Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/II/10

Lecomte (p. 300-307).


X

LE CIMETIÈRE HINDOU DE VELPOOR.



Vers la fin du jour, lorsque les guichetiers pénétrèrent dans le cachot de Nadir pour y apporter le cercueil dans lequel son corps devait être enfermé, ils durent, pour ainsi dire, arracher le cadavre des bras de Sita.

— Laissez-moi le voir encore un instant, suppliait la pauvre femme, laissez-le-moi purifier.

Cette autorisation ayant été accordée par Stilson, qui certes n’était point un homme inhumain, les soldats et les employés présents assistèrent au plus triste des spectacles.

Sur la prière de la jeune fille, un des guichetiers avait été lui chercher un grand vase rempli d’eau, et elle avait déroulé de sa taille un long pagne de fine mousseline blanche qu’elle y avait plongé.

Nadir était étendu sur une natte au milieu du cachot ; une torche en résine, fichée dans la muraille, l’éclairait en plein visage.

Ses traits n’exprimaient aucune souffrance ; sa bouche était entr’ouverte et ses yeux à demi fermés laissaient voir, entre leurs paupières gonflées, des prunelles éteintes et vitreuses.

Sita promenait le linge humide sur le corps de celui qu’elle avait tant aimé ; elle l’inondait de parfums et peignait ses longs cheveux noirs, en les arrosant de ses larmes et en les couvrant de baisers.

Les soldats pouvaient à peine contenir leur émotion.

Stilson regrettait peut-être pour la première fois d’avoir changé de métier.

Lorsque la jeune femme eut terminé et que les geôliers lui eurent fait comprendre que le moment était arrivé de se séparer du mort, elle voulut coucher elle-même le corps dans le cercueil.

C’était une longue caisse de bois de teck, dont les planches étaient à peine jointes.

Elle étendit dans le fond une natte fine de maïs ; avec l’aide de l’un des soldats elle y plaça doucement le cadavre de son fiancé, puis se releva.

Deux coups de marteau retentirent ; elle poussa un cri de douleur.

C’était le couvercle que les ouvriers clouaient sur la bière.

Chacune des pointes de fer qu’ils y enfonçaient pénétrait jusqu’aux plus profonds replis de son être.

Lorsqu’elle les vit soulever sur leurs épaules leur lugubre fardeau, elle crut que les forces allaient l’abandonner et qu’elle ne pourrait les suivre.

Ce fut en s’appuyant à la muraille qu’elle gravit l’escalier, aidée aussi par Stilson qui, véritablement ému, cherchait à lui rendre un peu de courage.

On traversa la cour, puis le préau, et les porteurs trouvèrent à la porte de la prison les soldats qui avaient été désignés pour accompagner le mort jusqu’au cimetière.

En apercevant le convoi, Roumee, qui n’avait pas quitté son poste d’observation depuis plusieurs heures, s’élança du côté de la ville.

Il n’avait pas vu cette femme, qui, les cheveux épars, suivait le corps en étouffant ses sanglots.

Miss Ada, prête à partir, attendait le cipaye.

Laissant à peine le temps au fidèle serviteur de s’expliquer, elle l’entraîna jusqu’à l’avenue où les chevaux piaffaient d’impatience et hennissaient de peur, car l’atmosphère étouffante annonçait un violent orage.

Le tonnerre roulait dans le lointain avec des grondements incessants ; la pluie commençait à tomber en gouttes lourdes et tièdes ; de rapides éclairs déchiraient les nuages noirs qui venaient du Nord.

— En selle, Roumee ! dit la jeune fille, que ce trouble des éléments ne pouvait émouvoir ; il faut que nous arrivions là-bas avant eux.

Et, donnant l’exemple, elle cingla d’un violent coup de cravache son cheval qui partit ventre à terre, après un bond prodigieux qui aurait désarçonné une écuyère moins habile et moins intrépide.

Roumee volait sur ses pas, épouvanté lui-même de cette audace et de cette ardeur.

Ils franchirent comme des fantômes la porte de Golconde, aperçurent à peine le gibet, tant la nuit était sombre, et moins de vingt minutes après leur départ, ils s’arrêtaient brusquement devant la maison de Sania, leurs montures arc-boutées sur leurs jambes de devant, la bouche en feu et le poitrail frémissant.

Le gardien des morts était chez lui ; quelques rayons de lumière traversaient les interstices des murs de sa case, ébranlée par l’ouragan.

Roumee n’eut même pas la peine de frapper.

Le vieillard les avait entendus, et, debout sur le seuil de sa porte, il les attendait.

