S’il sait quelque chose, je le ferai bien parler. Vous, soyez prêt au point du jour et venez me rejoindre au gouvernement. Nous n’avons plus un instant à perdre.

— Demain, avant le lever du soleil, capitaine.

En disant ces mots, Stilson avait reconduit sir George Wesley jusqu’à sa porte, et quand il rentra dans sa chambre, ce fut pour jeter un regard d’indignation et de regrets sur la pinte de gin qu’il savait encore à moitié pleine.

Malgré lui il s’en était rapproché et il allait peut-être se rappeler qu’il avait juré seulement de ne pas boire un verre d’ale jusqu’à ce qu’il eût rattrapé Nadir, lorsque, pris d’un beau mouvement, il saisit le vase et le jeta violemment à terre en s’écriant :

— Non ! par saint Georges, non ! master Stilson, montrez que vous êtes un homme et un bon Anglais.

Et il appela aussitôt sa femme pour lui ordonner de préparer tout ce qui lui était nécessaire.

Puis il alla passer l’inspection de la prison avec majesté, et le soir, après n’avoir bu que de l’eau, à la grande stupéfaction de mistress Stilson, il s’endormit d’un sommeil troublé par les souvenirs du passé et les désirs effrénés de vengeance.

En se réveillant le lendemain matin, le bonhomme se sentit des instincts sanguinaires.

Quant à sir George, il s’était hâté, en quittant Golconde, de se rendre à la caserne du 2e cipaye, mais il n’y avait pas trouvé Roumee.

L’officier de sa compagnie lui avait appris que, libéré du service par la protection de miss Ada, l’Hindou avait disparu.

Le capitaine interrogea vainement les camarades du soldat indigène.

Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’il s’était marié avec Sabee, leur avait dit adieu et était parti. On ignorait ce qu’il était devenu.

L’aide de camp comprit alors que le cipaye avait été le confident de la fille de sir Arthur et qu’il le chercherait inutilement.

En effet, aussitôt libre, Roumee s’était dit que toute cette affaire de cimetière de Velpoor pourrait bien finir par être découverte, et, Sabee en croupe, il s’était empressé de quitter Hyderabad pour aller cacher sa lune de miel dans une des provinces voisines, là où la justice anglaise ne songerait pas à le poursuivre.

Le lendemain matin, sir George venait à peine de terminer ses préparatifs de départ, qu’il vit apparaître sous ses fenêtres Stilson, botté, éperonné, armé jusqu’aux dents et faisant plier sous son poids un vigoureux petit cheval malais, qu’il dirigeait avec une certaine adresse.

Son air était plein de résolution et son teint moins fleuri que de coutume.

On voyait qu’il avait mal dormi et tenu son serment.

Le capitaine ne lui laissa pas le temps de mettre pied à terre. Quelques minutes après il le rejoignit, accompagné de cinq soldats du 1er régiment d’artillerie, que sir Arthur l’avait autorisé à emmener avec lui.

L’un d’eux était un grand diable de cavalier maigre, blême, barbu, d’une charpente osseuse, et qui faisait avec Stilson le plus étrange contraste.

Il se nommait Somney et guerroyait depuis quinze ans dans l’Inde.

Il devait, ainsi que sir George et Stilson, voyager à cheval, mais ses hommes s’étaient hissés sur un éléphant auprès des objets de campement et des provisions.

Le capitaine George avait pensé que le meilleur moyen de retrouver Nadir était de se mettre à la poursuite de miss Ada, et, comme il pouvait se faire que la jeune fille eût pris des chemins détournés, il ne voulait pas risquer de coucher tout à fait, lui et ses compagnons, à la belle étoile, d’autant plus que la saison des pluies arrivait et que les nuits pouvaient être glaciales.

Le premier soin de sir George fut de se diriger vers Bider où la petite caravane arriva le soir même.

Le colonel Maury lui avait dit que c’était cette ville qui avait été la première station de miss Ada.

Effectivement, le capitaine y apprit du commandant militaire auquel avait été recommandée la jeune fille, qu’elle s’était arrêtée là vingt-quatre heures et qu’elle était repartie en prenant le chemin de Kowlas.

Sir George résolut de s’y rendre la nuit même.

Bien que ses compagnons et lui voyageassent à cheval et sur un éléphant et que miss Ada fit la route en palanquin, c’est-à-dire au trot de ses porteurs, elle avait une telle avance qu’il n’y avait pas un jour, une heure à perdre s’il voulait la rejoindre.

La petite troupe traversa la rivière la Meijeira aux rayons de la lune, puis, une fois sur la chaussée, repartit au galop.

Somney ne disait pas un mot ; Stilson poussait çà et là un jurement et un soupir ; sir George éperonnait son cheval sans s’inquiéter autrement de ceux qui le suivaient.

À Kowlas, on se souvenait du passage de la jeune Anglaise ; mais elle y avait séjourné une demi-journée à peine, et elle s’en était éloignée, il y avait déjà plus de huit jours, pour gagner Bhiir par la vallée du Godavery.

Tous ces renseignements étaient exacts, car à Kandahr, le capitaine retrouva les traces de miss Ada, et lorsqu’après avoir dépassé Daroun il arriva à Bhiir, il apprit avec joie qu’elle n’avait plus guère que quarante-huit heures d’avance sur lui.

Le sous-officier anglais qui commandait les quelques cipayes que le colonel avait donné pour escorte à sa fille, avait annoncé qu’il allait se diriger en droite ligne sur Ahmednagor.

On craignait seulement que le débordement du fleuve, que la petite caravane avait traversé à Bhiir, ne la forçât à remonter vers le Nord, peut-être jusqu’à Shawgar, dont la route était plus praticable.

Certain alors de rejoindre celle qu’il poursuivait, George Wesley accorda quelques heures de repos à ses compagnons.

Il était temps : Stilson dépérissait à vue d’œil et n’en pouvait plus.

Le lendemain avant le point du jour, le jeune officier donna le signal du départ.

Cinq heures de trot permirent aux cavaliers d’atteindre Bilma, petit village où la route bifurquait pour conduire d’un côté à Shawgar et de l’autre à Ahmednagor.

Mais, dans cette dernière direction, le chemin était complètement défoncé par les pluies, et la fille de sir Arthur avait pris la première, bien qu’elle dût être forcée, en remontant vers le Nord, de traverser une partie de l’immense forêt à travers laquelle court le Godavery.

L’erreur n’étant plus possible, sir George ne permit à ses hommes qu’un instant de halte, et bientôt la petite troupe laissa derrière elle les rizières pour atteindre les jungles, ces étranges et terribles solitudes qui couvrent encore aujourd’hui la dixième partie de la presqu’île indoustane.

Le jungle n’est pas encore la forêt et cependant ce n’est plus la plaine.

Les arbres toujours éloignés les uns des autres y atteignent en toute liberté des hauteurs prodigieuses et les lianes qui grimpent autour de leurs troncs gigantesques les relient entre eux.

Le manguier envoie jusqu’au jaquier les rameaux de ses branchages touffus ; le tamarinier baigne ses feuilles dans les eaux dormantes des marais empoisonnés ; le mancenillier offre vainement aux oiseaux le repos mortel de son feuillage d’émeraude, et sous les grandes ombres du talipot se jouent l’écureuil et le singe, pendant qu’abrité sous les roseaux, le léopard guette le cerf au passage.

Au milieu du chemin à peine tracé, l’œil découvre parfois, immobile comme une branche morte, la vipère noire que la copra fuit elle-même, et le crocodile s’étend paresseusement sur la vase des rives du fleuve, à l’abri des palétuviers.

On ne saurait croire la tristesse qui s’empare du cœur à la vue de cette végétation si puissante.

On sent que ces luxuriants voiles de verdure de tons si doux et si harmonieux ne sont que des linceuls pour tout être humain.

Les parfums âcres et pénétrants de ces fleurs aux brillantes couleurs, le cerveau s’alourdit en les respirant. Les lèvres se sèchent aux baisers embaumés de cette atmosphère lourde et qui enivre.

Cette vie si riche, si pleine de sève des arbres et des plantes, c’est la mort de l’homme !

Sir George se sentit le cœur serré en pénétrant dans le jungle, que la chaussée rongée çà et là par les marais traversait dans toute sa longueur.

Stilson, muet et commençant peut-être déjà à regretter la prison de Golconde, trottait auprès de lui, et Somney suivait, indifférent, spleenétique, lorsqu’ils entendirent tout à coup plusieurs coups de feu tirés à une courte distance et le bruit d’une lutte.

L’officier arrêta brusquement son cheval et il aperçut alors, à peu près à cinq cents pas devant lui, sur la chaussée qui coupait à angle droit celle qu’il suivait, un groupe d’hommes échevelés et à demi nus qui emportaient un palanquin sur leurs épaules.

Il pensa avec terreur que c’était miss Ada qui venait d’être enlevée par quelqu’une de ces bandes de voleurs si nombreuses encore dans cette partie du pays, et que son escorte avait été massacrée ou s’était enfuie.

Aussitôt il enfonça ses éperons dans les flancs de sa monture et s’élança, suivi de ses compagnons, à la poursuite des ravisseurs.

Malheureusement la chaussée sur laquelle il se trouvait était fort étroite et les lianes qui l’encombraient, non-seulement embarrassaient les jambes des chevaux et de l’éléphant, mais encore dissimulaient les rives du marais dans lequel les cavaliers risquaient de glisser.

Cependant il n’y avait pas à hésiter, les Hindous s’éloignaient rapidement. S’ils parvenaient à gagner les taillis avant d’être rejoints, sir George savait qu’ils deviendraient introuvables.

Ne songeant donc pas aux dangers qu’ils couraient tous, il enleva sa monture et se trouva en quelques minutes au carrefour de la chaussée.