— Il est inutile que nous entrions chez toi, dit miss Ada, qui avait sauté à terre ; cache ces chevaux dans le massif et conduis-nous. Celui que nous attendons va venir. Voici ce que je t’ai promis. À ton tour, tiens ta parole. Roumee va courir jusqu’à la ville pour chercher les hommes dont nous avons besoin.

— L’Hindou ne trahit jamais son serment, miss, répondit le vieillard en prenant la bourse que lui tendait la jeune fille.

Puis il saisit les chevaux par la bride et les conduisit sous le hangar où il avait attaché ses chiens.

Quelques secondes après, il était de retour, disposé à obéir.

Le cipaye avait disparu du côté de Velpoor.

La veille, il avait fait marché avec deux pauvres diables moyennant quelques roupies et savait où les trouver.

— Je suis à vos ordres, miss, dit l’Hindou ; mais, par cet affreux temps, ne serait-il pas préférable que vous attendissiez chez moi ?

— Non, dit la jeune fille ; ouvre-moi la porte du cimetière et ne t’inquiète de rien. Que me font à moi l’orage, le vent et la pluie ?

— Venez alors, puisque vous le voulez.

Il la précéda vers le champ de repos, dont il poussa la porte en s’effaçant pour qu’elle pût entrer.

— C’est bien, lui dit-elle ; maintenant, laisse-moi et retourne chez toi jusqu’à ce que les autres arrivent, ils ne peuvent tarder.

Elle ne réfléchissait pas, dans son exaltation, qu’elle avait fait la route à cheval et que ceux qui amenaient le corps de Nadir venaient à pied par des chemins défoncés.

C’était près d’une heure qu’elle devait attendre.

— Que Brahma vous garde, miss, vous êtes une courageuse jeune fille ! répondit l’Hindou en tirant la porte à lui.

Émerveillé de l’énergie dont faisait preuve cette frêle et blonde enfant des maîtres de sa patrie, il regagna lentement et en branlant la tête sa misérable demeure.

Miss Ada était seule au milieu des morts.

Pâle, éperdue, la main sur son front comme pour y retenir la raison prête à s’en échapper, elle s’était réfugiée sous un amandier, et s’efforçait de saisir, au milieu des colères de la tourmente, le bruit des pas de ceux qu’elle attendait.

Cela dura près d’une heure peut-être, c’est-à-dire un siècle d’épouvante.

Elle aperçut enfin Roumee, qui pénétrait dans le cimetière.

Il était accompagné de deux Hindous.

L’un portait sur son épaule une large bêche, l’autre des cordes.

— Eh bien ! lui dit-elle en se découvrant à lui, car il la cherchait vainement dans les ténèbres, sommes-nous prêts ?

— Nous sommes prêts, miss, répondit Roumee.

— Tu es sûr de ces hommes ?

— Ce sont deux pauvres parias ; il mouraient de faim à la porte de la pagode ; je n’ai eu aucune peine à les décider à me suivre.

— Ils savent ce qu’ils auront à faire ?

— Ils le savent, miss, et comme je leur ai promis de doubler leur salaire si je n’avais pas à me plaindre d’eux, ils obéiront aveuglément.

— As-tu prévenu Nanda, le brahmine ?

— Il est déjà dans la maison que j’ai louée derrière le temple de Rama.

— C’est bien. Fais cacher ces hommes et attendons !

Roumee venait à peine de se glisser avec ses compagnons derrière un épais bosquet d’aloès, où miss Ada l’avait suivi, qu’il l’avertit que des bruits de pas se faisaient entendre sur la route.

Le cipaye ne s’était pas trompé.

Quelques secondes à peine s’étaient écoulées qu’il reconnaissait la voix du gros Stilson, maudissant l’orage et la corvée dont on l’avait chargé.

Presque aussitôt, la porte du cimetière se rouvrit, et le cortège en franchit le seuil.

Quatre robustes Bengalis portaient la bière sur leurs épaules ; Sania les précédait, une torche de résine d’une main et ses instruments de fossoyeur de l’autre.

Ensuite venait Sita, brisée de fatigue et de douleur, puis les huit soldats anglais que commandait un sous-officier, et enfin Stilson qui semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l’autre.

Ils se dirigèrent vers l’extrémité du cimetière.

En passant devant les arbres où il supposait que la jeune fille était cachée, Sania y jeta un regard furtif, comme pour lui dire de le suivre, mais miss Ada ne voyait que le cercueil, et lorsqu’elle s’aperçut qu’une femme l’accompagnait, elle étouffa un cri d’étonnement.

— Quelle est cette femme, Roumee ? demanda-t-elle à l’Hindou, en étendant vers Sita une main tremblante.