Trois cents mètres à peine le séparaient de ceux qu’il voulait atteindre, et il lui sembla qu’ils s’étaient arrêtés un instant pour se concerter, car il s’était formé en arrière et à quelques distances du palanquin, qu’une demi-douzaine d’hommes emportaient toujours sur leurs épaules, un groupe d’individus qui paraissaient décidés à se défendre.

Somney et Stilson, à qui leur chef avait donné rapidement un ordre, mirent ce groupe en joue et deux Hindous tombèrent.

Le capitaine, le revolver au poing, lança son cheval ; mais la pauvre bête n’avait pas encore fait dix pas en avant au milieu des hautes herbes qui s’étendaient jusqu’au milieu du chemin, qu’elle s’abattit des quatre pieds, foudroyée par un coup de poignard qu’elle venait de recevoir en plein poitrail.

Sir George avait vu, mais trop tard, l’Hindou qui, couché sur le sol, s’était relevé pour frapper son cheval, et qui s’était ensuite jeté dans le marais où il avait disparu.

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Lorsqu’il aperçut un énorme caïman…


— Ton cheval, Somney, ton cheval, cria-t-il à l’artilleur en se relevant.

Mais la monture de celui-ci avait eu le même sort que la sienne.

Lui aussi était à pied, seulement il s’était vengé de sa chute en brûlant la cervelle de son agresseur.

Stilson était resté seul en selle ; son cheval avait franchi d’un bon l’assassin chargé de l’arrêter.

Il était à quelques pas des Hindous, superbe de colère et de courage, et cherchant à se frayer un passage en faisant feu sur eux à bout portant.

Mais ces hommes, qui étaient une douzaine au moins, sans autres armes que de longs kriss malais, tombaient les uns après les autres sans pousser un cri.

Ceux qui n’étaient pas atteints se rapprochaient, toujours groupés de façon à former, tant qu’un seul d’entre eux serait vivant, une barrière infranchissable entre les ravisseurs et ceux qui les voulaient atteindre.

Lorsque sir George et Somney arrivèrent auprès de l’ancien brasseur, il avait déjà déchargé cinq fois son arme, cinq des bandits avaient été frappés, mais les autres, soutenant les cadavres debout devant eux, s’en faisaient un bouclier de chair humaine, qui allait leur permettre de résister quelques instants de plus.

Fou de douleur et de désespoir, car il comprenait que ces fanatiques étaient prêts à mourir jusqu’au dernier plutôt que de lui livrer passage, le capitaine s’élança vers eux, faisant feu à son tour, tirant sur le groupe au hasard, épouvanté de cette hécatombe qu’il pressentait devoir être inutile, puisqu’il n’apercevait plus le palanquin.

Ses porteurs avaient abandonné la chaussée, et par quelque chemin connu d’eux seuls, il avaient sans doute emporté leur proie sous les hautes futaies, où il était impossible de les poursuivre.

Il n’en put douter lorsqu’il vit les Hindous laisser retomber brusquement à terre les corps inanimés de leurs compagnons, pour se jeter dans les eaux fangeuses des marécages, dont l’épaisse végétation était le plus sûr des abris.

Seul, un d’entre eux devait être arrêté dans sa fuite. Pensant s’échapper plus vite, il s’était réfugié sur un tronc de bois, et Stilson, fou de colère, allait lancer sa monture au milieu du marais, lorsqu’il aperçut un énorme caïman dont le misérable ne pouvait manquer de devenir la proie.

Il fit alors volte-face et piqua des deux du côté des fugitifs, mais sir George le vit bientôt revenir la tête basse.

Il n’avait rien découvert.

Le jungle était retombé dans le silence.

On n’y entendait plus que le râle des mourants, qui emportaient le secret de ce drame, dont miss Ada allait être probablement la dernière victime.

Le brave guichetier offrit son cheval à son capitaine, mais celui-ci refusa.

Stilson mit alors pied à terre, et ils reprirent lentement le chemin qu’ils venaient de parcourir, dans l’espoir de rencontrer quelques-uns des cipayes de l’escorte de la jeune fille.

Leurs recherches ne furent pas longtemps inutiles, car dans la direction où ils avaient entendu des coups de feu, ils aperçurent bientôt, au milieu de la chaussée, le cadavre du sous-officier anglais qui commandait l’escorte.

Le malheureux avait dû être surpris et étranglé, car son corps ne portait aucune trace de blessure.

À quelques pas de lui étaient deux Hindous, le crâne fracassé.

Stilson et Somney traînèrent les restes du malheureux soldat sur le revers du chemin et le couvrirent de feuilles d’aloès et de grosses pierres pour le protéger contre les chacals, jusqu’au moment où ils pourraient le faire enlever ; puis le cœur brisé, les yeux remplis de larmes, sir George reprit avec ses fidèles compagnons la route de Bilma, afin de se procurer dans ce village les moyens de gagner rapidement Bombay.

Il avait hâte de s’y rendre pour faire à l’autorité militaire son rapport sur ces événements dont le jungle de Shawgar venait d’être le théâtre.