Une pensée terrible venait de lui traverser l’esprit.

— Mais je ne sais, lui répondit le Mahratte, aussi surpris que sa maîtresse : une pleureuse, une servante, peut-être bien.

— Elle n’est pas vêtue comme une servante. Viens vite ! la présence de cette femme m’inquiète.

Elle entraîna Roumee et ses deux hommes, et suivit les porteurs en se cachant derrière les arbres.

Elle ne quittait pas des yeux Sita qui, la tête courbée, se voilait la figure de ses deux mains.

Au même instant, pénétraient dans le cimetière par la porte qui était restée ouverte, plusieurs Hindous. Ils gagnèrent également, en se glissant dans l’ombre, l’endroit vers lequel s’était dirigé Sania.

Du reste ceux qui portaient le cercueil et ceux qui l’escortaient avaient trop hâte d’en finir pour s’inquiéter de ce qui se passait autour d’eux.

La pluie tombait toujours et l’orage était dans toute sa force.

Arrivé dans un des endroits les plus reculés de la nécropole, le cortège s’arrêta, et Sania, après avoir donné sa torche à un des soldats, se mit à creuser la fosse.

Miss Ada fit signe à ses hommes de ne pas aller plus loin.

Dix pas la séparaient à peine du cercueil que les porteurs avaient déposé sur le sol et contre lequel s’était agenouillée Sita.

L’Anglaise ne la quittait pas du regard.

L’œuvre avançait lentement ; la terre, délayée par la pluie, était pesante, et chaque pelletée qu’il soulevait coûtait au robuste vieillard un violent effort.

Les soldats voulurent alors l’aider ; chacun prit à son tour l’instrument du fossoyeur et le trou fut bientôt assez profond.

Vingt minutes à peu près avaient suffi à ce lugubre travail.

Lorsque Sania s’approcha de la bière pour la soulever avec les porteurs, à l’étonnement de Stilson, Sita ne fit entendre aucune plainte.

Elle s’était redressée, et, les yeux au ciel, la physionomie inspirée, semblait ne plus attendre que d’en haut secours et protection.

Le lourd cercueil glissa sur le sable humide et disparut dans la fosse béante.

Puis on entendit les pelletées de terre tomber lourdement sur les planches.

Aux lueurs vacillantes de la torche, Ada vit le trou se combler rapidement et le sol reprendre son niveau.

Lorsqu’elle leva la tête, elle n’aperçut plus cette femme dont la présence lui avait paru inexplicable.

Sita avait disparu.

Elle sentit alors son cœur soulagé d’un poids énorme, et elle ne songea plus qu’à suivre des yeux les soldats et les porteurs qui faisaient leurs préparatifs de départ.

Le gros Stilson les pressait, ne cachant pas sa joie que tout fût terminé. Il serait certainement parti seul en avant si l’obscurité lui avait permis de se diriger.

Sania donna enfin le signal de la retraite et reprit sa torche pour les guider dans le dédale des tombeaux.

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La pagode de Rama.

Bientôt la petite troupe disparut derrière les arbres et miss Ada entendit la porte du cimetière qui se refermait.

— À nous, maintenant, Roumee, dit-elle au cipaye, sur lequel elle était restée appuyée pendant toute cette scène ; montre à ces hommes ce qu’ils doivent faire.

Et quittant le massif où elle s’était abritée, elle s’avança, suivie des Hindous, jusqu’à la légère élévation qui indiquait exactement l’endroit de la fosse.

Roumee avait échangé quelques paroles avec les parias.

— Là, leur dit-elle, en leur montrant l’endroit où ils devaient creuser.

Les deux Hindous venaient de se courber sur le sol, et ils y enfonçaient leur bêche, lorsque soudain la jeune Anglaise se rejeta en arrière en poussant un cri d’effroi.

À la lueur d’un éclair, elle venait de voir se dresser en face d’elle, pâle, les cheveux dénoués, les yeux étincelants, une femme qui, le bras étendu vers elle, semblait la menacer et la maudire.

Elle avait eu le temps de distinguer aussi, à quelques pas en arrière, les hommes qui l’accompagnaient.

— À moi, Roumee ! s’écria-t-elle éperdue de terreur.

Sita venait de se jeter à sa rencontre pour lui disputer le cadavre de son fiancé.

Le cipaye, sans comprendre ce qui se passait, s’était instinctivement placé devant miss Ada pour lui faire un rempart de son corps, car l’Hindoue, après avoir franchi d’un seul bond l’espace qui la séparait de son ennemie, s’était arrêtée à quelques pas d’elle.

— Que venez-vous donc faire ici ? lui demanda-t-elle d’une voix étranglée et les lèvres frémissantes ; pourquoi ces hommes veulent-ils profaner cette tombe qui m’appartient ?

La fille de sir Arthur se taisait, ne sachant que répondre.

Qui était cette femme, pour oser lui parler ainsi ?

Les Hindous avaient cessé leur travail ; ils restaient immobiles, ne comprenant rien à cette scène étrange et attendant de nouveaux ordres.

Roumee lui-même ne savait que faire.

Cette femme n’allait-elle pas les trahir par ses cris, et quelles seraient les suites d’une rixe entre ses hommes et ceux qui l’accompagnaient ?

Miss Ada eut la même pensée, et, jugeant qu’une explication loyale était préférable à tout, elle repoussa doucement Roumee et releva la tête.

Sita put alors distinguer ses traits, et en reconnaissant qu’elle avait affaire à une étrangère, à la fille de l’un de ceux qui étaient les oppresseurs de sa race, une imprécation s’échappa de sa bouche :

— Par Yama, le juge des morts ! s’écria-t-elle, je devine maintenant qui vous êtes, car je vous connaissais déjà de nom, miss Ada Maury, qui m’aviez enlevé le cœur de Nadir et qui maintenant voulez me voler son cadavre ! Venez donc, si vous l’osez, chasser la fiancée de la tombe de son fiancé !

Elle avait gravi le tertre qui surmontait la fosse, et s’y tenait debout, indignée, menaçante.

Mais miss Ada avait retrouvé tout son sang-froid et tout son courage.

Elle se rapprocha de Sita.

— Enfant, lui dit-elle de sa voix douce et persuasive, ménagez vos outrages. Dieu m’est témoin que si j’avais su que vous étiez vivante, je ne serais pas ici à cette heure pour tenir le serment que j’ai fait au mort !

— Le serment !… lequel ? demanda l’Hindoue, étonnée de ce calme et de cette douceur.

— J’ai vu Nadir dans son cachot peu de jours avant qu’il cessât de vivre. Je voulais lui rendre la liberté, il l’a refusée, aussi bien que cet amour que vous me reprochez d’avoir eu pour lui. Il pensait que vous étiez arrêtée, condamnée peut-être, ainsi que votre père, et il voulait mourir. Ni mes pleurs, ni mes prières n’ont rien pu changer à sa résolution ; il n’exigea de mon affection qu’une promesse.

— Laquelle ? dit Sita, de plus en plus surprise.

— Toute sa douleur, en quittant cette vie, était de ne pas mourir entouré des siens et de songer que son corps serait rendu à la terre, comme ceux des animaux immondes, sans avoir été purifié selon les usages de sa religion.

« Je lui jurai de faire ce qu’il m’ordonnerait pour que son âme fût heureuse, c’est-à-dire d’enlever son cadavre de ce cimetière et de le remettre aux mains du brahmine de la pagode de Rama, auquel je dois en même temps présenter son anneau comme preuve de ma mission. À qui vouliez-vous qu’il demandât ce service, puisque j’étais la dernière personne amie qu’il devait voir, puisqu’il vous croyait morte ?

« C’est pour cela, enfant, que je suis ici ; c’est pour l’accomplissement de mon œuvre sacrée que ces hommes m’accompagnent. Dites, dois-je partir ? Voulez-vous que je manque à mon serment ?

Pendant que miss Ada parlait, une transformation rapide s’était faite dans les traits de Sita. Elle s’était rapprochée à pas lents, les yeux humides, la bouche entr’ouverte dans un sourire, les bras étendus vers celle pour laquelle elle n’avait eu d’abord que des paroles de haine, et aspirant, pour ainsi dite, chacune de ses phrases, chacun de ses mots.

— Oh, pardon ! dit-elle en se laissant tomber à genoux devant la jeune fille, pardon ! mais je ne savais pas ; la jalousie me torturait. Restez, miss, puisqu’il l’a ordonné. Moi aussi, j’avais formé le projet d’enlever le corps de Nadir de cette fosse impure et de l’emporter loin de ce pays maudit, afin de pouvoir toujours prier sur sa tombe.

— Alors, à nous deux, pauvre enfant, dit l’Anglaise en relevant l’Hindoue et en l’attirant vers elle ; à nous deux maintenant pour arracher à la terre ce corps sur lequel, moi, je prierai pour la dernière fois. Il sera ensuite à vous seule.

Elle fit signe à ses hommes de se remettre à l’œuvre, pendant que Sita donnait les mêmes ordres aux siens.